Le Jardin des dieux/Le Chapelet de jasmin/Cimetière arabe

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Eugène Fasquelle (pp. 23-26).



CIMETIÈRE ARABE



Je te revois encore, ô pâle cimetière,
      Si frais, si neigeux dans ta chaux
Que tu répands autour de toi de la lumière
      Sous l’indigo du ciel si chaud.

Voici la tombe bleue auprès du tombeau rose,
      Voici, rouge et se balançant,
Une rose vivante à côté de la rose
      Peinte sur un carreau persan.


J’entends vos cris aigus, hirondelles mauresques
      Qui, jamais, ne vous fatiguiez,…
La mer brûle, là-bas, comme au fond bleu des fresques
      Entre les feuilles des figuiers.

De bruns enfants courant, agitant leurs mains frêles,
      Vêtus de corde et de haillons
Poursuivent en jouant les maigres sauterelles,
      Les lézards et les papillons.

Ô mille bruits de l’herbe au milieu du silence,
      Crépitements de la chaleur,
Un hibiscus gonflé de pourpre se balance
      Appesanti par sa couleur.

Un aveugle titube entre les herbes sèches
      Qu’il écarte de son bâton,
Une tombe d’enfant l’arrête, toute fraîche,
      Comme il la caresse à tâtons !


Plus loin dans les chardons, saignante, toute prête,
      La terre déchirée attend.
Un jeune fossoyeur roule une cigarette
      Et regarde au loin en chantant.


Ô sommeil parfumé, douce paix musulmane,
      Lumineuse sérénité,
Beau jardin de la mort, quelle douceur émane
      De votre parterre enchanté !

Un oiseau près de moi chante, un pétale tombe,
      Une abeille glisse sur l’air,
Et mon regard distrait n’abandonne ces tombes
      Que pour se perdre vers la mer.


C’est sous la nudité de cette terre en friche,
      Devant cet azur éternel,
Que le pauvre conteur et que le mauvais riche
      Dorment d’un sommeil fraternel.

Rien en moi, devant eux, ne saigne et ne tressaille,
      Ma voix tranquille n’a qu’un cri
Sur tous ces ossements mêlés à la broussaille :
      — « C’était écrit ! C’était écrit ! »

Embrasé de lumière, épuisé de silence,
      Sans désir et sans mouvement,
Déjà, je participe à la torpeur immense
      De cet anéantissement.

Car pour celui qui veut, durant sa vie entière,
      Courir le risque et les hasards,
Rien n’est plus doux que toi, bleu jardin, cimetière
      Où sont éteints tant de regards !