Le Jardin des dieux/Alger

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 5-14).

ALGER

… et je continuai à marcher jusqu’à ce que je fusse arrivé à une ville splendide et prospère, au climat si merveilleux que l’hiver n’avait sur elle aucune prise et que le printemps la couvrait toujours de ses roses.
Les Mille Nuits et une Nuit.



Voici tes clairs enfants sur le seuil de tes portes,
Demi-nus et bronzés, jouant dans le soleil,
Tes odeurs de cuisine et de roses, si fortes
Que j’en suis suffoqué dès l’aube, à mon réveil.

Tes toiles d’araignée épaisses sous tes poutres
Semblent pendre depuis les jours turcs ou romains
Et pour consacrer l’eau, sur le flanc de leurs outres
Tes durs marchands ont mis des colliers de jasmin.


J’aime leurs cris aigus qui rayent le silence,
J’aime dans l’ombre ardente où mon front se courba
Leurs gestes rituels au-dessus des balances
Où j’ai vu se pencher le jeune Ali Baba.

Ô fleurs, légumes d’or, beau marché disparate,
Chapelet qui s’égrène aux doigts d’un mendiant,
Aveugle récitant la plus longue sourate
En tournant ses yeux morts vers le soleil couchant,

Après-midi brûlant, tête qui se renverse
Et pèse, tatouée, au cuir des coussins ronds
Et ces repos d’amour, ces siestes que traverse
Le cri frais des marchands de glace et de citrons.

Oh ! tout cela, c’est toi ma ville aux mains sanglantes
Qui caches ton passé comme un brûlant trésor,
C’est toi, ces cours de marbre et ces jardins qu’enchantent
Un souvenir d’empire et l’odeur de la mort.


C’est toi, cette blancheur mollement inclinée,
Ces paresses parmi l’encens et le benjoin
Et ton azur sans ride, ô Méditerranée,
Qu’un azur implacable et sans tache rejoint.

C’est toi, c’est toi, c’est toi, ce jet d’eau solitaire
Qui danse, triste et bleu, vers l’étoile du soir,
Ces flûtes qu’on ne peut entendre sans se taire
Et que semble briser un indicible espoir !

C’est toi, ces longues nuits aux étoiles intenses
Que traversent sans fin de bleuâtres éclairs
Tandis que débordant de lune et de silence
Ta terrasse rêveuse écoute au loin la mer.

J’aime te retrouver dans le cri rauque et morne
De cet ânier poudreux qui va vers le marché
Et dans le chant plaintif de ce tourneur de corne
Dont le front bombe et luit sous le turban penché.


Tu vis sous cette voûte où le doreur de coffres
De ses oiseaux dorés enchante un lit d’amour
Et dans cette ruelle où ta main peinte m’offre
Le raisin, la grenade et le miel, tour à tour.

Ô ma ville au front bleu, toi que l’azur macère
Dans le piment, l’anis, la verveine et l’encens,
Alger, jardin de feu, sépulcre des corsaires,
Bain d’ambre et d’ambroisie où j’ai plongé mes sens.


J’ai ta rouge chaleur comme du poivre aux lèvres,
Ma bouche s’incendie à tes piments, et j’ai
Sur mes nuits de parfums et sur mes nuits de fièvres
Au front de mon désir ton croissant orangé.


Je t’aime pour ce bruit de linges et de tringles
Qui sonne encore au seuil de tes chambres d’amour
Et pour ces aigres chants de guerre dont tu cingles
Tes marchands somnolents assis aux carrefours.

Je t’aime pour le feu de tes lèvres, habiles
À rendre douloureux le roseau que tu mords,
Pour le roucoulement des colombes kabyles
Et pour le fauconnier et le laveur de morts.

Pour tes cèdres trempant dans la lune émergée
Au-dessus des tombeaux que drape un blanc jasmin
Et pour une fenêtre étroite et grillagée
D’où pend sous son fardeau de bagues, une main…

Je t’aime pour l’accent magique des sentences
Qui gardent ton passé de notre mauvais œil,
Pour la chaude splendeur de cet azur intense
Que ta ville de proie occupe avec orgueil.


Pour ce qui reste aussi de ta puissance éteinte,
Le défi d’un regard, la révolte d’un cri,
Comme on peut voir autour de tes sourates peintes
Une lueur jaillir de tes vieux manuscrits.

Pour l’éclat d’un collier ou d’un sein qu’on voit luire
Parfois, entre les plis de ton voile écarté,
Pour ton encens, tes ors, tes parfums et tes cires
Et pour ta solitude et pour ta volupté !


Te voici comme aux soirs où, guettant tes galères,
Tu rêvais au-dessus des jardins du sérail
Et j’entends quand tes bras montent vers la nuit claire
Sonner tes bracelets de corne et de corail.


Tes yeux cherchent, là-bas, la mer marmoréenne
Et, brûlante du poids de tes bijoux frontaux,
Tu mènes d’une main grasse et musicienne
Un archet qui répond au rêve des jets d’eau.

Je vois ton dur profil, je vois tes mains marquées
Lentement prosternés, s’élever lentement.
Des mouettes, au loin, tournent sur la mosquée…
Une cloche se heurte à ton recueillement.

L’odeur de tes jardins gonfle encor tes narines,
Tu flaires dans l’air chaud la rose et l’oranger
Et vers l’ascension de la lune marine
Tu tournes la ferveur de tes yeux allongés.

Et je ne sais devant cette nuit solennelle
Rien de plus douloureux à ton cœur ulcéré,
À l’heure où tant de mains montent comme des ailes
Vers les lampes sans nombre et les drapeaux sacrés,


Que ce cri de sirène, ardent, lourd, nostalgique,
Qui, jailli de la mer avec autorité,
Vient, planté dans ton ciel comme un couteau tragique,
Rompre ta solitude et ta sérénité !