Le Juif errant (Eugène Sue)/Partie XV/09

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Méline, Cans et compagnie (9-10p. 77-81).
Chapitre X  ►
Quinzième partie



IX


Le réduit.


Nous l’avons dit : aux abords de plusieurs des chambres occupées par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité à l’espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie voulait surveiller : M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient tenir deux personnes ; une sorte de large tuyau de cheminée aérait et éclairait ce cabinet où aboutissait l’orifice d’un conduit acoustique, disposé avec tant d’art, que les moindres paroles arrivaient de la pièce voisine, dans cette cachette, aussi distinctes que possible ; enfin plusieurs trous ronds, adroitement ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir tout ce qui se passait dans la chambre.

Le père d’Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit.

Aussitôt après la brusque entrée d’Agricol et la ferme réponse de Gabriel qui déclara vouloir parler à M. Hardy, si celui-ci le faisait mander, le père d’Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour conjurer les suites de l’entrevue de M. Hardy avec le forgeron et le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si funestes aux projets de la compagnie, le père d’Aigrigny était allé consulter Rodin.

Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine réservée aux révérends pères ; il comprit l’extrême gravité de la position ; tout en reconnaissant que le père d’Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d’empêcher l’entrevue d’Agricol et de M. Hardy, manœuvre dont le succès était assuré sans l’arrivée trop hâtée du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla aussitôt s’embusquer dans la cachette en question, avec le père d’Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à l’archevêché de Paris, on verra plus tard dans quel but.

Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de l’entretien d’Agricol et de M. Hardy.

D’abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n’avaient pu le tirer, les révérends pères virent le danger s’accroître peu à peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé par les instances de l’artisan, consentit à prendre connaissance de la lettre de mademoiselle de Cardoville, jusqu’au moment où Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de son ancien patron.

Rodin, grâce à l’indomptable énergie de son caractère qui lui avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger ; sa convalescence touchait à son terme ; néanmoins il était encore d’une maigreur effrayante. Le jour venant d’en haut et tombant d’aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était sillonné d’ombres dures et sans transparence.

On eût dit le modèle vivant d’un de ces moines ascétiques de l’école espagnole, sombres peintures où l’on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi rabattu, un crâne couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un œil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée d’un froc à ceinture de corde.

Cette ressemblance paraissait d’autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la hâte, n’avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire ; de plus, étant encore très-sensible au froid, il avait jeté sur ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se préserver de la bise du nord.

Le père d’Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.

Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l’amener auprès de son ancien patron.

Le père d’Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois profonde et courroucée, lui dit à voix basse :

— Sans la lettre de mademoiselle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l’obstacle contre lequel viendront échouer nos projets ? Quoi qu’on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien ; si maintenant l’abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à lui, M. Hardy nous échappe, que faire ?… que faire ?… Ah ! mon père… c’est à désespérer de l’avenir !

— Non, dit sèchement Rodin, si à l’archevêché on ne met aucune lenteur à exécuter mes ordres.

— Et dans ce cas ?…

— Je réponds encore de tout ;… mais il faut qu’avant une demi-heure j’aie les papiers en question.

— Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car, d’après vos ordres, j’ai écrit le jour même des moxas… et…

Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son œil à l’une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père d’Aigrigny de garder le silence.