Le Journal d’une femme de chambre/16

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Eugène Fasquelle (p. 441-491).




XVI


24 novembre.


Aucune lettre de Joseph. Sachant combien il est prudent, je ne suis pas trop étonnée de son silence, mais j’en souffre un peu. Certes, Joseph n’ignore point qu’avant de nous être distribuées les lettres passent par Madame, et, sans doute, il ne veut pas s’exposer et m’exposer à ce qu’elles soient lues ou seulement que le fait qu’il m’écrive soit méchamment commenté par Madame. Pourtant, lui qui a tant de ressources dans l’esprit, j’aurais cru qu’il eût trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles… Il doit rentrer demain matin. Rentrera-t-il ?… Je ne suis pas sans inquiétudes… et mon cerveau marche, marche… Pourquoi aussi n’a-t-il pas voulu que je connusse son adresse à Cherbourg ?… Mais je ne veux pas penser à tout cela qui me brise la tête et me donne la fièvre.

Ici, rien, sinon moins d’événements toujours et plus de silence encore. C’est le sacristain qui, par amitié, remplace Joseph. Chaque jour, ponctuellement, il vient faire le pansage des chevaux et surveiller les châssis. Impossible de lui tirer une seule parole. Il est plus muet, plus méfiant, plus louche d’allures que Joseph. Il est plus vulgaire aussi, et il n’a pas sa grandeur et sa force… Je le vois très peu et seulement quand j’ai un ordre à lui transmettre… Un drôle de type aussi, celui-là !… L’épicière m’a raconté qu’il avait, étant jeune, étudié pour être prêtre et qu’on l’avait chassé du séminaire à cause de son indélicatesse et de son immoralité. — Ne serait-ce pas lui qui a violé la petite Claire dans le bois ?… Depuis, il a essayé un peu de tous les métiers. Tantôt pâtissier, tantôt chantre au lutrin, tantôt mercier ambulant, clerc de notaire, domestique, tambour de ville, adjudicataire du marché, employé chez l’huissier, il est depuis quatre ans sacristain. Sacristain, c’est être encore un peu curé. Il a, du reste, toutes les manières visqueuses et rampantes des cloportes ecclésiastiques… Bien sûr qu’il ne doit pas reculer devant les plus sales besognes… Joseph a le tort d’en faire son ami… Mais est-il son ami ?… N’est-il pas plutôt son complice ?

Madame a la migraine… Il paraît que cela lui arrive régulièrement tous les trois mois. Durant deux jours, elle reste enfermée, rideaux tirés, sans lumière, dans sa chambre où seule Marianne a le droit de pénétrer… Elle ne veut pas de moi… La maladie de Madame, c’est du bon temps pour Monsieur… Monsieur en profite… Il ne quitte plus la cuisine… Tantôt, je l’ai surpris qui en sortait, la face très rouge, la culotte encore toute déboutonnée. Ah ! je voudrais bien les voir, Marianne et lui… Cela doit vous dégoûter de l’amour pour jamais…

Le capitaine Mauger qui ne me parle plus et me lance, derrière la haie, des regards furieux, s’est remis avec sa famille, du moins avec l’une de ses nièces, qui est venue s’installer chez lui… Elle n’est pas mal : une grande blonde, avec un nez trop long, mais fraîche et bien faite… Au dire des gens, c’est elle qui tiendra la maison et qui remplacera Rose dans le lit du capitaine. De cette façon, les saletés ne sortiront plus de la famille.

Quant à Mme Gouin, la mort de Rose aurait pu être un coup pour ses matinées du dimanche. Elle a compris qu’elle ne pouvait pas rester sans un grand premier rôle. Maintenant, c’est cette peste de mercière qui mène le branle des potins et qui se charge d’entretenir les filles du Mesnil-Roy dans l’admiration et dans la propagande des talents clandestins de cette infâme épicière. Hier dimanche, je suis allée chez elle. C’était fort brillant… toutes étaient là. On y a très peu parlé de Rose, et quand j’ai raconté l’histoire des testaments, ç’a été un éclat de rire général. Ah ! le capitaine avait raison quand il me disait : « Tout se remplace. »… Mais la mercière n’a pas l’autorité de Rose, car c’est une femme sur qui, au point de vue des mœurs, il n’y a malheureusement rien à dire.

Avec quelle hâte j’attends Joseph !… Avec quelle impatience nerveuse j’attends le moment de savoir ce que je dois espérer ou craindre de la destinée !… Je ne puis plus vivre ainsi. Jamais je n’ai été autant écœurée de cette existence médiocre que je mène, de ces gens que je sers, de tout ce milieu de mornes fantoches où, de jour en jour, je m’abêtis davantage. Si je n’avais, pour me soutenir, l’étrange sentiment qui donne à ma vie actuelle un intérêt nouveau et puissant, je crois que je ne tarderais pas à sombrer, moi aussi, dans cet abîme de sottises et de vilenies que je vois s’élargir de plus en plus autour de moi… Ah ! que Joseph réussisse ou non, qu’il change ou ne change pas d’idée sur moi, ma résolution est prise ; je ne veux plus rester ici… Encore quelques heures, encore toute une nuit d’anxiété… et je serai enfin fixée sur mon avenir.

Cette nuit, je vais la passer à remuer encore d’anciens souvenirs, pour la dernière fois peut-être. C’est le seul moyen que j’aie de ne pas trop penser aux inquiétudes du présent, de ne pas trop me casser la tête aux chimères de demain. Au fond, ces souvenirs m’amusent, et ils renforcent mon mépris. Quelles singulières et monotones figures, tout de même, j’ai rencontrées sur ma route de servage !… Quand je les revois, par la pensée, elles ne me font pas l’effet d’être réellement vivantes. Elles ne vivent, du moins, elles ne donnent l’illusion de vivre, que par leurs vices… Enlevez-leur ces vices qui les soutiennent comme les bandelettes soutiennent les momies… et ce ne sont même plus des fantômes, ce n’est plus que de la poussière, de la cendre… de la mort…


Ah ! par exemple, c’était une fameuse maison celle où, quelques jours après avoir refusé d’aller chez le vieux monsieur de province, je fus adressée, avec toutes sortes de références admirables, par Mme Paulhat-Durand. Des maîtres tout jeunes, sans bêtes ni enfants, un intérieur mal tenu, sous le chic apparent des meubles et la lourde somptuosité des décors… Du luxe et plus encore de coulage… Un simple coup d’œil en entrant et j’avais vu tout cela… j’avais vu, parfaitement vu, à qui j’avais affaire. C’était le rêve, quoi ! J’allais donc oublier là toutes mes misères, et M. Xavier que j’avais souvent encore dans la peau, la petite canaille… et les bonnes sœurs de Neuilly… et les stations crevantes dans l’antichambre du bureau de placement, et les longs jours d’angoisse et les longues nuits de solitude ou de crapule…

J’allais donc m’arranger une existence douce, de travail facile et de profits certains. Tout heureuse de ce changement, je me promis de corriger les fantaisies trop vives de mon caractère, de réprimer les élans fougueux de ma franchise, afin de rester longtemps, longtemps, dans cette place. En un clin d’œil, mes idées noires disparurent et ma haine des bourgeois, comme par enchantement, s’envola. Je redevins d’une gaieté folle et trépidante, et, reprise d’un violent amour de la vie, je trouvai que les maîtres ont du bon, quelquefois… Le personnel n’était pas nombreux, mais de choix : une cuisinière, un valet de chambre, un vieux maître d’hôtel et moi… Il n’y avait pas de cocher, les maîtres ayant, depuis peu, supprimé l’écurie et se servant de voitures de grande remise… Nous fûmes amis tout de suite. Le soir même, ils arrosèrent ma bienvenue d’une bouteille de vin de Champagne.

— Mazette !… fis-je en battant des mains… on se met bien, ici.

Le valet de chambre sourit, agita en l’air musicalement un trousseau de clés. Il avait les clés de la cave ; il avait les clés de tout. C’était l’homme de confiance de la maison…

— Vous me les prêterez, dites ? demandai-je, en manière de rigolade.

Il répondit, en me décochant un regard tendre :

— Oui, si vous êtes chouette avec Bibi… Il faudra être chouette avec Bibi…

Ah ! c’était un chic homme et qui savait parler aux femmes… Il s’appelait William… Quel joli nom !…

Durant le repas qui se prolongea, le vieux maître d’hôtel ne dit pas un mot, but beaucoup, mangea beaucoup. On ne faisait pas attention à lui, et il semblait un peu gâteux. Quant à William, il se montra charmant, galant, empressé, me fit sous la table des agaceries délicates, m’offrit, au café, des cigarettes russes dont il avait ses poches pleines… Puis m’attirant vers lui — j’étais un peu étourdie par le tabac, un peu grise aussi et toute défrisée — il m’assit sur ses genoux, et me souffla dans l’oreille des choses d’un raide… Ah ! ce qu’il était effronté !

Eugénie, la cuisinière, ne paraissait pas scandalisée de ces propos et de ces jeux. Inquiète, rêveuse, elle tendait sans cesse le cou vers la porte, dressait l’oreille au moindre bruit comme si elle eût attendu quelqu’un et, l’œil tout vague, elle lampait, coup sur coup, de pleins verres de vin… C’était une femme d’environ quarante-cinq ans, avec une forte poitrine, une bouche large aux lèvres charnues, sensuelles, des yeux langoureux et passionnés, un air de grande bonté triste. Enfin, du dehors, on frappa quelques coups discrets à la porte de service. Le visage d’Eugénie s’illumina ; elle se leva d’un bond, alla ouvrir… Je voulus reprendre une position plus convenable, n’étant pas au fait des habitudes de l’office, mais William m’enlaça plus fort, et me retint contre lui, d’une solide étreinte…

— Ce n’est rien, fit-il, calmement… c’est le petit.

Pendant ce temps, un jeune homme entrait, presque un enfant. Très mince, très blond, très blanc de peau, sous une ombre de barbe — dix-huit ans à peine —, il était joli comme un amour. Il portait un veston tout neuf, élégant, qui dessinait son buste svelte et gracile, une cravate rose… C’était le fils des concierges de la maison voisine. Il venait, paraît-il, tous les soirs… Eugénie l’adorait, en était folle. Chaque jour, elle mettait de côté, dans un grand panier, des soupières pleines de bouillon, de belles tranches de viande, des bouteilles de vin, de gros fruits et des gâteaux que le petit emportait à ses parents.

— Pourquoi viens-tu si tard, ce soir ? demanda Eugénie.

Le petit s’excusa d’une voix traînante :

— A fallu que j’garde la loge… maman faisait une course…

— Ta mère… ta mère… Ah ! mauvais sujet, est-ce vrai au moins ?…

Elle soupira et, ses yeux dans les yeux de l’enfant, les deux mains appuyées à ses épaules, elle débita d’un ton dolent :

— Quand tu tardes à venir, j’ai toujours peur de quelque chose. Je ne veux pas que tu te mettes en retard, mon chéri… Tu diras à ta mère que si cela continue… eh bien, je ne te donnerai plus rien… pour elle…

Puis, les narines frémissantes, le corps tout entier secoué d’un frisson :

— Que tu es joli, mon amour !… Oh ! ta petite frimousse… ta petite frimousse… Je ne veux pas que les autres en aient… Pourquoi n’as-tu pas mis tes beaux souliers jaunes ?… Je veux que tu sois joli de partout, quand tu viens… Et ces yeux-là… ces grands yeux polissons, petit brigand ?… Ah ! je parie qu’ils ont encore regardé une autre femme ! Et ta bouche… ta bouche !… qu’est-ce qu’elle a fait cette bouche-là !…

Il la rassura, souriant, se dandinant sur ses hanches frêles…

— Dieu non !… ça, je t’assure, Nini… c’est pas une blague… maman faisait une course… là… vrai !

Eugénie répéta, à plusieurs reprises :

— Ah ! mauvais sujet… mauvais sujet… je ne veux pas que tu regardes les autres femmes… Ta petite frimousse pour moi, ta petite bouche, pour moi… tes grands yeux pour moi !… Tu m’aimes bien, dis ?…

— Oh ! oui… Pour sûr…

— Dis le encore…

— Ah ! pour sûr !…

Elle lui sauta au cou, et, la gorge haletante, bégayant des mots d’amour, elle l’entraîna dans la pièce voisine.

William me dit :

— Ce qu’elle en pince !… Et ce qu’il lui coûte gros, ce gamin… La semaine dernière, elle l’a encore habillé tout à neuf. C’est pas vous qui m’aimeriez comme ça !…

Cette scène m’avait profondément émue, et tout de suite je vouai à la pauvre Eugénie une amitié de sœur… Ce gamin ressemblait à M. Xavier… Du moins, entre ces deux jolis êtres de pourriture, il y avait une similitude morale. Et ce rapprochement me rendit triste, oh ! triste, infiniment. Je me revis dans la chambre de M. Xavier, le soir où je lui donnai les quatre-vingt-dix francs… Oh ! ta petite frimousse, ta petite bouche, tes grands yeux !… C’étaient les mêmes yeux froids et cruels, la même ondulation du corps… c’était le même vice qui brillait à ses prunelles et donnait au baiser de ses lèvres quelque chose d’engourdissant, comme un poison…

Je me dégageai des bras de William, devenu de plus en plus entreprenant :

— Non… lui dis-je, un peu sèchement… pas ce soir…

— Mais tu avais promis d’être chouette avec Bibi ?…

— Pas ce soir…

Et, m’arrachant à son étreinte, j’arrangeai un peu le désordre de mes cheveux, le chiffonnement de mes jupes, et je dis :

— Ah ! bien, tout de même !… ça ne traîne pas avec vous…

Naturellement, je ne voulus rien changer aux habitudes de la maison, dans le service. William faisait le ménage, à la va comme je te pousse. Un coup de balai par-ci, de plumeau par-là… ça y était. Le reste du temps, il bavardait, fouillait les tiroirs, les armoires, lisait les lettres qui, d’ailleurs, traînaient de tous les côtés et dans tous les coins. Je fis comme lui. Je laissai s’accumuler la poussière sur et sous les meubles, et je me gardai bien de rien toucher au désordre des salons et des chambres. À la place des maîtres, moi, j’aurais eu honte de vivre dans un intérieur pareillement torchonné. Mais ils ne savaient pas commander, et, timides, redoutant les scènes, ils n’osaient jamais rien dire. Si, parfois, à la suite d’un manquement trop visible ou trop gênant, ils se hasardaient jusqu’à balbutier : « Il me semble que vous n’avez pas fait ceci ou cela », nous n’avions qu’à répondre sur un ton où la fermeté n’excluait pas l’insolence : « Je demande bien pardon à Madame… Madame se trompe… Et si Madame n’est pas contente… » Alors, ils n’insistaient plus et tout était dit… Jamais je n’ai rencontré, dans ma vie, des maîtres ayant moins d’autorité sur leurs domestiques, et plus godiches !… Vrai, on n’est pas serins, comme ils l’étaient…

Il faut rendre à William cette justice qu’il avait su mettre les choses sur un bon pied dans la boîte. William avait une passion, commune à beaucoup de gens de service : les courses. Il connaissait tous les jockeys, tous les entraîneurs, tous les bookmakers, et aussi quelques gentilshommes très galbeux, des barons, des vicomtes, qui lui montraient une certaine amitié, sachant qu’il possédait, de temps à autre, des tuyaux épatants… Cette passion qui, pour être entretenue et satisfaite, demande des sorties nombreuses et des déplacements suburbains, ne s’accorde pas avec un métier peu libre et sédentaire, comme est celui de valet de chambre. Or, William avait réglé sa vie ainsi : après le déjeuner, il s’habillait et sortait… Ce qu’il était chic avec son pantalon à carreaux noirs et blancs, ses bottines vernies, son pardessus mastic et ses chapeaux… Oh ! les chapeaux de William, des chapeaux couleur d’eau profonde, où les ciels, les arbres, les rues, les fleuves, les foules, les hippodromes se succédaient en prodigieux reflets !… Il ne rentrait qu’à l’heure d’habiller son maître, et, le soir, après le dîner, souvent, il repartait ayant, disait-il, d’importants rendez-vous, avec des Anglais. Je ne le revoyais que la nuit, très tard, un peu ivre de cocktail, toujours… Toutes les semaines, il invitait des amis à dîner, des cochers, des valets de chambre, des gens de courses, ceux-ci, comiques et macabres avec leurs jambes torses, leurs genoux difformes, leur aspect de crapuleux cynisme et de sexe ambigu. Ils parlaient chevaux, turf, femmes, racontaient sur leurs maîtres des histoires sinistres — à les entendre, ils étaient tous pédérastes — puis, quand le vin exaltait les cerveaux, ils s’attaquaient à la politique… William y était d’une intransigeance superbe et d’une terrible violence réactionnaire.

— Moi, mon homme, criait-il… c’est Cassagnac… Un rude gars, Cassagnac… un luron… un lapin !… Ils en ont peur… Ce qu’il écrit, celui-là… c’est tapé !… Oui, qu’ils se frottent à ce lapin-là, les sales canailles !…

Et, tout à coup, au plus fort du bruit, Eugénie se levait, plus pâle et les yeux brillants, bondissait vers la porte. Le petit entrait, sa jolie figure étonnée de ces gens inaccoutumés, de ces bouteilles vidées, du pillage effréné de la table. Eugénie avait réservé pour lui un verre de champagne et une assiette de friandises… Puis, tous les deux, ils disparaissaient dans la pièce voisine…

— Oh ! ta petite frimousse… ta petite bouche… tes grands yeux !…

Ce soir-là, le panier des parents contenait des parts plus larges et meilleures. Il fallait bien qu’ils profitassent de la fête, ces braves gens…

Un jour, comme le petit tardait, un gros cocher, cynique et voleur, qui était de toutes ces fêtes, voyant Eugénie inquiète… lui dit :

— Vous tarabustez donc pas… Elle va venir tout à l’heure, votre tapette.

Eugénie se leva, frémissante et grondante :

— Qu’est-ce que vous avez dit, vous ?… Une tapette… ce chérubin ?… Répétez-voir un peu ?… Et quand même… si ça lui fait plaisir à cet enfant… Il est assez joli pour ça… il est assez joli pour tout… vous savez ?

— Bien sûr, une tapette… répliqua le cocher, dans un rire gras… allez-donc demander ça au comte Hurot, là, à deux pas, dans la rue Marb…

Il n’eut pas le temps d’achever… Un soufflet retentissant lui coupa la parole…

À ce moment, le petit apparut derrière la porte… Eugénie courut à lui…

— Ah ! mon chéri… mon amour… viens vite… ne reste pas avec ces voyous-là…

Je crois tout de même que le gros cocher avait raison.


William me parlait souvent d’Edgar, le célèbre piqueur du baron de Borgsheim. Il était fier de le connaître, l’admirait presque autant que Cassagnac… Edgar et Cassagnac, tels étaient les deux grands enthousiasmes de sa vie… Je crois qu’il eût été dangereux d’en plaisanter et même d’en discuter avec lui… Quand il rentrait, la nuit, tard, William s’excusait en me disant : « J’étais avec Edgar. » Il semblait que d’être avec Edgar, cela vous constituât non seulement une excuse, mais une gloire.

— Pourquoi ne l’amènes-tu pas dîner, que je le voie, ton fameux Edgar ?… demandai-je un jour.

William fut scandalisé de cette idée… et il affirma, avec hauteur :

— Ah ! ça !… est-ce que tu t’imagines qu’Edgar voudrait dîner avec de simples domestiques ?

C’est d’Edgar que William tenait cette méthode incomparable de lustrer ses chapeaux… Une fois, aux courses d’Auteuil, Edgar fut abordé par le jeune marquis de Plérin.

— Voyons, Edgar, supplia le marquis… comment obtenez-vous vos chapeaux ?…

— Mes chapeaux, monsieur le marquis ?… répondit Edgar, flatté, car le jeune Plérin, voleur aux courses et tricheur au jeu, était alors une des personnalités les plus fameuses du monde parisien… C’est très simple… seulement, c’est comme le gagnant, il faut le savoir… Eh bien, voici… Tous les matins, je fais courir mon valet de chambre pendant un quart d’heure… Il sue, n’est-ce pas ?… Et la sueur, ça contient de l’huile… Alors, avec un foulard de soie très fine, il recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec… Ensuite, le coup de fer… Mais il faut un homme propre et sain… de préférence un châtain… car les blonds sentent fort quelquefois… et toutes les sueurs ne conviennent pas… L’année dernière, j’ai donné la recette au prince de Galles…

Et, comme le jeune marquis de Plérin remerciait Edgar, lui serrait la main à la dérobée, celui-ci ajouta confidentiellement :

— Prenez Baladeur à 7/1… C’est le gagnant, monsieur le marquis…

J’avais fini — c’est rigolo, vraiment, quand j’y pense — par me sentir flattée, moi aussi, d’une telle relation pour William… Pour moi aussi, Edgar, c’était alors quelque chose d’admirable et d’inaccessible, comme l’Empereur d’Allemagne… Victor Hugo… Paul Bourget… est-ce que je sais ?… C’est pourquoi je crois bien faire en fixant, d’après tout ce que me raconta William, cette physionomie plus qu’illustre : historique.


Edgar est né à Londres, dans l’effroi d’un bouge, entre deux hoquets de whisky. Tout gamin, il a vagabondé, mendié, volé, connu la prison. Plus tard, comme il avait les difformités physiques requises et les plus crapuleux instincts, on l’a racolé pour en faire un groom… D’antichambre en écurie, frotté à toutes les roublardises, à toutes les rapacités, à tous les vices des domesticités de grande maison, il est passé lad, au haras d’Eaton. Et il s’est pavané avec la toque écossaise, le gilet à rayures jaunes et noires, et la culotte claire, bouffante aux cuisses, collante aux mollets, et qui fait aux genoux des plis en forme de vis. À peine adulte, il ressemble à un vieux petit homme, grêle de membres, la face plissée, rouge aux pommettes, jaune aux tempes, la bouche usée et grimaçante, les cheveux rares, ramenés au-dessus de l’oreille, en volute graisseuse. Dans une société qui se pâme aux odeurs du crottin, Edgar est déjà quelqu’un de moins anonyme qu’un ouvrier ou un paysan ; presque un gentleman.

À Eaton, il apprend à fond son métier. Il sait comment il faut panser un cheval de luxe, comment il faut le soigner, quand il est malade, quelles toilettes minutieuses et compliquées, différentes selon la couleur de la robe, lui conviennent ; il sait le secret des lavages intimes, les polissages raffinés, les pédicurages savants, les maquillages ingénieux, par quoi valent et s’embellissent les bêtes de course, comme les bêtes d’amour… Dans les bars, il connaît des jockeys considérables, de célèbres entraîneurs et des baronnets ventrus, des ducs filous et voyous qui sont la crème de ce fumier et la fleur de ce crottin… Edgar eût souhaité devenir jockey, car il suppute déjà tout ce qu’il y a de tours à jouer et d’affaires à faire. Mais il a grandi. Si ses jambes sont restées maigres et arquées, son estomac s’est développé et son ventre bedonne… Il a trop de poids. Ne pouvant endosser la casaque du jockey, il se décide à revêtir la livrée du cocher…

Aujourd’hui, Edgar a quarante-trois ans. Il est des cinq ou six piqueurs anglais, italiens et français dont on parle dans le monde élégant avec émerveillement… Son nom triomphe dans les journaux de sport, même dans les échos des gazettes mondaines et littéraires. Le baron de Borgsheim, son maître actuel, est fier de lui, plus fier de lui que d’une opération financière qui aurait coûté la ruine de cent mille concierges. Il dit : « Mon piqueur ! », en se rengorgeant sur un ton de supériorité définitive, comme un collectionneur de tableaux, dirait : « Mes Rubens ! » Et, de fait, il a raison d’être fier, l’heureux baron, car, depuis qu’il possède Edgar, il a beaucoup gagné en illustration et en respectabilité… Edgar lui a valu l’entrée de salons intransigeants, longtemps convoités… Par Edgar, il a enfin vaincu toutes les résistances mondaines contre sa race… Au club, il est question de la fameuse « victoire du baron sur l’Angleterre ». Les Anglais nous ont pris l’Égypte… mais le baron a pris Edgar aux Anglais… et cela rétablit l’équilibre… Il eût conquis les Indes qu’il n’eût pas été davantage acclamé… Cette admiration ne va pas, cependant, sans une forte jalousie. On voudrait lui ravir Edgar, et ce sont, autour de ce dernier, des intrigues, des machinations corruptrices, des flirts, comme autour d’une belle femme. Quant aux journaux, en leur enthousiasme respectueux, ils en sont arrivés à ne plus savoir exactement lequel, d’Edgar ou du baron, est l’admirable piqueur ou l’admirable financier… Tous les deux, ils les confondent dans les mutuelles gloires d’une même apothéose.

Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules aristocratiques, vous avez certainement rencontré Edgar, qui en est une des ordinaires et plus précieuses parures. C’est un homme de taille moyenne, très laid, d’une laideur comique d’Anglais, et dont le nez démesurément long a des courbes doublement royales et qui oscillent entre la courbe sémitique et la courbe bourbonienne… Les lèvres, très courtes et retroussées, montrent, entre les dents gâtées, des trous noirs. Son teint s’est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux pommettes de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, comme les majestueux cochers de l’ancien jeu, il est maintenant doué d’un embonpoint confortable et régulier, qui rembourre de graisse les exostoses canailles de son ossature. Et il marche, le buste légèrement penché en avant, l’échine sautillante, les coudes écartés à l’angle réglementaire. Dédaigneux de suivre la mode, jaloux plutôt de l’imposer, il est vêtu richement et fantaisistement. Il a des redingotes bleues, à revers de moire, ultra-collantes, trop neuves ; des pantalons de coupe anglaise, trop clairs ; des cravates trop blanches, des bijoux trop gros, des mouchoirs trop parfumés, des bottines trop vernies, des chapeaux trop luisants… Combien longtemps les jeunes gommeux envièrent-ils à Edgar l’insolite et fulgurant éclat de ses couvre-chefs !

À huit heures, le matin, en petit chapeau rond, en pardessus mastic aussi court qu’un veston, une énorme rose jaune à sa boutonnière, Edgar descend de son automobile, devant l’hôtel du baron. Le pansage vient de finir. Après avoir jeté sur la cour un regard de mauvaise humeur, il entre dans l’écurie et commence son inspection, suivi des palefreniers, inquiets et respectueux… Rien n’échappe à son œil soupçonneux et oblique : un seau pas à sa place, une tache aux chaînes d’acier, une éraillure sur les argents et les cuivres… Et il grogne, s’emporte, menace, la voix pituitaire, les bronches encore graillonnantes du champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe sa main, gantée de gants blancs, à travers la crinière des chevaux, sur l’encolure, le ventre, les jambes. À la moindre trace de salissure sur les gants, il bourre les palefreniers ; c’est un flot de mots orduriers, de jurons outrageants, une tempête de gestes furibonds. Ensuite, il examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l’avoine dans le marbre des mangeoires, éprouve la litière, étudie longuement la forme, la couleur et la densité du crottin, qu’il ne trouve jamais à son goût.

— Est-ce du crottin, ça, nom de Dieu ?… Du crottin de cheval de fiacre, oui… Que j’en revoie demain de semblable, et je vous le ferai avaler, bougres de saligauds !…

Parfois, le baron, heureux de causer avec son piqueur, apparaît. À peine si Edgar s’aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations, d’ailleurs timides, il répond par des mots brefs, hargneux. Jamais il ne dit : « Monsieur le baron ». C’est le baron, au contraire, qui serait tenté de dire : « Monsieur le cocher ! » Dans la crainte d’irriter Edgar, il ne reste pas longtemps, et se retire discrètement.

La revue des écuries, des remises, des selleries terminée, ses ordres donnés sur un ton de commandement militaire, Edgar remonte en son automobile et file rapidement vers les Champs-Élysées où il fait d’abord une courte station, en un petit bar, parmi des gens de courses, des tipsters au museau de fouine, qui lui coulent dans l’oreille des mots mystérieux et lui montrent des dépêches confidentielles. Le reste de la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, pour les commandes à renouveler, les commissions à toucher, et chez les marchands de chevaux où s’engagent des colloques dans le genre de celui-ci :

— Eh bien, master Edgar ?

— Eh bien, master Poolny ?

— J’ai acheteur pour l’attelage bai du baron.

— Il n’est pas à vendre…

— Cinquante livres pour vous…

— Non.

— Cent livres, master Edgar.

— On verra, master Poolny…

— Ce n’est pas tout, master Edgar.

— Quoi encore, master Poolny ?

— J’ai deux magnifiques alezans, pour le baron…

— Nous n’en avons pas besoin.

— Cinquante livres pour vous.

— Non.

— Cent livres, master Edgar.

— On verra, master Poolny !

Huit jours après, Edgar a détraqué comme il convient, ni trop, ni trop peu, l’attelage bai du baron, puis ayant démontré à celui-ci qu’il est urgent de s’en débarrasser, vend l’attelage bai à Poolny lequel vend à Edgar les deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre, pendant trois mois, à l’herbage, l’attelage bai qu’il revendra, peut-être, deux ans après, au baron.

À midi, le service d’Edgar est fini. Il rentre, pour déjeuner, dans son appartement de la rue Euler, car il n’habite pas chez le baron, et ne le conduit jamais. Rue Euler, c’est un rez-de-chaussée écrasé de peluches brodées, aux tons fracassants, orné sur les murs de lithographies anglaises : chasses, steeples, cracks célèbres, portraits variés du prince de Galles, dont un avec une dédicace. Et ce sont des cannes, des whips, des fouets de chasse, des étriers, des mors, des trompes de mail, arrangés en panoplie, au centre de laquelle, entre deux frontons dorés, se dresse le buste énorme de la reine Victoria, en terre cuite polychrome et loyaliste. Libre de soucis, étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert de son phare irradiant, Edgar vaque, alors, toute la journée, à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe hippique, et il possède trois chevaux, à l’entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs, non plus, ne chôment pas, et les petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de la rue Euler, où elles savent que, dans les moments de dèche, il y aura toujours, pour elles, un thé servi et cinq louis prêts.

Le soir, après s’être montré aux Ambassadeurs, au Cirque, à l’Olympia, très correct sous son frac à revers de soie, Edgar se rend chez l’Ancien, et il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des airs de cochers…

Et chaque fois que William me racontait une de ces histoires, il concluait, émerveillé :

— Ah ! cet Edgar, on peut dire vraiment que c’est un homme, celui-là !…


Mes maîtres appartenaient à ce qu’on est convenu d’appeler le grand monde parisien ; c’est-à-dire que Monsieur était noble et sans le sou, et qu’on ne savait pas exactement d’où sortait Madame. Bien des histoires, toutes plus pénibles les unes que les autres, couraient sur ses origines. William, très au courant des potins de la haute société, prétendait que Madame était la fille d’un ancien cocher et d’une ancienne femme de chambre, lesquels, à force de grattes et de mauvaise conduite, réunirent un petit capital, s’établirent usuriers en un quartier perdu de Paris, et gagnèrent rapidement, en prêtant de l’argent, principalement aux cocottes et aux gens de maison, une grosse fortune. Des veinards, quoi !…

Au vrai, Madame, malgré son apparente élégance et sa très jolie figure, avait de drôles de manières, des habitudes canailles qui me désobligeaient fort. Elle aimait le bœuf bouilli et le lard aux choux, la sale… et, comme les cochers de fiacre, son régal était de verser du vin rouge dans son potage. J’en avais honte pour elle… Souvent, dans ses querelles avec Monsieur, elle s’oubliait jusqu’à crier : « Merde ! » En ces moments-là, la colère remuait, au fond de son être mal nettoyé par un trop récent luxe, les persistantes boues familiales, et faisait monter à ses lèvres, ainsi qu’une malpropre écume, des mots… ah ! des mots que moi, qui ne suis pas une dame, je regrette souvent d’avoir prononcés… Mais voilà… on ne s’imagine pas combien il y a de femmes, avec des bouches d’anges, des yeux d’étoiles et des robes de trois mille francs, qui, chez elles, sont grossières de langage, ordurières de gestes, et dégoûtantes à force de vulgarité… de vraies pierreuses !…

— Les grandes dames, disait William, c’est comme les sauces des meilleures cuisines, il ne faut pas voir comment ça se fabrique… Ça vous empêcherait de coucher avec…

William avait de ces aphorismes désenchantés. Et comme c’était, tout de même, un homme très galant, il ajoutait en me prenant la taille :

— Un petit trognon comme toi, ça flatte moins la vanité d’un amant… Mais c’est plus sérieux, tout de même.

Je dois dire que ses colères et ses gros mots, Madame les passait toujours sur Monsieur… Avec nous, elle était, je le répète, plutôt timide…

Madame montrait aussi, au milieu du désordre de sa maison, parmi tout ce coulage effréné qu’elle tolérait, des avarices très bizarres et tout à fait inattendues… Elle chipotait la cuisinière pour deux sous de salade, économisait sur le blanchissage de l’office, renâclait sur une note de trois francs, n’avait de cesse qu’elle eût obtenu, après des plaintes, des correspondances sans fin, d’interminables démarches, la remise de quinze centimes, indûment perçus par le factage du chemin de fer, pour le transport d’un paquet. Chaque fois qu’elle prenait un fiacre, c’étaient des engueulements avec le cocher à qui, non seulement elle ne donnait pas de pourboire, mais qu’elle trouvait encore le moyen de carotter… Ce qui n’empêche pas que son argent traînât partout avec ses bijoux et ses clés sur les tables de cheminées et les meubles. Elle gâchait à plaisir ses plus riches toilettes, ses plus fines lingeries ; elle se laissait impudemment gruger par les fournisseurs d’objets de luxe, acceptait, sans sourciller, les livres du vieux maître d’hôtel, comme Monsieur, du reste, ceux de William. Et, cependant, Dieu sait s’il y en avait de la gabegie, là-dedans !… Je disais à William, quelquefois :

— Non, vrai ! tu chipes trop… Ça te jouera… un mauvais tour…

À quoi William, très calme, répliquait :

— Laisse donc… je sais ce que je fais… et jusqu’où je peux aller. Quand on a des maîtres aussi bêtes que ceux-là, ce serait un crime de ne pas en profiter.

Mais il ne profitait guère, le pauvre, de ces continuels larcins qui, continuellement, en dépit des tuyaux épatants qu’il avait, allaient aux courses grossir l’argent des bookmakers.


Monsieur et Madame étaient mariés depuis cinq ans… D’abord, ils allèrent beaucoup dans le monde et reçurent à dîner. Puis, peu à peu, ils restreignirent leurs sorties et leurs réceptions, pour vivre à peu près seuls, car ils se disaient jaloux l’un de l’autre. Madame reprochait à Monsieur de flirter avec les femmes ; Monsieur accusait Madame de trop regarder les hommes. Ils s’aimaient beaucoup, c’est-à-dire qu’ils se disputaient toute la journée, comme un ménage de petits bourgeois. La vérité est que Madame n’avait pas réussi dans le monde, et que ses manières lui avaient valu pas mal d’avanies. Elle en voulait à Monsieur de n’avoir pas su l’imposer, et Monsieur en voulait à Madame de l’avoir rendu ridicule devant ses amis. Ils ne s’avouaient pas l’amertume de leurs sentiments, et trouvaient plus simple de mettre leurs zizanies sur le compte de l’amour.

Chaque année, au milieu de juin, on partait pour la campagne, en Touraine, où Madame possédait, paraît-il, un magnifique château. Le personnel s’y renforçait d’un cocher, de deux jardiniers, d’une seconde femme de chambre, de femmes de basse-cour. Il y avait des vaches, des paons, des poules, des lapins… Quel bonheur ! William me contait les détails de leur existence, là-bas, avec une mauvaise humeur acre et bougonnante. Il n’aimait point la campagne ; il s’ennuyait au milieu des prairies, des arbres et des fleurs… La nature ne lui était supportable qu’avec des bars, des champs de courses, des bookmakers et des jockeys. Il était exclusivement Parisien.

— Connais-tu rien de plus bête qu’un marronnier ? me disait-il souvent. Voyons… Edgar, qui est un homme chic, un homme supérieur, est-ce qu’il aime la campagne, lui ?…

Je m’exaltais :

— Ah, les fleurs, pourtant, dans les grandes pelouses… Et les petits oiseaux !…

William ricanait :

— Les fleurs ?… Ça n’est joli que sur les chapeaux et chez les modistes… Et les petits oiseaux ? Ah ! parlons-en… Ça vous empêche de dormir le matin. On dirait des enfants qui braillent !… Ah ! non… ah ! non… J’en ai plein le dos, de la campagne… La campagne, ça n’est bon que pour les paysans…

Et se redressant, d’un geste noble, avec une voix fière, il concluait :

— Moi, il me faut du sport… Je ne suis pas un paysan, moi… je suis un sportsman…

J’étais heureuse, pourtant, et j’attendais le mois de juin avec impatience. Ah ! les marguerites dans les prés, les petits sentiers, sous les feuilles qui tremblent… les nids cachés dans les touffes de lierre, aux flancs des vieux murs… Et les rossignols dans les nuits de lune… et les causeries douces, la main dans la main, sur les margelles des puits, garnis de chèvrefeuilles, tapissés de capillaires et de mousses !… Et les jattes de lait fumant… et les grands chapeaux de paille… et les petits poussins… et les messes entendues dans les églises de village, au clocher branlant, et tout cela, qui vous émeut et vous charme et vous prend le cœur, comme une de ces jolies romances qu’on chante au café-concert !…

Quoique j’aime à rigoler, je suis une nature poétique. Les vieux bergers, les foins qu’on fane, les oiseaux qui se poursuivent de branche en branche, les coucous dont on fait des pelotes jaunes, et les ruisseaux qui chantent sur les cailloux blonds, et les beaux gars au teint pourpré par le soleil, comme les raisins des très anciennes vignes, les beaux gars aux membres robustes, aux poitrines puissantes, tout cela me fait rêver des rêves gentils… En pensant à ces choses, je redeviens presque petite fille, avec des innocences, des candeurs qui m’inondent l’âme, qui me rafraîchissent le cœur, comme une petite pluie la petite fleur trop brûlée par le soleil, trop desséchée par le vent… Et le soir, en attendant William dans mon lit, exaltée par tout cet avenir de joies pures, je composais des vers :

Petite fleur,
O toi, ma sœur,
Dont la senteur
Fait mon bonheur…

Et toi, ruisseau,
Lointain coteau,
Frêle arbrisseau,
Au bord de l’eau,

Que puis-je dire,
Dans mon délire ?
Je vous admire…
Et je soupire…

Amour, amour…
Amour d’un jour,
Et de toujours !…
Amour, amour !…

Sitôt William rentré, la poésie s’envolait. Il m’apportait l’odeur lourde du bar, et ses baisers qui sentaient le gin avaient vite fait de casser les ailes à mon rêve… Je n’ai jamais voulu lui montrer mes vers. À quoi bon ? Il se fût moqué de moi, et du sentiment qui me les inspirait. Et sans doute qu’il m’eût dit :

— Edgar, qui est un homme épatant… est-ce qu’il fait des vers, lui ?…

Ma nature poétique n’était pas la seule cause de l’impatience où j’étais de partir pour la campagne. J’avais l’estomac détraqué par la longue misère que je venais de traverser… et, peut-être aussi, par la nourriture trop abondante, trop excitante de maintenant, par le champagne et les vins d’Espagne, que William me forçait à boire. Je souffrais réellement. Souvent, des vertiges me prenaient, le matin, au sortir du lit… Dans la journée, mes jambes se brisaient ; je ressentais, à la tête, des douleurs comme des coups de marteau… J’avais réellement besoin d’une existence plus calme, pour me remettre un peu…

Hélas !… il était dit que tout ce rêve de bonheur et de santé, allait encore s’écrouler…

Ah ! merde ! comme disait Madame…


Les scènes entre Monsieur et Madame commençaient toujours dans le cabinet de toilette de Madame et, toujours, elles naissaient de prétextes futiles… de rien. Plus le prétexte était futile et plus les scènes éclataient violentes… Après quoi, ayant vomi tout ce que leur cœur contenait d’amertumes et de colères longtemps amassées, ils se boudaient des semaines entières… Monsieur se retirait dans son cabinet où il faisait des patiences et remaniait l’harmonie de sa collection de pipes. Madame ne quittait plus sa chambre où, sur une chaise longue, longuement étendue, elle lisait des romans d’amour… et s’interrompait de lire, pour ranger ses armoires, sa garde-robe, avec rage, avec frénésie : tel un pillage… Ils ne se retrouvaient qu’aux repas… Dans les premiers temps, je crus, n’étant point au courant de leurs manies, qu’ils allaient se jeter à la tête assiettes, couteaux et bouteilles… Nullement, hélas !… C’est dans ces moments-là qu’ils étaient le mieux élevés, et que Madame s’ingéniait à paraître une femme du monde. Ils causaient de leurs petites affaires, comme si rien ne se fût passé, avec un peu plus de cérémonie que de coutume, un peu plus de politesse froide et guindée, voilà tout… On eût dit qu’ils dînaient en ville… Puis, les repas terminés, l’air grave, l’œil triste, très dignes, ils remontaient chacun chez soi… Madame se remettait à ses romans, à ses tiroirs… Monsieur à ses patiences et à ses pipes… Quelquefois, Monsieur allait passer une heure ou deux à son club, mais rarement… Et ils s’adressaient une correspondance acharnée, des poulets en forme de cœur ou de cocotte, que j’étais chargée de transmettre de l’un à l’autre… Toute la journée, je faisais le facteur, de la chambre de Madame au cabinet de Monsieur, porteuse d’ultimatums terribles, de menaces… de supplications… de pardons et de larmes… C’était à mourir de rire…

Au bout de quelques jours, ils se réconciliaient, comme ils s’étaient fâchés, sans raison apparente… Et c’étaient des sanglots, des « oh !… méchant !… oh ! méchante ! »… des : « c’est fini… puisque je te dis que c’est fini »… Ils s’en allaient faire une petite fête au restaurant, et, le lendemain, se levaient très tard, fatigués d’amour…

J’avais tout de suite compris la comédie qu’ils se jouaient à eux-mêmes, les deux pauvres cabots… et quand ils menaçaient de se quitter, je savais très bien qu’ils n’étaient pas sincères. Ils étaient rivés l’un à l’autre, celui-ci par son intérêt, celle-là par sa vanité. Monsieur tenait à Madame qui avait l’argent, Madame se cramponnait à Monsieur qui avait le nom et le titre. Mais, comme, dans le fond, ils se détestaient, en raison même de ce marché de dupe qui les liait, ils éprouvaient le besoin de se le dire, de temps à autre, et de donner une forme ignoble, comme leur âme, à leurs déceptions, à leurs rancunes, à leurs mépris.

— À quoi peuvent bien servir de telles existences ?… disais-je à William.

— À Bibi !… répondait celui-ci qui, en toutes circonstances, avait le mot juste et définitif.

Pour en donner l’immédiate et matérielle preuve, il tirait de sa poche un magnifique impérialès, dérobé le matin même, en coupait le bout, soigneusement, l’allumait avec satisfaction et tranquillité, déclarant, entre deux bouffées odorantes :

— Il ne faut jamais se plaindre de la bêtise de ses maîtres, ma petite Célestine… C’est la seule garantie de bonheur que nous ayons, nous autres… Plus les maîtres sont bêtes, plus les domestiques sont heureux… Va me chercher la fine champagne…

À demi couché dans un fauteuil à bascule, les jambes très hautes et croisées, le cigare au bec, une bouteille de vieux Martell à portée de la main, lentement, méthodiquement, il dépliait l’Autorité, et il disait, avec une bonhomie admirable :

— Vois-tu, ma petite Célestine… il faut être plus fort que les gens qu’on sert… Tout est là… Dieu sait si Cassagnac est un rude homme… Dieu sait s’il est en plein dans mes idées, et si je l’admire, ce grand bougre-là… Eh bien, comprends-tu ?… je ne voudrais pas servir chez lui… pour rien au monde… Et ce que je dis de Cassagnac, je le dis aussi d’Edgar, parbleu !… Retiens-bien ceci, et tâche d’en profiter. Servir chez des gens intelligents et qui « la connaissent »… c’est de la duperie, mon petit loup…

Et, savourant son cigare, il ajoutait après un silence :

— Quand je pense qu’il est des domestiques qui passent leur vie à débiner leurs maîtres, à les embêter, à les menacer… Quelles brutes !… Quand je pense qu’il en est qui voudraient les tuer… Les tuer !… Et puis après ?… Est-ce qu’on tue la vache qui nous donne du lait, et le mouton de la laine… On trait la vache… on tond le mouton… adroitement… en douceur…

Et il se plongeait, silencieusement, dans les mystères de la politique conservatrice.

Pendant ce temps-là, Eugénie rôdait dans la cuisine, amoureuse et molle. Elle faisait son ouvrage machinalement, somnambuliquement, loin d’eux, là-haut, loin de nous, loin d’elle-même, le regard absent de leurs folies et des nôtres, les lèvres toujours en train de quelques muettes paroles de douloureuse adoration :

— Ta petite bouche… tes petites mains… tes grands yeux !…

Tout cela souvent m’attristait, je ne sais pas pourquoi, m’attristait jusqu’aux larmes… Oui, parfois une mélancolie, indicible et pesante, me venait de cette maison si étrange où tous les êtres, le vieux maître d’hôtel silencieux, William et moi-même, me semblaient inquiétants, vides et mornes, comme des fantômes…

La dernière scène à laquelle j’assistai fut particulièrement drôle…

Un matin, Monsieur entra dans le cabinet de toilette au moment où Madame essayait devant moi un corset neuf, un affreux corset de satin mauve avec des fleurettes jaunes et des lacets de soie jaune. Le goût, ce n’est pas ce qui étouffait Madame.

— Comment ? dit Madame, d’un ton de gai reproche. C’est ainsi qu’on entre chez les femmes, sans frapper ?

— Oh ! les femmes ? gazouilla Monsieur… D’abord tu n’es pas les femmes.

— Je ne suis pas les femmes ?… qu’est-ce que je suis alors ?

Monsieur arrondit la bouche — Dieu, qu’il avait l’air bête — et, très tendre, ou, plutôt, simulant la tendresse, il susurra :

— Mais tu es ma femme… ma petite femme… ma jolie petite femme. Il n’y a pas de mal à entrer chez sa petite femme, je pense…

Quand Monsieur faisait l’amoureux imbécile, c’est qu’il voulait carotter de l’argent à Madame… Celle-ci, encore méfiante, répliqua :

— Si, il y a du mal…

Et elle minauda :

— Ta petite femme ?… ta petite femme ? Ça n’est pas si sûr que cela, que je sois ta petite femme…

— Comment… ça n’est pas si sûr que cela…

— Dame ! est-ce qu’on sait ?… Les hommes, c’est si drôle…

— Je te dis que tu es ma petite femme… ma chère… ma seule petite femme… ah !

— Et toi… mon bébé… mon gros bébé… le seul gros bébé à sa petite femme… na !…

Je laçais Madame qui, se regardant dans la glace, les bras nus et levés, caressait alternativement les touffes de poil de ses aisselles… Et j’avais grande envie de rire. Ce qu’ils me faisaient suer avec « leur petite femme, et leur gros bébé ! » Ce qu’ils avaient l’air stupide tous les deux !…

Après avoir pénétré dans le cabinet, soulevé des jupons, des bas, des serviettes, dérangé des brosses, des pots, des fioles, Monsieur prit un journal de modes, qui traînait sur la toilette, et s’assit sur une espèce de tabouret de peluche. Il demanda :

— Est-ce qu’il y a un rébus, cette fois ?

— Oui… je crois, il y a un rébus…

— L’as-tu deviné, ce rébus ?

— Non, je ne l’ai pas deviné…

— Ah ! ah ! voyons ce rébus…

Pendant que Monsieur, le front plissé, s’absorbait dans l’étude du rébus, Madame dit, un peu sèchement :

— Robert ?

— Ma chérie…

— Alors, tu ne remarques rien ?

— Non… quoi ?… dans ce rébus ?…

Elle haussa les épaules et se pinça les lèvres :

— Il s’agit bien du rébus !… Alors, tu ne remarques rien ?… D’abord, toi, tu ne remarques jamais rien…

Monsieur promenait dans la pièce, du tapis au plafond, de la toilette à la porte, un regard embêté, tout rond… excessivement comique…

— Ma foi, non !… qu’est-ce qu’il y a ?… Il y a donc, ici, quelque chose de nouveau, que je n’aie pas remarqué… Je ne vois rien, ma parole d’honneur !…

Madame devint toute triste, et elle gémit :

— Robert, tu ne m’aimes plus…

— Comment, je ne t’aime plus !… Ça, c’est un peu fort, par exemple !…

Il se leva, brandissant le journal de modes…

— Comment… je ne t’aime plus… répéta-t-il… En voilà une idée !… Pourquoi dis-tu cela ?…

— Non, tu ne m’aimes plus… parce que, si tu m’aimais encore… tu aurais remarqué une chose…

— Mais quelle chose ?…

— Eh bien !… tu aurais remarqué mon corset…

— Quel corset ?… Ah ! oui… ce corset… Tiens ! je ne l’avais pas remarqué, en effet… Faut-il que je sois bête !… Ah ! mais, il est très joli, tu sais… ravissant…

— Oui, tu dis cela, maintenant… et tu t’en fiches pas mal… Je suis trop stupide, aussi… Je m’éreinte à me faire belle… à trouver des choses qui te plaisent… Et tu t’en fiches pas mal… Du reste, que suis-je pour toi ?… Rien… moins que rien !… Tu entres ici… et qu’est-ce que tu vois ?… Ce sale journal… À quoi t’intéresses-tu ?… À un rébus !… Ah ! elle est jolie la vie que tu me fais… Nous ne voyons personne… nous n’allons nulle part… nous vivons comme des loups… comme des pauvres…

— Voyons… voyons… je t’en prie !… ne te mets pas en colère… Voyons !… D’abord, comme des pauvres…

Il voulut s’approcher de Madame, la prendre par la taille… l’embrasser. Celle-ci s’énervait. Elle le repoussa durement :

— Non, laisse-moi… Tu m’agaces…

— Ma chérie… voyons !… ma petite femme…

— Tu m’agaces, entends-tu ?… Laisse-moi… ne m’approche pas… Tu es un gros égoïste… un gros pataud… tu ne sais rien faire pour moi… tu es un sale type, tiens !…

— Pourquoi dis-tu cela ?… C’est de la folie. Voyons… ne t’emporte pas ainsi… Eh bien, oui… j’ai eu tort… J’aurais dû le voir tout de suite, ce corset… ce très joli corset… Comment ne l’ai-je pas vu, tout de suite ?… Je n’y comprends rien !… Regarde-moi… souris-moi… Dieu, qu’il est joli !… et comme il te va !…

Monsieur appuyait trop… il m’horripilait, moi qui étais pourtant si désintéressée dans la querelle. Madame trépigna le tapis et, de plus en plus nerveuse, la bouche pâle, les mains crispées, elle débita très vite :

— Tu m’agaces… tu m’agaces… tu m’agaces… Est-ce clair ?… Va-t’en !

Monsieur continuait de balbutier, tout en montrant maintenant des signes d’exaspération :

— Ma chérie !… Ça n’est pas raisonnable… Pour un corset !… Ça n’a aucun rapport… Voyons, ma chérie… regarde-moi… souris-moi… C’est bête de se faire tant de mal pour un corset…

— Ah ! tu m’emmerdes, à la fin !… vomit Madame d’une voix de lavoir… tu m’emmerdes !… Va-t’en…

J’avais fini de lacer ma maîtresse… Je me levai sur ce mot… ravie de surprendre à nu leurs deux belles âmes… et de les forcer à s’humilier, plus tard, devant moi… Ils semblaient avoir oublié que je fusse là… Désireuse de connaître la fin de cette scène, je me faisais toute petite, toute silencieuse…

À son tour, Monsieur qui s’était longtemps contenu, s’encoléra… Il fit du journal de modes un gros bouchon qu’il lança de toutes ses forces contre la toilette… et il s’écria :

— Zut !… Flûte !… C’est trop embêtant aussi !… C’est toujours la même chose… On ne peut rien dire, rien faire sans être reçu comme un chien… Et toujours des brutalités, des grossièretés… J’en ai assez de cette vie-là… j’en ai plein le dos de ces manières de poissarde… Et veux-tu que je te dise ?… Ton corset… eh bien, il est ignoble, ton corset… C’est un corset de fille publique…

— Misérable !…

L’œil injecté de sang, la bouche écumante, les poings fermés, menaçants, elle s’avança vers Monsieur… Et telle était sa fureur que les mots ne sortaient de sa bouche qu’en éructations rauques…

— Misérable !… rugit-elle, enfin… Et c’est toi qui oses me parler ainsi… toi ?… Non, mais c’est une chose inouïe… Quand je l’ai ramassé dans la boue, ce beau monsieur panné, couvert de sales dettes… affiché à son cercle… quand je l’ai sauvé de la crotte… ah ! il ne faisait pas le fier !… Ton nom, n’est-ce pas ?… Ton titre ?… Ah ! ils étaient propres ce nom et ce titre, sur lesquels les usuriers ne voulaient plus t’avancer même cent sous… Tu peux les reprendre et te laver le derrière avec… Et ça parle de sa noblesse… de ses aïeux… ce monsieur que j’ai acheté et que j’entretiens !… Eh bien… elle n’aura plus rien de moi, la noblesse… plus ça !… Et quant à tes aïeux, fripouille, tu peux les porter au clou, pour voir si on te prêtera seulement dix sous sur leurs gueules de soudards et de valets !… Plus ça, tu entends !… jamais… jamais !… Retourne à tes tripots, tricheur… à tes putains, maquereau !…

Elle était effrayante… Timide, tremblant, le dos lâche, l’œil humilié, Monsieur reculait devant ce flot d’ordures… Il gagna la porte, m’aperçut… s’enfuit, et Madame lui cria, encore, dans le couloir, d’une voix devenue encore plus rauque, horrible…

— Maquereau… sale maquereau !…

Et elle s’affaissa sur sa chaise longue, vaincue par une terrible attaque de nerfs, que je finis par calmer en lui faisant respirer tout un flacon d’éther…

Alors, Madame reprit la lecture de ses romans d’amour, rangea à nouveau ses tiroirs. Monsieur s’absorba plus que jamais dans des patiences compliquées et dans la révision de sa collection de pipes… Et la correspondance recommença… D’abord timide, espacée, elle se fit bientôt acharnée et nombreuse… J’étais sur les dents, à force de courir, porteuse de menaces en forme de cœur ou de cocotte, de la chambre de l’une au cabinet de l’autre… Ce que je rigolais !…

Trois jours après cette scène, en lisant une missive de Monsieur, sur papier rose, à ses armes, Madame pâlit, et, tout à coup, elle me demanda, haletante :

— Célestine ?… Croyez-vous vraiment que Monsieur veuille se tuer ?… Lui avez-vous vu des armes dans la main ? Mon Dieu !… s’il allait se tuer ?…

J’éclatai de rire, au nez de Madame… Et ce rire, qui était parti, malgré moi, grandit, se déchaîna, se précipita… Je crus que j’allais mourir, étouffée par ce rire, étranglée par ce maudit rire qui se soulevait, en tempête, dans ma poitrine… et m’emplissait la gorge d’inextinguibles hoquets.

Madame resta un moment interdite devant ce rire.

— Qu’y a-t-il ?… Qu’avez-vous ?… Pourquoi riez-vous ainsi ?… Taisez-vous donc… Voulez-vous bien vous taire, vilaine fille…

Mais le rire me tenait… Il ne voulait plus me lâcher… Enfin, entre deux halètements, je criai :

— Ah ! non… c’est trop rigolo aussi, vos histoires… c’est trop bête… Oh ! la la !… Oh ! la la !… Que c’est bête !…

Naturellement, le soir, je quittais la maison et je me trouvais, une fois de plus, sur le pavé…

Chien de métier !… Chienne de vie !…


Le coup fut rude et je me dis — mais trop tard — que jamais je ne retrouverais une place comme celle-là… J’y avais tout : bons gages, profits de toutes sortes, besogne facile, liberté, plaisirs. Il n’y avait qu’à me laisser vivre. Quelqu’une d’autre, moins folle que moi, eût pu mettre beaucoup d’argent de côté, se monter peu à peu un joli trousseau de corps, une belle garde-robe, tout un ménage complet et très chic. Cinq ou six années seulement, et qui sait ?… on pouvait se marier, prendre un petit commerce, être chez soi, à l’abri du besoin et des mauvaises chances, heureuse, presque une dame… Maintenant, il fallait recommencer la série des misères, subir à nouveau l’offense des hasards… J’étais dépitée de cet accident, et furieuse ; furieuse contre moi-même, contre William, contre Eugénie, contre Madame, contre tout le monde. Chose curieuse, inexplicable, au lieu de me raccrocher, de me cramponner à ma place, ce qui était facile avec un type comme Madame, je m’étais enfoncée davantage dans ma sottise et, payant d’effronterie, j’avais rendu irréparable ce qui pouvait être réparé. Est-ce étrange, ce qui se passe en vous, à de certains moments ?… C’est à n’y rien comprendre !… C’est comme une folie qui s’abat, on ne sait d’où, on ne sait pourquoi, qui vous saisit, vous secoue, vous exalte, vous force à crier, à insulter… Sous l’empire de cette folie, j’avais couvert Madame d’outrages. Je lui avais reproché son père, sa mère, le mensonge imbécile de sa vie ; je l’avais traitée comme on ne traite pas une fille publique, j’avais craché sur son mari…. Et cela me fait peur, quand j’y songe… cela me fait honte aussi, ces subites descentes dans l’ignoble, ces ivresses de boue, où si souvent ma raison chancelle, et qui me poussent au déchirement, au meurtre… Comment ne l’ai-je pas tuée, ce jour-là ?… Comment ne l’ai-je pas étranglée ?… Je n’en sais rien… Dieu sait pourtant que je ne suis pas méchante. Aujourd’hui, je la revois, cette pauvre femme et je revois sa vie si déréglée, si triste, avec ce mari si lâche, si mornement lâche… Et j’ai une immense pitié d’elle… et je voudrais qu’ayant eu la force de le quitter, elle fût heureuse, maintenant…

Après la terrible scène, vite, je redescendis à l’office. William frottait mollement son argenterie, en fumant une cigarette russe.

— Qu’est-ce que tu as ? me dit-il, le plus tranquillement du monde.

— J’ai que je pars… que je quitte la boîte ce soir, haletai-je.

Je pouvais à peine parler…

— Comment, tu pars ? fit William, sans aucune émotion… Et pourquoi ?

En phrases courtes, sifflantes, en mimiques bouleversées, je racontai toute la scène avec Madame. William, très calme, indifférent, haussa les épaules…

— C’est trop bête, aussi ! dit-il… on n’est pas bête comme ça !

— Et c’est tout ce que tu trouves à me dire ?

— Qu’est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Je dis que c’est bête. Il n’y a pas autre chose à dire…

— Et toi ?… que vas-tu faire ?

Il me regarda d’un regard oblique… Sa bouche eut un ricanement. Ah ! qu’il fut laid, son regard, à cette minute de détresse, qu’elle fut lâche et hideuse, sa bouche !…

— Moi ? dit-il… en feignant de ne pas comprendre ce que, dans cette interrogation, il y avait de prières pour lui.

— Oui, toi…… Je te demande ce que tu vas faire…

— Rien… je n’ai rien à faire… Je vais continuer… Mais, tu es folle, ma fille… Tu ne voudrais pas !…

J’éclatai :

— Tu vas avoir le courage de rester dans une maison d’où l’on me chasse ?

Il se leva, ralluma sa cigarette éteinte, et, glacial :

— Oh ! pas de scènes, n’est-ce pas ?… Je ne suis point ton mari… Il t’a plu de commettre une bêtise… Je n’en suis pas responsable… Qu’est-ce que tu veux ?… Il faut en supporter les conséquences… La vie est la vie…

Je m’indignai :

— Alors, tu me lâches ?… Tu es un misérable, une canaille, comme les autres, sais-tu ? Le sais-tu ?

William sourit… C’était vraiment un homme supérieur…

— Ne dis donc pas de choses inutiles… Quand nous nous sommes mis ensemble, je ne t’ai rien promis… Tu ne m’as rien promis non plus… On se rencontre… on se colle, c’est bien… On se quitte… on se décolle… c’est bien aussi. La vie est la vie…

Et, sentencieux, il ajouta :

— Vois-tu, dans la vie, Célestine, il faut de la conduite… il faut ce que j’appelle de l’administration. Toi, tu n’as pas de conduite… tu n’as pas d’administration… Tu te laisses emporter par tes nerfs… Les nerfs, dans notre métier, c’est très mauvais… Rappelle-toi bien ceci : « La vie est la vie ! ».

Je crois que je me serais jetée sur lui et que je lui aurais déchiré le visage — son impassible et lâche visage de larbin — à coups d’ongles furieux, si, brusquement, les larmes n’étaient venues amollir et détendre mes nerfs surbandés… Ma colère tomba, et je suppliai :

— Ah ! William !… William !… mon petit William !… mon cher petit William !… que je suis malheureuse !…

William essaya de remonter un peu mon moral abattu… Je dois dire qu’il y employa toute sa force de persuasion et toute sa philosophie… Durant la journée, il m’accabla généreusement de hautes pensées, de graves et consolateurs aphorismes… où ces mots revenaient sans cesse, agaçants et berceurs :

— La vie… est la vie…

Il faut pourtant que je lui rende justice… Ce dernier jour, il fut charmant, quoique un peu trop solennel, et il fit bien les choses. Le soir, après dîner, il chargea mes malles sur un fiacre et me conduisit chez un logeur qu’il connaissait et à qui il paya de sa poche une huitaine, recommandant qu’on me soignât bien… J’aurais voulu qu’il restât cette nuit-là avec moi… Mais il avait rendez-vous avec Edgar !…

— Edgar, tu comprends, je ne puis le manquer… Et justement, peut-être aurait-il une place pour toi ?… Une place indiquée par Edgar… ah ! ce serait épatant.

En me quittant, il me dit :

— Je viendrai te voir demain. Sois sage… ne fais plus de bêtises… Ça ne mène à rien… Et pénètre-toi bien de cette vérité, que la vie, Célestine… c’est la vie…

Le lendemain, je l’attendis vainement… Il ne vint pas…

— C’est la vie… me dis-je…

Mais le jour suivant, comme j’étais impatiente de le voir, j’allai à la maison. Je ne trouvai dans la cuisine qu’une grande fille blonde, effrontée et jolie… plus jolie que moi…

— Eugénie n’est pas là ?… demandai-je.

— Non, elle n’est pas là… répondit sèchement la grande fille.

— Et William ?…

— William non plus…

— Où est-il ?

— Est-ce que je sais, moi ?

— Je veux le voir… Allez le prévenir que je veux le voir…

La grande fille me regarda d’un air dédaigneux :

— Dites-donc ?… Est-ce que je suis votre domestique ?

Je compris tout… Et comme j’étais lasse de lutter, je m’éloignai.

— C’est la vie…

Cette phrase me poursuivait, m’obsédait comme un refrain de café-concert…

Et, en m’éloignant, je ne pus m’empêcher de me représenter — non sans une douloureuse mélancolie — la joie qui m’avait accueillie dans cette maison… La même scène avait dû se passer… On avait débouché la bouteille de champagne obligatoire… William avait pris sur ses genoux la fille blonde, et il lui avait soufflé dans l’oreille :

— Il faudra être chouette avec Bibi…

Les mêmes mots… les mêmes gestes… les mêmes caresses… pendant qu’Eugénie, dévorant des yeux le fils du concierge, l’entraînait dans la pièce voisine :

— Ta petite frimousse !… tes petites mains !… tes grands yeux !

Je marchais toute vague, hébétée… répétant intérieurement avec une obstination stupide :

— Allons… C’est la vie… c’est la vie…

Durant plus d’une heure, devant la porte, sur le trottoir, je fis les cent pas, espérant que William entrerait ou sortirait. Je vis entrer l’épicier… une petite modiste avec deux grands cartons… le livreur du Louvre… je vis sortir les plombiers… je ne sais plus qui… je ne sais plus quoi… des ombres, des ombres… des ombres… Je n’osai pas entrer chez la concierge voisine… Elle m’eût sans doute mal reçue… Et que m’eût-elle dit ?… Alors, je m’en allai définitivement, poursuivie toujours par cet irritant refrain :

— C’est la vie…

Les rues me semblèrent insupportablement tristes… Les passants me firent l’effet de spectres. Quand je voyais, de loin, briller sur la tête d’un monsieur, comme un phare dans la nuit, comme une coupole dorée sous le soleil, un chapeau… mon cœur tressautait… Mais ce n’était jamais William… Dans le ciel bas, couleur d’étain, aucun espoir ne luisait…

Je rentrai dans ma chambre, dégoûtée de tout…

Ah ! oui ! les hommes !… Qu’ils soient cochers, valets de chambre, gommeux, curés ou poètes, ils sont tous les mêmes… Des crapules !…


Je crois bien que ce sont les derniers souvenirs que j’évoque. J’en ai d’autres pourtant, beaucoup d’autres. Mais ils se ressemblent tous et cela me fatigue d’avoir à écrire toujours les mêmes histoires, à faire défiler, dans un panorama monotone, les mêmes figures, les mêmes âmes, les mêmes fantômes. Et puis, je sens que je n’y ai plus l’esprit, car, de plus en plus, je suis distraite des cendres de ce passé, par les préoccupations nouvelles de mon avenir. J’aurais pu dire encore mon séjour chez la comtesse Fardin. À quoi bon ? Je suis trop lasse et aussi trop écœurée. Au milieu des mêmes phénomènes sociaux, il y avait là une vanité qui me dégoûte plus que les autres : la vanité littéraire… un genre de bêtise plus bas que les autres : la bêtise politique…

Là, j’ai connu M. Paul Bourget en sa gloire ; c’est tout dire… Ah ! c’est bien le philosophe, le poète, le moraliste qui convient à la nullité prétentieuse, au toc intellectuel, au mensonge de cette catégorie mondaine, où tout est factice : l’élégance, l’amour, la cuisine, le sentiment religieux, le patriotisme, l’art, la charité, le vice lui-même qui, sous prétexte de politesse et de littérature, s’affuble d’oripeaux mystiques et se couvre de masques sacrés… où l’on ne trouve qu’un désir sincère… l’âpre désir de l’argent, qui ajoute au ridicule de ces fantoches quelque chose de plus odieux et de plus farouche. C’est par là, seulement, que ces pauvres fantômes sont bien des créatures humaines et vivantes…

Là, j’ai connu monsieur Jean, un psychologue, et un moraliste lui aussi, moraliste de l’office, psychologue de l’antichambre, guère plus parvenu dans son genre et plus jobard que celui qui régnait au salon… Monsieur Jean vidait les pots de chambre… M. Paul Bourget vidait les âmes. Entre l’office et le salon, il n’y a pas toute la distance de servitude que l’on croit !… Mais, puisque j’ai mis au fond de ma malle la photographie de monsieur Jean… que son souvenir reste, pareillement enterré, au fond de mon cœur, sous une épaisse couche d’oubli…


Il est deux heures du matin… Mon feu va s’éteindre, ma lampe charbonne, et je n’ai plus ni bois, ni huile. Je vais me coucher… Mais j’ai trop de fièvre dans le cerveau, je ne dormirai pas. Je rêverai à ce qui est en marche vers moi… je rêverai à ce qui doit arriver demain… Au dehors, la nuit est tranquille, silencieuse.. Un froid très vif durcit la terre, sous un ciel pétillant d’étoiles. Et Joseph est en route, quelque part dans cette nuit… À travers l’espace, je le vois… oui, réellement, je le vois, grave, songeur, énorme, dans un compartiment de wagon… Il me sourit… il s’approche de moi, il vient vers moi… Il m’apporte enfin la paix, la liberté, le bonheur… Le bonheur ?

Je le verrai demain…