Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 76

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F. Roy (p. 411-418).
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XXXI

LA BATAILLE DE CONDORKANKI[1].


C’était le 10 octobre, que les Araucans nomment dans leur langue imagée Cuta-Penken, le mois des grandes pousses.

Ce jour-là, le soleil se leva radieux dans un flot de vapeurs.

À peine ses premiers rayons commençaient-ils à dorer le sommet des hautes montagnes, que le son des trompettes et des tambours alla frapper les échos des vieux mornes et faire tressaillir les bêtes fauves dans leurs antres.

À ce moment, fait étrange, mais dont nous pouvons garantir l’exactitude, en ayant été nous-même témoin en Amérique dans plusieurs circonstances semblables, d’épais nuages de vautours, de condors et d’urubus, avertis par leur instinct sanguinaire, du carnage qui allait se faire et de la chaude curée que les hommes leur préparaient, accoururent de tous les points de l’horizon, planèrent quelques minutes sur le champ de bataille désert encore, en poussant des cris aigus et discordants, puis s’enfuirent à tire-d’aile se percher sur les pointes des rocs, où ces hôtes immondes attendirent, l’œil à demi fermé, en aiguisant leur bec et leurs serres tranchantes, l’heure de ce festin de cannibales.

Les guerriers araucans sortirent fièrement de leurs retranchements et se rangèrent en bataille au bruit de leurs instruments de guerre.

Les Araucans ont un système de bataille dont ils ne s’écartent jamais.

Voilà en quoi consiste cet ordre immuable :

La cavalerie est partagée aux deux ailes, l’infanterie au centre, divisée par bataillons.

Les rangs de ces bataillons sont tour à tour composés de gens armés de piques et de gens armés de massues, de manière à ce que, entre deux piques, il y a toujours une massue.

Le vice-toqui commande l’aile droite, un Apo-Ulmen l’aile gauche.

Quant au toqui, il court de tous les côtés en exhortant les troupes à combattre courageusement pour la liberté.

Nous devons ajouter ici, pour rendre justice à ce peuple guerrier, que les officiers ont généralement plus de peine à retenir l’impétuosité des soldats qu’à l’exalter.

Tout Araucan pense que rien n’est plus honorable que de mourir en combattant.

Le Cerf Noir, le vice-toqui, était mort ; Antinahuel donna la direction de l’aile droite à un Apo-Ulmen, et confia celle de l’aile gauche au général don Pancho Bustamente.

Il laissa seulement dans le camp une cinquantaine de mosotones chargés de veiller sur la Linda et doña Rosario, avec ordre, au cas où la bataille serait perdue, de s’ouvrir passage et de sauver les deux femmes, coûte que coûte.

L’armée araucanienne, rangée dans le bel ordre que nous venons de décrire, avait un aspect imposant et martial qui faisait plaisir à voir.

Tous ces guerriers savaient qu’ils soutenaient une cause perdue, qu’ils marchaient à une mort presque certaine, et cependant ils attendaient impassibles, l’œil brillant d’ardeur, le signal du combat.

Antinahuel, le bras droit attaché le long du corps par une sangle de cuir, brandissant une lourde massue de la main gauche, montait un magnifique coursier noir comme du jais, qu’il gouvernait avec les genoux, et parcourait les rangs de ses guerriers qu’il interpellait la plupart par leurs noms, en leur rappelant leurs prouesses passées et les engageant à faire leur devoir.

Avant de sortir du camp pour prendre le commandement de l’aile gauche, le général Bustamente avait échangé quelques mots d’adieu avec la Linda. Leur courte conversation s’était terminée par ces paroles qui n’avaient pas laissé de produire une certaine impression sur le cœur de granit de cette femme :

— Adieu, madame, lui avait-il dit d’une voix triste ; je vais mourir, grâce à la mauvaise influence que vous avez sans cesse exercée sur moi, dans les rangs de ceux que mon devoir m’ordonnait de combattre ; je vais tomber de la mort des traîtres, haï et méprisé de tous ! Je vous pardonne le mal que vous m’avez fait ! Il est temps encore, repentez-vous ; prenez garde que Dieu, lassé de vos crimes, ne fasse bientôt retomber une à une sur votre cœur les larmes que vous faites incessamment verser à la malheureuse jeune fille que vous avez pour victime. Adieu !

Il avait froidement salué la courtisane atterrée et avait rejoint la troupe dont le toqui lui avait donné le commandement.

L’armée chilienne s’était formée en carrés par échelons.

À l’instant où don Tadeo quittait sa tente, il poussa un cri de joie à l’aspect de deux hommes dont il était loin d’espérer la présence en ce moment.

— Don Luis ! don Valentin ! s’écria-t-il en leur pressant les mains ; vous ici ? quel bonheur !

— Ma foi oui, nous voilà, répondit en riant Valentin, avec César qui, lui aussi, veut manger de l’Araucan, n’est-ce pas, vieux chien ? fit-il en caressant le Terre-Neuvien qui remuait la queue en fixant sur lui ses grands yeux intelligents.

— Nous avons pensé, dit le comte, que dans un jour comme celui-ci vous n’auriez pas trop de tous vos amis ; nous avons laissé les deux chefs embusqués à quelque distance d’ici dans les halliers, et nous sommes venus.

— Je vous remercie ; vous ne me quitterez pas, j’espère ?

— Pardieu ! c’est bien notre intention, dit Valentin.

Don Tadeo leur fit amener à chacun un superbe cheval de bataille, et tous trois allèrent au galop se placer au centre du premier carré, suivis pas à pas par César.


Il dirigea son cheval de manière à raser la colline et se mit debout sur sa monture.

La plaine de Condorkanki, dans laquelle don Tadeo était enfin parvenu à refouler les Indiens, a la forme d’un immense triangle, elle est presque complètement privée d’arbres ; les Araucans occupaient le sommet du triangle et se trouvaient resserrés entre la mer et les montagnes, position désavantageuse dans laquelle ils ne pouvaient pas manœuvrer facilement et où leur nombreuse cavalerie était presque dans l’impossibilité de se déployer.

Nous avons dit que l’armée chilienne était formée en carrés par échelons, c’est-à-dire que chacun des trois corps d’armée commandés par don Tadeo de Leon, don Gregorio Peralta et le général Fuentès, présentait quatre carrés qui se soutenaient mutuellement et derrière lesquels, un peu en arrière, était placée une nombreuse cavalerie en réserve.

Les Araucans avaient donc à lutter contre douze carrés d’infanterie qui les enveloppaient de toutes parts.

— Eh bien ! demanda Valentin à don Tadeo, dès qu’ils furent arrivés à leur poste de combat, la bataille ne va-t-elle pas commencer ?

— Bientôt, reprit celui-ci, et soyez tranquille, elle sera rude.

Le dictateur leva alors son épée.

Les tambours roulèrent, les clairons sonnèrent la charge et l’armée chilienne s’ébranla en avant au pas accéléré, l’arme au bras.

Le signal de la bataille donné, les Araucans s’avancèrent résolument en poussant des cris effroyables.

Dès que leurs ennemis furent arrivés à une légère distance, les lignes chiliennes s’ouvrirent, une décharge d’artillerie à mitraille éclata avec fracas et balaya les premiers rangs aucas ; puis les carrés se refermèrent subitement et les soldats attendirent sur trois rangs, la baïonnette croisée, le choc de leurs adversaires.

Ce choc fut terrible.

Les Aucas, décimés par l’artillerie qui ravageait leurs rangs, de front, sur les flancs et en arrière, firent face de tous les côtés à la fois et se ruèrent avec furie sur les baïonnettes chiliennes, faisant des efforts surhumains pour rompre les rangs ennemis et pénétrer dans les carrés.

Bien qu’ils sussent que ceux qui occupaient le premier rang de leur armée étaient exposés à une mort certaine, ils cherchaient à l’envi à s’y placer.

Aussitôt que le premier rang succombait sous les balles, le second et le troisième le remplaçaient résolument, s’avançant toujours afin d’en venir à l’arme blanche

Cependant ces sauvages guerriers savaient se contenir dans leur emportement : ils suivaient exactement et rapidement les ordres de leurs Ulmènes, exécutant avec la plus grande régularité les diverses évolutions qui leur étaient commandées.

Ils arrivèrent ainsi sur les carrés sous le feu incessant de l’artillerie, qui ne parvint pas à les faire hésiter. Malgré les décharges à bout portant de la mousqueterie qui les écharpait, ils se précipitèrent avec furie sur les premiers rangs chiliens qu’ils attaquèrent enfin à l’arme blanche.

Manière de combattre qu’ils préfèrent et que les hommes armés de massues garnies de fer rendent effroyable par la rapidité de leurs mouvements, la pesanteur et la sûreté des coups qu’ils portent.

La cavalerie chilienne les prit alors d’écharpe et poussa contre eux une charge à fond.

Mais le général Bustamente avait deviné ce mouvement ; de son côté il exécuta la même manœuvre, les deux cavaleries se heurtèrent avec un bruit semblable à celui du tonnerre.

Calme et froid en tête de son escadron, le général chargeait le sabre au fourreau, en homme qui a fait le sacrifice de sa vie et ne se soucie même pas de la défendre.


Cependant, ainsi que don Tadeo l’avait dit quelques moments auparavant à Valentin, la bataille était rudement engagée sur toute la ligne.

Les Araucans, avec leur ténacité que rien ne peut rebuter et leur mépris de la mort, se faisaient tuer sur les baïonnettes chiliennes, sans reculer d’un pouce.

Antinahuel, armé de sa massue qu’il maniait avec une légèreté et une dextérité inouïes, était en avant de ses guerriers qu’il animait du geste et de la voix. Les Aucas lui répondaient par des cris de rage en redoublant d’efforts pour rompre ces lignes maudites contre lesquelles ils s’épuisaient.

— Quels hommes ! ne put s’empêcher de dire le comte, quelle folle témérité !

— N’est-ce pas ? répondit don Tadeo, ce sont des démons ; mais attendez, ceci n’est rien encore, le combat ne fait que commencer, bientôt vous reconnaîtrez que ce sont de rudes champions.

— Vive Dieu ! s’écria Valentin, les hardis soldats ! ils se feront tous tuer, du train dont ils y vont !

— Tous ! fit don Tadeo, plutôt que de se rendre !

Cependant les Aucas s’acharnaient contre les faces du carré où se tenait le général en chef entouré de son état-major.

Là, le combat était changé en boucherie, les armes à feu étaient devenues inutiles, les baïonnettes, les haches, les sabres et les massues trouaient les poitrines et fracassaient les crânes.

Antinahuel regarda autour de lui.

Ses guerriers tombaient comme des épis mûrs sous les coups des Chiliens ; il fallait en finir avec cette foret de baïonnettes qui leur barrait le passage.

— Aucas ! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, en avant pour la liberté !

D’un mouvement rapide comme la pensée, il enleva son cheval, le fit cabrer et le renversa sur les premiers rangs ennemis.

La brèche était ouverte par ce coup d’une audace extrême.

Les guerriers se précipitèrent à sa suite.

Alors, il se fit un carnage épouvantable.

C’était un tumulte impossible à décrire.

Chaque coup abattait un homme.

Les cris de fureur des combattants se mêlaient aux gémissements des blessés, aux décharges pressées de l’artillerie et de la mousqueterie.

Les Aucas s’étaient enfoncés comme un coin dans le carré et l’avaient rompu.

La bataille était désormais une de ces horribles mêlées que la plume est impuissante à rendre, lutte corps à corps, pied contre pied, poitrine contre poitrine, où celui qui glissait sur le sol inondé de sang, foulé aux pieds des combattants, n’avait plus qu’à mourir étouffé, broyé, mais cherchait encore, avec la pointe de son poignard ou de son épée, à labourer, avant de rendre le dernier soupir, les jambes ou les cuisses de ses ennemis encore debout.

— Eh bien ! demanda don Tadeo à Valentin, que pensez-vous de ces adversaires ?

— Ce sont plus que des hommes, répondit celui-ci.

— En avant ! en avant ! Chile ! Chile ! cria don Tadeo en poussant son cheval.

Suivi d’une cinquantaine d’hommes au nombre desquels se trouvaient les deux Français, il s’enfonça au plus épais des rangs ennemis.

Don Gregorio et le général Fuentès avaient deviné, à l’acharnement avec lequel les Araucans s’étaient rués sur le grand carré, qu’ils voulaient s’emparer du général en chef.

Tout en continuant à foudroyer l’armée indienne, par des feux d’artillerie de plein fouet, ils avaient pressé leurs mouvements, opéré leur jonction, et avaient enserré les Aucas dans un cercle de fer dont il leur était désormais presque impossible de sortir.

D’un coup d’œil Antinahuel comprit la situation critique dans laquelle il se trouvait.

Il jeta du côté du général Bustamente un cri de suprême appel.

Lui aussi avait jugé la position désespérée de l’armée indienne.

Il réunit toute la cavalerie araucanienne, la forma en une masse compacte et se mettant franchement à sa tête :

— Sauvons nos guerriers ! s’écria-t-il.

— Sauvons-les ! hurlèrent les Indiens en abaissant leurs longues lances.

Cette redoutable phalange se rua comme un tourbillon sur les rangs profonds qui lui barraient le passage.

Rien ne put arrêter son élan irrésistible.

Les guerriers firent une large trouée dans l’armée chilienne et rejoignirent leurs compagnons qui les accueillirent avec des cris de joie.

Le général Bustamente, le sabre suspendu au poignet par la dragonne, ne portait pas un coup ; l’œil étincelant, le front pâle et la lèvre dédaigneuse, il cherchait vainement la mort qui semblait s’obstiner à ne pas vouloir de lui.

Trois fois le général exécuta cette charge audacieuse.

Trois fois il traversa les lignes ennemies en semant l’épouvante et la mort sur son passage.

Mais la partie était trop inégale.

Les Indiens, incessamment écharpés par l’artillerie, voyaient, malgré des prodiges de valeur, leurs rangs s’éclaircir de plus en plus.

Tout à coup le général se trouva face à face avec l’escadron commandé par don Tadeo, son œil fauve lança un éclair.

— Oh ! cette fois je mourrai enfin ! s’écria-t-il.

Et il se précipita en avant.

Depuis le commencement de l’action, Joan combattait aux côtés de don Tadeo, qui tout à ses devoirs de chef, souvent ne songeait pas à parer les coups qu’on lui portait ; mais le brave Indien les parait pour lui ; il se multipliait pour protéger celui qu’il avait juré de défendre.

Joan devina instinctivement l’intention du général Bustamente.

Il fit bondir son cheval en avant et s’élança audacieusement à sa rencontre.

— Oh ! s’écria le général avec joie, merci, mon Dieu ! je ne mourrai donc pas de la main d’un frère !


La plaine, que les boulets avaient labourée dans tous les sens, était jonchée de cadavre.

Du poitrail de son cheval, Joan frappa rudement celui du général.

— Ah ! ah ! murmura celui-ci, toi aussi tu es traître à ton pays ! toi aussi tu combats contre tes frères ! Tiens, meurs, misérable !

Et il lui porta un coup de sabre.

Joan l’esquiva et saisit le général à bras-le-corps.

Les deux chevaux, abandonnés à eux-mêmes, rendus furieux par le bruit du combat, entraînèrent à travers la plaine les deux hommes enlacés l’un à l’autre comme deux serpents.

Cette course furieuse ne pouvait longtemps durer.

Les deux hommes roulèrent sur le sol.

Ils se dégagèrent des étriers et se retrouvèrent presque aussitôt face à face.

Le général, après quelques secondes d’une lutte sans résultat, leva son sabre et fendit le crâne de l’Indien.

Mais avant de tomber, Joan réunit ses forces, se jeta à corps perdu sur son ennemi surpris de cette attaque imprévue, et lui planta son poignard empoisonné dans la poitrine.

Les deux ennemis chancelèrent un instant et tombèrent à côté l’un de l’autre.

Ils étaient morts !



  1. Cette plaine a été ainsi nommée des vastes propriétés qu’y possédèrent longtemps les descendants de Tupac-Amaru, le dernier des Incas du Pérou, qui à leur nom avaient ajouté celui de Condorkanki, mot qui signifie plaine des condors. Le condor était l’oiseau sacré des Incas.