Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 56

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F. Roy (p. 292-296).
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XI

LE PASSAGE DU DÉFILÉ


Sur ces entrefaites, dans le défilé, quelques mots échangés entre Antinahuel et la Linda remplissaient le toqui d’inquiétude en lui faisant vaguement redouter une trahison.

Après avoir reconnu les Indiens qui arrivaient, ou tout au moins conversé avec leur chef, Antinahuel avait regagné son poste.

— Qu’y a-t’il donc ? lui demanda doña Maria qui avait suivi d’un œil attentif tous les mouvements du chef.

— Rien de bien extraordinaire, répondit négligemment celui-ci, un secours un peu tardif sur lequel je ne comptais pas, et dont nous aurions pu facilement nous passer, mais qui n’en est pas moins le bienvenu.

— Mon Dieu ! dit doña Maria, j’ai peut-être été abusée par une trompeuse ressemblance, et si l’homme dont je veux parler n’était pas à plus de quarante lieues d’ici, j’affirmerais que c’est lui qui commande cette troupe.

— Que ma sœur s’explique, fit Antinahuel.

— Dites-moi d’abord, chef, reprit la Linda avec émotion, le nom du guerrier auquel vous avez parlé.

— C’est un valeureux Aucas, répliqua fièrement le toqui, il se nomme Joan.

— C’est impossible ! Joan est en ce moment à plus de quarante lieues d’ici, retenu par son amour pour une femme blanche, s’écria la Linda avec explosion.

— Ma sœur se trompe, puisque je viens, il y a quelques minutes, de causer avec lui.

— Alors, c’est un traître ! dit-elle vivement, je l’avais chargé d’enlever la fille pâle, et l’Indien qu’il m’a envoyé à sa place m’a conté cette histoire à laquelle j’ai ajouté foi.

Le front du chef devint soucieux.

— En effet, dit-il, ceci est louche ; serais-je trahi ? continua-t-il d’une voix sourde.

Et il fit un geste comme pour s’éloigner.

— Que voulez-vous faire ? lui demanda la Linda en l’arrêtant.

— Demander à Joan compte de sa conduite ambiguë.

— Il est trop tard ! reprit la Linda en lui désignant du doigt les Chiliens, dont les premiers rangs apparaissaient alors à la bouche du défilé.

— Oh ! s’écria Antinahuel avec une rage concentrée, malheur à lui, s’il est un traître !

— Allons, il n’est plus temps de récriminer, il faut combattre.

La courtisane avait en ce moment sur le visage une expression qui chassa du cœur du chef araucanien toute autre pensée que celle de la lutte qu’il allait soutenir.

— Oui, répondit-il avec élan, combattons ! après la victoire, nous châtierons les traîtres.

Il poussa son cri de guerre d’une voix retentissante.

Les Indiens lui répondirent par des hurlements de fureur qui glacèrent d’effroi le sénateur don Ramon Sandias.

Le plan des Araucans était des plus simples : laisser les Espagnols s’engager dans le défilé, puis les attaquer à la fois en avant et en arrière, pendant que les guerriers, embusqués sur les flancs, feraient pleuvoir sur eux des blocs énormes de rochers.

Une partie des Indiens s’était bravement jetée devant et derrière les Espagnols dans l’intention de leur barrer le passage.

Antinahuel se leva, et encourageant ses guerriers du geste et de la voix, il fit rouler une énorme pierre au milieu des ennemis.

Tout à coup une grêle de balles vint en crépitant pleuvoir sur sa troupe, et autour du poste qu’il occupait se montrèrent comme de sinistres fantômes les faux Indiens de Joan, qui le chargèrent résolument au cri de :

— Chili ! Chili !

— Nous sommes trahis ! hurla Antinahuel, tue ! tue !

Dans le ravin et sur les flancs des deux montagnes qui le bordaient, commença une horrible mêlée.

Pendant une heure la lutte fut un chaos, la fumée et le bruit enveloppaient tout.

Le défilé était rempli d’une masse de combattants qui allaient, venaient, se retiraient pour revenir encore, se heurtant, se poussant, se bousculant avec des cris de rage, de douleur ou de victoire.

Des cavaliers chargeaient à toute bride, d’autres galopaient éperdus, au milieu des piétons effrayés.

Des blocs de rochers, lancés du haut des montagnes, venaient en ricochant bondir parmi les combattants, écrasant indistinctement amis et ennemis.

Des Indiens et des Chiliens, précipités du poste élevé qu’ils occupaient, se brisaient sur les cailloux de la route.

Les Araucans ne reculaient pas d’un pouce, les Chiliens n’avançaient point d’un pas.

La mêlée ondulait comme les flots de la mer dans la tempête.

La terre était rouge de sang.

Les hommes, rendus furieux par cette lutte acharnée, étaient ivres de rage et brandissaient leurs armes avec des cris de défi et de colère.

Au milieu des combattants, Antinahuel bondissait comme un tigre, renversant tous les obstacles, et ramenant incessamment à la charge ses compagnons que la résistance désespérée de leurs ennemis décourageait.

Chiliens et Indiens étaient tour à tour vainqueurs et vaincus, assiégeants et assiégés.

Le combat avait pris les proportions grandioses d’une épopée ; ce n’était plus une lutte réglée où la tactique et l’habileté peuvent suppléer au nombre, c’était un duel immense, où chacun cherchait son adversaire afin de se battre corps à corps.

Antinahuel écumait de rage, il se consumait en vains efforts pour rompre le réseau de fer que ses ennemis avaient formé autour de lui.

Cercle qui se resserrait sans cesse et qui le menaçait à chaque instant davantage ; obligé de se défendre contre les soldats chiliens qui s’étaient postés au-dessus de lui, il était aux abois.

Dans le défilé, les cavaliers espagnols avaient fait face en tête et face en arrière et poussaient des charges terribles contre les Indiens qui les harcelaient.

Enfin, par un effort suprême, Antinahuel réussit à rompre les rangs pressés des ennemis qui l’enveloppaient et se précipita dans le défilé, suivi de ses guerriers, en faisant tourner sa lourde hache au-dessus de sa tête.

Le Cerf Noir parvint à opérer le même mouvement.

Mais les cavaliers chiliens de Joan, embusqués en arrière, s’élancèrent du pli de terrain qui les cachait avec de grands cris et vinrent, en sabrant tout devant eux, augmenter encore la confusion.

La Linda suivait pas à pas Antinahuel, les yeux brillants, les lèvres serrées, humant comme une bête fauve le sang par tous les pores.

Don Gregorio et le général Cornejo faisaient des prodiges de valeur ; sous leurs sabres les Indiens tombaient comme des fruits mûrs sous la gaule qui les touche.

Cette horrible boucherie ne pouvait plus longtemps durer, les morts s’entassaient sous les pieds des chevaux et les faisaient trébucher, les bras se lassaient à force de frapper.

— En avant ! en avant ! criait don Gregorio d’une voix de tonnerre.

Chile ! Chile ! répétait le général en abattant un homme à chaque coup.

Don Ramon, plus mort que vif, que la vue de tout ce sang paraissait avoir rendu fou, combattait comme un démon : il faisait tournoyer son sabre, écrasait du poitrail de son cheval ceux qui s’approchaient trop de lui, et poussait des cris inarticulés en se démenant comme un énergumène.

Cependant, don Pancho Bustamente, cause de ce carnage, qui jusqu’à ce moment était demeuré spectateur impassible de ce qui se passait autour de lui, s’empara brusquement du sabre de l’un des soldats chargés de veiller sur lui, fit bondir son cheval et s’élança en avant, en criant d’une voix formidable :

— À moi ! à moi !

À cet appel, les Araucans répondirent par des hurlements de joie et se précipitèrent de son côté.

— Oh ! oh ! s’écria une voix railleuse, vous n’êtes pas libre encore, don Pancho.

Le général Bustamente se retourna, il était face à face avec le général Cornejo, qui avait fait franchir à son cheval un monceau de cadavres.

Les deux hommes, après avoir échangé un regard de haine, se précipitèrent au-devant l’un de l’autre, le sabre levé.

Le choc fut terrible, les deux chevaux s’abattirent, don Pancho avait reçu une légère blessure à la tête, le général Cornejo avait le bras traversé par l’arme de son adversaire.

D’un bond don Pancho fut debout, le général Cornejo voulut en faire autant, mais soudain un genou pesa lourdement sur sa poitrine et l’obligea de retomber sur le sol.

— Pancho ! Pancho ! s’écria avec un rire de démon doña Maria, car c’était elle, vois comme je tue tes ennemis.

Et d’un mouvement plus prompt que la pensée, elle plongea son poignard dans le cœur du général.

Celui-ci lui jeta un regard de mépris, poussa un soupir et ne bougea plus.

Il était mort.

Don Pancho n’avait pas entendu l’appel de la courtisane, il se défendait à grand’peine contre les nombreux ennemis qui l’attaquaient de tous les côtés à la fois.

Don Ramon semblait avoir puisé du courage dans l’intensité même de sa terreur.

Le hasard du combat l’avait porté à deux pas de doña Maria, au moment où celle-ci poignardait froidement le général Cornejo. Par une de ces anomalies de caractère qui ne se peuvent expliquer, mais qui font que souvent on aime ceux-là mêmes qui paraissent prendre le plus de plaisir à nous tourmenter, le digne sénateur professait une profonde estime pour le général, qui en avait fait son plastron ; à la vue du meurtre odieux commis par la courtisane, une rage inexprimable s’empara de don Ramon, et levant son sabre :

— Vipère, s’écria-t-il, je ne veux pas te tuer parce que tu es femme, mais je te mettrai du moins dans l’impossibilité de nuire.

La Linda tomba en poussant un cri de douleur : il lui avait balafré le visage du haut en bas !

Ce cri de hyène blessée fut tellement effroyable que les combattants tressaillirent ; le général Bustamente l’entendit : d’un bond il se trouva auprès de son ancienne maîtresse, que la plaie qui lui traversait la figure rendait hideuse ; il se pencha légèrement de côté et, la saisissant par ses longs cheveux, il la jeta en travers sur le cou de son cheval ; puis il enfonça les éperons dans les flancs de sa monture et se précipita tête baissée au plus fort de la mêlée.

Malgré les efforts inouïs des Chiliens pour ressaisir le fugitif, il parvint à leur échapper, grâce à un hasard providentiel, avant que les cavaliers eussent réussi à l’entourer entièrement.

Les Indiens avaient obtenu le résultat qu’ils désiraient, la délivrance du général ; pour eux le combat n’avait plus de but, d’autant plus que les Espagnols, les ayant contraints à abandonner leurs positions, en faisaient un carnage horrible.

À un signal d’Antinahuel, les Indiens se jetèrent de chaque côté du défilé et escaladèrent les rochers avec une vélocité incroyable, sous une grêle de balles.

Le combat était fini.

Les Araucans avaient disparu.

Les Chiliens se comptèrent.

Leurs pertes étaient grandes.

Ils avaient soixante-dix hommes tués et cent quarante-trois blessés.

Plusieurs officiers, au nombre desquels se trouvait le général Cornejo, avaient succombé.

Ce fut en vain que l’on chercha Joan. L’intrépide Indien était devenu invisible.

La perte des Araucans était bien plus grande encore, ils laissaient plus de trois cents morts sur le terrain.

Les blessés avaient été emportés par leurs compatriotes, mais tout faisait supposer qu’ils étaient nombreux,

Don Gregorio était désespéré de la fuite du général Bustamente.

Cette fuite pouvait avoir pour la sécurité du pays des résultats excessivement mauvais.

Il fallait immédiatement prendre des mesures sévères.

Il était désormais inutile que don Gregorio se rendît à Santiago ; il était urgent au contraire qu’il retournât à Valdivia, afin d’assurer la tranquillité de cette province, que la nouvelle de l’évasion du général troublerait sans doute ; mais, d’un autre côté, il était tout aussi important que les autorités de la capitale fussent prévenues pour qu’elles se tinssent sur leurs gardes.

Don Gregorio se trouvait, dans une perplexité extrême, il ne savait qui charger de cette mission, lorsque le sénateur vint le tirer d’embarras.

Ce digne don Ramon avait fini par prendre son courage au sérieux, il se croyait de bonne foi l’homme le plus vaillant du Chili, et déjà, sans y penser, il affectait des airs penchés à mourir de rire.

Plus que jamais, il était tourmenté du désir de retourner à Santiago, non qu’il eût peur : loin de là ! qui, lui ? peur ! allons donc ! mais il brûlait d’envie d’étonner ses amis et ses connaissances en leur racontant ses incroyables exploits.

Cette raison était la seule qui l’engageât à se retirer, ou du moins c’est la seule qu’il faisait valoir.

En apprenant que les troupes retournaient à Valdivia, il se présenta à don Gregorio, en lui demandant l’autorisation de continuer sa route vers la capitale.

Don Gregorio fut charmé de cette ouverture qu’il accueillit avec un sourire gracieux.

Il accorda au sénateur ce que celui-ci lui demandait, et de plus il le chargea de porter la double nouvelle de la bataille gagnée sur les Indiens, bataille à laquelle, lui, don Ramon, avait pris une si large part de gloire, et la fuite imprévue du général Bustamente.

Don Ramon accepta avec un sourire de satisfaction orgueilleuse cette mission si honorable pour lui ; séance tenante, il monta à cheval et, escorté par cinquante lanceros, il partit pour Santiago.

Les Indiens n’étaient pas à redouter en ce moment, ils venaient de recevoir une trop rude leçon pour être tentés de recommencer bientôt.

Don Gregorio quitta le défilé après avoir enterré ses morts, et retourna à Valdivia en abandonnant aux vautours, qui en firent curée, les cadavres des Araucans.