Le Jardin des dieux/Toi qui pars vers le nord…

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Le Jardin des dieuxEugène Fasquelle (p. 287-292).



TOI QUI PARS VERS LE NORD…


Toi qui pars vers le Nord et les plaines de glace
Emporte vers ces bords mes regrets éternels :
Je suis las du soleil sur les maisons de sel
Et des dieux engloutis que la méduse enlace.

Ici le vieil azur n’est jamais adouci
Et son néant royal pèse, implacable et calme,
Sur les sables figés autour des mornes palmes…
Et la mer toujours chaude est immobile, ici.


De ce ciel sans pitié dont la lumière atterre
Tombe tant de tristesse et tant de cruauté
Que les hommes fuyant ses éclats redoutés
Bercent dans le sommeil un oubli solitaire.

Oh ! la mélancolie affreuse des étés,
Et ce que sur l’ennui des golfes et des dunes
Versent en s’élevant ces formidables lunes
Vers qui meuglent sans fin les troupeaux hébétés !

Villes mortes que, seul, le silence contemple,
Et qui sous la torpeur d’un ciel indifférent
Attestent le néant des rêves les plus grands
Et laissent le chacal errer parmi les temples…

Ainsi, sur cette terre où les dieux sont traqués
Plus rien de ce que l’homme a bâti ne subsiste,
Et le nomade, seul, qui s’entête et persiste
Accroche au maigre alfa sa tente aux durs piquets.


Il s’acharne malgré le vent âpre et torride
— Dieu rouge et tout puissant de ces immensités ! —
Et répond d’une triste et sauvage fierté
Au silence éternel des horizons arides.

Si je quitte l’horreur de la plaine et des monts
Pour gagner vers le Nord une mer qui halète,
Je vois sous la splendeur de ses nuits violettes
Les chevaux du soleil souffler sur leur timon.

Ô terre, terre d’or qui, de loin, encourage
Les marins, fascinés comme par la Toison,
À ramer vers ta rive et vers ton horizon,
Dis-moi, quelle Circé règne sur tes mirages ?

Pour me lier à vous, sans un secret remords,
Vénéneux végétaux pareils à des reptiles,
Et vous, arbres de fer dont les fruits inutiles
Sont bleus comme le lait funèbre de la Mort,


Pour me lier à vous, ruines, plaines mornes
Où les chiens en hurlant poursuivent les troupeaux,
Implacable soleil qui traque sans repos
L’homme égaré d’ennui dans les steppes sans bornes,

Ô ma terre, il me faut cette obscure démence,
Ce désir d’infini qui ravage mes yeux
Dans cette solitude où le néant commence
Et qui mêle son vide et ma tristesse immense
À la mélancolie éternelle des dieux !