Le Grand Chef des Aucas/Chapitre 80

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F. Roy (p. 435-440).
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XXXV

L’ULTIMATUM.


Antinahuel avait rejoint depuis deux jours déjà les mosotones auxquels il avait confié la garde de doña Rosario.

Les deux troupes étaient confondues en une seule.

Le toqui avait eu d’abord l’intention de traverser les premiers plateaux des Andes et de se retirer chez les Puelches.

Mais la bataille qu’il avait perdue avait eu pour les Araucans des conséquences terribles.

Leurs principales tolderias avaient été incendiées par les Espagnols, leurs villes saccagées, les habitants tués ou emmenés prisonniers.

Ceux qui avait pu fuir avaient d’abord erré sans but dans les bois ; mais dès qu’ils avaient appris que le toqui était parvenu à s’échapper, ils s’étaient réunis et lui avaient expédié des envoyés, pour lui demander secours et l’obliger à se remettre à la tête d’une armée destinée à sauvegarder leurs frontières.

Antinahuel, heureux du mouvement de réaction qui s’opérait parmi ses compatriotes, en avait profité pour affermir son pouvoir chancelant depuis la défaite qu’il avait éprouvée.

Il avait changé son itinéraire et s’était, à la tête d’une centaine d’hommes seulement, rapproché du Biobio, tandis que par son ordre ses autres guerriers s’étaient dispersés sur tout le territoire pour appeler le peuple aux armes.

Le toqui ne prétendait plus comme autrefois étendre la domination araucanienne ; son seul désir était maintenant d’obtenir, les armes à la main, une paix qui ne fût pas trop désavantageuse pour ses compatriotes.

En un mot, il voulait réparer autant que possible les désastres causés par sa folle ambition.

Pour une raison que seul Antinahuel connaissait, don Tadeo et doña Rosario ignoraient complètement qu’ils se trouvaient aussi près l’un de l’autre ; la Linda était demeurée invisible, don Tadeo se croyait encore séparé de sa fille par une grande distance.

Antinahuel avait assis son camp au sommet de la montagne où quelques jours auparavant il se trouvait avec toute l’armée indienne, dans cette forte position qui commandait le gué du Biobio.

Seulement l’aspect de la frontière chilienne avait changé.

Une batterie de huit pièces de canon avait été élevée pour défendre le passage, et l’on apercevait distinctement de fortes patrouilles de lanceros qui parcouraient la rive et surveillaient avec soin les mouvements des Indiens.

Il était environ deux heures de l’après-midi. À part quelques sentinelles araucaniennes appuyées immobiles sur leurs longues lances en roseau, le camp semblait désert ; un silence profond régnait partout.

Les guerriers, accablés par la chaleur, s’étaient retirés sous l’ombre des arbres et des buissons pour faire la sieste.

Soudain un appel de trompette retentit sur le bord opposé du fleuve.

L’Ulmen chargé de la garde des avant-postes fit répondre par un appel semblable et sortit pour s’enquérir de la cause de ce bruit.

Trois cavaliers revêtus de riches uniformes se tenaient sur la rive ; près d’eux un trompette faisait flotter un drapeau parlementaire.

L’Ulmen arbora le même signe et s’avança dans l’eau au-devant des cavaliers, qui de leur côté avaient pris le gué.

Arrivés à moitié de la largeur du fleuve, les quatre cavaliers s’arrêtèrent d’un commun accord et se saluèrent courtoisement.

— Que veulent les chefs des faces pâles ? demanda l’Ulmen avec hauteur.

Un des cavaliers répondit aussitôt :

— Va dire à celui que tu nommes le toqui des Aucas, qu’un officier supérieur de l’armée chilienne a une communication importante à lui faire.

L’œil de l’Indien étincela sous sa fauve prunelle à cette insulte ; mais reprenant presque aussitôt un visage impassible :

— Je vais m’informer si notre grand toqui est disposé à vous recevoir, dit-il dédaigneusement ; mais je doute qu’il daigne écouter des Chiaplo-Huincas.

— Drôle ! reprit le premier interlocuteur avec colère, hâte-toi de m’obéir, ou sinon…

— Soyez patient, don Gregorio, au nom du ciel ! s’écria un des deux officiers en s’interposant.

L’Ulmen s’était éloigné.

Au bout de quelques minutes il fit du rivage signe aux Chiliens qu’ils pouvaient avancer.

Antinahuel, assis à l’ombre d’un magnifique espino, attendait les parlementaires, entouré de cinq ou six de ses Ulmènes les plus dévoués.

Les trois officiers s’arrêtèrent devant lui et restèrent immobiles sans descendre de cheval.

— Que voulez-vous ? dit-il d’une voix dure.

— Écoutez mes paroles et retenez-les bien, repartit don Gregorio.

— Parlez et soyez bref, dit Antinahuel.

Don Gregorio haussa les épaules avec dédain.

— Don Tadeo de Leon est entre vos mains, dit-il.

— Oui, l’homme auquel vous donnez ce nom est mon prisonnier.

— Fort bien ; si demain à la troisième heure du jour il ne nous est pas rendu sain et sauf, les otages que nous avons pris et plus de quatre-vingts prisonniers qui sont en notre pouvoir seront passés par les armes à la vue des deux camps, sur le bord même de la rivière.

— Vous ferez ce que vous voudrez, cet homme mourra, répondit froidement le chef. Antinahuel n’a qu’une parole : il a juré de tuer son ennemi, il le tuera.

— Ah ! c’est ainsi ? eh bien, moi, don Gregorio Peralta, je vous jure que de mon côté je tiendrai strictement la promesse que je viens de vous faire.

Et tournant bride subitement, il s’éloigna suivi de ses deux compagnons.

Cependant il entrait plus de bravade que d’autre chose dans la menace faite par Antinahuel ; si l’orgueil ne l’avait pas retenu, il aurait renoué l’entretien, car il savait que don Gregorio n’hésiterait pas à faire ce dont il l’avait menacé.

Le chef regagna tout pensif son camp et entra sous son toldo.

La Linda, assise dans un coin sur des pellones, réfléchissait ; doña Rosario s’était laissée aller au sommeil.

À la vue de la jeune fille, je ne sais quelle émotion éprouva le chef, mais le sang reflua avec force à son cœur, et s’élançant vers elle, il imprima un ardent baiser sur ses lèvres entrouvertes.

Doña Rosario se réveilla en sursaut, bondit à l’autre extrémité du toldo en poussant un cri d’épouvante, et jeta autour d’elle un regard vague, comme pour implorer un secours que malheureusement elle ne pouvait pas espérer.

— Que signifie cela ? s’écria le chef avec colère, d’où vient cet effroi que je t’inspire, jeune fille ?

Et il fit quelques pas pour se rapprocher d’elle.

— N’avancez pas ! n’avancez pas ! au nom du ciel ! s’écria-t-elle.

— Pourquoi ces grimaces ? tu es à moi, te dis-je, jeune fille ; bon gré mal gré, il faudra que tu cèdes à mes désirs !

— Jamais ! fit-elle avec angoisse.

— Allons donc ! dit-il ; je ne suis pas une face pâle, moi, les pleurs de femmes ne me font rien, je veux que tu sois à moi !

Il s’avança résolument vers elle.

La Linda, toujours plongée dans ses réflexions, semblait ne pas s’apercevoir de ce qui se passait auprès d’elle.

— Madame ! madame ! s’écria la jeune fille en se réfugiant à ses côtés ; au nom de ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, défendez-moi, je vous en prie !

La Linda releva la tête, la regarda froidement et éclatant tout à coup d’un rire sec et nerveux qui glaça la pauvre enfant d’épouvante :

— Ne t’ai-je pas avertie de ce qui t’attendait ici ? dit-elle en la repoussant durement ; que ton sort s’accomplisse !

Doña Rosario lit quelques pas en arrière en trébuchant, les yeux hagards et le corps agité de mouvements convulsifs.

— Oh ! s’écria-t-elle d’une voix déchirante, maudite ! soyez maudite ! femme sans cœur !

— Allons, reprit Antinahuel avec fureur, finissons-en !

Il se précipita vers elle.

La malheureuse échappa encore à cette flétrissante atteinte.

C’était un horrible spectacle que celui de la scène qui se passait sous ce toldo.

Cette jeune fille qui fuyait ça et là, haletante et à demi-folle de frayeur devant cet Indien féroce qui la poursuivait ; et cette femme qui, tranquillement assise devant la porte dont elle barrait le passage, applaudissait aux efforts du misérable.

— Chienne ! s’écria tout à coup Antinahuel en s’adressant à la Linda, aide-moi au moins à la saisir.

— Ma foi non ! répondit en riant la courtisane ; cette chasse de la colombe par le vautour me divertit trop pour que je m’en mêle.

À cette réponse cynique, la fureur du chef ne connut plus de bornes ; d’un coup de pied il envoya la Linda rouler à dix pas au dehors, et s’élança d’un bond de jaguar sur sa victime qu’il arrêta par sa robe.

Doña Rosario était perdue.

Soudain elle se redressa, un éclair passa dans son regard, et fixant résolument son bourreau confondu :

— Arrière ! s’écria-t-elle en brandissant son poignard ; arrière, ou je me tue !

Malgré lui le misérable demeura immobile, cloué au sol.

Il comprit que ce n’était pas une vaine menace que lui faisait la jeune fille.

En ce moment une main se posa sur son épaule.

Il se retourna.

Le visage hideux et grimaçant de la Linda se pencha à son oreille :

— Aie l’air de céder, murmura-t-elle à voix basse ; je te promets de te la livrer cette nuit sans défense.

Antinahuel la regarda d’un œil soupçonneux.

La courtisane souriait.

— Tu me le promets ? dit-il d’une voix rauque.

— Sur mon salut éternel ! répondit-elle.

Cependant doña Rosario, l’arme haute et le corps penché en avant, attendait le dénoûment de cette scène effroyable.

Avec une facilité que les Indiens possèdent seuls, Antinahuel avait composé son visage et entièrement changé l’expression de sa physionomie.

Il lâcha le bord du vêtement que jusque-là il avait tenu, et fit quelques pas en arrière.

— Que ma sœur me pardonne, dit-il d’une voix douce ; j’étais fou : on ne doit rien exiger des femmes par la force. La raison est rentrée dans mon esprit ; que ma sœur se calme, elle est en sûreté maintenant, je me retire, je ne reparaîtrai en sa présence que sur son ordre exprès.

Après avoir salué la jeune fille qui ne savait à quoi attribuer sa délivrance, il sortit du toldo.

Dès qu’elle fut seule, doña Rosario se laissa tomber épuisée sur le sol et fondit en larmes.

Cependant Antinahuel avait résolu de lever son camp et de s’éloigner, certain que s’ils perdaient sa trace, les Chiliens n’oseraient massacrer leurs otages et leurs prisonniers dans la crainte de causer la mort de don Tadeo.

Ce projet était bon, le chef le mit de suite à exécution avec une adresse telle que les Chiliens ne se doutèrent pas du départ des Araucans.

Un peu en avant du convoi, la Linda et doña Rosario marchaient sous la garde de quelques mosotones.

La jeune fille, brisée par les émotions terribles qu’elle avait éprouvées, ne se tenait que difficilement à cheval ; une fièvre intense s’était emparée d’elle, ses dents claquaient avec force, et elle jetait autour d’elle des regards empreints de folie.

— J’ai soif ! murmura-t-elle d’une voix presque inarticulée.

Sur un signe de la Linda, un des mosotones s’approcha, et détachant une gourde qu’il portait pendue au côté :

— Que ma sœur boive, dit-il.

L’enfant s’empara de la gourde, la colla à ses lèvres et but à longs traits.

La Linda fixait les yeux sur elle avec une expression étrange.

— Bon, dit-elle sourdement.

— Merci, murmura doña Rosario en rendant la gourde presque vide.

Cependant peu à peu ses yeux s’alourdirent, un engourdissement général s’empara d’elle et elle tomba en arrière en murmurant d’une voix éteinte :

— Mon Dieu ! que se passe-t-il donc en moi ? je crois que je vais mourir !

Un mosotone la reçut dans ses bras et la plaça sur le devant de sa selle.

Tout à coup la jeune fille se redressa comme frappée d’une commotion électrique, ouvrit un œil sans regard et s’écria d’une voix déchirante :

— À mon secours !

Elle retomba.

À ce cri d’appel suprême poussé par la jeune fille, la Linda sentit malgré elle son cœur défaillir, elle eut un instant de vertige ; mais se remettant presque aussitôt :

— Je suis folle, dit-elle avec un sourire.

Elle fit signe au mosotone qui portait doña Rosario de s’approcher et l’examina attentivement.

— — Elle dort, murmura-t-elle avec une expression de haine satisfaite ; quand elle se réveillera, je serai vengée.

En ce moment la position de Antinahuel était assez critique : trop faible pour rien entreprendre contre les Chiliens qu’il voulait contraindre à lui accorder une paix avantageuse pour son pays, il cherchait à gagner du temps en parcourant la frontière de façon à ce que ses ennemis, ne sachant où le trouver, ne pussent lui imposer des conditions qu’il ne voulait pas accepter. Bien que les Aucas répondissent à l’appel de ses émissaires et se levassent avec empressement pour venir grossir ses rangs, il fallait donner aux tribus, la plupart fort éloignées, le temps de se concentrer sur le point qu’il leur avait indiqué.

De leur côté, les Espagnols, dont la tranquillité intérieure était désormais assurée grâce à la mort du général Bustamente, ne se souciaient que fort médiocrement de continuer une guerre qui n’avait plus d’intérêt pour eux. Ils avaient besoin de la paix afin de réparer les maux causés par la guerre civile ; aussi se bornaient-ils à garnir leurs frontières et cherchaient-ils, par tous les moyens, à amener des conférences sérieuses avec les principaux chefs araucans.

Don Gregorio Peralta avait été blâmé de la menace qu’il avait faite à Antinahuel, lui-même avait reconnu la folie de sa conduite en apprenant le départ du toqui avec son prisonnier.

Un autre système avait donc été adopté. On avait seulement gardé en otage dix des principaux chefs, les autres, bien endoctrinés et chargés de présents, avaient été rendus à la liberté.

Tout portait à croire que ces chefs, de retour dans leurs tribus respectives, emploieraient leur influence pour conclure la paix et démasquer devant le conseil les menées de Antinahuel, menées qui avaient mis la nation à deux doigts de sa perte.

Les Araucans sont passionnés pour la liberté, pour eux toute considération cède devant celle-là : être libre !

Aussi était-il facile de prévoir que les Aucas, malgré leur profonde vénération pour leur toqui, n’hésiteraient pas à le déposer, lorsque leurs chefs d’une part et les capitaines d’amis — capitanes de amigos — de l’autre, leur feraient comprendre que cette liberté était compromise et qu’ils s’exposaient à en être privés pour toujours, à tomber sous le joug espagnol, s’ils continuaient leur politique agressive.