Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 81

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F. Roy (p. 441-446).
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Quatre hommes étaient assis autour d’un feu dont les charbons incandescents servaient à rôtir un cuissot de guanacco.


XXXVI

UNE FURIE


Après une marche de cinq ou six lieues tout au plus, Antinahuel fit camper sa troupe.

Les guerriers qui l’accompagnait étaient presque tous de sa tribu, aussi lui étaient-ils dévoués jusqu’au fanatisme.

Dès que les feux furent allumés, la Linda s’approcha du chef.

— J’ai tenu ma promesse, lui dit-elle.

L’œil du toqui étincela.

— Ainsi la jeune fille ?… demanda-t-il d’une voix sourde.

— Elle dort, reprit-elle avec un hideux sourire, tu peux en faire ce que tu voudras.

— Bon, murmura-t-il avec joie.

Il fit quelques pas dans la direction du toldo élevé à la hâte, sous lequel sa victime avait été transportée ; mais s’arrêtant subitement :

— Non, dit-il, plus tard ; et s’adressant à sa complice : Pour combien de temps ma sœur a-t-elle endormi la jeune fille ?

— Elle ne s’éveillera qu’au point du jour, répondit-elle.

Un sourire de satisfaction éclaira les traits du chef.

— Bien, ma sœur est adroite, je vois à présent qu’elle sait tenir ses promesses. Je suis forcé de m’éloigner pendant quelques heures avec la moitié de mes guerriers, à mon retour je rendrai visite à ma prisonnière.

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton qui ne laissait aucun doute sur le sens qu’il y attachait.

— Je veux montrer à ma sœur, continua-t-il, que je ne suis pas ingrat et que moi aussi je tiens fidèlement ma parole.

La Linda tressaillit en fixant sur lui un regard interrogateur.

— De quelle parole parle mon frère ? demanda-t-elle.

Antinahuel sourit.

— Ma sœur a un ennemi que depuis longtemps elle poursuit, sans pouvoir l’atteindre.

— Don Tadeo !

— Oui, cet ennemi est aussi le mien.

— Eh bien ?

— Il est en mon pouvoir !

— Don Tadeo est le prisonnier de mon frère ?

Ilest ici.

L’œil de la Linda lança un éclair, sa prunelle se dilata comme celle d’une hyène.

— Enfin ! s’écria-t-elle avec joie, je rendrai donc à cet homme toutes les tortures qu’il m’a infligées !

— Oui, je le livre à ma sœur, elle est libre de lui faire subir toutes les insultes que son esprit inventif lui fournira.

— Oh ! s’écria-t-elle d’une voix qui glaça d’épouvante le chef lui-même, je ne lui infligerai qu’un supplice, mais il sera terrible !

— Prends garde, femme, répondit Antinahuel en lui comprimant fortement le bras dans sa main de fer et en la regardant en face, prends garde que la haine ne t’égare : la vie de cet homme est à moi, je veux la lui arracher moi-même.

— Oh ! fit-elle avec raillerie, ne crains rien, toqui des Araucans, je te rendrai ta victime saine et sauve ; les tortures que je prétends lui infliger sont toutes morales, je ne suis pas un homme, moi, ma seule arme est la langue !

— Oui, mais cette arme a deux tranchants, souvent elle tue.

— Je te le rendrai, te dis-je. Où est-il ?

— Là ! répondit le chef en désignant une hutte en feuillages, mais n’oublie pas mes recommandations.

— Je ne les oublierai pas, répliqua-t-elle avec un ricanement sauvage.

Et elle se précipita vers la hutte.

— Il n’y a que les femmes qui sachent haïr, murmura Antinahuel en la suivant des yeux.

Une vingtaine de guerriers attendaient leur chef à l’entrée du camp.

Celui-ci sauta en selle et s’éloigna avec eux après avoir jeté un dernier regard à la Linda, qui en ce moment disparaissait dans la hutte.

Bien que par orgueil il n’en eût rien laissé paraître, les menaces de don Gregorio avaient produit sur Antinahuel une forte impression.

Il craignait avec raison que l’officier chilien ne massacrât ses prisonniers et ses otages. Les conséquences de cette action auraient été terribles pour lui, et lui auraient fait perdre sans retour le prestige dont il jouissait encore auprès de ses compatriotes ; aussi, contraint, pour la première fois de sa vie, de plier, il avait résolu de retourner sur ses pas et de s’aboucher avec cet homme qu’il croyait assez connaître pour être certain que, sans hésiter, il ferait ce qu’il avait dit.

Doué d’une grande finesse, Antinahuel se flattait d’obtenir de don Gregorio un délai qui lui permettrait de sacrifier son prisonnier sans être inquiété.

Mais l’heure pressait, il n’avait pas une minute à perdre ; aussi, à peine le camp avait-il été dressé, qu’il en avait provisoirement confié la garde à un Ulmen dévoué, et s’était à toute bride lancé, suivi de ses mosotones, dans la direction du gué du Biobio, afin d’arriver aux avant-postes chiliens avant l’heure marquée par don Gregorio pour ses terribles représailles, c’est-à-dire quelques instants avant le lever du soleil.

Il était à peine huit heures du soir. Antinahuel n’avait que six lieues à faire ; il se flattait donc, si rien ne contrariait ses projets, d’arriver bien avant l’heure et même d’être de retour vers le milieu de la nuit auprès des siens.

Aussi s’était-il éloigné joyeux en songeant à ce qui l’attendait au camp après son expédition.

Nous avons dit que la Linda avait pénétré dans la hutte qui servait de refuge à don Tadeo.

Celui-ci était assis sur un amas de feuilles sèches dans un coin de cette hutte, le dos appuyé contre un arbre, les bras croisés sur la poitrine et la tête baissée.

Absorbé par les amères pensées qui lui montaient au cœur, il ne s’était pas aperçu de la présence de la Linda qui, immobile à deux pas de lui, l’examinait avec une expression de rage et de haine satisfaite.

Depuis plusieurs jours déjà il était prisonnier de Antinahuel, sans que celui-ci, préoccupé par les difficultés de sa position critique, parût songer à assouvir la haine qu’il lui avait vouée.

Mais don Tadeo connaissait trop bien le caractère des Indiens, pour voir dans cet oubli apparent autre chose qu’un répit qui ne ferait que rendre plus terrible le supplice qui l’attendait.

Bien qu’il fût dévoré d’inquiétudes au sujet de sa fille, il n’avait pas osé, de crainte de commettre une imprudence, s’informer d’elle ou seulement prononcer son nom devant le chef.

Obligé de renfermer soigneusement au fond de son cœur les douleurs qui le torturaient, cet homme si grand, si fort et si énergique, sentait que son courage était à bout, sa volonté brisée, et que désormais il restait sans forces pour soutenir cette lutte atroce, cette agonie de toutes les secondes, martyre qui ne peut se comparer à aucun autre.

Il désirait ardemment en finir avec cette existence de souffrances continuelles. Si la pensée de sa fille n’avait pas rempli toute son âme, certes il se fût tué pour terminer ce supplice ; mais l’image de l’innocente et suave créature qui était sa seule joie, le défendait contre lui-même et chassait l’idée du suicide.

— Eh bien ? lui dit une voix sombre, à quoi songes-tu, don Tadeo ?

Celui-ci tressaillit à cet accent qu’il connaissait ; il releva la tête, et fixant la Linda :

— Ah ! répondit-il d’un ton amer, c’est vous ? je m’étonnais de ne pas vous voir.

— Oui, n’est-ce pas ? reprit-elle en raillant ; tu m’attendais, eh bien ! me voilà : nous sommes encore une fois face à face.

— Ainsi que les hyènes, l’odeur du sang t’attire ; tu accours mendier ta part de la curée que te prépare ton digne acolyte.

— Moi ! allons donc, don Tadeo, tu te méprends étrangement sur mon caractère. Non, non, ne suis-je pas ta femme ! celle que tu chérissais tant naguère ! Je viens comme une épouse soumise et tendre l’assister à tes derniers moments, afin de te rendre la mort plus douce.

Don Tadeo haussa les épaules avec dégoût.

— Tu dois être reconnaissant de ce que je fais, reprit-elle.

Don Tadeo la regarda un instant avec une expression de pitié suprême :

— Écoutez, lui dit-il, vos insultes n’arriveront jamais à la hauteur de mon mépris : je ne vous hais pas, vous n’êtes pas digne de ma colère. En ce moment où vous venez aussi imprudemment me railler, je pourrais vous écraser comme un reptile immonde ; mais je dédaigne de me venger de vous, mon bras se souillerait en vous touchant ; on ne châtie pas des ennemis tels que vous ! Faites, agissez, parlez, insultez-moi, inventez les plus atroces calomnies que pourra vous inspirer votre génie infernal, je ne vous répondrai pas ! concentré tout en moi-même, vos insultes, comme un vain son, frapperont mon oreille sans que mon esprit cherche seulement à les comprendre.

Et il tourna le dos à son ennemie, sans plus s’occuper d’elle.

La Linda éclata de rire.

— Oh ! s’écria-t-elle, je saurai bien vous contraindre à m’écouter, mon cher mari. Vous autres hommes, vous êtes tous les mêmes, vous vous arrogez tous les droits comme vous avez toutes les vertus ! nous, nous sommes des êtres méprisables, des créatures sans cœur, condamnées à être vos très humbles servantes et à souffrir le sourire aux lèvres les insultes dont il vous plaît de nous abreuver ! Oui ! j’ai été pour vous une femme indigne, une épouse infidèle ! mais vous, toujours vous avez été un mari modèle, n’est-ce pas ? jamais, sous le toit conjugal, vous n’avez donné lieu à aucun soupçon, prise à aucune calomnie ? c’est moi qui ai eu tous les torts : vous avez raison, c’est moi qui vous ai volé votre enfant, n’est-ce pas ?

Elle s’arrêta.

Don Tadeo ne bougea pas.

Au bout d’un instant elle reprit :

— Voyons, pas de feinte entre nous, parlons à cœur ouvert pour la dernière fois, soyons francs l’un avec l’autre. À quoi bon employer de vils subterfuges ? Vous êtes prisonnier de votre plus implacable ennemi, les plus affreuses tortures vous attendent ; dans quelques instants peut-être, le supplice qui vous menace fondra sur votre tête altière avec ces horribles raffinements que les Indiens, ces bourreaux experts entre tous, savent inventer pour n’ôter à leur victime la vie que morceau à morceau ; eh bien ! ce supplice, je puis vous le faire éviter ; cette vie que vous ne comptez plus que par secondes, je puis vous la rendre, belle, longue et glorieuse ; en un mot, je puis d’un mot, d’un geste, d’un signe, vous faire libre immédiatement. Antinahuel est absent, cela m’est facile ! je ne vous demande qu’une chose, je me trompe, une parole ; ce mot, dites-le, don Tadeo : où est ma fille ?

Elle s’arrêta haletante.

Don Tadeo haussa les épaules, mais ne répondit pas.

La Linda grinça des dents avec rage, ses traits se contractèrent, son visage devint hideux.

— Oh ! s’écria-t-elle avec un mouvement de fureur, cet homme est une barre de fer ! rien ne peut le toucher, aucune parole n’est assez forte pour l’émouvoir ! démon ! démon ! oh ! que je te déchirerais avec bonheur ! Mais non, reprit-elle au bout d’un instant, j’ai tort, pardonnez-moi, don Tadeo, je ne sais ce que je dis, la douleur me rend folle, ayez pitié de moi, je suis femme, je suis mère, j’adore mon enfant, ma pauvre petite fille que je n’ai pas vue depuis si longtemps, qui a toujours été privée de mes baisers et de mes caresses, rendez-la moi, don Tadeo, je vous bénirai ! Oh ! vous êtes homme, vous avez du courage, la mort ne vous épouvante pas, j’ai eu tort de vous menacer : c’est à votre cœur que je devais m’adresser, à votre cœur qui est noble, qui est généreux ; vous m’auriez comprise, vous auriez eu pitié de moi, car vous êtes bon. Oh ! si vous saviez quelle effroyable souffrance c’est pour une mère d’être privée de son enfant ! Son enfant, c’est son sang, c’est sa chair, c’est sa vie ! Oh ! c’est un crime d’enlever une fille à sa mère !… Don Tadeo, je vous en supplie, rendez-moi mon enfant !… Voyez, je suis à vos genoux, je vous implore, je pleure, don Tadeo, rendez moi mon enfant !…

Elle s’était jetée en sanglotant aux pieds de don Tadeo et avait saisi son poncho.

Celui-ci se retourna froidement, retira son poncho et la repoussa d’un geste plein d’un écrasant mépris, en lui disant d’une voix sombre :

— Retirez-vous, madame !

— Ah ! c’est ainsi ! s’écria-t-elle d’une vois saccadée ; je vous implore, je me traîne pantelante de douleur à vos genoux, et vous me raillez ! prières et menaces sont également impuissantes sur vous ! rien ne peut toucher votre cœur de granit ! Démon à face humaine qui riez de la douleur d’une mère, croyez-vous donc être invulnérable et que je ne saurai pas trouver le défaut de la cuirasse ? Prends garde, don Tadeo, je te réserve une torture plus affreuse cent fois que celles que tu m’infliges ! Oh ! j’ai ma vengeance toute prête ! Si je le veux, dans un instant, toi, si altier, si fier, à ton tour, tu tomberas à mes pieds pour implorer ma pitié ! Prends garde, don Tadeo, prends garde !

Le Roi dés Ténèbres sourit avec dédain.

— Quel supplice plus terrible pouvez-vous m’infliger que celui de m’imposer votre présence ? dit-il.

— Insensé ! reprit-elle, qui joue avec moi comme un jaguar joue avec un lièvre ! fou, qui croit que je ne puis pas l’atteindre ! te figures-tu donc être seul entre mes mains ?

— Que voulez-vous dire ? s’écria don Tadeo en se levant vivement.

— Ah ! s’écria-t-elle avec une joie féroce, j’ai touché juste cette fois !

— Parlez ! parlez ! s’écria-t-il avec agitation.

— Et si cela ne me plaît pas ? répliqua-t-elle avec ironie ; si je veux, moi aussi, garder le silence ! ah ! ah ! ah !

Et elle éclata d’un rire strident.

— Mais non, reprit-elle avec sarcasme ; je ne suis pas méchante, moi. Viens, don Tadeo, je vais te montrer celle que tu cherches vainement depuis si longtemps, et que sans moi tu ne reverrais jamais ! Et je suis généreuse, ajouta-t-elle d’une voix railleuse, je te dispense même de m’être reconnaissant pour l’énorme service que je vais te rendre ! viens !

Elle sortit vivement de la hutte.

Don Tadeo se précipita sur ses pas, le cœur serré par un horrible pressentiment.