Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 52

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F. Roy (p. 269-275).
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VII

PRÉPARATIFS DE DÉLIVRANCE


Nous avons annoncé plusieurs fois déjà dans le cours de cet ouvrage, et si nous y revenons encore ce n’est pas sans intention, que la République araucanienne était une puissance parfaitement organisée et non pas un ramassis de tribus sauvages, ainsi que la plupart des auteurs se sont jusqu’à ce jour plu à représenter ce peuple. Nous allons, dans ce chapitre, donner un aperçu de ce système militaire qui corroborera par des faits l’opinion que nous soutenons.

Nous le répétons, pour juger ce peuple, il ne faut pas se placer au point de vue de notre civilisation européenne, mais établir simplement un point de comparaison entre lui et les nations qui l’entourent.

Il est certain qu’à l’époque de la découverte de l’Amérique et de la conquête du Mexique et du Pérou, les Mexicains et les Péruviens jouissaient d’une civilisation au moins aussi avancée que celle de leurs conquérants ; que chez eux, les arts et les sciences avaient acquis un certain développement que le système odieusement barbare, inauguré par les Espagnols, a seul entravé, et que si ces peuples sont retombés dans l’état sauvage, c’est la faute de leurs conquérants qui ont pris à tâche de les abrutir et de les prolonger dans les ténèbres où ils croupissent maintenant.

Les Araucans, sortes de Spartiates américains, ont toujours vaillamment lutté pour conserver leur liberté, ce bien suprême qu’ils placent au-dessus de tous les autres.

Et il est arrivé ceci : que les Araucans, absorbés par le soin de conserver l’intégrité de leurs frontières, d’empêcher les Blancs de s’introduire chez eux et de s’y établir, ont sacrifié à ce devoir, qui seul garantit leur nationalité, tous les autres intérêts qui pour eux n’étaient que secondaires, de sorte que les sciences et les arts sont restés chez eux dans une espèce de statu quo depuis l’apparition des Blancs, et que les seuls progrès qu’ils ont faits ont été dans l’art militaire afin de résister plus facilement aux Espagnols qui les menaçaient incessamment.

L’armée araucanienne se compose d’infanterie et de cavalerie.

Ils n’ont commencé à se servir de cavalerie qu’après en avoir apprécié les avantages dans les premières batailles qu’ils ont livrées aux Espagnols ; avec cette adresse particulière à la race indienne, ils s’habituèrent facilement aux exercices du manège, et cela si vite qu’ils ne tardèrent pas à surpasser leurs maîtres en fait d’équitation ; ils se procurèrent de nombreuses et bonnes races de chevaux et les élevèrent si bien qu’en l’année 1568, c’est-à-dire à peine dix-sept ans après avoir pour la première fois tenu tête aux Espagnols, ils avaient déjà dans leur armée plusieurs escadrons de cavalerie.

Ce fut le toqui Cadégual, arrière-grand-père d’Antinahuel, qui le premier, en 1585, donna une organisation régulière à cette cavalerie, dont, en peu de temps, la légèreté et la promptitude des manœuvres devinrent excessivement redoutables aux Européens.

Le manucitalinco — l’infanterie — est divisé en régiments et en compagnies : chaque régiment a un effectif de mille hommes et les compagnies de cent. L’organisation de la cavalerie est semblable. Seulement le nombre de chevaux n’est pas fixé et varie à l’infini.

Chaque corps a son drapeau, timbré d’une étoile qui est l’écusson de la nation.

Fait étrange que celui de ce blason, se retrouvant presque aux confins de la terre habitable, chez un peuple que l’on prétend être barbare ou sauvage, ce qui, n’en déplaise à bien des érudits, n’est nullement synonyme.

Les soldats ne sont pas, comme les Européens, astreints à l’uniforme, ils portent seulement sous leurs vêtements ordinaires des cuirasses et des casques de cuir durci au moyen de certain apprêt.

La cavalerie est armée de lances fort longues, terminées par un fer de plusieurs pouces, forgé par les Araucans eux-mêmes, et de larges épées courtes à lame triangulaire, qui ont une certaine ressemblance avec les poignards de nos fantassins.

Dans leurs premières guerres ils faisaient usage de frondes et de flèches, mais ils les ont presque abandonnées, car l’expérience leur a appris qu’il vaut mieux recourir d’abord à l’arme blanche et charger résolument l’ennemi afin de l’empêcher de se servir de ses armes à feu.

Jusqu’à présent ces vaillants guerriers n’ont jamais pu parvenir à trouver le moyen de fabriquer de la poudre, malgré les nombreux efforts qu’ils ont tentés.

Nous rapporterons à ce propos une anecdote qui nous a été racontée à Tucapel et dont, malgré son apparence fabuleuse, nous garantissons la véracité.

Il y avait beaucoup de nègres dans les armées espagnoles ; à tort ou à raison les Araucans se figurèrent que la poudre se fabriquait avec un extrait du corps de ces pauvres diables.

En conséquence, afin de savoir positivement à quoi s’en tenir, ils mirent tous leurs soins à s’emparer d’un nègre.

Cela ne fut pas difficile, ils eurent bientôt un prisonnier noir ; alors, sans perdre de temps, ils le firent brûler tout vif ; dès que le corps de ce malheureux eut été réduit en charbon, ils le pulvérisèrent afin d’obtenir le résultat tant désiré.

Mais ils furent promptement détrompés sur leurs principes chimiques, et ils durent renoncer à se procurer de la poudre par ce moyen.

Par la suite, ils se bornèrent à se servir des armes à feu dont ils s’emparaient ; nous devons ajouter qu’ils manient le fusil avec autant d’adresse que le soldat le plus aguerri.

L’armée se met en marche au son des tambours, précédée par des batteurs d’estrade, afin d’éclairer la route.

Infanterie et cavalerie, l’armée entière est à cheval tout le temps de sa marche, ce qui donne une grande rapidité à ses mouvements ; mais le moment venu de livrer bataille, l’infanterie met pied à terre et forme ses lignes.

Comme dans ce pays tout individu en état de porter les armes est soldat, personne ne contribue à la subsistance de l’armée, chaque homme est obligé de porter ses vivres et ses armes avec lui.

Ces vivres consistent en un sac de harina tostada — farine rôtie — pendu à l’arçon de leur selle ; de cette façon, ces troupes dénuées de tous bagages manœuvrent avec une célérité sans exemple, et comme elles sont fort vigilantes, il arrive souvent qu’elles surprennent l’ennemi.

De même que tous les peuples guerriers, les Araucans connaissent et emploient tous les stratagèmes usités en campagne.

Lorsqu’ils campent la nuit, ils entourent leur position de larges tranchées, construisent des ouvrages militaires fort ingénieux, et chaque soldat est obligé d’entretenir devant sa tente un feu de bivouac, dont le nombre considérable, lorsque l’armée est forte, éblouit les yeux de l’ennemi et garantit les Araucans de toutes surprises, d’autant plus que leur camp est entouré de trois rangs de sentinelles qui, au moindre mouvement suspect, se replient les unes sur les autres, et donnent ainsi à l’armée le temps de se mettre sur la défensive.

On voit par ce qui précède, que le Roi des Vengeurs et le général Bustamente avaient un grand intérêt, chacun à son point de vue, à se ménager l’alliance de cette nation belliqueuse, et à tâcher d’attirer son chef Antinahuel dans leurs intérêts.

Car, à un signal donné, les Araucans peuvent sans difficulté, en moins de quelques jours, mettre sous les armes une armée de vingt mille hommes.

Malheureusement pour les deux chefs des factions chiliennes, celui avec lequel ils prétendaient s’allier était lui-même un homme, nous ne dirons pas ambitieux — il ne pouvait pas espérer obtenir un rang plus élevé que celui qu’il avait atteint — mais essentiellement patriote et dévoré du devoir de restituer à ses compatriotes les parcelles de territoire qu’en différentes fois, et à la suite de guerres malheureuses pour eux, les Espagnols leur avaient enlevées et enclavées dans la République chilienne ; il voulait, ce qui était presque impossible, pousser d’un côté les frontières araucanes jusqu’au Rio Conception, et de l’autre au détroit de Magallaës.

De même que la plupart des rêves des conquérants, celui-ci était presque irréalisable. Les Chiliens, quelque faibles qu’ils soient numériquement, partout, en comparaison de leurs féroces adversaires, sont, nous nous plaisons à leur rendre cette justice, de fort braves soldats, instruits, disciplinés, commandés par de bons officiers qui possèdent une connaissance assez approfondie de la tactique et de la stratégie militaire, pour défier tous les efforts des Araucans.

La petite troupe de cavalerie, en tête de laquelle marchaient Antinahuel et la Linda, s’avançait rapidement et silencieusement sur la route qui conduit de San-Miguel à la vallée où s’était accompli la veille le renouvellement des traités.

Au lever du soleil ils débouchèrent dans la plaine ; ils n’avaient encore fait que quelques pas en avant dans les hautes herbes qui bordent les rives de la petite rivière dont nous avons parlé, lorsqu’ils virent un cavalier accourir à toute bride au-devant d’eux.

Ce cavalier était le Cerf Noir.

Antinahuel ordonna à son escorte de s’arrêter pour l’attendre.

— À quoi bon cette halte ? observa doña Maria, continuons à avancer, au contraire.

Antinahuel la regarda avec ironie.

— Ma sœur est soldat ? dit-il,

La Linda se mordit les lèvres, mais ne répondit pas.

Elle avait compris qu’elle avait commis une faute, en se mêlant d’une chose qui ne la regardait pas.

En Araucanie, ainsi que dans tous les pays habités par la race indienne, la femme est une espèce d’Ilote condamnée aux plus rudes travaux, mais qui ne doit, sous aucun prétexte, se mêler de choses qui sont de la compétence des hommes.

Les chefs surtout sont, à cet égard, d’une sévérité dont rien n’approche, et bien que doña Maria fût Espagnole et presque la sœur du chef, celui-ci, malgré sa prudence et le désir qu’il avait de ne pas s’aliéner sa bienveillance, à cause de son amour pour doña Maria, n’avait pu s’empêcher de lui faire une observation, afin de l’avertir qu’elle était femme, et que, comme telle, elle devait laisser agir les hommes à leur guise.

Doña Maria, mortifiée de cette dure apostrophe, tira la bride de son cheval et lui fit faire quelques pas en arrière, de façon que Antinahuel se trouva seul en tête de la troupe.


Je me rapprochai d’eux le plus possible afin de ne pas perdre un mot de ce qu’ils diraient.

Au bout de cinq minutes, le Cerf Noir, avec une adresse extrême, arrêta court son cheval aux côtés du toqui.

— Mon père est de retour parmi ses enfants ? dit-il en inclinant la tête pour saluer son chef.

— Oui, répondit Antinahuel.

— Mon père est satisfait de son expédition ?

— J’en suis satisfait.

— Tant mieux que mon père ait réussi.

— Qu’a fait mon fils pendant mon absence ?

— J’ai exécuté les ordres de mon père.

— Tous ?

— Tous.

— Bon ! Mon fils n’a pas reçu de nouvelles des visages pâles ?

— Si.

— Quelles sont-elles ?

— Une forte quantité de Chiaplos se prépare à quitter Valdivia pour se rendre à Santiago.

— Bon ! Dans quel but ? mon fils le sait-il ?

— Je le sais.

— Que mon fils me le dise.

Ils mènent à Santiago le prisonnier qu’ils nomment le général Bustamente.

Antinahuel tourna la tête vers la Linda et échangea avec elle un coup d’œil d’intelligence.

— Pour quel jour les Huincas ont-ils fixé leur départ de Valdivia ?

— Ils se mettront en route après-demain à l'endit-kà — lever du soleil.

Antinahuel réfléchit quelques instants.

— Voici ce que fera mon fils, dit-il : dans deux heures il lèvera son camp de la plaine, et avec tous les guerriers qu’il pourra rassembler, il se dirigera vers le canon del Rio Seco, où je vais aller l’attendre ; mon fils a bien compris ?

— Oui, fit le Cerf Noir en baissant affirmativement la tête.

— Bon ! Mon fils est un guerrier expérimenté, il exécutera mes ordres avec intelligence.

Le vice-toqui sourit de plaisir à cet éloge de son chef, qui n’avait pas l’habitude de les prodiguer : après s’être respectueusement incliné devant lui, il fit exécuter une volte gracieuse à son cheval et repartit vers les siens.

Antinahuel, au lieu de s’avancer plus longtemps dans la direction qu’il suivait, obliqua légèrement à droite et reprit au grand trot le chemin des montagnes avec ses mosotones.

Après avoir marché quelque temps silencieusement à coté de doña Maria, qui, depuis sa dernière observation, se gardait bien de lui adresser la parole, il se tourna gracieusement vers elle :

— Ma sœur a-t-elle compris la teneur de l’ordre que je viens de donner ? lui demanda-t-il.

— Non, répondit-elle avec une légère teinte d’ironie, ainsi que l’a fort bien remarqué mon frère, je ne suis pas soldat et, par conséquent, je ne me reconnais pas apte à juger ses préparatifs militaires.

Le chef sourit avec orgueil.

— Ceux-ci sont bien simples, reprit-il avec une espèce de condescendance hautaine, le canon del Rio Seco est un étroit délilé que les visages pâles sont obligés de traverser pour se rendre à Santiago, et dans lequel cinquante guerriers d’élite peuvent combattre avec avantage contre un nombre d’ennemis vingt fois plus grand. C’est dans ce lieu que j’ai résolu d’attendre les Huincas ; les Moluchos s’empareront des hauteurs, et lorsque les visages pâles se seront engagés sans défiance dans ce passage, je les attaquerai de tous les côtés à la fois avec mes guerriers, et ils seront massacrés jusqu’au dernier s’ils essaient une résistance insensée.

— N’existe-t-il donc pas d’autre chemin pour se rendre à Santiago ?

— Il n’en existe pas ; ils sont obligés de passer là.

— Alors ils sont perdus ! s’écria-t-elle avec joie.

— Sans ressource ! fit-il avec orgueil ; le cañon del Rio Seco est célèbre dans notre histoire. Ce fut là, ajouta-t-il, que mon aïeul Cadegual, le grand toqui des Araucans, défit, à la tête de huit cents Huiliches, une armée espagnole, à l’époque où ces fanfarons visages pâles se berçaient de l’espoir de dompter les Aucas !

— Alors mon frère répond de sauver don Pancho Bustamente ?

— Oui ! à moins que le ciel ne tombe ! fit-il avec un sourire.

Quatre heures plus tard, la petite troupe arrivait au canon del Rio Seco.