Le Juif errant est arrivé/Mais... Varsovie !

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Albin Michel (p. 168-180).

XV

MAIS… VARSOVIE !


Salut à la capitale juive d’Europe… et pardon aux Polonais ! Leur métropole est aussi celle d’Israël.

Nous voici à Varsovie. Nous avons vu les Juifs sauvages des Marmaroches, les Juifs peureux de Transylvanie, de Bessarabie, de Bukovine, les Juifs battus et suppliants de Lwow.

Ici, plus de papillotes. Ils les ont perdues sous les ciseaux des cosaques qui avaient reçu des tsars l’ordre de les leur couper dans la rue.

Whitechapel ? Oui ! Mais trop européen. Vilna, Lodz, Cracovie ? Très remarquables comme centres juifs. De fameuses visions ! Toute une vie insoupçonnée des Occidentaux. Un peuple archimillénaire vivant sous les fils du téléphone et près des rails des chemins de fer ! Mais Varsovie est la reine juive d’Europe. Si Saül, David, Salomon, Roboam, Jéroboam, Nabaddab avaient un successeur, le roi des Juifs aurait son trône à Varsovie.

Il compterait plus de sujets à New-York, mais quels sujets ! Des impies qui vendraient l’Arche d’Alliance, s’ils la retrouvaient ! À Varsovie, David II serait au milieu des siens.

Ce serait une jolie petite capitale : trois cent soixante mille descendants d’Abraham. Certes, il ne les reconnaîtrait pas tous du premier coup. L’Europe en gâta un bon nombre. Il lui faudrait sonner du chofar dans les quartiers catholiques pour obtenir un rassemblement général. Mais ce ne serait pas très long.

Je le vois, ce David II, faisant son entrée dans Nalewki (ghetto de Varsovie). Il serait d’abord descendu dans le centre polonais, à l’hôtel Bristol, par exemple. Le lendemain matin, après une bonne nuit, et s’il avait voulu atteindre vivant l’entrée de son fief, on l’aurait vu monter dans un tank. Cinq minutes après, il eût fait son apparition dans Nalewki, lançant. « Je vous apporte la paix ; je suis venu pour sacrifier au Seigneur ; purifiez-vous et venez avec moi ! »

Immédiatement, débouchant des rues Smotcha, Dzéka, Gésia, Stawki, Mila, Pokorna, Maranowska, Pawia, Zoliborska, émergeant des caves et des couloirs souterrains, encore inexplorés des Gentils, dévalant des escaliers branlants et centenaires, bondissant des boyaux, ruelles, impasses, culs-de-sac, surgissant des cours, sortant des marchés, abandonnant les boutiques, quittant les maisons de prières le taliss encore sur la tête et les phylactères au front et au poignet, trois cent soixante mille caftans, bottés court, coiffés plat, barbe volante, agitant leurs mains comme des fleurs, se seraient rués dans Nalewki, criant : « Jechi Hamelech ! » Vive le Roi David II !

Ce rêve je l’ai fait tout éveillé, aujourd’hui. J’étais là, dans le formidable ghetto, sans cesse balayé de ma place par les Juifs affairés. Ils se répandaient, indisciplinés, possédés par le démon d’une activité d’avance neutralisée. Les uns, en passant, me disaient deux mots, et, devant mon silence, reprenaient leur course. Ils m’avaient demandé : « S’il vous plaît, monsieur, voulez-vous quelque marchandise ? » Le gouvernement polonais les a mis hors de l’activité polonaise. Il leur a fermé toutes les portes comme employés. Chassés des chemins de fer, des tramways, des postes, des mines de sel, il ne restait qu’un facteur juif, ces temps derniers, au service de l’État. Le ministre interrogé répondit qu’il l’avait remercié parce que les Juifs ne sont pas bons marcheurs. Tu entends, juif errant ? Les porteurs des gares ont fait expulser les porteurs juifs. La dernière grande grève de Lodz fut déclenchée par les ouvriers socialistes polonais parce que leurs patrons — des Juifs — avaient embauché des ouvriers juifs. Barrés de tous les côtés, ils ont tous reflué vers Nalewki.

L’un des points principaux du programme politique polonais : « tasser » les Juifs. Le mot d’ordre de la société : Rien que les Polonais ! Le président de la République est leur président et non celui des Juifs. Pilsudski a voulu réagir et ramener les esprits aux termes de la Constitution, qui ne sont pas antisémites. Il n’y parvint pas. Les Juifs sont trois millions et demi en Pologne. La population totale dépasse trente millions. Les trois millions et demi de Juifs payent quarante pour cent des impôts et pour un budget de plus de trois milliards de zloty, un os de cent mille zloty seulement est jeté à Israël. Un Juif ne peut faire partie ni de l’administration, ni de l’armée, ni de l’université. Comme le peuple est chassé des emplois, l’ouvrier de l’usine, l’intellectuel est éloigné des grades.

Pourquoi cela ? Parce que le gouvernement polonais n’a plus de force dès qu’il s’agit de résoudre les questions juives, la haine héréditaire de la nation emportant tout.

Les Juifs de Pologne sont revenus aux plus mauvaises heures de leur captivité.



Les Juifs n’ont pas, pour si peu, changé de manière de vivre. Un crustacé serre d’autant plus le rocher de ses pinces qu’on veut l’en arracher. Et quand, par tempérament, le bruit d’une souris qui ronge vous affole, on a l’habitude de l’affolement. Les Juifs orthodoxes, qu’on appelle à Varsovie les Juifs nationaux, vont d’un pas inchangé au-devant de leur nouvelle tragédie, la casquette plate et la lévite les distinguant du reste des citoyens, comme la rouelle au moyen âge. Quant aux Juifs à faux col, que David II serait forcé de rameuter dans les quartiers centraux, ils désireraient être comme les Juifs d’Occident, c’est-à-dire Juifs de religion seulement. Mais ils ont beau dire : « Nous voulons nous séparer de ces sales Juifs galeux, de ces rabbins qui ne font que dormir, ne relever que de l’autorité polonaise », les Polonais ne le permettent pas. Alors ils en ont pris leur parti, et quand on les connaît, ils vous lâchent : « Évidemment, nous sommes des étrangers ! »

Pour le moment, les uns et les autres tâchent d’offrir le moins possible de laine à la tondeuse du fisc polonais. « Enfin, disais-je à l’un, rue Dzika, pourquoi ne voulez-vous pas que je vous photographie ? — J’ai peur de payer l’impôt, répondait-il, éclatant de malice. — Mais vous êtes riche ! — Quand un Juif est riche, il n’est plus Juif ! » Puisqu’ils sont des étrangers et que le budget polonais ne leur accorde que cent mille zloty, même pas de quoi ramasser les ordures, comment organisent-ils leur vie nationale ? Ils ont un petit gouvernement qui s’appelle la Communauté. La Communauté de Varsovie est dirigée par un triumvirat : un Juif orthodoxe, un Juif socialiste, un Juif sioniste. La Communauté lève les impôts juifs. Les agents du fisc polonais, après avoir touché la part polonaise, vont chercher la part juive. C’est avec cet argent qu’ils entretiennent leurs hôpitaux, leurs maisons de vieillards, leurs écoles, leur cimetière.

Leur commerce ne va que quatre jours et demi par semaine, à cause du fameux sabbat. Le gouvernement polonais ne les empêche pas de fermer le vendredi soir ni le samedi, mais il les oblige à chômer le dimanche.

— Voyez si nous pouvons être riches !

— Polonisez-vous, ne faites pas le samedi.

— Cela, jamais ! Nous ne voulons pas renoncer à notre culture, en quoi nous croyons profondément.

Et dans les rues on crie les journaux yiddisch.

Les rues chinoises ne sont pas plus magnifiques que les rues de Sion-Varsovie. Des amis, qu’un rien effraye, m’ont empêché d’acheter un pliant, que j’eusse installé, avec moi dessus, dans Nalewki. Aussi étais-je rompu, chaque soir, quand je réintégrais les quartiers bien pensants. La juiverie vit dehors. Oriental, ce peuple loge à l’orientale. L’été c’est encore mieux. L’intérieur est transporté sur les trottoirs. Tout juste si les enfants ne se font pas en plein vent. Mais l’hiver, c’est bien aussi. Ces éternels promeneurs pérégrinent loin de leur logis. Ils vont, extrêmement satisfaits d’avoir des pieds. Et la boue, giclant en fusée, électrise leur marche. Dans ce ghetto où ils connaissent tout, tout les intéresse. Que c’est beau à regarder la vie ! Qui sait si la foire-choléra, installée en permanence au bout de la rue Zoliborska, ne recèle par un trésor cet après-midi ? Et les voilà fouillant jusque dans les cylindres des machines à désinfecter ! L’un en retire un pantalon ; son caftan lui servant de paravent, il l’essaye ! Adossés contre des baraques, des ambitieux se déchaussent et enfilent de vieux souliers. Je n’ai pas compris pourquoi. Les souliers qu’ils quittent ne sont pas plus usés que ceux qu’ils achètent. Ce doit être par amour du changement ! Demain d’autres acquerront ce que ceux-là, aujourd’hui, abandonnent.

Les recoins de ce Nalewki ne sont pas tous explorés, même de la police. On s’y perd avec frisson et délice. Non le frisson de la crainte, les Juifs ne jouant jamais du couteau ni du revolver, mais le frisson de l’inconnu. Les impasses, les passages dans les maisons, les cours intérieures communiquant avec d’autres cours intérieures, les marchés ouverts qui se tiennent si bien cachés, les innombrables poches de ces marchés, de ces cours, de ces passages, de ces impasses, tout ce labyrinthe oriental tenant autant de l’Inde que de Damas et de Jérusalem. Ces caravansérails sans chameau, ces khans à la Kipling, braillards, gesticulants, carnavalesques, où tous les noms d’Israël dansent sur des enseignes, où l’aveugle-prophète tâtonne, où des vieillards, immobiles, le cou rentré, ont l’air de hérons dormant sur une patte, où d’autres lentement, lentement, semblent suivre une invisible procession ; ces entrées d’escaliers qui sont encore des boutiques ; ces caves d’où l’on vous crie : « Handel ! Handel ! je vends ! je vends ! » Ces ruisseaux où pataugent tous ces Levi, ces Lew, ces Lewis, ces Lewite, ces Levitan, ces Lewiston, ces Lewinstein, que ma présence émeut tellement ; tous ces regards où l’inquiétude chasse la curiosité et la curiosité l’inquiétude ; ces chevaux préhistoriques dont les squelettes traînent encore des fiacres clopinants et déménageurs ; ces étudiants de Yeschiba, encadrés de leurs papillotes savantes, et cherchant, en chapeau rond, l’improbable pain du soir ; ces jolies filles en loques sous le châle, le sachet de terre sainte au cou et qui suivront bientôt le marchand de Buenos-Aires ; ces porteurs chargés à la mode turque ; cette humidité embuant les murs, pénétrant les os ; ces innombrables yeux vifs, brillants comme des étoiles, au milieu de cette friperie grandiose, c’est Nalewki !



Le vendredi soir, au coucher du soleil, le grand rideau du sabbat tombe sur cette métropole, le rideau qui sépare le peuple de Dieu du chien de chrétien. Tout se vide. Il reste bien quelques loustics criant leurs oranges et leurs preslés.

— Veux-tu rentrer chez toi ! Tu n’as plus le droit de vendre, c’est sabbat.

Mais ils vous tirent la langue. Nalewki devient désert. Le peuple juif est enfin sous ses toits. La femme prépare la table de sabbat, sort la nappe blanche, met les bougies dans le chandelier à sept branches. L’homme revêt son habit de fête. Et soudain la rue remue de nouveau. Les mâles, un livre sous le bras, tenant leur fils par la main, gagnent les synagogues et les maisons de prières. Les maisons de prières sont nombreuses dans Nalewki autant que les bains au Japon et les comptoirs en France !

Il en est une au n° 4 de la rue Twarda. Je faisais les cent pas sous le passage qui y conduisait. Déjà recueillis, les Juifs arrivaient. Ils n’étaient cependant pas sans m’examiner. L’un s’arrêta même dans son pieux élan pour tourner autour de l’inquiétant inconnu que j’étais. Ses yeux perçants violèrent le secret de ma poche.

— Vous pouvez entrer, me dit-il en français, comme s’il avait lu mon passeport au travers de mon pardessus.

Je le suivis. La porte à peine refermée, des bouffées de pieuses rumeurs me suffoquèrent. Tournés vers Jérusalem, les Juifs priaient. Je les voyais de dos. Un châle blanc rayé noir, le taliss, tombait de leur tête jusqu’au milieu des reins. Ainsi, dit-on, Dieu en son temps, apparut à Moïse. Leurs grandes barbes, s’échappant du châle, tremblaient dans la lointaine direction du temple détruit. La prière, de plus en plus, grondait. Sous l’émotion divine, tous ces corps se balançaient comme des barques vides sur une mer agitée. Soudain, j’ouvris plus grands mes yeux. Ces hommes qui, maintenant, se présentaient de profil, étaient changés en licornes. Une corne avait poussé sur leur front ! C’était l’une des boîtes contenant les prières, et l’autre était liée à leur poignet gauche qu’ils pressaient contre leur cœur. Ainsi, la prière dite par les lèvres, entrait-elle magiquement dans leur cœur et dans leur cerveau !

Ah ! nous n’étions plus au temps de Pilsudski !

Le Seigneur, le voyant venir, l’appela : « Moïse ! Moïse ! » Il lui répondit : « Me voici ! »

Vous pouvez, ce soir, sonner votre cloche le long de Nalewki, tramways polonais : Israël n’est plus là !