Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 60

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F. Roy (p. 314-318).
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XV

LA FORTERESSE


— Alerte ! alerte ! s’écria le comte en se levant vivement, profitons de la terreur des Araucans pour nous emparer du général.

— Un instant ! dit flegmatiquement Curumilla en l’arrêtant, la partie n’est pas égale ; que mon frère regarde.

En effet, une foule d’Indiens débouchait du défilé.

Mais ceux-là faisaient bonne contenance.

Serrés en masse profonde, ils reculaient pas à pas, non comme des lâches qui fuient, mais comme des guerriers qui abandonnent fièrement un champ de bataille qu’ils renoncent à disputer plus longtemps et qui font retraite en bon ordre.

À l’arrière-garde, un peloton d’une centaine d’hommes soutenait cette brave retraite.

Deux chefs montés sur des chevaux fringants, allaient de l’un à l’autre, et tenaient tête à l’ennemi invisible qui les harcelait.

Tout à coup, une fusillade éclata avec un sifflement sinistre, et des cavaliers chiliens apparurent, chargeant à fond.

Les Indiens, sans reculer d’une ligne, les reçurent sur la pointe de leurs longues lances.

La plupart des fuyards, disséminés dans la plaine, s’étaient ralliés à leurs compagnons et faisaient tête à l’ennemi.

Il y eut une mêlée de quelques minutes à l’arme blanche.

Les aventuriers voulurent y prendre part ; quatre coups de fusils partirent de la forteresse improvisée, dont le sommet se couronna d’une auréole de fumée.

Les deux chefs indiens roulèrent sur le sol.

Les Araucans poussèrent un cri de terreur et de rage et s’élancèrent en avant, afin de s’opposer à l’enlèvement de leurs chefs, que les Chiliens enveloppaient déjà.

Mais avec la promptitude de l’éclair, Antinahuel et le Cerf Noir, car c’étaient eux, avaient abandonné leurs chevaux et s’étaient relevés en brandissant leurs armes et en poussant leur cri de guerre.

Tous deux étaient blessés.

Les Chiliens, dont l’intention était seulement de refouler leurs ennemis hors du défilé, se retirèrent en bon ordre et disparurent bientôt.

Les Araucans continuèrent leur retraite.

La plaine que dominait la tour de rochers, dont le sommet était occupé par les quatre hommes, n’avait tout au plus qu’un mille dans sa plus grande largeur ; elle ne tardait pas à se rétrécir, et à l’extrémité s’élevaient les contreforts d’une forêt vierge dont le terrain, s’exhaussant peu à peu, finissait au loin par se confondre avec les montagnes.

Les Araucans, marchant toujours serrés, traversèrent la plaine et s’enfoncèrent dans la forêt.

Le général Bustamente avait depuis longtemps déjà disparu.

Les Indiens n’avaient laissé derrière eux que les cadavres de leurs ennemis morts et les corps des chevaux frappés par Louis et ses compagnons, au-dessus desquels les vautours commençaient à tournoyer en poussant leurs cris aigus et bizarres.

La plaine avait repris son apparence tranquille.

— Nous pouvons continuer notre route, dit don Tadeo en se levant.

Curumilla le regarda avec les marques d’un profond étonnement, mais sans lui répondre.

— Pourquoi cette surprise ? chef, reprit don Tadeo ; vous le voyez, la plaine est solitaire, les Araucans et les Chiliens se sont retirés chacun de leur coté ; nous pouvons, je le crois, continuer notre route sans danger.

— Voyons, chef, dit le comte, répondez : vous savez que le temps nous presse, nos amis nous attendent, nous n’avons plus rien à faire ici ; pourquoi y restons-nous ?

L’Indien montra d’un geste la forêt vierge.

— Trop d’yeux cachés, dit-il.

— Vous croyez que nous sommes surveillés ? demanda Louis.

Le chef baissa affirmativement la tête.

— Oui, répliqua-t-il.

— Vous vous trompez, chef, reprit don Tadeo, les Araucans ont été battus, ils ont réussi à protéger la fuite de l’homme qu’ils voulaient sauver, pourquoi s’obstineraient-ils à rester ici, où ils n’ont plus rien à faire ?

— Mon père ne connaît pas les guerriers de ma nation, dit Curumilla avec un suprême accent d’orgueil : ils ne laissent jamais d’ennemis derrière eux quand ils ont l’espoir de les détruire.

— Ce qui signifie ? interrompit don Tadeo avec impatience.

— Que Antinahuel a été blessé par une balle sortie d’un fusil tiré de cette place, et qu’il ne s’éloignera pas sans vengeance.

— Je ne puis admettre cela, notre position est imprenable ; les Araucans sont-ils des aigles, pour voler jusqu’ici ?

— Les guerriers sont prudents, répondit l’Ulmen, ils attendront que les vivres de mes frères soient épuisés, afin de les prendre par la famine.

Don Tadeo fut frappé du raisonnement plein de justesse du chef indien et ne trouva rien à répondre.

— Nous ne pouvons pourtant pas rester ainsi, dit le jeune homme ; j’admets que vous ayez raison, chef, il est alors incontestable que, dans quelques jours, nous tomberons entre les mains de ces démons.

— Oui, fit Curumilla.

— J’avoue, reprit le comte, que cette perspective n’a rien de bien flatteur pour nous ; il n’existe pas de si mauvaise position dont on ne puisse sortir avec du courage et de l’adresse.

— Mon frère a un moyen ? demanda l’Ulmen.

— Peut-être, je ne sais pas s’il est bon, dans tous les cas le voici : Dans deux heures la nuit sera venue, nous laisserons les ténèbres s’épaissir, puis, quand nous croirons que les Indiens se sont laissés aller au sommeil, nous partirons silencieusement d’ici.

— Les Indiens ne dorment pas, dit froidement Curumilla.

— Au diable, alors ! s’écria énergiquement le comte, dont l’œil fier brilla d’une lueur martiale ; s’il le faut, nous passerons sur leurs cadavres, mais nous nous échapperons.

Si Valentin avait pu voir en ce moment son frère de lait, il aurait été heureux de cette énergie qui, pour la première fois, éclatait en lui. C’est que Louis était amoureux, qu’il voulait revoir celle qu’il aimait, et que l’amour a le privilège d’enfanter des prodiges.

— Eh mais ! fit don Tadeo, ce plan ne me semble pas dépourvu de chances de réussite ; je pense que vers le milieu de la nuit nous pourrons essayer de le mettre à exécution ; si nous échouons, nous aurons toujours la ressource de nous réfugier ici.

— Bon, répondit Curumilla, je ferai ce que désirent mes frères.

Joan n’avait pris aucune part à la discussion ; assis à terre, le dos appuyé contre un quartier de roc, il fumait avec toute la nonchalance de l’Indien, dont aucune préoccupation ne trouble la quiétude naturelle.

Les Araucans sont généralement ainsi : le moment d’agir passé ils trouvent inutile de fatiguer leurs facultés, qu’ils préfèrent garder pour lorsqu’ils ont besoin de s’en servir, et ils se laissent aller à jouir du présent sans songer à se préoccuper de l’avenir, à moins qu’ils ne soient chefs d’une expédition et que la responsabilité d’un succès ou d’un échec ne pèse sur eux ; dans ce cas-là, ils sont au contraire d’une vigilance extrême et ne s’en rapportent qu’à eux seuls pour tout voir et tout préparer.

Depuis le départ de Valdivia le matin, les quatre hommes n’avaient pas eu le temps de manger, l’appétit commençait à les talonner sérieusement ; ils résolurent de profiter du repos que leur laissaient leurs ennemis pour assouvir leur faim.

Les préparatifs du repas ne furent pas longs ; comme ils n’étaient pas certains que les Indiens connussent leur position, et que dans tous les cas il était préférable de les laisser dans le doute et leur donner à supposer qu’ils s’étaient retirés, on n’alluma pas de feu ; le repas se composa seulement de harina tostuda délayée dans de l’eau, chétive nourriture, mais que le besoin fit trouver excellente aux aventuriers.

Nous avons dit qu’ils étaient abondamment fournis de vivres ; en effet, en les économisant, ils en avaient pour plus de quinze jours ; mais l’eau qu’ils possédaient ne se composait que de six outres de peaux de chevreau pleines, environ soixante litres, aussi était-ce surtout la soif qu’ils redoutaient s’ils étaient contraints à soutenir un siège.

Lorsque leur maigre repas fut terminé, ils allumèrent philosophiquement leurs cigares et fumèrent, les regards fixés vers la plaine, en attendant la nuit avec impatience.

Près d’une demi-heure s’écoula ainsi sans que rien vînt troubler la quiétude dont jouissaient les aventuriers.

Le soleil baissait rapidement à l’horizon, le ciel prenait peu à peu des teintes plus sombres, les cimes éloignées des montagnes s’effaçaient sous d’épais nuages de brume, enfin tout annonçait que la nuit n’allait pas tarder à couvrir la terre.

Tout à coup les vautours, qui s’étaient abattus en grand nombre sur les cadavres, dont ils faisaient une horrible curée, s’envolèrent et s’élevèrent tumultueusement dans les airs en poussant des cris discordants.

— Oh ! oh ! fit le comte, que se passe-t-il donc là-bas ?… cette déroute annonce quelque chose.

— Nous allons probablement savoir bientôt à quoi nous en tenir, et si nous sommes cernés ainsi que le prétend le chef, répondit don Tadeo.

— Mon frère verra, répliqua l’Ulmen avec un sourire malin.

Une troupe composée d’une cinquantaine de lanceros chiliens venait de sortir au grand trot du défilé.

En arrivant dans la plaine, elle obliqua un peu sur la gauche et s’engagea dans le sentier qui conduit à Santiago.

Don Tadeo et le comte cherchaient en vain à reconnaître les hommes qui composaient ce détachement et surtout le chef qui les commandait.

L’ombre était déjà trop épaisse.

— Ce sont des visages pâles, dit froidement Curumilla, dont les yeux perçants avaient du premier coup d’œil reconnu les nouveaux venus.

Cependant les cavaliers continuaient paisiblement à cheminer, ils semblaient être exempts de toute inquiétude, ce qui était facile à voir, car ils avaient leurs fusils rejetés en arrière sur leur dos, leurs longues lances traînaient nonchalamment, et c’est à peine s’ils conservaient leurs rangs.

Ces cavaliers formaient l’escorte que don Gregorio Peralta avait donnée à don Ramon Sandias pour l’accompagner jusqu’à Santiago.

Ils s’approchaient de plus en plus des épais taillis qui se trouvaient, comme des sentinelles avancées, un peu en avant de la forêt vierge, dans les profondeurs de laquelle ils n’allaient pas tarder à disparaître, lorsqu’un horrible cri de guerre répété par les échos des Quebradas retentit auprès d’eux, et une nuée d’Araucans les assaillit avec fureur de tous les côtés à la fois.

Les Espagnols, pris à l’improviste, épouvantés par cette attaque subite, ne firent qu’une molle résistance et se débandèrent dans toutes les directions.

Les Indiens les poursuivirent avec acharnement et bientôt tous furent pris ou tués.

Un pauvre diable qui s’était sauvé dans la direction du rocher où se tenaient les aventuriers, haletants et terrifiés de cet épouvantable massacre, vint tomber sous leurs yeux, le corps traversé de part en part d’un coup de lance.

Puis, comme par enchantement, Indiens et Chiliens, tous disparurent dans la forêt.

— Eh bien ! demanda Curumilla à don Tadeo, que pense mon père ?… les Indiens se sont-ils retirés ?

— Vos prévisions étaient justes, chef, je dois en convenir. Hélas ! ajouta-t-il avec un soupir qui ressemblait à un sanglot, qui sauvera ma pauvre fille ?

— Moi, vive Dieu ! s’écria résolument le comte. Écoutez, chef, nous avons commis l’incroyable sottise de nous fourrer dans cette souricière, il faut en sortir à tout prix ; si Valentin était ici, son esprit inventif nous en donnerait les moyens, j’en suis convaincu. Je vais vous quitter, dites-moi où il est, je le ramènerai avec moi, et nous verrons si ce ramassis de démons pourra nous arrêter.

— Merci, dit chaleureusement don Tadeo, mais ce n’est pas vous, c’est moi, mon ami, qui dois tenter cette hasardeuse entreprise.

— Allons donc ! fit gaiement le jeune homme, laissez-moi faire, je suis certain que je réussirai.

— Oui, fit Curumilla, mes frères les visages pâles ont raison, Trangoil Lanec et mon frère aux cheveux d’or nous sont indispensables ; un homme ira les chercher, mais cet homme, ce sera Joan.

— Je connais la montagne, dit alors celui-ci, qui se mêla à l’entretien, les visages pâles ne savent pas les ruses indiennes, ils sont aveugles la nuit, ils s’égareraient et tomberaient dans un piège. Joan rampe comme la vivara, couleuvre, — il a le flair du chien bien dressé, il trouvera. Antinahuel est un Lapin, voleur des Serpents Noirs, Joan veut le tuer.

Sans ajouter une parole, l’Indien se débarrassa de son poncho, dont il se fit une ceinture, et se prépara à partir.

Avec son couteau, Curumilla trancha un morceau de son poncho large de quatre doigts environ, et le remit à Joan en lui disant :

— Mon fils remettra ceci à Trangoil Lanec afin qu’il reconnaisse de quelle part il vient, et il lui racontera ce qui se passe ici.

— Bon, fit Joan en serrant le morceau d’étoffe dans sa ceinture, où trouverai-je le chef ?

— Dans la tolderia de San-Miguel, où il nous attend.

— Joan va partir, dit l’Indien avec noblesse, s’il ne remplit pas sa mission, c’est qu’on l’aura tué.

Les trois hommes lui pressèrent chaleureusement la main.

L’Indien les salua et commença à descendre ; aux dernières lueurs du jour ils le virent en rampant atteindre les premiers arbres de la montagne du Carcovado ; arrivé là il se retourna, fit avec la main un geste d’adieu et disparut au milieu des hautes herbes.

Les aventuriers tressaillirent.

Un coup de fusil, presque immédiatement suivi d’un second, venait de retentir dans la direction prise par leur émissaire.

— Il est mort ! s’écria le comte avec désespoir.

— Peut-être ! répondit avec hésitation Curumilla, Joan est un guerrier prudent ; seulement mes frères voient que la fuite est impossible, et que nous sommes bien réellement cernés.

— C’est vrai, murmura don Tadeo avec accablement.

Et il laissa tomber sa tête dans ses mains.