Le Juif errant (Eugène Sue)/Épilogue/22

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Méline, Cans et compagnie (9-10p. 309-316).
Postface  ►
Épilogue


XXII


Conclusion.


Notre tâche est accomplie, notre œuvre achevée.

Nous savons combien cette œuvre est incomplète, imparfaite ; nous savons tout ce qui lui manque, et sous le rapport du style, et de la conception, et de la fable.

Mais nous croyons avoir le droit de dire cette œuvre honnête, consciencieuse et sincère.

Pendant le cours de sa publication, bien des attaques haineuses, injustes, implacables, l’ont poursuivie ; bien des critiques sévères, dures, quelquefois passionnées, mais loyales, l’ont accueillie.

Les attaques violentes, haineuses, injustes, implacables nous ont diverti par cela même, nous l’avouons en toute humilité, par cela même qu’elles tombaient formulées en mandements contre nous, du haut de certaines chaires épiscopales. Ces plaisantes fureurs, ces bouffons anathèmes qui nous foudroient depuis plus d’une année, sont trop divertissants pour être odieux ; c’est simplement de la haute et belle et bonne comédie de mœurs cléricales.

Nous avons joui, beaucoup joui de cette comédie ; nous l’avons goûtée, savourée ; il nous reste à exprimer notre bien sincère gratitude à ceux qui, comme le divin Molière, en sont les auteurs et les acteurs.

Quant aux critiques, si amères, si violentes qu’elles aient été, nous les acceptons d’autant mieux en tout ce qui touche la partie littéraire de notre livre, que nous avons souvent tâché de profiter des conseils qu’on nous donnait peut-être un peu âprement. Notre modeste déférence à l’opinion d’esprits plus judicieux, plus mûrs, plus corrects que sympathiques et bienveillants, a, nous le craignons, quelque peu déconcerté, dépité, contrarié ces mêmes esprits ; nous en sommes doublement aux regrets, car nous avons profité de leurs critiques, et c’est toujours involontairement que nous déplaisons à ceux qui nous obligent… même en espérant nous désobliger.

Quelques mots encore sur des attaques d’un autre genre, mais plus graves.

Ceux-ci nous ont accusé d’avoir fait un appel aux passions, en signalant à l’animadversion publique tous les membres de la société de Jésus.

Voici ma réponse :

Il est maintenant hors de doute, il est incontestable, il est démontré par des textes soumis aux épreuves les plus contradictoires, depuis Pascal jusqu’à nos jours ; il est démontré, disons-nous, par ces textes, que les œuvres théologiques des membres les plus accrédités de la compagnie de Jésus contiennent l’excuse ou la justification

Du vol, — de l’adultère, — du viol, — du meurtre.

Il est également prouvé que des œuvres immondes, révoltantes, signées par les révérends pères de la compagnie de Jésus, ont été plus d’une fois mises entre les mains de jeunes séminaristes.

Ce dernier fait établi, démontré par le scrupuleux examen des textes, ayant été d’ailleurs solennellement consacré naguère encore, grâce au discours rempli d’élévation, de haute raison, de grave et généreuse éloquence, prononcé par M. l’avocat général Dupaty, lors du procès du savant et honorable M. Busch, de Strasbourg, comment avons-nous procédé ?

Nous avons supposé des membres de la compagnie de Jésus, inspirés par les détestables principes de leurs théologiens classiques, et agissant selon l’esprit et la lettre de ces abominables livres, leur catéchisme, leur rudiment ; nous avons enfin mis en action, en mouvement, en relief, en chair et en os ces détestables doctrines ; rien de plus, rien de moins.

Avons-nous prétendu que tous les membres de la société de Jésus avaient le noir talent, l’audace ou la scélératesse d’employer ces armes dangereuses, que contient le ténébreux arsenal de leur ordre ? Pas le moins du monde. Ce que nous avons attaqué, c’est l’abominable esprit des Constitutions de la compagnie de Jésus, ce sont les livres de ses théologiens classiques.

Avons-nous enfin besoin d’ajouter que, puisque des papes, des rois, des nations, et dernièrement encore la France, ont flétri les horribles doctrines de cette compagnie en expulsant ses membres ou en dissolvant leur congrégation, nous n’avons, à bien dire, que présenté, sous une forme nouvelle des idées, des convictions, des faits depuis longtemps consacrés par la notoriété publique.

Ceci dit, passons.

L’on nous a reproché d’exciter les rancunes des pauvres contre les riches, d’envenimer l’envie que fait naître chez l’infortune l’aspect des splendeurs de la richesse.

À ceci nous répondrons que nous avons, au contraire, tenté, dans la création d’Adrienne de Cardoville, de personnifier cette partie de l’aristocratie de nom et de fortune qui, autant par une noble et généreuse impulsion que par l’intelligence du passé et par la prévision de l’avenir, tend ou devrait tendre une main bienfaisante et fraternelle à tout ce qui souffre, à tout ce qui conserve la probité dans la misère, à tout ce qui est dignifié par le travail. Est-ce, en un mot, semer des germes de division entre le riche et le pauvre, que de montrer Adrienne de Cardoville, la belle et riche patricienne, appelant la Mayeux sa sœur et la traitant en sœur ; elle, pauvre ouvrière, misérable et infirme ?

Est-ce irriter l’ouvrier contre celui qui l’emploie que de montrer M. François Hardy jetant les premiers fondements d’une maison commune ?

Non, nous avons au contraire tenté une œuvre de rapprochement, de conciliation, entre les deux classes placées aux deux extrémités de l’échelle sociale, car, depuis tantôt trois ans, nous avons écrit ces mots : si les riches savaient !

Nous avons dit, et nous répétons, qu’il y a d’affreuses et innombrables misères, que les masses, de plus en plus éclairées sur leurs droits, mais encore calmes, patientes, résignées, demandent que ceux qui gouvernent s’occupent enfin de l’amélioration de leur déplorable position, chaque jour aggravée par l’anarchie et l’impitoyable concurrence qui règne dans l’industrie.

Oui, nous avons dit et nous répétons que l’homme laborieux et probe a droit à un travail qui lui donne un salaire suffisant.

Que l’on nous permette enfin de résumer en quelques lignes les questions soulevées par nous dans cette œuvre.

Nous avons essayé de prouver la cruelle insuffisance du salaire des femmes, et les horribles conséquences de cette insuffisance.

Nous avons demandé de nouvelles garanties contre la facilité avec laquelle quiconque peut être renfermé dans une maison d’aliénés.

Nous avons demandé que l’artisan pût jouir du bénéfice de la loi à l’endroit de la liberté sous caution, caution portée à un chiffre tel (cinq cents francs) qu’il lui est impossible de l’atteindre, liberté dont pourtant il a plus besoin que personne, puisque souvent sa famille vit de son industrie, qu’il ne peut exercer en prison. Nous avons donc proposé le chiffre de soixante à quatre-vingts francs, comme représentant la moyenne d’un mois de travail.

Nous avons enfin, en tâchant de rendre pratique l’organisation d’une maison commune d’ouvriers, démontré, nous l’espérons, quels avantages immenses, même avec le taux actuel des salaires, si insuffisant qu’il soit, les classes ouvrières trouveraient dans le principe de l’association et de la vie commune, si on leur facilitait les moyens de les pratiquer.

Et afin que ceci ne fût pas traité d’utopie, nous avons établi par des chiffres que des spéculateurs pourraient à la fois faire une action humaine, généreuse, profitable à tous, et retirer cinq pour cent de leur argent, en concourant à la fondation des maisons communes.

Humaine et généreuse spéculation que nous avons aussi recommandée à l’attention du conseil municipal, toujours si rempli de sollicitude pour la population parisienne. La ville de Paris est riche, ne pourrait-elle pas placer fructueusement quelques capitaux en établissant, dans chaque quartier de la capitale, une maison commune modèle : d’abord l’espoir d’y être admis, moyennant un prix modique, exciterait une louable émulation parmi les classes ouvrières ; ensuite elles puiseraient dans ces exemples les premiers et féconds rudiments de l’association.

Maintenant, un dernier mot pour remercier du plus profond de notre cœur les amis connus et inconnus dont la bienveillance, les encouragements, la sympathie, nous ont constamment suivi et nous ont été d’un si puissant secours dans cette longue tâche…

Un mot encore de respectueuse et inaltérable reconnaissance pour nos amis de Belgique et de Suisse qui ont daigné nous donner des preuves publiques de leur sympathie, dont nous nous glorifierons toujours, et qui auront été une de nos plus douces récompenses.