Le Journal de la Huronne/Les Hauts Fourneaux/Novembre 1914

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Andernos, 2 novembre 1914.

On tend à représenter la vie à Bordeaux comme une continuelle orgie. Tachons de rester juste. Ce que j’en vois, ce que j’en sais, ne ressemble guère à cette légende. Au vrai, dans la première ruée, les parisiens, faute d’installation, sont descendus dans les grands hôtels dont ils ont accepté sans débat le luxe coûteux. Mais, le séjour se prolongeant, il a fallu compter. Tout s’est tassé. On s’est casé. On a vécu chez soi. Peu de gens imitent le train magnifique de mon mari.

Les ministres logent avec leurs services dans les bâtiments qui leur furent affectés parce qu’ils se trouvaient vides : lycées, écoles, asiles, facultés. Ils y vivent sans faste. La plupart sont très conjugaux. Quelques-uns ont des amies. Mais elles sont lointaines : il faut un raid d’auto pour leur porter des fleurs, un coup de téléphone pour leur envoyer une pensée. Tous travaillent, nageant de leur mieux dans le flot des paperasses. Quand ils s’accordent une heure de détente, c’est pour respirer dans les bois voisins, ou fureter aux vitrines des antiquaires. Ils sont moins harcelés de parlementaires qu’à Paris. Au fronton de deux théâtres, dans une rue déserte, on lit bien deux pancartes : « Sénat. Chambre des Députés ». Les locaux étaient prêts. Mais ils sont restés vides. Ce sont deux théâtres qui font relâche.

Les conseillers d’État, comblant une inaction forcée, s’imposent d’interminables parties de bridge. « Afin de ne pas penser », disent-ils. Dans les hôtels, on voit encore de pimpants officiers d’État-Major, diaprés comme des aras. L’un d’eux, à qui je demandai, par mégarde, l’ascenseur, me mitrailla d’un furieux regard qui me brûle encore.

Et les plus agités, parmi cette volée de passage qui s’est abattue sur la ville, ce sont encore les innombrables intermédiaires qui font la chaîne entre le producteur et l’Intendance, ceux qui, se repassant de main en main les marchés, en gardent un peu d’or aux doigts. Étrange défilé, où l’on voit un dessinateur vendre du macaroni, un publiciste placer des couvertures, un directeur de théâtre brocanter des camionnettes, un auteur dramatique offrir du blé, du charbon, de l’acier et « toutes autres fournitures de guerre. »

Andernos, 8 novembre 1914.

J’écoutais hier Briand, qui rentrait d’un voyage dans l’Est. Il contait qu’on l’avait transporté par surprise dans un coin d’Alsace désannexée. Il campait joliment la scène en quatre traits et, soucieux, en bon sceptique, de voiler son émotion, il commentait : « C’était rigolo, c’était rigolo. »

Briand, c’est mon faible. Je sais bien qu’il a évolué, qu’il est loin de ses origines politiques, et que cette inconstance devrait me déplaire, à moi qui me flatte d’être fidèle. Mais il n’est pas le seul qui se soit hissé jusqu’au pouvoir sur les épaules populaires. Et puis, il y a la manière, il y a le tour. L’un se poussait avec une lourdeur brutale d’hercule forain, l’autre avec une mollesse d’acrobate en espadrilles. Lui s’est enlevé avec une grâce aérienne de gymnaste. Un de nos amis, un grand penseur, lui reproche aussi « de mépriser l’humanité sans tristesse ». Non. Il ne la méprise pas. Il la prise à sa valeur, qui n’est pas haute, en moyenne. S’il la regarde sans tristesse, c’est qu’il en dégage instantanément le sens comique. Telle il la voit, telle il la montre, dans l’abandon de la causerie. Et le secret de son charme réside peut-être dans cette ironie savoureuse, indulgente, spirituelle, presque gamine, qui n’épargne rien, pas même sa propre personne. À l’entendre ainsi, on prend un plaisir plein, presque physique, et l’on conçoit que l’esprit soit le sel de sa vie.

On lui reproche encore son apparente nonchalance, qu’on appela trop vite sa paresse, et que compense un don miraculeux d’assimilation : avant d’aborder une discussion parlementaire, il feuillette un dossier qu’il ignore ; et, en séance, il en dégage la portée, l’esprit, l’essentiel, avec une clarté qui éblouit celui-là même qui l’a minutieusement préparé.

Je ne lui sais pas mauvais gré de sa lente métamorphose extérieure, de son effort d’affinement. Un soir déjà lointain qu’il voyageait en sleeping avec Clemenceau, il dut atteindre en déshabillé la couchette supérieure. Et Clemenceau, le voyant ainsi s’enlever devant lui, jugea : « Il est foutu : il a des chaussettes de soie verte ». Eh bien, Briand est resté simple dans sa vie, dans ses goûts. Il aime passionnément le pouvoir en soi, pour ses facilités, pour son prestige, pour ses attraits un peu puérils et si grisants. Mais ce n’est pas un homme d’argent. Et il ne sert pas les hommes d’argent.

Mais la raison profonde de ma sympathie, n’est-ce pas ma conviction que son scepticisme goguenard, ses habiletés ambitieuses et ses concessions de tribune, cachent une sensibilité lucide qui déplore le massacre, en guette la fin, ose en concevoir les lendemains apaisés ?

Andernos, 15 novembre 1914.

J’ai lu que le brouillard règne sur le front. Peut-être se tuera-t-on moins, puisqu’on se verra moins. Et c’est une grande pitié de penser que je ne pourrais même pas exprimer ce simple espoir devant mes « semblables », tant ils sont devenus cruels. On n’a pas le droit de rêver que la nature impose une accalmie à ce mascaret humain où deux flots s’affrontent en une interminable bataille, l’un rué vers la mer, l’autre le refoulant, de la Marne à l’Yser.

Non, non, pas d’accalmie. On ne peut pas dire tout haut ce qu’on colporte tout bas. On ne peut pas dire que des femmes espagnoles demandent aux combattants de faire trêve pendant la nuit de Noël. On ne peut pas dire que des soldats ont cessé de tirer, d’un tacite accord, afin d’aller prendre, par le grand froid, de la paille d’une meule dressée entre les deux tranchées. On ne peut pas dire que, pendant la bataille de Charleroi, deux troupes adverses se croisèrent au soir dans une rue de village, si lasses, si lasses, qu’elles feignirent de ne pas se voir et qu’elles glissèrent l’une contre l’autre, muettes, dans le crépuscule.

Le romancier Romain Rolland a grandement raison d’écrire dans une feuille genevoise : « Jamais les journaux ne relèvent les traits de générosité mutuelle, de bienveillance relative. Ils ne notent que la haine et la férocité. Et leurs excitations font, par contre-coup, de nouvelles victimes. »

Hélas ! Les conversations ne sont que l’exact reflet des journaux. Et je ne m’y accoutume pas. Si encore, de retour à Andernos, en tête à tête avec mon René, je pouvais m’épancher à plein cœur. Non. Mes pressentiments ne me trompaient pas. Maintenant qu’il s’est redressé, qu’il a jailli dans un merveilleux élan de résurrection, maintenant qu’il court, qu’il sort, qu’il me revient radieux de jeunesse et de gaîté, maintenant je ne peux plus douter. Ce n’est plus par lassitude qu’il se tait sur la guerre. C’est bien qu’il ne se sent pas d’accord avec moi et qu’il ne veut pas me heurter, me froisser même. Et quand une plainte m’échappe, il l’étouffe bien vite dans un grand geste câlin. Car il sait son pouvoir, le charmeur.

Andernos, 27 novembre 1914.

Pierre, qui traite les gens en place — et qui, dans un autre sens du mot, les traite même parfois fort cavalièrement — est toujours garni d’anecdotes, comme une pelote est garnie d’épingles. On n’a qu’à cueillir.

J’apprends par lui qu’on supprima récemment les odieux gardes civiques. L’un d’eux arrêta l’auto du ministre de la Guerre, Millerand, « accompagné d’un individu qu’il n’avait pas pu identifier. » C’était Poincaré.

Autre histoire. Clemenceau a un secrétaire nommé Mandel, dont il apprécie la connaissance profonde du monde parlementaire. Mais il se refuse à reconnaître l’influence excessive que ce Mandel exercerait sur lui. Et il regimbe dans une forme triviale, mais qui porte bien sa griffe : « Quand Mandel pète, on m’accuse d’avoir mangé des haricots. »

Enfin, ce trait qui caricature bien l’esprit militaire et qui enchante mon mari. Car — phénomène plus surprenant que rare — cet homme qui a le fétichisme de la guerre n’a pas le fétichisme des guerriers. En octobre, c’est-à-dire trois mois après la déclaration de guerre, un croiseur touche Alger afin de se ravitailler en charbon. Refus. On en manque. Le commandant en avise une énorme montagne, dressée sur le quai : « Mais ceci ? » Réponse : « Oh ! On ne peut pas y toucher : c’est le stock de guerre ».