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Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XI/06

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Méline, Cans et compagnie (5-6p. 327-339).
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Onzième partie : La Fabrique


VI


Les Loups et les Dévorants.


C’était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les premières hostilités venaient d’être si funestes au père du maréchal Simon.

Une aile de la maison commune, où venait aboutir de ce côté le mur du jardin, donnait sur les champs ; c’est par là que les Loups avaient commencé leur attaque.

La précipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la route, l’ardente impatience de la lutte qui s’approchait, avaient de plus en plus animé ces hommes d’une exaltation farouche.

Leur première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants cherchaient à terre de nouvelles munitions ; les uns, pour s’approvisionner plus à l’aise, tenaient leurs bâtons entre leurs dents ; d’autres les avaient déposés le long du mur ; çà et là aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande ; les mieux vêtus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d’autres étaient presque couverts de haillons, car, nous l’avons dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans aveu, à figures sinistres et patibulaires, s’étaient joints, bon gré mal gré, à la troupe des Loups ; quelques femmes hideuses, déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflammés ; l’une d’entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l’œil aviné, à la bouche édentée, était coiffée d’une marmotte, d’où s’échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles ; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées ; d’une main, elle brandissait un bâton ; de l’autre, elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l’appelaient Ciboule.

L’horrible créature criait d’une voix rauque :

— Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique ; j’en veux faire saigner…

Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par des cris sauvages de : vive Ciboule ! qui l’excitaient jusqu’au délire.

Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de furet, à la barbe noire en collier ; il portait une calotte grecque écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap très-propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était d’une condition différente de celle des autres gens de la troupe : c’était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs ; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la formidable voix de basse-taille semblait appartenir à un chantre d’église, lui dit :

— Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d’impies, qui sont capables d’attirer le choléra dans le pays, comme a dit M. le curé ?

— Je ferai feu… mieux que toi, répondit le petit homme à mine de furet, avec un sourire singulier et sinistre.

— Et avec quoi feras-tu feu ?

— Avec cette pierre, probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou.

Mais, au moment où il se baissait, un sac assez gonflé, mais très-léger, qu’il paraissait tenir attaché sous sa blouse, tomba.

— Tiens, tu perds ton sac et tes quilles ? dit l’autre. Ça ne paraît guère lourd…

— C’est des échantillons de laine, répondit l’homme à mine de furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa blouse.

Puis il ajouta :

— Mais attention, je crois que voilà le carrier qui parle.

En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l’ascendant le plus complet était le terrible carrier ; sa taille gigantesque dominait tellement la multitude, que l’on apercevait toujours sa grosse tête, coiffée d’un mouchoir rouge en lambeaux, et ses épaules d’Hercule, couvertes d’une peau de bique fauve, s’élever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée çà et là de quelques bonnets de femmes comme d’autant de points blancs.

Voyant à quel degré d’exaspération arrivaient les esprits, le petit nombre d’ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s’étaient laissés entraîner dans cette dangereuse entreprise sous prétexte d’une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essayèrent, mais trop tard, d’abandonner le gros de la troupe ; serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d’être en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s’échapper.

Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de pierres succédait un profond silence, réclamé par la voix de stentor du carrier.

— Les Loups ont hurlé, s’écria-t-il, il faut attendre et voir comment les Dévorants vont répondre et engager la bataille.

— Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet, qui semblait être le légiste de la bande ; sans cela… il y aurait violation de leur domicile.

— Violer !… Et qu’est-ce que ça nous fait à nous, de violer ?… cria l’horrible mégère surnommée Ciboule ; dehors ou dedans, il faut que je m’arrache avec les fouineuses de la fabrique.

— Oui, oui, crièrent d’autres hideuses créatures aussi déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes.

— Nous voulons faire aussi notre coup !

— Les femmes de la fabrique disent que toutes les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses, cria le petit homme à mine de furet.

— Bon, ça leur sera payé.

— Il faut que les femmes s’en mêlent !

— Ça nous regarde.

— Puisqu’elles font les chanteuses dans leur maison commune, s’écria Ciboule, nous leur apprendrons l’air de Au secours… on m’assassine !

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant :

— Silence !

— Silence !… silence ! répondit la foule, écoutez le carrier.

— Si les Dévorants sont assez capons pour ne pas oser sortir après une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte ;… nous l’enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

— Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu’il n’en restât aucun dans l’intérieur de la fabrique…, dit le petit homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.

— On se bat où on peut, cria le carrier d’une voix tonnante ; pourvu qu’on se croche… tout va… On se peignerait sur le chaperon d’un toit, ou sur la crête d’un mur, n’est-ce pas, mes Loups ?

— Oui !… oui ! dit la foule électrisée par ces paroles sauvages ; s’ils ne sortent pas… entrons de force.

— On le verra, leur palais !

— Ces païens n’ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M. le curé les a damnés.

— Pourquoi donc qu’ils auraient un palais et nous des chenils ?

— Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c’est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme à mine de furet.

— Oui !… oui ! ils l’ont dit.

— Alors, on brisera tout chez eux !

— On démolira leur bazar.

— On enverra la maison par les fenêtres.

— Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les bégueules, s’écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre sur la tête.

— Allons… les Loups, attention, cria le carrier d’une voix de stentor, encore une décharge, et si les Dévorants ne sortent pas… à bas la porte !

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d’une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons herculéens :

— Attention !… les Loups… pierre en main… et ensemble… Y êtes-vous ?

— Oui !… oui !… nous y sommes…

— Joue !… feu…

Et pour la seconde fois, une nuée de pierres et de cailloux énormes alla s’abattre sur la façade de la maison commune qui donnait sur les champs ; une partie de ces projectiles brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première volée ; au bruit sonore et aigu des vitres cassées se joignirent ces cris féroces, poussés à la fois, et comme un chœur formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès :

— Bataille… et mort aux Dévorants !

Mais bientôt ces cris devinrent frénétiques, lorsqu’à travers les fenêtres défoncées les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants, d’autres levant les bras au ciel en criant au secours ; d’autres enfin, plus hardies, s’avançant en dehors des fenêtres, afin de tâcher de fermer les persiennes.

— Ah ! voilà les fourmis qui déménagent ! s’écria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de cailloux !

Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère, alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de la croisée, tentait d’attirer un volet à soi.

— Touché… j’ai mis dans le blanc…, cria la hideuse créature.

— T’es bien nommée, Ciboule… tu touches à la boule, dit une voix.

— Vive Ciboule !

— Sortez donc ! eh ! les Dévorants, si vous l’osez !

— Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme à mine de furet.

— Et à cette heure ils canent !

— Ils ne veulent pas sortir, s’écria le carrier d’une voix de tonnerre, allons les fumer !

— Oui… Oui.

— Allons enfoncer la porte…

— Faudra bien que nous les trouvions.

— Allons… allons…

Et la foule, le carrier en tête, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s’avançait en tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée.

Le terrain sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui alors ne criait plus ; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris forcenés.

Les Loups arrivèrent bientôt en face de cette porte en chêne massif.

Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l’un des battants… ce battant s’ouvrit brusquement.

Quelques-uns des assaillants les plus déterminés allaient se précipiter par cette entrée ; mais le carrier se recula en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer silence aux siens ; alors ceux-ci se groupèrent et s’entassèrent autour de lui.

La porte entr’ouverte laissait apercevoir un gros d’ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annonçait la résolution ; ils s’étaient armés à la hâte de fourches, de pinces de fer, de bâtons ; Agricol, placé à leur tête, tenait à la main son lourd marteau de forgeron.

Le jeune ouvrier était très-pâle ; on voyait, au feu de ses prunelles, à sa physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de son père bouillait dans ses veines, et qu’il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se contenir, et dit au carrier d’une voix ferme :

— Que voulez-vous ?

— Bataille ! cria le carrier d’une voix tonnante.

— Oui… oui… bataille !… répéta la foule.

— Silence !… mes Loups !… cria le carrier en se retournant et en étendant sa large main vers la multitude.

Puis s’adressant à Agricol :

— Les Loups viennent demander bataille…

— Contre qui ?

— Contre les Dévorants.

— Il n’y a pas ici de Dévorants, répondit Agricol : il y a des ouvriers tranquilles… retirez-vous…

— Eh bien ! voici des Loups qui mangeront les ouvriers tranquilles.

— Les Loups ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier qui se rapprochait de lui d’un air menaçant, et les Loups ne feront peur qu’aux petits enfants.

— Ah !… tu crois ? dit le carrier avec un ricanement féroce.

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierre, il le mit pour ainsi dire sous le nez d’Agricol en lui disant :

— Et ça, c’est pour rire ?

— Et ça ? reprit Agricol, qui, d’un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierre.

— Fer contre fer… marteau contre marteau, ça me va, dit le carrier.

— Il ne s’agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se contenant à peine, vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos femmes, et blessé… peut-être à mort… le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils (et la voix d’Agricol s’altéra malgré lui) ; c’est assez, je crois.

— Non ! les Loups ont plus faim que ça, répondit le carrier, il faut que vous sortiez d’ici… tas de capons… et que vous veniez là, dans la plaine, faire bataille.

— Oui ! oui ! bataille !… qu’ils sortent !… cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses bâtons et rétrécissant encore en se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.

— Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol ; nous ne sortirons pas de chez nous ; mais si vous avez le malheur de passer ceci (et Agricol, jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d’un air intrépide), oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous… et vous répondrez de tout ce qui arrivera.

— Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille ; les Loups veulent manger les Dévorants !… Tiens, voilà ton attaque ! s’écria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite de corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine du carrier qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant :

— À moi les Loups !