Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 47

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F. Roy (p. 247-251).
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II

DANS LE CABILDO


Après le départ de Valentin et de Trangoil Lanec, don Gregorio Peralta avait prodigué à son ami les soins les plus empressés.

Don Tadeo, nature essentiellement ferme, vaincue un instant par une émotion terrible, au-dessus de toutes les forces humaines, n’avait pas tardé à revenir à lui.

En rouvrant les yeux, il avait jeté un regard désespéré autour de lui ; alors le souvenir se faisant jour dans son cerveau, il avait laissé tomber avec accablement sa tête dans ses mains et s’était abandonné pendant quelques minutes à sa douleur.

Dès qu’il avait vu que ses soins n’étaient plus nécessaires, don Gregorio, avec ce tact inné chez toutes les organisations d’élite, avait compris que cette immense douleur avait besoin d’une solitude complète, et s’était retiré sans que son ami se fût aperçu de son départ.

On dit et on répète à satiété que les larmes soulagent, qu’elles font du bien ; ceci peut être vrai pour les femmes, natures nerveuses et impressionnables, dont la douleur s’échappe le plus souvent avec les larmes, et qui, lorsqu’elles sont taries, sont tout étonnées d’être consolées.

Mais si les larmes font du bien aux femmes, ce que nous admettons facilement, en revanche, nous certifions qu’elles font horriblement souffrir les hommes.

Les larmes, chez l’homme, sont l’expression de l’impuissance, de l’impossibilité contre laquelle la volonté la plus implacable se brise comme un brin de paille.

L’homme fort qui en est réduit à pleurer, s’avoue vaincu ; il succombe sous le poids du malheur ; la lutte lui devient impossible à soutenir plus longtemps ; aussi ces pleurs qu’il verse lui retombent goutte à goutte sur le cœur et le lui brûlent comme un fer rouge.

Pleurer, c’est le plus affreux supplice auquel puisse être condamné un homme de cœur et d’intelligence !

Don Tadeo pleurait.

Don Tadeo, ce Roi des ténèbres, qui cent fois avait regardé en souriant la mort en face ! qui vivait par un miracle !

Lui, dont la volonté de fer avait broyé si rapidement tout ce qui s’était opposé à l’exécution de ses projets ; lui, qui d’un mot, d’un geste, d’un froncement de sourcils, gouvernait des milliers d’hommes courbés sous son caprice.

Cet homme pleurait !

Il était là, faible et inerte, sans force et sans courage, pleurant comme un enfant !

Poussant des rugissements de bête fauve qui menaçaient de faire éclater sa poitrine, contraint de reconnaître enfin qu’il n’existe qu’une volonté suprême au monde, une force unique, celle de Dieu !

Mais don Tadeo n’était pas un de ces hommes qu’une douleur, si intense qu’elle soit, puisse longtemps abattre ; enfonçant avec rage ses poings dans ses yeux brûlés de fièvre, il se redressa, fier, terrible.

— Oh ! tout n’est pas fini encore ! s’écria-t-il.

Passant alors sa main sur son front inondé d’une sueur froide :

— Courage ! ajouta-t-il, j’ai un peuple à sauver avant de songer à ma fille ! les affections de famille ne doivent passer qu’après les devoirs de l’homme d’État ; continuons notre métier de dictateur.

Il frappa dans ses mains.

Don Gregorio parut.

D’un coup d’œil il vit les ravages que la douleur avait faits dans l’âme de son ami, mais il vit aussi que le Roi des ténèbres avait vaincu le père.

Il était environ sept heures du matin.

Les solliciteurs envahissaient déjà toutes les salles du cabildo.

— Quelles sont vos intentions au sujet du général Bustamente ? demanda don Gregorio.

Don Tadeo était calme, froid, impassible ; toute trace d’émotion avait disparu de son visage, qui avait la blancheur et la rigidité du marbre.

Assis auprès d’une table sur laquelle il frappait nonchalamment avec un couteau à papier, il écouta cette question avec cet air préoccupé d’un homme absorbé par de sérieuses réflexions.

— Mon ami, répondit-il, nous avons hier, par un moyen que je déplore, puisqu’il a coûté la vie à bien du monde, sauvé la liberté de notre pays sur le point de périr, et assuré la stabilité de son gouvernement ; mais si, grâce à vous et à tous les patriotes dévoués qui ont combattu à nos côtés, j’ai renversé pour toujours don Pancho Bustamente et annihilé ses projets ambitieux, je n’ai pas pour cela pris sa place. Si je le faisais, je serais à mon tour un traître, et le pays n’aurait échappé à un péril que pour tomber dans un autre au moins aussi grand.


« — Voici son poncho et son chapeau, reprit Joan. — Ciel ! s’écria Louis, il est mort ! »

— Mais vous êtes le seul homme qui…

— Ne dites pas cela, interrompit vivement don Tadeo, je ne me reconnais pas le droit d’imposer à mes concitoyens des idées et des vues qui peuvent être fort bonnes, du moins je les crois telles, mais qui ne sont peut-être pas les leurs. L’homme qui voulait nous asservir est abattu, sa tyrannie ne pèse plus sur nous, mon rôle est fini. Je dois laisser au peuple, dont je m’honore d’être un des membres les plus obscurs, le droit de désigner librement l’homme qui veillera désormais à ses intérêts et le gouvernera.

— Qui vous dit, mon ami, que cet homme ne sera pas vous ?

— Moi ! répondit donTadeo d’une voix ferme.

Don Gregorio fit un geste de surprise.

— Cela vous étonne, n’est-ce pas, mon ami ? mais que voulez-vous, c’est ainsi ; hier j’ai expédié des exprès dans toutes les directions, afin que personne ne se méprît sur mes intentions ; je n’aspire qu’à déposer le pouvoir, fardeau trop lourd pour ma main fatiguée, et à rentrer dans la vie privée dont peut-être, ajouta-t-il avec un sourire de regret, je n’aurais pas dû sortir.

— Oh ! ne parlez pas ainsi, don Tadeo ! s’écria vivement don Gregorio, la reconnaissance du peuple vous est acquise à jamais.

— Fumée que tout cela, mon ami, répondit don Tadeo avec ironie ; savez-vous si le peuple est content de ce que j’ai fait ? Qui vous prouve qu’il ne préférerait pas l’esclavage ? Le peuple, mon ami, est un grand enfant que toujours on a mené avec des mots, et qui n’a jamais eu de louanges que pour ses oppresseurs, de statues que pour ses tyrans !… Finissons-en, ma résolution est prise, rien ne pourra la changer.

— Mais… voulut ajouter don Gregorio.

Don Tadeo l’arrêta d’un geste.

— Un mot encore, dit-il ; pour être homme d’État, mon ami, il faut marcher seul dans la voie qu’on s’est tracée, n’avoir ni enfants, ni parents, ni amis, ne compter les hommes que comme les pions d’un vaste échiquier, enfin, ne pas sentir battre son cœur, sans cela il arrive un moment où, soit par fatigue, soit autrement, on écoute malgré soi les battements de son cœur, et alors on est perdu ; celui qui est au pouvoir ne doit avoir d’humain que l’apparence.

— Que voulez-vous faire ?

— D’abord envoyer à Santiago le général Bustamente ; bien que cet homme ait mérité la mort, je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité de sa condamnation ; assez de sang a été hier versé par mes ordres. Il partira avec le général Cornejo et le sénateur Sandias ; ces deux personnages ne le laisseront pas échapper, ils ont trop intérêt à son silence ; du reste, il sera assez bien escorté pour être à l’abri d’un coup de main, si, ce que je ne crois pas, ses partisans tentaient de le délivrer.

— Vos ordres seront ponctuellement exécutés.

— Ce sont les derniers que vous recevrez de moi, mon ami.

— Pourquoi donc ?

— Parce qu’aujourd’hui même, je vous remettrai le pouvoir.

— Mais… mon ami.

— Plus un mot, je vous en prie, je l’ai résolu ; maintenant, accompagnez-moi auprès de ce jeune Français, qui a si noblement, au péril de sa vie, défendu ma malheureuse fille.

Don Gregorio le suivit sans répondre.

Le comte de Prébois-Crancé avait, d’après les instructions de don Gregorio, été placé dans une chambre où les plus grands soins lui étaient donnés.

Son état était des plus satisfaisants ; sauf une grande faiblesse, il se sentait beaucoup mieux.

La visite de don Tadeo lui fit plaisir.

Trangoil Lanec ne s’était pas trompé ; par un hasard miraculeux, les poignards n’avaient fait que glisser dans les chairs ; la perte du sang causait seule la faiblesse que ressentait le jeune homme, dont les blessures commençaient déjà à se fermer, et qui, dans deux ou trois jours au plus tard, pourrait reprendre son train de vie ordinaire.

Par une espèce de bravade, un peu dans son caractère, Louis était habillé ; à demi couché dans un vaste fauteuil, il lisait lorsque don Tadeo et don Gregorio pénétrèrent dans sa chambre.

Don Tadeo s’approcha vivement de lui et lui serra la main.

— Mon ami, lui dit-il avec chaleur, c’est Dieu qui vous a jetés, vous et votre compagnon, sur mon passage ; je vous connais à peine depuis quelques mois, et déjà j’ai contracté envers vous deux, envers vous surtout, de ces dettes sacrées dont il est impossible de s’acquitter jamais.

À ces paroles amicales, l’œil du jeune homme rayonna, un sourire de plaisir plissa ses lèvres et une légère rougeur monta à ses joues pâlies.

— Pourquoi attacher un aussi haut prix au peu que j’ai pu faire, don Tadeo ? dit-il. Hélas ! j’aurais donné ma vie pour vous conserver doña Rosario.

— Nous la retrouverons, fit énergiquement don Tadeo.

— Oh ! si je pouvais monter à cheval, s’écria le jeune homme, je serais déjà sur ses traces !

En ce moment la porte s’ouvrit et un péon dit quelques mots à voix basse à don Tadeo.

— Qu’il vienne ! qu’il vienne ! s’écria-t-il avec agitation ; et se tournant vers Louis, qui le regardait étonné : Nous allons avoir des nouvelles, lui dit-il.

Un Indien entra.

Cet Indien était Joan, l’homme que Curumilla n’avait pas voulu tuer.