Le Jardin des dieux/Le Golfe entre les palmes/La Cloche

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 143-145).
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LA CLOCHE



Une cloche de bord tinte, lointaine et grêle…
Malgré le soir qui tombe et les clairons marins
Sonnant le couvre-feu du haut des passerelles,
Le désir du voyage, immensément, m’étreint.

Pays bleus, pays bleus, ô langueurs, indolence,
Légende qui se berce aux balances des mâts,
Charniers des mers, trésors perdus dans le silence
Des eaux lourdes dormant sous de pesants climats,


Radeaux comblés de fleurs des îles embaumées
Immobiles sur l’onde avec tous leurs jardins,
Baléares d’azur, divines Borromées,
Ciels des joueurs de harpe et des vieux baladins,

Silence de la brousse où des appels se croisent,
Tatouage argenté des constellations,
Buffles bleus qui hantez les lunes siamoises
Du lent déroulement de vos migrations,

Nuit de lune magique emmaillotant de linges
Une idole perdue au milieu des forêts,
Temples hindous grouillant de serpents et de singes
Au bord du crépuscule éternel des marais,

Phosphores ! ronflement souterrain des tornades,
Pêchers roses brûlés au souffle des volcans,
Ciel du Sud qui miroite entre les colonnades
D’un cirque où les chacals errent en aboyant,


Baptême boréal, solitudes polaires,
Archipels, grains gelés d’un pâle chapelet,
Cathédrales de glace et voilures qu’éclaire
La lente ascension d’un soleil violet,

C’est vers vous que je tends, ce soir, mes bras avides
De posséder enfin vos profondes beautés
Et de toucher la terre à ses endroits livides
Où l’odeur de la mort est une volupté !

Donnez-moi, donnez-moi le sourire ineffable
Du fakir remonté des gouffres du néant
Et que mes yeux cuivrés par la lueur des sables,
Pleins de la vision des horizons béants,

Plus profonds que la mer où pourrissent les sondes
Et comme elle cachant leurs trésors inouis,
Ayant tout contemplé de la forme du monde,
Se tournent sans terreur du côté de la nuit.