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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Mars 1918

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3 mars 1918.

Il y a maintenant près de 200.000 Américains en France. Ils sont durement menés. Dans les centres de débarquement, des agents spéciaux, munis d’échelles, pénètrent par la fenêtre dans les chambres où des soldats se cachent en galante compagnie. Dans la zone des armées, on en a pendu une douzaine, pour pillage. Leurs cadavres restent accrochés aux arbres. Cette vue laisse rêveurs les soldats français.

Heureusement pour eux, il y a Paris. Ils y sont nombreux. Un certain music-hall les attire particulièrement : bars fastueux, orgies de lumières, orchestres endiablés. Là, trois polices fonctionnent : française, anglaise, américaine. Chacune se charge de ses nationaux qui ont bu plus que leur saoul.

5 mars 1918.

Un médecin me signale — tout bas, car ce sont de ces choses qu’il ne faut pas dire — que les restrictions provoquent des troubles chez les adolescents en crise de croissance, particulièrement des kystes qui tendraient à prendre une nature « maligne ». Il paraît qu’aucune revue technique ne relève ce fait. Par contre, une revue allemande, qui a circulé dans le monde scientifique, assure qu’outre-Rhin beaucoup d’enfants naissent sans ongles, de mères « déphosphatées ». Des adolescents, de petits enfants… Et pourquoi, tout cela, pourquoi ? Je n’ose plus me répondre.

9 mars 1918

À propos du raid d’avions de la nuit dernière, qui — à part trois bombes tombées en plein centre de Paris — a surtout éprouvé les quartiers et la banlieue du Nord. Dès le premier signal d’alarme, donné maintenant par trois coups de canon à blanc, on éteint les rares réverbères qui éclairent encore les rues. La ville est soudain plongée dans l’ombre absolue. Or, hier, dans cette obscurité opaque, voulue, on vit circuler une auto munie d’un phare énorme, éblouissant, solaire. Un vrai défi. On la poursuit, on l’arrête. C’était l’auto de la police, chargée de surveiller l’extinction des lumières.

10 mars 1918

Quand une bombe éclate, les vitres du voisinage sont brisées par la commotion. On a cru que des bandes de papier collées suffiraient à les protéger contre ce genre d’accident. Aussitôt, les glaces des devantures, les carreaux des fenêtres, se sont couverts de quadrillages de papier. Sur certaines vitres, ces découpages sont devenus des motifs de décoration, parfois fort heureux. C’est encore un aspect nouveau de la rue. Le soir, la ville devient bleue. Il paraît que la lumière bleue est presque invisible aux avions ennemis. Aussi a-t-on bleui les vitrages des ateliers, les verres des lanternes. Les tramways, le métro aérien, sont éclairés d’ampoules bleues. Cette lumière décompose le teint des femmes qui, de plus en plus fardées, prennent des aspects de cadavres avancés.

12 mars 1918.

Hier, j’assistais à la première représentation des Noces Corinthiennes, d’Anatole France, à la Comédie-Française. Au milieu du deuxième acte, Silvain, interrompant son rôle, s’avança jusqu’à la rampe et dit : « On annonce une alerte ». À l’orchestre, deux ou trois voix ordonnèrent, d’un ton bref et fier : « Continuez ». On continua. À part quelques exceptions, personne ne bougea. Ainsi, deux ou trois voix avaient décidé du sort de la salle, des acteurs et du personnel. Quel symbole de la guerre, ces deux ou trois individus qui disposent de milliers d’existences, grâce à l’orgueil unanime !

Oui, l’orgueil. Chacun, dans cette salle, souhaitait d’être à l’abri et ne restait à sa place que par souci du voisin, de ce voisin qui, lui-même, aurait bien voulu être ailleurs. Se lever, c’était se déshonorer, aux yeux des autres. Ah ! le respect humain… L’immense et mutuelle duperie… On dit que l’amour est plus fort que la mort. L’amour-propre aussi.

Cependant le hurlement des sirènes, puis le tambourinement dru des tirs de barrage, l’explosion sèche des bombes, couvraient la voix des acteurs.

Pendant l’entr’acte, où l’on apprit que ces bombes tombaient à quelques centaines de mètres, boulevard Saint-Germain, on tint conseil autour de l’administrateur : devait-on arrêter la représentation, ou bien jouer le troisième acte, achever la pièce ? Naturellement, là comme ailleurs, le « jusqu’au bout » l’emporta.

Un brouillard impénétrable emplissait la rue quand, l’alerte et la représentation terminées, les spectateurs sortirent du théâtre. Des centaines de lampes électriques de poche, aux mains des passants, s’efforçaient en vain de le percer. Des gens assuraient gravement qu’il était artificiel. Tel est le délire des imaginations.

Pendant la pièce, Anatole France était resté près de l’administrateur, qui se renseignait au téléphone sur les points de chute. Quand on apprit que, le feu s’étant déclaré au Ministère de la Guerre, des dossiers, des paperasses innombrables brûlaient, Anatole France dit en souriant : « Maintenant, je commence à croire à la victoire. »

Il admira la conscience professionnelle des comédiennes, qui continuèrent de jouer malgré le danger. Il assura que l’une d’elles avait même profité du trouble pour rétablir des tirades qu’on lui avait coupées aux répétitions. Et pourtant, on avait décidé de « déblayer », d’accélérer le troisième acte. « Pour la première fois, dit-il, on a parlé à la Comédie-Française comme dans un théâtre du boulevard. »

Encore un écho de ce raid : l’explosion d’une bombe a défoncé la grande porte de l’ambassade d’Allemagne.
13 mars 1918.

Dans une récente séance de la Chambre, où il foudroya les socialistes, Clemenceau déchaîna l’enthousiasme de la majorité en proclamant : « Ma politique intérieure : je fais la guerre. Ma politique extérieure : je fais la guerre… » Cette parole de vieux grognard appelle toutefois une objection que je retrouve au bas de ce quatrain, timidement colporté :

Déjà drapé dans son linceul
Clemenceau dit : « Je fais la guerre ».
« Hélas ! pleure un humanitaire,
C’est qu’il ne la fait pas tout seul. »

15 mars 1918.

À deux heures après-midi, explosion inouïe. Chacun croit que son quartier, que sa maison saute. On se précipite aux fenêtres. Un gigantesque « chou-fleur » de fumée blanche pousse dans le ciel très pur. Quinze millions de grenades viennent de sauter, à la Courneuve, près de Saint-Denis. Impossible de connaître le nombre des victimes. Les chiffres diffèrent follement les uns des autres, selon qu’ils sont ou ne sont pas officiels. Il en fut ainsi pour les exécutions qui suivirent les mutineries. Cette fois, on parle de 16, 30 ; 800 morts.

17 mars 1918.

Écrira-t-on la chronique des caves ?

Des communiqués officiels, vantant leur sécurité, invitent la population à s’y réfugier en cas d’alerte. Ces conseils sont écoutés. La coutume s’installe. Dès le premier cri de la sirène, les portes claquent à tous les étages. L’escalier s’emplit d’un continuel bruit de pas. Les locataires descendent en tenue d’alerte, les uns emportant une sacoche précieuse, les autres des pliants. Puis, dans la pénombre des couloirs voûtés, la foule résignée, somnolente, attend la fin de la canonnade, dont on entend par les soupiraux le roulement amorti. Seuls, les domestiques gardent quelque entrain. Ils transportent à la cave les potins de l’office, et — satisfaits peut-être d’étonner la galerie — ils étalent leurs prodigieuse connaissance de la vie secrète de leurs patrons.

Quelques propriétaires d’hôtels particuliers se sont aménagé un réduit souterrain selon le dernier cri du confort. Une de mes amies m’a fait visiter sa cave modèle. Rien n’y manque : divan-hamac, tables volantes, petite bibliothèque. Tout y est prévu : flacons d’hyposullite contre les effets d’un nouveau gaz vésicant, l’ypérite, dont les bombes seraient chargées ; lampes électriques portatives, destinées à remédier à la rupture du courant ; fourneau à pétrole, boîtes de conserves, qui permettraient de s’alimenter pendant un long ensevelissement ; même des sifflets d’argent pour appeler au secours, signaler qu’on est encore vivant sous les décombres.

Les gares du métro, tout au moins celles qui sont suffisamment profondes, servent aussi de refuge. Paron, surpris par une alerte dans une des stations de la périphérie, me décrivait la foule entassée sur les quais, pendant des heures. D’ignobles plaisanteries, des femmes étouffées, qui hurlent et s’évanouissent ; des enfants qui satisfont tous leurs besoins ; des mains audacieuses qui volent et qui violent ; et toute une population inquiétante, insoupçonnée, d’apaches et de vagabonds, que la peur a fait sortir du gîte.

Naturellement, il y a des héros qui ne descendent jamais à la cave. Ils disent le lendemain, d’un ton de fausse modestie : « Oh ! moi, je suis resté dans mon lit. » Ou bien : « J’ai tisonné, au coin du feu. » L’amour-propre continue. Quand les convives d’un dîner nombreux sont surpris par l’alerte, nul d’entre eux n’ose prendre l’initiative de la prudence. On se dupe mutuellement. Même le maître de la maison aime mieux exposer ses invités que de paraître avoir peur.

D’autres consentent à s’abriter, mais pavoisent leur attitude de raisons furieusement patriotiques. Une dame de la haute médecine déclarait : « Moi, je descends à la cave parce que j’aurais honte d’être assassinée par un Boche. » Quelle chance pour les prolongeurs de guerre que les soldats n’aient point de ces héroïques scrupules ! Mais voilà que je « huronne » encore. Où ai-je la tête ? Dès qu’on est vêtu de bleu horizon, on n’est plus honteusement assassiné par un boche, on est glorieusement tué à l’ennemi.

À propos de la sécurité des abris voûtés, on colporte encore un mot de Clemenceau. Un de ses familiers, lui montrant la longue et courbe silhouette de Ribot, s’exclamait : « Comme il est voûté !… » À quoi Clemenceau : « Oui, mais ce n’est pas un abri sûr. »

19 mars 1918.

« C’est la première fois dans l’histoire du monde… » Voilà une phrase qui, depuis quelques semaines, revient souvent dans les journaux et les discours. Mais elle s’applique toujours aux derniers événements russes. Ne devrait-elle pas s’appliquer à toute la guerre ? N’est ce pas la première fois dans l’histoire du monde que des peuples entiers, des peuples en armes, sont jetés les uns contre les autres ?

Et je me demande, avec mon vieil ami Paron, si la pire erreur n’est pas de traiter cette guerre comme celles du passé, où ne s’affrontaient que des armées de métier, de vouloir l’enfermer dans ces vieilles formules qu’elle fait éclater, de l’envisager au point de vue étroitement militaire, alors que tant d’autres forces entrent en conflit.

Qui sait si cette conception surannée de la guerre ne retentira pas sur celle de la paix, de cette paix qui, elle aussi, devait être nouvelle dans l’histoire du monde ?

24 mars 1918.

Singulière, l’histoire de ce canon monstre qui, depuis deux jours, envoie de temps en temps ses obus de Saint-Gobain sur Paris, à 120 kilomètres…

D’abord, on crut à un raid d’avions. L’alarme fut donnée comme à l’ordinaire. Les alertes, vraies ou fausses, deviennent si fréquentes qu’on s’y accoutume. Mais celle-ci se prolongeait démesurément. Commencée à sept heures du matin, elle durait encore dans l’après-midi quand la vérité commença de se répandre. Le communiqué a partagé l’erreur générale. Avant d’annoncer le soir qu’un canon à longue portée bombardait Paris, il avait signalé à trois heures un raid aérien ; et il ajoutait même hardiment que les avions ennemis avaient été pris en chasse…

L’existence du super-canon, bien qu’elle ait été confirmée par un radio allemand, est encore discutée, même parmi les ingénieurs qui entourent mon mari. Ils se livrent au jeu des hypothèses. Dirigeable à grande hauteur, armé d’un canon sans recul : ballonnets poussés par le vent et munis d’un mouvement d’horlogerie. Tout un cliquetis de termes techniques — projectile auto-propulseur, tubes télescopiques — se mêle à des imaginations de roman-feuilleton : un simple canon lourd, caché au fond d’un parc dans la banlieue, serait servi, selon les uns par des artilleurs en révolte, selon les autres par des Allemands déguisés en soldats français…

Ce matin, le bombardement a repris à sept heures. On a voulu donner l’alerte au tambour. Mais le sergent de ville transformé en « tapin » provoque l’hilarité de la foule insouciante. Aux fenêtres, les ménagères continuent de battre leurs tapis à grands coups retentissants, qui eussent dominé le bruit des explosions. La vie n’est pas troublée.

L’offensive allemande préoccupe davantage. Commencée, paraît-il, depuis trois jours, elle était annoncée depuis trois mois. Elle se déroule précisément dans cette zone abandonnée depuis un an par l’ennemi, au point où se joignent les fronts anglais et français. Heureusement pour moi, mon fils est dans les Vosges.

Les Anglais avouent un recul. Mais on sait peu de chose. Des règles nouvelles, rigides, sont imposées à la presse pendant la durée de l’offensive. Comme compte rendu des événements, elle ne devra publier que les communiqués officiels et des notes de correspondants de guerre, visées par le ministère. Les articles de fond qui apprécieraient les opérations « ne devront rien contenir qui soit en contradiction avec la teneur des communiqués officiels. » Nous voilà prévenus…

Le jour même où débutait l’offensive, le sénateur américain Owen proposait au Congrès de créer une Ligue internationale qui menacerait l’Allemagne d’un boycottage économique de cinq années si elle ne signe pas la paix dans les soixante jours. Réalisée, une telle proposition achèverait la guerre où, malgré l’apparence, les faits économiques l’emportent sur les faits militaires. Mais elle passe presque inaperçue et ne soulève aucun commentaire. Elle n’est pas marquée de sang.

27 mars 1918.

Jours noirs.

Innombrables départs, provoqués par les divers bombardements et par la crainte de l’investissement… Dans les gares, les trains ressemblent aux convois de pèlerins pour Lourdes. Dans des chariots, des fauteuils roulants, des civières, on apporte des impotents qui ne pouvaient pas descendre au signal de l’alerte et qui, par surcroît, immobilisaient autour d’eux leur famille. On n’admet plus que les voyageurs sans bagages. Encombrés de paquets à la main, ils s’alignent jusque dans la rue. Cependant l’orgueil n’abdique pas. Autour de moi, l’approche de Pâques sert de prétexte aux départs : « Oh ! nous ne faisons qu’avancer nos vacances. » On sourit jaune du mot charmant de Lucien Guitry : « Nous, nous ne partons pas pour les mêmes raisons que les autres : c’est parce que nous avons peur. »

Autour des banques, un double courant de foule affairée… Les uns emportent leurs fonds, qu’ils voient déjà saisis par l’ennemi. Les autres apportent au contraire des bibelots précieux, des tableaux, qu’ils mettent à l’abri des obus et des bombes dans les coffres souterrains.

Une sorte de terreur policière… On est arrêté pour avoir nommé les points de chute des projectiles que le super-canon égrène sur la ville, pour avoir dressé la liste de ces points de chute, même pour l’avoir colportée. On était arrêté, ces jours derniers, pour avoir dit au téléphone que l’explosion de la Courneuve serait suivie d’explosions partielles jusqu’à complète extinction du foyer, ou pour avoir cité un nombre de victimes différent du chiffre officiel. On vient d’arrêter le socialiste Rappoport pour propos « défaitistes », pendant une alerte, sur la dénonciation d’un de ses compagnons de cave, un répétiteur de lycée.

Des agressions nocturnes, favorisées par l’obscurité opaque de la ville sous l’alerte… Des déserteurs ont organisé de véritables bandes. Ils détroussent les passants, s’attaquent même à des couples, à des autos. Beaucoup de gens n’osent plus sortir, la nuit tombée. Nous retombons au moyen âge, au temps des tire-laine.

Surtout, on vit sous l’oppression de l’offensive. Les Allemands, dépassant les lignes qu’ils avaient abandonnées voici juste un an, se dirigent vers Amiens. On craint qu’ils ne poussent jusqu’à la mer, qu’ils n’isolent les armées anglaisés au nord de la Somme. Ils sont à Montdidier. Le Grand-Quartier s’est transporté de Compiègne à Provins. On parle d’une contre-attaque. Je pense aux morts, à tant de petits gars lancés au carnage. Serais-je seule à y penser ? Ceux-là même qui répudiaient la guerre en soi, qui en appelaient la fin, sont repris par le jeu féroce. Il y a dans tout homme un stratège qui sommeille.

On parle à mi-voix, comme dans une chambre de malade. On s’aborde d’un air anxieux : « Savez-vous quelque chose ? » On est contradictoire : « Ça va mieux. Ça va plus mal ». Les plus belliqueux sont les plus affolés. Et c’est logique. Car pour eux l’événement militaire compte seul, alors que tant d’autres forces jouent. Beaucoup d’entre eux quittent Paris. Ce mouvement est si marqué qu’un journal d’avant-garde a publié cette caricature, échappée à la censure. Deux hommes, dans une rue déserte. Légende : « Nous ne sommes plus qu’entre défaitistes. »

Tous soulagent leur angoisse en accablant les Anglais, leurs négligences, leurs fléchissements. On oppose le Français qui garde son « allant » malgré les privations, à l’Anglais qui exige ses trois repas pour donner un effort. On répète l’apostrophe cruelle, et peut-être apocryphe, du commandant en chef au Maréchal Douglas Haig : « Eh bien, monsieur le Maréchal, allez-vous reculer jusqu’à la mer ? Il faudrait pourtant s’arrêter ». Les mâchoires grincent, les yeux luisent de méchanceté. Ils n’avaient donc pas encore épuisé toute leur haine ?

28 mars 1918.

La brutale violence de mon mari s’aggrave. Récemment, il présidait un Conseil d’administration qui dut examiner une demande de relèvement de salaires, justifiée par la cherté de la vie. Avec une inconscience féroce, sur un ton bassement comique, il s’est écrié !

— La cherté de la vie ? Qué qu’c’est qu’ça ?

Hier, il exigeait, devant moi, trois ans, cinq ans de lutte. « Gagner la guerre… vaincre ». Toujours sans préciser l’enjeu, ni définir la victoire. Le député Lancerot lui représenta les dépenses effroyables, l’abîme creusé, l’avenir compromis. Il l’interrompit :

— La situation financière ? Ça n’existe plus. Toute l’Europe est en faillite. Donc, autant continuer.

— Et les hommes ? ai-je dit.

— Les hommes ? Je m’en fous.

L’angoisse de l’offensive ne suffit pas à expliquer sa fureur. Il a d’autres déboires. Sa maîtresse, Colette Foucard, s’entoure au plus près de jeunes aviateurs. Combien de fois le grand Drame et le drame intime doivent-ils ainsi se superposer ?… Colette devait fatalement donner dans l’aviateur. C’est une sportive. Paron disait d’elle avant son mariage : « Ce n’est plus l’oie blanche, c’est l’oie de course. Elle devait être attirée vers ces jeunes hommes, résolus à jouir éperdument d’une vie qu’ils risquent avec insouciance dans leurs joutes mortelles. Et puis, la guerre a affranchi Colette, comme tant d’autres. La longue absence de son mari lui a révélé l’usage et donné le goût de la liberté. Selon ses affinités, elle s’est aménagé une vie personnelle, toute de plaisir. La légende veut que René Foucard, tombant à l’improviste en permission, ait trouvé chez lui douze convives attablés, qui lui étaient tous inconnus.

30 mars 1918.

Hier, un obus du supercanon est tombé sur l’église Saint-Gervais. La voûte s’est écroulée sur la foule choisie qui assistait au concert du vendredi saint. On compte 75 morts.

Je passais place du Palais-Royal quand une femme, sortant du Métro, annonça la catastrophe. Quelques passants l’écoutèrent un instant, l’air distrait, puis continuèrent leur chemin. De très jeunes gens, accoudés à la balustrade de la station, plaisantèrent bruyamment. Ce fut tout. Un obus tombe, fait des morts. Quelques centaines de mètres plus loin, on achète, on vend, on mange, on aime. La vie n’est pas troublée. Ainsi des goujons, massés sur un fond de sable, continuent tranquillement de chercher pâture quand l’un d’eux est enlevé par le pêcheur. Comment s’indigner que Paris ne réalise pas le massacre du front, alors qu’il semble ignorer celui de la rue prochaine !

Cependant, la presse, rompant son mutisme ordinaire, pleure longuement ceux que la mort a frappés dans l’assistance d’élite de Saint-Gervais. La quinzaine dernière, elle avait escamoté l’affreuse catastrophe de la station de métro Bolivar, qui coûta pourtant plus de victimes. Un soir d’alerte, parmi la foule abritée dans le souterrain, le bruit courut qu’on y répandait des gaz asphyxiants. Un flot se rua vers l’escalier. Mais un flot contraire s’y engouffrait, cherchant refuge contre les bombes. La panique, la mêlée furent indicibles. On soigne encore à l’hôpital des enfants blessés de coups de couteau. Des hommes ont voulu tuer pour s’ouvrir passage. Mais, comme écrit Mme de Sévigné à sa fille à propos de je ne sais quel accident : « Heureusement, aucun nom. »