Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XV/05

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 7-19).
Quinzième partie


V


Adrienne et Djalma.


Le prince s’était lentement approché de mademoiselle de Cardoville.

Malgré l’impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal assurée, timide, mais d’une timidité charmante, trahissait sa profonde émotion. Il n’avait pas encore osé lever les yeux sur Adrienne ; il était subitement devenu très-pâle, et ses belles mains, religieusement croisées sur sa poitrine, selon les habitudes d’adoration de son pays, tremblaient beaucoup ; il restait à quelques pas d’Adrienne, la tête légèrement inclinée.

Cet embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince, de vingt ans, d’une intrépidité presque fabuleuse, d’un caractère si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils du roi Kadja Sing qu’avec admiration et respect.

Doux émoi, chaste réserve plus intéressante encore, si l’on songe que les brûlantes passions de cet adolescent étaient d’autant plus inflammables, qu’elles avaient été jusqu’alors toujours contenues.

Mademoiselle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée, était restée assise ; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baissés ; mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu’elle ne pensait pas d’ailleurs à cacher…

Adrienne, malgré la fermeté de son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif ; malgré la décision de son caractère indépendant et fier ; malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d’anéantissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fléchir ces deux beaux êtres amoureux, ardents et purs ; comme s’ils eussent été impuissants à supporter à la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l’enivrante exaltation de leur cœur.

Et pourtant leurs yeux ne s’étaient pas encore rencontrés… Tous deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l’un vers l’autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la terre et les ravit au ciel ; car c’est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus irrésistible des penchants qu’il a mis en nous… le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d’une étincelle de sa divinité créatrice…

Djalma leva les yeux ; ils étaient à la fois humides et étincelants ; la fougue d’un amour exalté, la brûlante ardeur de l’âge, si longtemps comprimée, l’admiration exaltée d’une beauté idéale se lisaient dans ce regard, empreint cependant d’une timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression indéfinissable, irrésistible…

Irrésistible !… car, Adrienne, rencontrant le regard du prince, frémit de tout son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique. Déjà ses yeux s’appesantissaient sous une lassitude enivrante lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d’une voix tremblante, elle dit à Djalma :

— Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici.

Puis, d’un geste lui montrant un des portraits suspendus derrière elle, Adrienne ajouta, comme s’il s’était agi d’une présentation :

— Prince,… ma mère…

Par une pensée d’une rare délicatesse, Adrienne faisait, pour ainsi dire, assister sa mère à son entretien avec Djalma.

C’était se sauvegarder, elle et le prince, contre les séductions d’une première rencontre d’autant plus entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés ; que tous deux étaient libres… et n’avaient à répondre qu’à Dieu des trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si magnifiquement doués.

Le prince comprit la pensée d’Adrienne ; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de simplicité, s’inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d’une voix douce et mâle en s’adressant à cette peinture :

— Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère. Et ma mère aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre enfant…

On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé mademoiselle de Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa mère ; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle-même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire à son aise, le délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les émotions et le trouble qui l’avaient d’abord agitée.

Alors, se rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siége en face d’elle :

— Veuillez vous asseoir… mon cher cousin… et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d’étiquette dans le mot prince, et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi mademoiselle trop grave. Ceci réglé, causons d’abord en bons amis.

— Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot d’abord.

— Comme la franchise est de mise entre amis, répondit Adrienne, je vous ferai d’abord un reproche…, ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince.

Celui-ci, au lieu de s’asseoir, restait debout, accoudé à la cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.

— Oui, mon cousin…, reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-être ;… en un mot, je vous attendais… un peu plus tôt…

— Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n’être pas venu plus tard.

— Que voulez-vous dire ?

— Au moment où je sortais… de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s’est approché de ma voiture… et m’a dit avec tant de sincérité que je l’ai cru : « Vous pouvez sauver la vie d’un homme qui a été un père pour vous… le maréchal Simon est en grand péril ;… mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à l’instant… »

— C’était un piége, s’écria vivement Adrienne : le maréchal Simon, il y a une heure à peine… est venu ici…

— Lui !… s’écria Djalma avec joie et comme s’il eût été soulagé d’un pénible poids ; ah ! du moins, ce beau jour ne sera pas attristé.

— Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous pas défié de cet émissaire ?

— Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m’ont alors inspiré des doutes, répondit Djalma ; mais je l’ai d’abord suivi, craignant que le maréchal ne fût en danger… car je sais qu’il a aussi des ennemis.

— Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin ; quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable… Au moindre doute, vous deviez courir à lui.

— Je l’ai fait… cependant vous m’attendiez.

— C’est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous s’accroîtrait encore si elle pouvait augmenter,… dit Adrienne avec émotion ; mais qu’est-il advenu de cet homme ?

— Sur mon ordre, il est monté dans ma voiture. À la fois inquiet du maréchal et désespéré de voir ainsi s’écouler le temps que je devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L’idée me vint alors qu’on me tendait peut-être un piége. Me rappelant tout ce que l’on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous… aussitôt j’ai changé de chemin. Le dépit de l’homme qui m’accompagnait est alors devenu si visible qu’il aurait dû m’éclairer ; cependant, pensant au maréchal Simon, j’éprouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine.

— Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine.

Après un moment de silence, elle reprit avec sa franchise habituelle :

— Mon cher cousin, il m’est impossible de taire et de cacher ce que j’ai dans le cœur… Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d’un passé qu’on nous a rendu si cruel, ensuite nous l’oublierons à jamais comme un mauvais rêve.

— Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi-même, dit le prince.

— Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public avec… ?

— Avec cette jeune fille ? dit Djalma en interrompant Adrienne.

— Oui, mon cousin, reprit mademoiselle de Cardoville, attendant la réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.

— Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans embarras, parce qu’il disait vrai ; l’esprit affaibli par le désespoir, égaré par les funestes conseils d’un homme dévoué à nos ennemis, j’ai cru, ainsi qu’il me le disait, qu’en affichant devant vous un autre amour, j’exciterais votre jalousie ; et que…

— Assez, mon cousin ; je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible ; il a fallu que moi aussi je fusse bien aveuglée par le désespoir pour n’avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre folle et intrépide action : risquer la mort… pour ramasser mon bouquet ! ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse : n’avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin même du jour où je vous ai vu au théâtre ?

Djalma ne répondit rien ; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une seconde, ils prirent une expression si menaçante, qu’Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt cette violente agitation s’apaisa comme par réflexion ; le front de Djalma redevint calme et serein.

— J’ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J’ai voulu venir près de vous… digne de vous… ma cousine. J’ai pardonné à celui qui, pour servir mes ennemis, m’avait donné, me donnait encore de funestes conseils… Cet homme, j’en suis certain, m’a dérobé votre lettre… Tout à l’heure, en pensant à tous les maux qu’il m’a ainsi causés, j’ai un instant regretté ma clémence… Mais j’ai pensé à votre lettre d’hier… et ma colère s’est évanouie.

— C’en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces défiances, de ces soupçons, qui nous ont tourmentés si longtemps, qui ont fait que j’ai douté de vous et que vous avez douté de moi. Oh ! oui, loin de nous ce passé funeste ! s’écria mademoiselle de Cardoville avec une joie profonde.

Et comme si elle eût délivré son cœur des dernières pensées qui auraient pu l’attrister, elle reprit :

— À nous l’avenir maintenant, l’avenir tout entier… l’avenir radieux, sans nuage… sans obstacles, un horizon si beau… si pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue !

Il est impossible de rendre l’exaltation ineffable, l’accent d’espérance entraînante qui accompagna ces paroles d’Adrienne ; tout à coup, ses traits exprimèrent une mélancolie touchante, et elle ajouta d’une voix profondément émue :

— Et dire… qu’à cette heure… il y a pourtant des malheureux qui souffrent !

Ce retour de commisération naïve envers l’infortune au moment même où cette noble jeune fille atteignait le comble d’un bonheur idéal, impressionna si vivement Djalma qu’involontairement il tomba aux genoux d’Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque divine…

Puis cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans dire un seul mot.

Il y eut un moment de silence profond.

Adrienne l’interrompit la première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés de Djalma.

— Qu’avez-vous, mon ami ?… s’écria-t-elle.

Et, par un mouvement plus rapide que sa pensée, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu’il tenait toujours sur son visage.

Son visage était baigné de larmes.

— Vous pleurez !… s’écria mademoiselle de Cardoville, si émue qu’elle garda les mains de Djalma entre les siennes ; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l’or pâle de ses joues.

— Il n’est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d’accablement indicible ; et je ressens une grande tristesse : cela doit être… Vous me donnez le ciel ;… moi je vous donnerais la terre… que je serais encore ingrat envers vous… Hélas ! que peut l’homme pour la divinité ? la bénir, l’adorer… mais jamais lui rendre les trésors dont elle le comble ;… il n’en souffre pas dans son orgueil, mais dans son cœur…

Djalma n’exagérait pas ; il disait ce qu’il éprouvait réellement, et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pensée.

L’accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si douce, qu’Adrienne, aussi touchée jusqu’aux larmes, lui répondit avec une expression de sérieuse tendresse :

— Mon ami… nous sommes tous deux au comble du bonheur… L’avenir de notre félicité n’a pas de limites, et pourtant, quoique de sources différentes, des pensées tristes nous sont venues… C’est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l’immensité même étourdit… Un moment, le cœur… l’esprit… l’âme… ne suffisent pas à les contenir ;… ils nous débordent… ils nous accablent… Les fleurs aussi se courbent par instants, comme anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour… Oh ! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce !

En disant ces mots, la voix d’Adrienne baissa de plus en plus, et sa tête s’inclina doucement, comme si en effet elle se fût affaissée sous le poids de son bonheur…

Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses mains… de sorte qu’en s’abaissant, le front d’ivoire et les cheveux d’or d’Adrienne effleurèrent le front couleur d’ambre et les boucles d’ébène de Djalma…

Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Pendant que cette scène se passait à l’hôtel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une lettre d’Adrienne.