Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XV/06

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 19-39).
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Quinzième partie



VI


L’Imitation.


M. Hardy occupait, on l’a dit, un pavillon dans la maison de retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus calme, de plus silencieux que cette demeure ; on y parlait toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.

Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l’action compressive et annihilante de ces hommes, l’animation, la vie, manquaient dans cette maison d’une tranquillité morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d’une monotonie pesante, d’une régularité glaciale, coupée çà et là pour quelques-uns par des pratiques dévotieuses ; aussi, bientôt, et selon les prévisions intéressées des révérends pères, l’esprit, sans aliment, sans commerce extérieur, sans excitation, s’alanguissait dans la solitude ; les battements du cœur semblaient se ralentir, l’âme s’engourdissait, le moral s’affaiblissait peu à peu ; enfin tout libre arbitre, toute volonté s’éteignait, et les pensionnaires, soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des cadavres entre les mains des congréganistes.

De ces manœuvres, le but était clair et simple ; elles assuraient le bon succès des captations de toutes natures, terme incessant de la politique et de l’impitoyable cupidité de ces prêtres ; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite de leurs projets, dussent le meurtre, l’incendie, la révolte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux gouvernement.

Comme levier, l’argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels ; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus : tels ont été et tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux.

Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l’argent dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.

Les personnes à esprit malade, au cœur brisé, à l’intelligence affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d’ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées, séquestrées, et finalement dépouillées dans ce religieux repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et ad majorem Dei gloriam, selon la devise de l’honorable société.

En argot jésuitique, ainsi qu’on peut le voir dans d’hypocrites prospectus destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe-gorge s’appellent généralement :

« De saints asiles ouverts aux âmes fatiguées des vains bruissements du monde. »

Ou bien encore ils s’intitulent :

« De calmes retraites où le fidèle, heureusement délivré des attachements périssables d’ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu, travailler efficacement à son salut, » etc.

Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs pensionnaires ; ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé… qu’un esprit droit vienne reprocher à l’État de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle… les désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.

À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d’invoquer la liberté individuelle, et d’appeler des décisions qui ont fermé leurs tripots ? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires ; on a tyrannisé leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de leur famille.

Oui, nous le demandons positivement, sincèrement, sérieusement : quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui dépouille les siens à force de jouer rouge ou noir, et l’homme, qui ruine et dépouille les siens dans l’espoir douteux d’être heureux ponte à ce jeu d’enfer ou de paradis, que certains prêtres ont eu la sacrilège audace d’imaginer afin de s’en faire les croupiers [1] ?

Rien n’est plus opposé au véritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effrontées ; c’est le repentir des fautes, c’est la pratique de toutes les vertus, c’est le dévouement à qui souffre, c’est l’amour du prochain qui méritent le ciel, et non pas une somme d’argent, plus ou moins forte, engagée comme enjeu dans l’espoir de gagner le paradis, et subtilisée par de faux prêtres qui font sauter la coupe et qui exploitent les faibles d’esprit à l’aide de prestidigitations infiniment lucratives.

Tel était donc l’asile de paix et d’innocence où se trouvait M. Hardy.

Il occupait le rez-de-chaussée d’un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison ; cet appartement avait été judicieusement choisi, car l’on sait la profonde et diabolique habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits qu’ils travaillent.

Que l’on se figure pour unique perspective un mur énorme d’un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette plante des ruines ; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant, d’un côté, à ce mur sinistre, et de l’autre à un petit hémicycle pratiqué devant la chambre ordinairement habitée par M. Hardy ; deux ou trois massifs de terre, bordés de buis symétriquement taillé, complétaient l’agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui entourent les cénotaphes.

Il était environ deux heures après midi ; quoiqu’il fît un beau soleil d’avril, ses rayons, arrêtés par la hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s’ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy.

Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du confortable : un moelleux tapis couvrait le plancher ; d’épais rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur le jardin… Quelques meubles d’acajou, très-simples, mais brillants de propreté, garnissaient l’appartement. Au-dessus du secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ d’ivoire sur un fond de velours noir ; la cheminée était ornée d’une pendule à cartel d’ébène, avec de sinistres emblèmes incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du Temps, tête de mort, etc., etc.

Maintenant, que l’on voile ce tableau d’un triste demi-jour, que l’on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un morne silence, seulement interrompu à l’heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères, et l’on reconnaîtra l’infernale habileté avec laquelle ces dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon qu’ils désirent impressionner, d’une façon ou d’une autre, l’esprit de ceux qu’ils veulent capter.

Et ce n’était pas tout.

Après s’être adressé aux yeux, il fallait s’adresser aussi à l’intelligence.

Voici de quelle manière avaient procédé les révérends pères.

Un seul livre… un seul… fut laissé comme par hasard à la disposition de M. Hardy.

Ce livre était l’Imitation.

Mais comme il se pouvait que M. Hardy n’eût pas le courage ou l’envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette œuvre d’impitoyable désolation, et écrites en très-gros caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit dans l’intérieur de l’alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les plus à portée de sa vue, de sorte qu’involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient presque forcément s’y attacher.

Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères entouraient ainsi leur victime sont nécessaires ; l’on verra dans quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l’esprit affaibli de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins atroces [2].

Voici ce qu’il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu’un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières rougies par les larmes :

« Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit [3].

« Ce sera bientôt fait de vous ici-bas… voyez en quelle disposition vous êtes.

« L’homme qui vit aujourd’hui ne paraît plus demain… et quand il a disparu de nos yeux, il s’efface bientôt de notre pensée.

« Quand vous êtes au matin, pensez que vous n’irez peut-être pas jusqu’au soir.

« Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.

« Qui se souviendra de vous après votre mort ?

« Qui priera pour vous ?

« Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances.

« Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de croix ; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps ; méprisez-vous vous-même et souhaitez d’être méprisé par les autres.

« Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.

« Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu. »

Il ne suffisait pas de plonger ainsi l’âme de la victime dans un désespoir incurable, à l’aide de ces maximes désolantes ; il fallait encore la façonner à l’obéissance cadavérique de la société de Jésus ; aussi les révérends pères avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de l’Imitation, car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour épouvanter les esprits faibles, mille maximes d’esclaves pour enchaîner et asservir l’homme pusillanime.

Ainsi on lisait encore :

« C’est un grand avantage de vivre dans l’obéissance, d’avoir un supérieur… et de n’être pas le maître de ses actions.

« Il est beaucoup plus sûr d’obéir que de commander.

« On est heureux de ne dépendre que de Dieu DANS LA PERSONNE DES SUPÉRIEURS QUI TIENNENT SA PLACE. »

Et ce n’était pas assez ; après avoir désespéré, terrifié la victime, après l’avoir déshabitué de toute liberté, après l’avoir rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l’avoir persuadée, avec un incroyable cynisme d’orgueil clérical, que se soumettre passivement au premier prêtre venu, c’était se soumettre à Dieu même, il fallait retenir la victime dans la maison où l’on voulait à tout jamais river sa chaîne.

On lisait aussi parmi ces maximes :

« Courez d’un côté ou d’un autre, vous ne trouverez de repos qu’en vous soumettant humblement à la condition d’un supérieur.

« Plusieurs ont été trompés par l’espérance d’être mieux ailleurs, et par le désir de changer. »

Maintenant, que l’on se figure M. Hardy transporté blessé dans cette maison, lui dont le cœur, meurtri, déchiré par d’affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.

D’abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à l’habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri des blessures qu’il avait reçues en se précipitant au milieu de l’incendie auquel sa fabrique était en proie.

Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une certaine médication, assez innocente d’ailleurs, mais destinée à agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu’on l’a dit, par le révérend docteur dans d’autres circonstances importantes, avait été appliquée à M. Hardy et l’avait maintenu assez longtemps dans une sorte d’assoupissement de la pensée.

Pour une âme brisée par d’atroces déceptions, c’est, en apparence, un bienfait inestimable, que d’être plongé dans cette torpeur qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant ; M. Hardy, s’abandonnant à cette apathie profonde, arriva insensiblement à regarder l’engourdissement de l’esprit comme un bien suprême… Ainsi les malheureux que torturent des maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.

En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si tendre, sa susceptibilité douloureuse à l’endroit de ce qui était bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité.

Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu’il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les possèdent, elles ne s’alliaient pas, elles ne pouvaient s’allier à un caractère énergique et résolu. D’une admirable persévérance dans le bien, l’action de cet homme excellent était pénétrante, irrésistible, mais elle ne s’imposait pas ; ce n’était pas avec la rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d’autres hommes de grand et noble cœur, que M. Hardy avait réalisé les prodiges de sa maison commune ; c’était à force d’affectueuse persuasion : chez lui, l’onction remplaçait la force. À la vue d’une bassesse, d’une injustice, il ne se révoltait pas, irrité, menaçant : il souffrait. Il n’attaquait pas le méchant corps à corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout ce cœur aimant, d’une délicatesse toute féminine, avait un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères affections de l’âme ; seules, elles le vivifiaient. Ainsi, un frêle et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu’il ne peut plus se presser contre ses frères et recevoir d’eux comme ils la recevaient de lui cette douce chaleur qui les réchauffait tous dans le nid maternel.

Et voilà que cette organisation toute sensitive, d’une susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère le plus fermement trempé.

Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d’une manière infâme…

Une maîtresse adorée l’abandonne…

La maison qu’il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers, qu’il aimait en frère, n’est plus que ruines et cendres !

Alors qu’arrive-t-il ?

Tous les ressorts de cette âme se brisent.

Trop faible pour se raidir contre tant d’affreuses atteintes, trop cruellement désabusé par la trahison pour chercher d’autres affections… trop découragé pour songer à reposer la première pierre d’une nouvelle maison commune… ce pauvre cœur, isolé d’ailleurs de tout contact salutaire, cherche l’oubli de tout et de soi-même dans une torpeur accablante.

Si pourtant quelques instincts de vie et d’affection cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et qu’ouvrant à demi les yeux de l’esprit qu’il tient fermés pour ne voir ni le présent, ni le passé, ni l’avenir, M. Hardy regarde autour de lui… que trouve-t-il ? ces sentences, empreintes du plus farouche désespoir :

« Tu n’es que cendre et poussière.

« Tu es né pour la douleur et pour les larmes.

« Ne crois à rien sur la terre.

« Il n’y a ni parents ni amis.

« Toutes les affections sont menteuses.

« Meurs ce matin… on t’oubliera ce soir.

« Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.

« Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destinées aux mains d’un supérieur ; il pensera, il raisonnera pour toi.

« Toi… pleure, souffre, pense à la mort.

« Oui, la mort… toujours la mort, voilà quel doit être le terme, le but de toutes tes pensées… si tu penses ;… mieux est de ne pas penser.

« Aie seulement le sentiment d’une douleur incessante, voilà tout ce qu’il faut pour gagner le ciel.

« On n’est bienvenu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu’à force de misères et de tortures… »

Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné… Alors, épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne léthargie.

Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas ;… la volonté lui manquait ; et puis, il faut le dire… il avait fini par s’accoutumer à cette demeure et même par s’y trouver bien : on avait pour lui tant de soins discrets ; on le laissait si seul avec sa douleur ; il régnait dans cette maison un silence de tombe si bien d’accord avec le silence de son cœur, qui n’était plus qu’une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière amitié, ses dernières espérances d’avenir pour les travailleurs ! Toute énergie était morte en lui…

Alors il commença de subir une transformation lente, mais inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres détails.

M. Hardy, d’abord épouvanté des sinistres maximes dont on l’entourait, s’était peu à peu habitué à les lire presque machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule…

C’était déjà un grand résultat d’obtenu par les révérends pères.

Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l’apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes.

Ainsi, il lisait :

« Il ne faut compter sur l’affection d’aucune créature sur la terre. »

Et il avait été, en effet, indignement trahi.

« L’homme est né pour vivre dans la désolation. »

Et il vivait dans la désolation.

« Il n’y a de repos que dans l’abnégation de la pensée. »

Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses douleurs.

Deux ouvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute heure de voir ou d’entendre les pensionnaires, et surtout d’observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si révélatrices lorsque l’homme se croit seul.

Quelques exclamations douloureuses, échappées à M. Hardy dans sa sombre solitude, furent rapportées au père d’Aigrigny par un mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n’avait d’abord visité que très-rarement son pensionnaire. On a dit que le père d’Aigrigny, lorsqu’il le voulait, déployait un charme de séduction presque irrésistible ; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve, remplis d’adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour s’informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père, renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit tout le parti que l’on pouvait tirer de l’affaissement physique et moral du pensionnaire ; certain d’avance que celui-ci ne se rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l’engageant affectueusement, soit à la quitter si la monotonie de l’existence qu’on y menait lui pesait, soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs.

Dans l’état où se trouvait cet infortuné, lui parler de distractions, de plaisirs, c’était sûrement provoquer un refus ; ainsi en arriva-t-il. Le père d’Aigrigny n’essaya pas d’abord de surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas un mot de ses chagrins ; mais, chaque fois qu’il le vit, il parut lui témoigner un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis. Peu à peu ces entretiens, d’abord assez rares, devinrent plus fréquents, plus longs : doué d’une éloquence mielleuse, insinuante, persuasive, le père d’Aigrigny prit naturellement pour thème les désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de M. Hardy.

Souple, prudent, habile, sachant que jusqu’alors ce dernier avait professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une reconnaissante adoration pour Dieu, l’amour de l’humanité, le culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe la même vénération pour Marc-Aurèle que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père d’Aigrigny ne tenta pas tout d’abord de convertir M. Hardy ; il commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables déceptions dont il avait souffert. Au lieu de lui montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie ; au lieu de tâcher de calmer, d’encourager, de ranimer cette âme abattue ; au lieu d’engager M. Hardy à chercher l’oubli, la consolation de ses chagrins dans l’accomplissement de ses devoirs envers l’humanité, envers ses frères qu’il avait déjà tant aimés et secourus, le père d’Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir incurable.

Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l’adorable bonté du cœur de M. Hardy, profitant de l’affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu’il y aurait pour un homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d’être stérile, était agréable à Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes ; à croire enfin, ajoutait habilement le révérend père, qu’il était donné au fidèle seul d’utiliser sa douleur en faveur d’aussi malheureux que lui et de la rendre douce au Seigneur.

Tout ce qu’il y a de désespérant et d’impie, tout ce qui se cache d’atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment altéré des larmes de l’humanité, se trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction : que du moins ses chagrins profiteraient à d’autres hommes. Ce ne fut d’abord, il est vrai, qu’une fiction ; mais un esprit affaibli qui se complaît dans une pareille fiction l’admet tôt ou tard comme réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.

Tel était donc l’état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par l’intermédiaire d’un domestique gagné, il avait reçu d’Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.

Le jour de cette entrevue était arrivé.

Deux ou trois heures avant le moment fixé pour la visite d’Agricol, le père d’Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy.




  1. La Démocratie Pacifique et le National ont dernièrement parlé d’une captation opérée par des prêtres par d’abominables moyens : il s’agit d’un héritage de huit millions ; l’affaire sera portée prochainement devant les tribunaux. Voici une note qui nous est communiquée ; nous en garantissons l’authenticité, mais nous tairons seulement les noms propres par convenance.

    M. ***, très-riche industriel possédant la fabrique de ***, près ***, vient de faire donation (par-devant maître ***, notaire à Paris) d’un million, pour qu’à sa mort on établisse une maison de jésuites ; les enfants n’y seront admis que sur des renseignements pris sur la dévotion des pères et des grands-pères. Cet acte a été fort difficile à faire légaliser ; il y a même eu de la part du gouvernement du roi une assez vive opposition ; mais l’habileté des fils d’Ignace a eu le dessus. Les révérends pères ont du reste tellement abusé de la crédulité du donateur, qu’il affirme sérieusement que, sans un miracle qui a pourvu à leurs besoins, les révérends pères de la rue des Postes seraient morts de faim cet hiver. M. *** a quelques parents dans l’aisance ; mais il en a d’autres dont la pauvreté est des plus honorables.

  2. On lit ce qui suit dans le Directorium, à propos des moyens à employer afin d’attirer dans la compagnie de Jésus les personnes que l’on veut y exploiter :

    Pour attirer quelqu’un dans la société, il ne faut pas agir brusquement, il faut attendre quelque bonne occasion, par exemple que la personne éprouve un violent chagrin ou encore qu’elle fasse de mauvaises affaires ; une excellente commodité se trouve dans les vices mêmes. (Voir à ce sujet les excellents commentaires de M. Dezany sur les constitutions des jésuites dans son ouvrage du Jésuitisme vaincu par le Socialisme, Paris, 1845.)

  3. Il est inutile de dire que ces passages sont textuellement extraits de l’Imitation (traduction et préface par le révérend père Gonelieu).