Le Juif errant est arrivé/L’usine à rabbins

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Albin Michel (p. 181-190).

XVI

L’USINE À RABBINS


Ulica St-Jerska, 18. C’est bien là. Une rue valant les autres dans Nalewki, boueuse, babillarde, gesticulante et cependant mystérieuse. Un immeuble humide ainsi que tous les immeubles, ses pierres, son plâtre piqués de petite vérole, sa cour communiquant avec une autre cour, ses escaliers gluants.

On m’attend. Maintenant que je suis au premier étage, je n’ai plus qu’à toucher la Mézuza de deux doigts, à porter ces doigts à mes lèvres, puis à pousser la porte.

Je suis au seuil de la Mesybtha, le grand séminaire juif de la juiverie du monde. La jeunesse sensationnelle, celle qui mendie son pain et sa couche dans Nalewki, les maigres et pâles intellectuels en chapeau rond, ces figures de seize à vingt-deux ans, ascétiques, inspirées, dévorées par l’esprit moloch, ces porteurs du feu d’Israël venus de Pologne, de Roumanie, d’Ukraine, de Tchécoslovaquie et même de Belgique, tous sont là. Je les entends du palier. La rumeur de leurs voix enfle, s’apaise, s’éteint, renaît. L’usine à rabbins est en plein travail.

Entrons. Oui, entre donc ! L’odeur du lieu est épouvantable ? N’en as-tu pas senti d’autres ? Fais l’homme atteint d’un rhume, mords ton mouchoir au-dessous de ton nez, mais pousse de l’avant, tu t’habitueras !

L’odeur est spécialement juive — juive orthodoxe. Dans un cinéma, à Cernauti, elle me chassa avant la fin. Cette odeur est un mélange d’essence d’oignon, d’essence de hareng salé et d’essence de fumée de caftan, en admettant qu’un caftan fume comme fume la robe d’un cheval en nage. Individuellement, peut-être, ne dégagez-vous aucune odeur, je le souhaite, mais groupés en lieu clos, vous empoisonnez, Messieurs !

Comme l’on voit la futilité de mon esprit ! Quoi donc l’odorat a-t-il à faire ici ? Les cinq sens et même les autres n’ont jamais pénétré dans une Mesybtha. Rien venant de l’extérieur ne peut impressionner ces étudiants. Absolument rien. Ils ne sont là ni pour manger, ni pour dormir, ni pour toucher, ni pour entendre, ni pour voir, ni pour goûter, ni pour sentir, mais pour apprendre. La passion d’apprendre est aussi uniquement juive. Percer les mystères, faire reculer l’ombre, cravacher son intelligence qui ne galope jamais assez vite, n’atteindre un sommet de la compréhension que pour s’élancer sur un autre sommet, spéculer sur toutes causes et sur tous principes, telles sont les seules préoccupations de ces infatigables théoriciens.

Ce séminaire rabbinique est extraordinaire : une de ces visions qui s’accrochent à votre souvenir pour le restant de votre vie. On en demeure interdit, silencieux, comme dépassé par l’imprévu. Ils étaient cinq cent quatre-vingt-sept fougueux dans cinq étroites chambres, ivres, complètement ivres. Depuis sept heures, ils ne cessaient de boire, de boire la science, la connaissance, le savoir, la découverte. Le front dans leur main, piétinant le Talmud de leur nez, levant parfois des yeux habités par une vision, le chapeau rond de travers, les papillotes agitées, se balançant frénétiquement d’avant en arrière, de droite à gauche parce que l’étude les enflamme au point qu’ils ne peuvent demeurer immobiles, d’heure en heure élevant le ton, tous rugissaient comme des devins sourds sans s’occuper de leurs voisins. On eût dit une assemblée d’enfants prophètes assis sur la pile de l’inspiration !

Ils travaillent ainsi de seize à dix-sept heures par jour. Qu’apprennent-ils ? D’abord, le Talmud par cœur, les deux Talmud même : celui de Jérusalem et celui de Babylone. Ils se gorgent littéralement de toutes les vieilles traditions rabbiniques. Qu’est-ce qu’un Talmud ? C’est le livre des interprétations que mille rabbins, depuis des millénaires, ont données de la loi de Moïse. C’est l’amour de la discussion poussé jusqu’à la déraison. Le sens et le contresens d’un mot y font l’objet de controverses sans fin. On ne discute pas, par exemple, à la légère, cette parole de Dieu : « Que chacun demeure chez soi et que nul ne sorte de sa place au septième jour. » Quelle est cette place ? Jusqu’où peut-on aller un samedi sans offenser le Seigneur ? Le mot place désigne-t-il les environs immédiats de la maison ? Le village tout entier peut-il être considéré comme la place voulue par l’Éternel ? Si oui, cela peut-il s’appliquer à tous les villages, quelles que soient leurs dimensions ? En tout cas, quel périmètre maximum peut avoir un village pour répondre à la pensée divine ? Et ce qui peut être admis pour un village, peut-il l’être pour une ville ? Où commence une ville ? Où finit-elle ? Les bornes posées, la ville n’est-elle pas trop grande pour être traitée de place ? Si elle est trop grande, de combien pourrait-on la réduire pour les sorties du samedi et afin de ne pas contrevenir aux ordres du Seigneur ? Et qui prouve, à la fin, que les limites données à la ville pour la confondre avec la place soient exactement les limites convenables ?

Ô insatiable esprit d’Israël !

Non seulement nos étudiants enivrés s’abreuvent à ces sublimes discussions, mais ils y ajoutent. Ils réfutent les arrêts des anciens. Ils entrent individuellement dans des colères sans nom contre la façon de voir de telle vieille barbe. Au contraire, ils dégustent parfois jusqu’à la pâmoison la subtilité de telle autre. Si clair que soit le ciel, il est toujours un peu obscur pour un regard d’Hébreu. La vérité n’est jamais assez finement tissée pour un Juif. Et ce que ces jeunes acrobates de la pensée, ces fiévreux cérébraux apprennent ici, c’est moins la littérature, l’éthique et la morale juives qu’à devenir plus fins, plus déliés, plus pénétrants, plus prompts. Voilà du beau sport !

Ils demeurent sept années au milieu de cet incendie du cerveau, travaillant jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’égarement, et l’on peut dire sans forcer le ton : jusqu’à l’hallucination. Je regardais les grands, ceux de cinquième et de sixième année ; je les regardais, eux ne me voyaient pas. Je pouvais m’arrêter devant l’un d’eux comme pour lui adresser la parole : il n’avait pas d’yeux pour moi ! Possédé par son sujet, brûlant intérieurement, transi de science, il se levait du banc, non pour m’accueillir, mais criant, démontrant, sous la pression de l’idée.

C’était très beau, nullement ridicule, émouvant, empreint de grandeur et respectable comme la folie.

Leur vie matérielle n’est pas moins sensationnelle que leur vie spirituelle. Ils sortent des ghettos des Carpathes, de Galicie, d’Ukraine, et l’habit qu’ils ont à seize ans, quand ils arrivent, ils ne l’ont pas quitté à vingt-trois ans quand ils partent. Toutefois ils ont grandi. Leur croissance se mesure à la longueur des manches de leur caftan. Heureusement qu’aucun d’eux n’a grossi ! Le caftan, d’année en année, devient trop court, mais jamais trop étroit.

La Mesybtha, qui tire ses ressources des impôts juifs et des aumônes, leur sert un repas par jour, à trois heures. Elle ne les loge pas. Où demeurent-ils ? Ils sont gardiens de nuit dans les boutiques de Nalewki. Les commerçants ne les paient pas : ils leur donnent la niche. Quant au repas du soir, vous savez qu’ils rôdent dans les cours et marchés à sa recherche. Ils le trouvent sous la forme d’un preslé, d’une orange, d’un carré de hareng, d’un oignon. Israël, dans sa plus extrême pauvreté, a toujours eu le respect du savant. C’est son luxe. Les restes de nos tables sont pour nos chiens. Israël n’aime pas les chiens, alors les restes sont pour les étudiants.

La pureté de leurs mœurs est légendaire. Anges ils entrent, anges ils sortent. Toute la fougue de leur première jeunesse est pour le Talmud. Ils rêvent à lui seul et avec lui ils vivent et ils dorment. Si la Thora est la Fiancée couronnée, le Talmud est la Mariée en fleur.

Tous ne font pas des rabbins, mais, à la sortie de la Mesybtha, tous embrassent le métier de gendre. Être gendre est une situation pour un jeune Juif, et quand on est un jeune Juif savant, cette situation honore la famille dans laquelle on entre. Les beaux-parents sont fiers de nourrir un pieux homme qui consacrera sa vie aux connaissances. Avoir un gendre qui sort de la Mesybtha de Varsovie est si flatteur que les pieux orthodoxes, de peur d’en manquer, viennent les prendre au nid. Chaque semaine, le rabbin en chef reçoit la visite de futurs beaux-pères. Il en vient même de New-York, uniquement dans ce but. C’est si vrai que nous en attendons un aujourd’hui.

Le voici. Il n’a ni barbe ni caftan. Cet Américain est un Européen. C’est la deuxième conversation qu’il va engager avec le directeur. Il offre de déposer dix mille dollars d’avance comme dot. Le chèque est prêt. Mais il hésite sur le gendre. Le rabbin en chef lui en a vanté quatre. Sur ces quatre, l’Américain en a retenu deux. Lequel des deux ? Le père spirituel de ces heureux fiancés de loterie ne veut pas peser sur la décision. Allons les voir.

Nous pénétrons dans l’un des cinq ateliers de cette usine intellectuelle. Les cerveaux tournent à plein rendement. Ces machines humaines ne regardent pas davantage le beau-père et le rabbin matrimonial qu’elles ne m’ont regardé. Elles continuent de se mouvoir follement. Est-ce cet inspiré poussant de si hauts cris qui emportera la belle vierge inconnue de New-York ? Non. Les deux fiancés sont ce petit qui a le front dans sa main et qui balance sa tête comme une pendule son balancier, et ce plus long qui, si l’on en croit ses gestes et le mouvement de ses lèvres, est en grande discussion avec un père de Babylone. Tous les deux ne sont pas gras. Heureusement que l’Américain est riche !

Le beau-père donnera sa réponse demain. Le plus petit l’emportera, je crois. À égalité de science, n’est-il pas préférable d’avoir quelques centimètres de moins à nourrir ?



À sept heures du soir, les fameux étudiants lèvent le camp. Le Talmud sous le bras, ils partent à grands pas vers les magasins dont ils sont les chiens de garde. Une vendeuse de preslés, installée à l’angle de Nalewki et de Dzika, fait à l’un d’eux l’aumône d’un croissant. Il le dévore sur place.

— Vous avez faim ?

— Quand on veut apprendre, il faut souffrir.

— Vous n’avez pas l’air de manger suffisamment, reprend Ben en lui tendant une haloukah.

— Mon but n’est pas de manger, mais de savoir.

Et l’étudiant se perd dans Dzika, qui veut dire sauvage !