Le Juif errant est arrivé/La randonnée des Juifs

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Albin Michel (p. 53-64).

V

LA RANDONNÉE DES JUIFS


Quelle randonnée que celle des Juifs !

Ils viennent du troisième âge du monde : exactement du jour où le Seigneur, établissant Abram comme le Père, changea son nom en Abraham. C’était, croit-on, aux environs de l’an 1920 — avant Jésus-Christ.

À cette date également le Seigneur promit à Abraham de donner à sa descendance la terre où lui et les siens demeureraient comme étrangers, c’est-à-dire tout le pays de Chanaan.

Puis la circoncision scella le pacte d’alliance de Dieu avec les Juifs.

Un peu plus tard, la famine s’étant déclarée dans le pays de Chanaan, Jacob, fils d’Isaac, lequel était fils d’Abraham, emmena sa famille en Égypte.

Joseph, fils de Jacob, était un grand homme d’affaires. Il devint si riche qu’il ne tarda pas à acheter toutes les terres d’Égypte.

Jacob mourut. Joseph mourut. Mais les arrière-petits-enfants d’Abraham se multiplièrent avec tant d’indiscrétion que, bientôt, ils occupèrent tout le pays.

Un nouveau pharaon s’en montra fort ému : « Voyez, dit-il à son peuple, les enfants d’Israël sont devenus si nombreux qu’ils sont plus forts que nous ».

Il ordonna de les opprimer et recommanda aux sages-femmes de tuer les enfants mâles. Ce fut le premier pogrome.

C’est alors que Moïse apparut dans son panier de jonc, parmi les roseaux du Nil. Vous connaissez ses conversations avec Dieu — quand il eut grandi ! et comment il fit traverser la mer Rouge aux Hébreux pour les ramener au pays d’Abraham.

Était-ce bien le pays d’Abraham ?

Je pose cette question parce qu’elle est de la plus brillante actualité.

Depuis la conférence de San-Remo, en 1920 (après Jésus-Christ), où le conseil suprême des alliés donna mandat à l’Angleterre de créer un « foyer national juif » en Palestine, les Arabes ne cessent de crier à l’imposture.

Ils nient que la Palestine soit le berceau des Juifs.

Et, comme preuves, ils brandissent les paragraphes 3, 4 et 5 du chapitre XXIV de la Genèse :

« Or Abraham étant vieux, dit au plus ancien de ses domestiques :

« Mettez votre main sur ma cuisse, afin que je vous fasse jurer par le Seigneur que vous ne prendrez aucune des filles des Chananéens, parmi lesquels j’habite, pour la faire épouser à mon fils,

« mais que vous irez au pays où sont mes parents afin d’y prendre une femme pour mon fils Isaac. »

Or ce pays était la Mésopotamie.

Abraham, aux yeux des Arabes, était donc un usurpateur !

Les Juifs n’emportèrent d’Égypte que les os de Joseph. La mer Rouge traversée, ils campèrent en différents endroits des plaines de Moab, qui, depuis, ont dû changer de nom ! Moïse mourut. Josué lui succéda. Le dénombrement du peuple avait donné douze tribus. Neuf tribus et demie traversèrent le Jourdain et s’installèrent en Palestine. Deux tribus et demie restèrent en deçà du fleuve, en Transjordanie.

Et Juda succéda à Josué. Et commença la période des Juges. Et vint la royauté, Saül, homme de guerre, premier régnant. Et David, successeur de Saül, marcha sur Jérusalem et l’arracha aux Jébuséens. Sacré roi de tout Israël, il planta le drapeau des Juifs sur Sion, c’est-à-dire qu’il y transporta l’Arche d’Alliance. Et Salomon succéda à David et fit bâtir le Temple. Et Salomon mourut. Et les divisions commencèrent. Et ce fut une cascade de rois. Et de Josué à Hérode, c’est-à-dire au cours de mille quatre cent quarante-cinq ans, guerre sur guerre les soumettant aux Mésopotamiens, aux Moabites, aux Chananéens, aux Madianistes, aux Philistins. Et Nabuchodonosor les emmène en captivité à Babylone. Et le Temple est détruit. Et Cyrus le Persan les renvoie à Jérusalem. Et le Temple est reconstruit. Et vint Jésus-Christ. Et soixante-dix ans après, Titus, délégué en Palestine par la Société des nations… pardon par Vespasien, son père, détruit de nouveau le Temple et saccage Jérusalem.

C’est alors que les Juifs prirent leur bâton et s’en allèrent par le monde.

Évidemment, quand Titus, revenu à Rome, s’écriait, selon son habitude : « J’ai perdu ma journée ! », ce n’était pas de cette journée-là qu’il devait parler !

Où allèrent-ils ?

Il y eut ceux qui craignaient l’eau et ceux qui ne la craignaient point.

Les premiers, peu nombreux, se dispersèrent vers Babylone ou descendirent sur l’Arabie. Un petit groupe, même, ne quitta jamais la Terre Promise. Leurs descendants, complètement arabisés, se voient encore, de nos jours, en un village de Haute-Galilée qui s’appelle simplement Pékin !

La masse s’embarqua sur des galères.

Il est à supposer que, dans le nombre, quelques-unes aboutirent à différents endroits des côtes de la Méditerranée. Le plus gros convoi, cependant, toucha les rives occidentales, connues aujourd’hui sous le nom de côtes d’Espagne et de côtes de France. Je voudrais bien vous dire ce qu’ils y firent, mais je ne le sais pas.

On peut penser qu’ils marchèrent sans itinéraire, poussés par leur désespoir et ne se retournant que pour rattraper leur barbe quand le vent la rejetait en arrière. Je les vois divisés en multiples colonnes, suivant les rivières et les fleuves, et précédés d’un homme de tête qui seul portait quelque chose : un rouleau de parchemin : la Loi !

Furent-ils heureux pendant les huit premiers siècles de notre ère ? Je l’espère. Par contre, je ressens assez vivement l’angoisse qui dut les étreindre quand ils apprirent que la papauté avait chargé Charlemagne de constituer l’Occident en un empire où régnerait le christianisme.

Les hommes de tête déroulèrent certainement leur rouleau. Les Juifs se massèrent autour de la Loi. Ils la lurent et la relurent. Pas d’erreur, leur loi s’opposait aux ordres de Charlemagne. Voilà maintenant qu’ils allaient entrer en conflit avec l’empereur des terres où ils marchaient !

Et la nouvelle passion des Juifs commença. La croix qu’ils avaient taillée pour Jésus se mit à les poursuivre. Charlemagne mourut. Les siècles passèrent. On découpa l’Europe. Quel que fût le roi des pays où ils abordaient, la croix les écrasait de son ombre sans cesse grandissante.

L’hostilité des peuples les entoura. À leur approche les masses grondaient. La Thora fut en danger. Il ne fallait plus penser camper sans souci parmi les Gentils. Ils s’arrêtèrent où ils étaient pour se terrer. Si la peur ouvre les yeux, elle rétrécit les horizons, aussi se tassèrent-ils dans un même quartier. Ce fut la naissance du ghetto, la patrie dans les patries.

Nous étions alors au moyen âge.

De romanichels, si l’on ose dire, ils devinrent des bêtes curieuses. Le dimanche, les chrétiens allaient rôder autour des ghettos, comme ils vont de nos jours le long des cages des jardins zoologiques. Il ne faut jamais longtemps à la sottise pour accoucher. Les Juifs prirent figure de démons terrestres. L’imagination leur vit bientôt une queue au derrière, des cornes au front et des flammes aux lèvres. Personne ne doutait qu’ils fussent atteints des plus ignobles maladies. Dès qu’ils ouvraient la bouche, l’air était empoisonné. Leurs os perçaient leur chair. Les vers les mangeaient vivants. Les pères épousaient leurs filles. À certaines dates, ils dévoraient les enfants des chrétiens. Et si la peste éclatait, ils en étaient les auteurs !

Dans ces quartiers où volontairement ils s’étaient cloîtrés, on les enferma donc. Et, pour les reconnaître, on les marqua d’une rouelle sur la manche.

Ils étaient surtout en Espagne et en Allemagne.

L’Espagne de l’Inquisition voulut les forcer à abjurer la Thora. Beaucoup se firent chrétiens, non par amour pour le Christ, mais par peur de Torquemada. On les appela les marranes. L’Espagne finit par les chasser. Les uns gagnèrent les Pays-Bas, les autres se laissèrent emporter par la mer. On voyait ces derniers à Salonique du temps de Sarrail.

À peu près à la même époque, les Juifs d’Allemagne reprirent leur bâton. Le choléra ayant dévasté le pays, on leur fit porter le poids du malheur. Ils partirent pour la Pologne, tirant sur les grand’routes leurs ghettos ambulants.

Cent ans, deux cents ans passèrent, puis une étoile venant d’Orient s’alluma, un soir du XVIIe siècle, au-dessus des plus noirs ghettos. Était-ce enfin l’œil attendu du Messie ? Israël allait-il plier ses tentes et regagner le pays de Chanaan ? Il s’en fallut de peu et de tout. Cette étoile n’était autre qu’un Juif habitant Smyrne. Il s’appelait Sabbataï Cévi. Sa folle histoire de faux prophète déclencha une telle tempête sur le peuple juif tout entier que le Grand Turc dut s’en émouvoir. Sabbataï Cévi, appelé à Constantinople, préféra, hélas ! ne pas être pendu. Le précurseur de Théodore Herzl se fit mahométan ! Le vent de l’espoir tomba. Et les tentes des ghettos, qui battaient déjà d’allégresse au bout de leur poteau, s’affaissèrent, une fois encore, sur le sol étranger.

Il faut que vous sachiez que tous les Juifs ne demeurèrent pas au cœur des troupeaux qui paissaient l’Occident. Aussi bien en Espagne qu’en Allemagne, en Pologne qu’en Ukraine, l’intelligence, qui est toujours reine, porta beaucoup des leurs aux places les plus hautes. L’Église, en leur interdisant toute participation à la vie des États, en les reléguant dans l’impie commerce de l’or, avait, sans le prévoir, préparé des maîtres aux États. Les uns furent chanceliers d’Espagne, les autres ministres secrets de princes allemands. Les seigneurs polonais d’alors ne mésestimaient pas non plus leurs lumières. Mais à servir les grands on irrite le peuple. Ce mépris du populaire fit bientôt place à la haine. Si bien que la première effroyable chose arriva : Chmielnicki, hetman des Cosaques d’Ukraine, passa sur tous les ghettos et massacra trois cent mille Juifs.

Alors, pour se consoler, Israël se plongea dans le Zohar. Je veux dire que Bal Chem Tov apparut.

Bal Chem Tov vivait il y a deux siècles. Il était paraît-il, coupeur de bois dans les Carpathes. Et sur ce compagnon des loups, le Seigneur daigna abaisser sa pensée.

— Quitte ta hache, lui dit-il, prends une voiture, traverse les Carpathes et va en Pologne dire à mes Juifs qu’ils ne savent plus me parler. Leur âme est triste comme leur habit. De peur de rencontrer mon regard, leurs yeux s’accrochent au bout de leurs bottes. Ils pleurent, ils geignent. Courbés je ne sais sous quel poids, ils marcheront bientôt à quatre pattes. Ce peuple qui devrait être joyeux d’être mon élu, je le vois plongé dans l’affliction. La lumière s’efface du visage de mes Juifs, et les barbes sèchent à leur menton.

Dis-leur que je leur ordonne de relever la tête. Au lieu de gémir, ils chanteront ; au lieu de trembler, ils danseront ; au lieu de jeûner, ils se griseront. Assez de larmes, et vive la joie !

Bal Chem Tov posa sa hache. Il monta dans une voiture et partit à travers la Pologne. Frappant aux portes des synagogues, il cria :

— Holà ! que faites-vous le front contre terre ? Je vous apporte la parole de l’Éternel. Relevez-vous et dansez, mangez, buvez, fumez, chantez ! Laissez reposer votre esprit : il est racorni depuis le temps qu’il ergote, mais votre cœur est frais ; écoutez ses élans.

Fermez le Talmud ! Qu’est-il ? Tout au plus un vieux grimoire d’académiciens démodés. Voici le dernier cri du jour : le Zohar, le livre de la splendeur ! Ouvrez et lisez !

Israël presque en entier écouta Bal Chem Tov. Il lut le Fol Zohar. Puis il se mit à prier en dansant, en mangeant, en buvant, en fumant, en chantant. Ce fut la naissance du hassidisme. Et du hassidisme s’élevèrent les miracles. Et Bal Chem Tov, dit le Balchem, le coupeur de bois des Marmaroches, fut le premier rabbin miraculeux. Et…

Et vint la Révolution française. La France apprit au monde que le Juif était un homme et non un démon fourchu. Mais l’Europe n’est faite que de cloisons. La nouvelle ne put les traverser toutes. Péniblement elle arriva jusqu’à Vienne. Ainsi, les Juifs se trouvèrent scindés en deux. Ceux de l’Ouest, les nôtres, vous les connaissez. Allons voir les autres !