Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 57

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F. Roy (p. 297-302).
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— Mes frères sont les bienvenus : ils resteront sous mon toit tout le temps que cela leur conviendra.

XII

LE VOYAGE

Nous rejoindrons maintenant deux personnages intéressants de cette histoire, que depuis bien longtemps nous avons été forcé de négliger.

Après son entrevue avec don Tadeo, Valentin avait à peine pris le temps de faire ses adieux au jeune comte et s’était immédiatement éloigné, suivi de Trangoil Lanec et de son inséparable chien de Terre-Neuve.

En quittant la France, Valentin s’était intérieurement tracé une ligne de conduite ; il avait donné un but sacré à sa vie, qui, jusqu’à cette époque, s’était un peu écoulée au jour le jour, sans souci du passé comme de l’avenir. L’avenir pour lui, c’était alors l’espoir plus ou moins hypothétique d’obtenir, après une longue carrière, s’il n’était pas tué par les Arabes, l’épaulette de lieutenant ou peut-être celle de capitaine.

À cela se bornait toute son ambition, et encore il n’osait pas en convenir avec lui-même, tant cette ambition lui paraissait démesurée, lorsqu’il songeait à ce qu’il avait été, un gamin de Paris.

Mais lorsque son frère de lait l’appela auprès de lui pour lui confier la catastrophe terrible qui, après lui avoir enlevé sa fortune, l’avait de chute en chute conduit à ne plus trouver de refuge que dans le suicide, alors, pour la première fois de sa vie sans doute, Valentin se prit à réfléchir.

Par un sublime testament de soldat, le colonel de Prébois-Crancé lui avait en quelque sorte légué son fils en mourant.

Valentin comprit que le moment était venu de recueillir l’héritage que lui avait laissé son bienfaiteur.

Il n’hésita pas.

Bien que depuis sa première enfance il eût presque entièrement perdu de vue son frère de lait, qui, lancé, grâce à sa position aristocratique et à sa fortune, dans la haute société parisienne, ne recevait qu’à la dérobée les visites du pauvre soldat, Valentin avait du premier coup deviné cette organisation exceptionnelle, presque féminine, essentiellement nerveuse, qui ne vivait que de sensations et dont la faiblesse formait la plus grande force.

Il comprit que ce jeune homme, habitué à faire de l’argent le seul moyen, à n’employer, avec ses habitudes de grand seigneur, que des forces étrangères à lui-même, était perdu s’il ne lui tendait pas son rude bras d’homme du peuple pour lui servir d’égide et le soutenir dans la vie d’épreuves qui allait commencer pour lui.

De même que beaucoup de jeunes gens nés avec de la fortune, Louis ignorait les premiers principes de l’existence ; toujours il s’en était rapporté à son argent pour vaincre les difficultés ou surmonter les obstacles.

Mais cette clé d’or qui ouvre toutes les portes lui ayant manqué subitement, Louis, après de mûres réflexions qui l’avaient amené à cette conclusion désastreuse de reconnaître qu’il ne pouvait rien par lui-même, s’était enfin résolu à se tuer.

Valentin, au contraire, habitué depuis sa naissance à exercer son intelligence et à chercher ses ressources en lui-même, sentit que l’éducation de son frère de lait était tout à refaire ; il ne recula pas devant cette tâche difficile, presque impossible pour un homme qui n’aurait pas ainsi que lui porté en germe dans le cœur la faculté de se dévouer ; il résolut donc de faire de Louis, comme il le dit pittoresquement, un homme.

De ce jour, le but de sa vie était trouvé : se vouer au bonheur de son frère de lait et le rendre heureux quand même.

Cette résolution bien gravée dans sa cervelle, Valentin l’exécuta en faisant rompre brusquement Louis avec sa vie passée ; pour le forcer à quitter la France il se servit du prétexte de son amour.

Nous disons que Valentin se servit du prétexte de l’amour de son frère de lait, parce qu’il était convaincu que jamais il ne retrouverait en Amérique cette femme qui, semblable à un éclatant météore, avait brillé quelques mois à Paris, puis s’était éclipsée brusquement.

Il se réservait, en mettant le pied sur le sol brûlant du Nouveau Monde, de faire oublier à Louis sa passion romanesque et de le lancer dans une voie où les péripéties fiévreuses de la vie d’aventures ne lui auraient pas laissé le temps de songer à l’amour, maladie, c’est ainsi que l’appelait Valentin, qui n’est bonne qu’à faire perdre à un homme le peu d’esprit que Dieu lui a donné.

Le hasard, qui se plaît toujours à déranger et à bouleverser les projets les mieux conçus et les plus solidement arrêtés, s’était diverti à renverser ceux-là, en jetant fortuitement, dès leur arrivée au Chili, la jeune fille que Louis aimait presque à sa tête.

Forcé de s’avouer vaincu, Valentin avait sagement courbé le front, attendant patiemment l’heure de prendre sa revanche et comptant sur la faiblesse de son ami et sur le temps pour le guérir d’un amour que doña Rosario, tout en le partageant, était la première à reconnaître impossible.

La révélation échappé à don Tadeo dans le paroxysme de la douleur, était une fois encore venue déranger toutes les batteries de Valentin et ruiner ses projets de fond en comble.

Alors une idée lumineuse avait, comme un jet de flamme, traversé le cerveau du jeune homme.

Il avait saisi avec ardeur l’occasion qui lui était offerte de se mettre à la recherche de doña Rosario, qu’il désirait ardemment sauver et rendre à son père.

Nous croyons inutile de dire que Valentin avait formé un nouveau plan, mais cette fois ce plan lui souriait infiniment, car, s’il réussissait, il lui fournissait les moyens de rendre son frère de lait au bonheur en lui donnant à la fois la fortune et celle qu’il aimait.

Le matin du jour où se livrait au cañon del Rio Seco le sanglant combat que nous avons décrit dans le précédent chapitre, Valentin et Trangoil Lanec marchaient côte à côte, suivis en serre-file par César.

Les deux hommes causaient entre eux tout en croquant une galette de biscuit qu’ils arrosaient de temps en temps avec un peu d’eau de smylax, contenue dans une gourde que Trangoil Lanec portait suspendue à sa ceinture.

La journée semblait devoir être magnifique, le ciel était d’un bleu transparent et les rayons d’un chaud soleil d’automne faisaient miroiter les cailloux de la route qu’ils suivaient.

À droite et à gauche, des milliers d’oiseaux, cachés dans le feuillage d’un vert d’émeraude des arbres, babillaient gaiement, et au loin quelques huttes apparaissaient çà et là groupées sans ordre sur le bord du chemin.

— Tenez, chef, dit en riant Valentin, vous me désespérez avec votre flegme et votre indifférence.

— Que veut dire mon frère ? répondit l’Indien étonné.

— Caramba ! nous traversons les plus ravissants paysages du monde, nous avons devant nous les sites les plus accidentés, et toutes ces beautés vous laissent aussi froid que les masses granitiques qui se dressent à l’horizon.

— Mon frère est jeune, observa doucement Trangoil Lanec, il est enthousiaste.

— Je ne sais pas si je suis enthousiaste, répondit vivement le jeune homme, seulement je sais, je sens que cette nature est magnifique et je le dis, voilà tout.

— Oui, dit le chef avec une voix profonde, Pillian est grand, c’est lui qui a fait toutes choses.

— Dieu, vous voulez dire, chef ; mais c’est égal, notre pensée est la même, et nous ne nous disputerons pas pour un nom. Ah ! dans mon pays, ajouta-t-il avec un soupir de regret pour la patrie absente, on payerait bien cher pour contempler un instant ce que je vois toute la journée pour rien ; on a bien raison de dire que les voyages forment la jeunesse.

— Est-ce que dans l’île de mon frère, demanda curieusement l’Indien, il n’y a pas de montagnes et d’arbres comme ici ?

— Je vous ai déjà fait observer, chef, que mon pays n’était pas une île, mais une terre aussi grande que celle-ci ; il n’y manque pas d’arbres, grâce à Dieu, il y en a même beaucoup, et, en fait de montagnes, nous en avons de fort hautes, entre autres Montmartre.

— Hum ! fit l’Indien qui ne comprenait pas.

— Oui, reprit Valentin, nous avons des montagnes, mais comparées à celles-ci, ce ne sont que des collines.

— Ma terre est la plus belle du monde, répondit l’Indien avec orgueil, Pillian l’a faite pour ses enfants, voilà pourquoi les visages pâles voudraient nous en déposséder.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, chef ; je ne discuterai point cette opinion qui nous mènerait trop loin, car nous avons à nous occuper de sujets autrement importants.

— Bon ! fit le chef avec condescendance, tous les hommes ne peuvent pas être nés dans mon pays.

— C’est juste, voilà pourquoi je suis né autre part.

César, qui avait philosophiquement marché aux côtés des deux amis en mangeant les miettes qu’ils lui donnaient, gronda sourdement.

— Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux ? lui demanda amicalement Valentin en le caressant, est-ce que tu sens quelque chose de suspect ?

— Non, fit tranquillement Trangoil Lanec, nous approchons de la tolderia, le chien aura senti un Aucas aux environs.

En effet, à peine avait-il fini de parler, qu’un cavalier indien apparut au tournant de la route.

Il s’avança en galopant au devant des deux hommes, les salua en passant du mary-mary consacré, et continua son chemin.

— Ah çà ! dit Valentin dès qu’il eut rendu le salut au voyageur et que celui-ci se fut éloigné, savez-vous que nous avons peut-être tort de marcher ainsi à découvert ?

— Pourquoi cela ?

— Caramba ! parce qu’il ne manque pas d’individus intéressés à nous contre carrer.

— Qui sait ce que nous faisons ? qui sait ce que nous sommes ?

— Personne, c’est vrai !

— Eh bien ! alors, ne vaut-il pas mieux agir franchement ? Nous sommes des voyageurs, voilà tout. Si nous nous trouvions dans le désert, ce serait différent ; mais ici, dans une tolderia presque espagnole, des précautions, loin de nous servir, nous nuiraient.

— Après cela, ce que je vous dis là n’est qu’une simple observation, vous agirez comme vous voudrez ; d’ailleurs vous devez savoir beaucoup mieux que moi ce qu’il convient de faire.

Pendant ce qui précède, les deux interlocuteurs avaient continué à s’avancer de ce pas gymnastique relevé, habituel à ceux qui voyagent ordinairement à pied et qui, suivant la significative expression des soldats, mange la route ; ils étaient arrivés presque sans s’en apercevoir à l’entrée du village.

— Ainsi, nous sommes à San-Miguel ? demanda Valentin.

— Oui, répondit l’autre.

— Et vous croyez que doña Rosario n’y est plus ?

L’Indien secoua la tête.

— Non, dit-il.

— Qui vous fait penser cela ? chef.

— Je ne puis expliquer cette pensée à mon frère.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu’elle est instinctive.

— Diable ! pensa Valentin, si l’instinct s’en mêle, nous sommes perdus ; mais encore, ajouta-t-il tout haut, vous avez une raison, quelle est-elle ?

— Que mon frère regarde.

— Eh bien ! fit le jeune homme en tournant les yeux de tous côtés, je ne vois rien.

— Voilà ma raison : le village est trop tranquille, les femmes huiliches sont aux champs, les guerriers sont à la chasse, seuls les anciens se trouvent dans les toldos.

— C’est vrai, dit Valentin devenu rêveur, je n’y avais pas songé.

— Si la prisonnière était ici, mon frère verrait des guerriers, des chevaux, le village vivrait, il est mort.

— Corbleu ! pensa Valentin, ces sauvages sont de fiers hommes, ils voient tout, ils devinent tout ; nous ne sommes nous autres, avec toute notre civilisation, que des enfants, comparés à eux. Chef, dit-il à haute voix, vous êtes sage, enseignez-moi, je vous prie, qui vous a appris toutes ces choses.

L’Indien s’arrêta ; d’un geste majestueux il montra l’horizon au jeune homme, et d’une voix dont l’accent solennel le fit tressaillir :

— Frère, lui dit-il, c’est le désert.

— Oui, répondit le Français avec conviction, car c’est là seulement que l’homme voit Dieu face à face. Oh ! jamais je ne parviendrai à acquérir les connaissances que possède cet Indien.

Ils entrèrent dans le village.

Ainsi que l’avait dit Trangoil Lanec, il semblait abandonné.

Comme dans toutes les tolderias indiennes, les portes étaient ouvertes et les voyageurs purent facilement, sans entrer dans les maisons, s’assurer de l’absence des habitants.

Dans quelques-unes seulement, ils virent des malades qui, couchés sur des pellones, — peaux de moutons, — geignaient lamentablement.

— Caramba ! fit Valentin désappointé, vous avez si bien deviné, chef, que nous ne trouvons même pas des chiens pour nous mordre les mollets.

— Continuons notre route, dit le chef toujours impassible.

— Ma foi, répondit le jeune homme, je crois que c’est ce qui nous reste de mieux à faire, car il nous est même impossible de nous procurer des renseignements.

Tout à coup César s’élança en hurlant, et arrivé devant une hutte isolée il s’arrêta à la porte et se mit à gratter la terre avec ses pattes en poussant des cris furieux.

— Dans cette maison, dit Trangoil Lanec, nous apprendrons peut-être des nouvelles de la jeune fille pâle.

— Hâtons-nous donc de nous y rendre ! s’écria Valentin avec impatience.

Les deux hommes se dirigèrent en courant vers la hutte.

César continuait toujours ses hurlements.