Le Livre d’esquisses/L’Abbaye de Westminster

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Traduction par Théodore Lefebvre .
Le Livre d’esquissesPoulet-Malassis (pp. 171-187).


Lorsque dans Westminster, dans ce tombeau de roi,
Je contemple étonné, saisi d’un saint effroi,
Respirant dans l’airain et vivant sons la pierre,
Les princes, les héros, les grandeurs de la terre,
Je ne lis plus l’orgueil au front de ces faux dieux
À la splendeur évanouie.
Leurs rayons amortis ne font pas de mes yeux
Frémir la prunelle éblouie.
Superbes monuments, misérable hochet,
Me dis-je tout pensif, leur esprit inquiet,
Si turbulent hier, est aujourd’hui paisible.
Ils ont vu s’étancher leur soif inextinguible.
Vous leur suffisez donc ! Et d’un geste irrité
Naguère ils repoussaient la coupe qu’en esclave
Leur tendait l’univers. — De toute vanité
La mort
Est le dégel affreux, et la vie est l’entrave
Où notre désir se tord.
Épigrammes de Christolero, par T. B. 1589.


Par une de ces graves et mélancoliques journées qui mènent le deuil de l’automne, quand les ombres du matin et du soir finissent presque par se confondre et jettent un voile de tristesse sur le déclin de l’année, je passai plusieurs heures à errer autour de l’abbaye de Westminster. Il y avait dans la lugubre magnificence du vieil édifice quelque chose qui s’harmonisait avec la saison, et comme j’en dépassais le seuil, il me sembla que je reculais dans le domaine du passé, que je m’égarais au milieu des ombres projetées par les siècles qui ne sont plus.

J’entrai par la cour intérieure de l’école de Westminster, et enfilai un interminable passage bas et voûté, qui ressemblait presque à un souterrain, étant obscurément éclairé d’un seul côté par des ouvertures circulaires pratiquées dans des murs massifs. De cette sombre avenue j’entrevoyais les cloîtres dans le lointain, et la silhouette d’un vieil huissier avec sa robe noire, qui filait le long de leurs voûtes pleines d’ombre, semblable à un spectre échappé de l’une des tombes voisines. Ces tristes et monastiques débris, donnant accès vers l’abbaye, disposent l’esprit à une austère contemplation. Les cloîtres conservent encore quelque chose du calme et de l’isolement des anciens jours. Les murailles grises sont rongées par l’humidité, et l’âge les fait tomber en poussière ; un manteau de mousse blanchâtre a recouvert les inscriptions gravées sur les monuments, et obscurci les têtes de mort et autres emblèmes funèbres. Le fini des coups de ciseau ne se retrouve plus sur les riches festons des arceaux ; les rosaces qui ornaient les clefs de voûte ont perdu le luxe de leur feuillage ; tout porte la marque des insensibles ravages du temps, mais il y a quelque chose d’agréable et de touchant dans cette décrépitude même.

Le soleil versait d’en haut ses jaunes et mélancoliques rayons d’automne dans l’enceinte des cloîtres, frappant au centre sur une maigre couronne de verdure, éclairant un angle du passage voûté d’une espèce de poudreuse splendeur. D’entre les arcades l’œil apercevait un coin de ciel bleu, quelque nuage courant, et allait se poser sur les pinacles de l’abbaye, qui, dorés par le soleil, s’élançaient sous la voûte azurée.

Comme je traversais les cloîtres, contemplant parfois ce pittoresque mélange de gloire et de misère, et parfois m’efforçant de déchiffrer les inscriptions tracées sur les tombes qui formaient le pavé que foulaient mes pieds, mon regard se porta sur trois figures grossièrement sculptées en relief, mais presque enlevées par les pas de nombreuses générations. C’étaient celles de trois des premiers abbés. Les épitaphes étaient entièrement effacées ; il ne restait que les noms, que l’on avait sans doute rétablis à une époque plus récente : Vitalis, abbas, 1082 ; Gislebertus Crispinus, abbas, 1114 ; et Laurentius, abbas, 1176. Je restai pendant quelque temps à rêver sur ces fortuites reliques du passé, demeurées ainsi comme des vaisseaux naufragés sur ce lointain rivage du temps, et n’apprenant rien, si ce n’est que ces hommes furent et ne sont plus : d’où ne ressort d’autre leçon morale que la futilité de cet orgueil qui voudrait encore faire germer des hommages dans la poussière, et vivre dans une inscription. Encore un peu de temps, et ces inscriptions à peine visibles seront elles-mêmes effacées, et le monument cessera d’être un mémorial. Pendant que j’avais ainsi l’œil baissé sur ces tombes, je fus réveillé par le bruit de l’horloge de l’abbaye, qui, répété d’arc-boutant en arc-boutant, courait le long des cloîtres. On frissonne presque en oyant cet enregistreur du temps écoulé résonner au milieu des tombes pour nous dire qu’une heure s’est enfuie, et qu’elle nous a, comme une vague, fait faire en roulant un pas de plus vers la mort. Je poursuivis ma promenade, et me dirigeai vers une porte cintrée qui ouvrait sur l’intérieur de l’abbaye. En entrant, la grandeur de l’édifice frappe vivement l’esprit par son contraste avec les voûtes des cloîtres ; l’œil contemple émerveillé ce groupe de colonnes aux gigantesques proportions, avec les arceaux qui s’en échappent pour s’élever à une prodigieuse hauteur, et l’homme errant autour de leurs bases, qui se rapetisse et devient tout à coup ridicule, quand on le compare à l’œuvre de ses mains. Les sombres profondeurs de ce vaste édifice éveillent une crainte mêlée de respect, intense et mystérieuse. Nous avançons doucement et avec précaution, comme si nous avions peur de troubler le silence consacré de la tombe, et le moindre bruit de pas, en chuchotant le long des murs, en courant parmi les cercueils, rend plus sensible pour nous le repos que nous avons troublé.

Il semble que le caractère solennel du lieu pèse sur l’âme de tout son poids, et qu’il impose le mutisme au respect de celui qui le contemple. Nous sentons que nous sommes entourés des ossements amoncelés des grands hommes des temps passés, qui ont rempli l’histoire de leurs hauts faits, et la terre de leur renommée.

Et pourtant cela vous arrache presque un sourire sur la vanité de l’ambition humaine, de voir comme ils se pressent les uns contre les autres et s’entre-choquent dans la poussière ; quelle parcimonie l’on observe dans la distribution de ces étroits recoins, de ces obscurs enfoncements, de ces petites portions de terrain, à ceux que, vivants, des royaumes ne pouvaient satisfaire ; à combien de ruses, de mensonges et d’artifices on a recours pour surprendre un instant l’attention du voyageur, et sauver de l’oubli quelques années à peine un nom qui jadis aspirait à remplir pendant des siècles les pensées et l’admiration du monde.

Je passai quelque temps dans le coin des poëtes, qui occupe un bout de l’un des transepts ou croisées de l’abbaye. Les monuments y sont généralement simples, car la vie des hommes de lettres ne fournit pas des thèmes bien frappants au sculpteur. Shakspeare et Addison ont des statues élevées à leur mémoire ; mais la plupart n’ont que des bustes, des médaillons, quelquefois même une inscription seulement. Malgré la simplicité de ces monuments, j’ai toujours remarqué que c’était précisément là que les personnes qui visitent l’abbaye restaient le plus longtemps. Un sentiment plus doux et plus tendre se substitue à cette curiosité froide ou à cette admiration vague avec laquelle les yeux s’arrêtent sur les splendides monuments des grands et des héros. On erre autour de ces tombes comme si c’étaient des tombes d’amis ou de camarades, car, à dire vrai, il y a bien un peu de camaraderie entre l’écrivain et le lecteur. D’autres ne sont connus de la postérité que par l’intermédiaire de l’histoire, laquelle se fait toujours de plus en plus obscure et incertaine ; mais la communion qui existe entre l’auteur et ses semblables est toujours nouvelle, active et immédiate. Il a vécu pour eux plus que pour lui-même ; il a fait le sacrifice des jouissances qui l’entouraient, et s’est tenu à l’écart des plaisirs de la vie sociale, afin de pouvoir établir un commerce plus intime avec des esprits et des siècles lointains. Le monde peut bien lui donner la gloire, car ce n’est point par des actions tachées de violence et de sang, mais par une laborieuse dispensation de jouissances, qu’elle a été achetée. La postérité peut bien être reconnaissante pour sa mémoire, car il lui a laissé en héritage, non pas des mots creux et des actions retentissantes, mais d’immenses trésors de sagesse, les éclatantes pierres précieuses de la pensée, les filons d’or du langage.

Du coin des poëtes je portai mes pas vagabonds vers cette partie de l’abbaye qui renferme les tombeaux des rois. J’errais dans des lieux où étaient autrefois des chapelles, et que remplissent maintenant les tombes et les monuments des grands. À chaque détour je me heurtais à quelque nom célèbre, ou aux insignes de quelque puissante maison renommée dans l’histoire. Quand l’œil vient à plonger dans ces salles ténébreuses de la mort, il entrevoit de belles statues, les unes à genoux dans des niches, comme en prière ; d’autres étendues sur les tombes, les mains pieusement jointes ; des guerriers sous l’armure, comme s’ils reposaient après la bataille ; des prélats avec des crosses et des mitres, et des gentilshommes avec leurs manteaux et leurs couronnes, comme s’ils étaient exposés sur un lit de parade. Quand on jette la vue sur cette scène si étrangement peuplée, dont cependant tous les personnages sont immobiles et muets, il semble presque que l’on foule un palais de cette fabuleuse cité dont tous les habitants avaient été subitement changés en pierre.

Je m’arrêtai pour contempler une tombe sur laquelle était l’effigie d’un chevalier armé de pied en cap. L’un des bras soutenait un large bouclier ; les mains étaient jointes sur la poitrine et priaient ; la figure était presque entièrement recouverte par le morion ; les jambes étaient l’une sur l’autre, pour indiquer qu’il avait pris part à la guerre sainte. C’était la tombe d’un croisé, de l’un de ces belliqueux enthousiastes qui mêlaient d’une façon si étrange la religion et l’amour, et dont les exploits forment un trait d’union entre la réalité et la fiction, entre l’histoire et le conte de fée. Il y a quelque chose d’extrêmement pittoresque dans les tombes de ces aventuriers, décorées qu’elles sont de grossières armoiries et de sculptures gothiques. Elles s’harmonisent bien avec les vieilles chapelles où généralement on les trouve ; et quand on les considère l’imagination est encline à se laisser enflammer par les souvenirs légendaires, les fictions romanesques, la pompe et l’éclat chevaleresque jetés par la poésie sur ces guerres entreprises pour le tombeau du Christ. Ce sont les reliques de temps bien loin de nous, d’êtres sur lesquels a passé l’oubli, de mœurs et de coutumes qui n’ont aucun rapport avec les nôtres. Ce sont comme des objets de quelque pays étrange et lointain, sur lequel nous n’avons pas de notions certaines, au sujet duquel toutes nos idées sont vagues et flottantes. Il y a quelque chose d’extrêmement solennel, de majestueusement effrayant, dans ces effigies étendues sur des tombes gothiques, comme s’ils dormaient du sommeil de la mort ou murmuraient les prières de l’agonie. Elles produisent sur mon âme un effet plus puissant mille fois que les poses bizarres, les attitudes tourmentées et les groupes allégoriques qui abondent sur les monuments modernes. Je fus encore frappé de la supériorité qu’ont un grand nombre des anciennes inscriptions tumulaires. Autrefois on avait le don de dire les choses simplement, tout en les disant fièrement ; et je ne sais pas d’épithaphe qui respire plus hardiment la conscience de la valeur d’une famille et d’un glorieux lignage que celle qui dit d’une noble maison que « tous les frères étaient braves et toutes les sœurs vertueuses. »

Dans le transept qui fait face au coin des poëtes se dresse un monument que l’on range parmi les productions les plus renommées de l’art moderne, mais qui me paraît horrible plutôt que sublime. C’est la tombe de Me Nightingale, par Roubillac. Le fond du monument nous apparaît ouvrant toutes grandes ses portes de marbre ; un squelette s’en échappe couvert d’un drap mortuaire. Le linceul tombe de son corps décharné pendant qu’il lance un trait à sa victime. On la voit s’affaisser dans les bras de son époux terrifié, qui, frénétique et vain effort ! cherche à détourner le coup. Le tout est rendu avec une force, une vérité terribles ; on s’imagine presque entendre un sauvage cri de triomphe sortir de la bouche grimaçante du fantôme. — Mais pourquoi donc chercherions-nous à vêtir la mort de terreurs inutiles, à semer l’horreur autour de la tombe de ceux que nous aimons ? Le tombeau ne devrait être entouré que de ce qui peut inspirer la tendresse et la vénération pour les morts, ou gagner les vivants à la vertu. Ce n’est pas la place du dégoût et de l’épouvante, mais celle de la douleur et de la méditation.

Pendant qu’on erre sous ces voûtes sombres, le long de ces ailes silencieuses, étudiant les archives des morts , les bruits de l’existence active, venant de l’extérieur, arrivent de temps à autre aux oreilles : c’est le fracas de l’équipage qui roule, le bourdonnement de la foule, et parfois les éclats joyeux du plaisir. Le contraste est frappant avec ce silence de mort qui vous environne ; et cela produit un effet étrange sur l’imagination d’entendre ainsi les vagues de la vie active arriver toutes fumantes, et battre les murs même du tombeau.

Je continuai de la sorte, allant de tombe en tombe, de chapelle en chapelle. Le jour s’effaçait peu à peu ; les pas lointains de visiteurs errant autour de l’abbaye devenaient de plus en plus rares ; la cloche aux doux accents appelait à la prière du soir ; et je voyais dans l’éloignement les chantres, avec leurs blancs surplis, traverser le bas-côté et entrer dans le chœur. J’étais debout à l’entrée de la chapelle de Henri VII. Un escalier y conduit, par une voûte magnifique, quoique obscure et profonde. De grandes portes d’airain, richement et délicatement travaillées, tournent pesamment sur leurs gonds, comme si dans leur orgueil elles ne permettaient qu’à regret aux pieds des vulgaires mortels de pénétrer dans ce tombeau, splendide entre tous les tombeaux.

En entrant, l’œil est confondu de la pompe de l’architecture, et de la beauté, du fini des sculptures dans les détails. Il n’est pas jusqu’aux murs qui ne soient partout couverts d’ornements richement incrustés, percés de niches où se pressent des statues de saints et de martyrs. Il semble que par l’habile travail du ciseau la pierre ait été dépouillée de son poids et de sa densité, suspendue dans les airs comme par enchantement, et que la voûte, d’un travail achevé, ait été découpée avec la merveilleuse légèreté, la sécurité aérienne de la toile d’araignée.

Le long des côtés de la chapelle sont les stalles altières des chevaliers du Bain, richement sculptées en chêne, quoique avec les ornements grotesques de l’architecture gothique. Au-dessus des stalles sont attachés les casques et les cimiers des chevaliers, avec leurs écharpes et leurs épées ; plus au-dessus encore sont suspendues leurs bannières, chargées de leurs armoiries , et qui, par l’éclat de l’or, de la pourpre et du cramoisi, contrastent avec les ciselures froides et grises de la voûte. Au milieu de ce grand mausolée se dresse le sépulcre de son fondateur ; — son effigie est, avec celle de la reine sa femme, étendue sur une tombe magnifique, et le tout est entouré d’une balustrade d’airain d’un travail grandiose.

Il y a dans cette magnificence une tristesse poignante ; dans ce bizarre mélange de tombes et de trophées ; dans ces emblèmes de l’ambition vivace et frémissante, coudoyant ces monuments qui disent la poussière et l’oubli dans lesquels tout doit tôt ou tard tomber. Rien ne grave d’une façon plus profonde dans l’esprit le sentiment de l’isolement que de fouler une scène déserte et silencieuse de bruit et de pompe expirés. Pendant que je promenais mes regards sur les stalles vides des chevaliers et de leurs écuyers, sur les rangées de poudreuses mais splendides bannières que l’on portait autrefois devant eux, mon imagination évoqua la scène que présentait cette salle alors que les guerriers et les beautés du royaume la faisaient resplendir ; qu’elle étincelait de tout l’éclat des pierreries, des costumes militaires ; frémissante sous les mille pieds, et retentissant des murmures d’une foule idolâtre. Mais tout avait disparu ; le silence de la mort avait à son tour pris possession de ces lieux, interrompu seulement de loin en loin par le gazouillement d’oiseaux qui s’étaient, ne sais comment, introduits dans la chapelle, et avaient construit leurs nids au milieu des frises et des banderoles — signes assurés de solitude et d’abandon.

Je lus les noms inscrits sur les bannières, et je vis que c’étaient ceux d’hommes qui avaient fatigué la surface du globe ; les uns avaient été ballottés sur des mers lointaines ; d’autres avaient porté la guerre dans de lointaines contrées, ou bien ils s’étaient mêlés aux brigues inquiètes des cours et des cabinets ; tous avaient cherché à mériter une distinction de plus, l’admission dans ce séjour des honneurs voilés d’ombre : la mélancolique récompense d’un monument.

Deux petites ailes situées de chaque côté de cette chapelle offrent un exemple touchant de l’égalité devant la tombe, qui courbe l’oppresseur et le met au niveau de l’opprimé ; qui confond la poussière des ennemis les plus acharnés. Dans l’une est le tombeau de l’orgueilleuse Élisabeth ; dans l’autre est celui de sa victime, la charmante et infortunée Marie. Pas une heure du jour que l’on n’entende se mêler, dans quelque exclamation de pitié provoquée par le sort de l’une, de l’indignation contre son bourreau. Les murs du tombeau d’Élisabeth redisent continuellement les soupirs de sympathie poussés au tombeau de sa rivale.

Une mélancolie particulière s’étend sur l’aile où Marie repose ensevelie. Il faut que la lumière lutte et se salisse pour passer au travers des fenêtres, assombries par la poussière. Là plus grande partie de l’emplacement est dans une profonde obscurité ; les murs ont subi le double outrage des ans et de l’intempérie des saisons. Une figure en marbre de Marie est étendue sur la tombe ; tout autour est une balustrade de fer très-rouillée, portant son emblème national — le chardon. Ma promenade m’avait fatigué ; je m’assis, pour me reposer, auprès du monument, roulant dans mon esprit la bigarrée, la tragique histoire de cette pauvre Marie.

Les rares bruits de pas avaient cessé de se faire entendre dans l’abbaye. Je pouvais seulement, par intervalles, distinguer la voix éloignée du prêtre qui récitait le service du soir, et les répons timides du chœur. Puis il se fit une pause, et tout rentra dans le silence. Le morne repos et l’obscurité qui se répandaient graduellement tout autour communiquaient à ces lieux un charme plus profond et plus solennel : —


Le cercueil est muet ; pas de doux entretien,
Jamais d’épanchement, pas de voix amoureuse ;
Ni les soins paternels, ni l’amitié joyeuse.
Ici c’est le néant ; vous ne trouverez rien,
Rien, excepté l’oubli, la nuit, de la poussière.


Soudain les notes de l’orgue à la voix puissante frappent l’oreille de leurs éclats ; elles tombent avec une double, une quadruple intensité, et roulent, pour ainsi dire, le son par vagues énormes. Comme leur volume et leur grandeur s’harmonisent bien avec ce majestueux édifice ! Avec quelle pompe elles se déploient le long de ses vastes voûtes, respirant leur imposante harmonie le long de ces cavernes de la mort, et donnant une voix au silence des tombeaux ! — Et maintenant elles s’élèvent comme un cri de triomphe, faisant monter leurs accords à jets pressés, en tassant harmonie sur harmonie. — Et maintenant elles s’arrêtent, et les douces voix du chœur débordent en frais ruisseaux de mélodie ; elles prennent un audacieux essor, gazouillent le long de la toiture, et semblent se jouer autour de ces voûtes sublimes, comme les chants purs du ciel. Mais voilà que l’orgue à la grande voix fait encore éclater et mugir son tonnerre, changeant l’air en musique et l’envoyant rouler sur l’âme. Quelles majestueuses cadences ! que ces accords sont solennels et triomphants ! Les sons deviennent de plus en plus compacts et puissants — ils remplissent le vaste édifice, et semblent faire vibrer les murs eux-mêmes ; — l’oreille est étourdie, les sens sont écrasés. Et maintenant ils s’épanouissent en pleine allégresse, — ils s’élancent de la terre au ciel ; — on dirait que l’âme elle-même est emportée dans les nuages et flotte sur cette marée montante dont les vagues sont de l’harmonie.

Je restai pendant quelque temps abîmé dans cette espèce de rêverie que des accords de musique sont parfois de nature à faire naître : les ombres du soir s’épaississaient graduellement autour de moi ; les monuments commençaient à projeter une obscurité de plus en plus profonde, et l’horloge éloignée venait témoigner encore du lent déclin du jour.

Je me levai, et me disposai à quitter l’abbaye. Comme je descendais les marches qui conduisent dans le corps de l’édifice, ma vue se porta sur la châsse d’Édouard le Confesseur, et je gravis le petit escalier qui y mène, pour de là prendre un aperçu général de ce désert de tombeaux. La châsse est élevée sur une espèce de plate-forme ; autour sont les sépulcres de divers rois et reines. De cette éminence l’œil plonge, entre des colonnes et des trophées funèbres, jusque dans les chapelles et les salles inférieures, encombrées de tombes, où des guerriers, des prélats, des courtisans et des hommes d’État sont couchés et pourrissent dans leurs « lits de ténèbres. » Tout près de moi se trouvait le grand fauteuil du couronnement, en chêne grossièrement sculpté, dans le goût barbare d’un siècle gothique et reculé. Le tableau semblait presque arrangé pour produire, au moyen d’artifices de théâtre, de l’effet sur le spectateur. C’était l’emblème du commencement et de la fin de la pompe et de la puissance humaines ; il n’y avait littéralement ici qu’un pas du trône au sépulcre. Ne croirait-on pas que ces souvenirs discordants furent accouplés pour donner une leçon à la grandeur vivante ? — pour lui montrer, à l’heure même de son plus orgueilleux triomphe, l’abandon et le mépris où bientôt elle doit tomber ; que bientôt cette couronne qui ceint son front doit se flétrir, et qu’elle doit rouler dans la poussière et les ignominies de la tombe, se voir fouler aux pieds par le dernier des mortels. Car, chose pénible à dire, ici la tombe elle-même n’est pas longtemps un sanctuaire. Il y a dans certaines natures une légèreté coupable qui les porte à se faire un jeu des choses les plus terribles et les plus sacrées ; il est des âmes abjectes qui se complaisent à se venger sur les illustres morts du vil hommage, de la servilité rampante qu’ils payent aux vivants. Le cercueil d’Édouard le Confesseur a été forcé, ses restes dépouillés de leurs ornements funèbres ; on a privé du sceptre la main de l’impérieuse Élisabeth, et l’effigie de Henri V est décapitée. Pas un monument royal qui ne porte quelque marque de la fausseté, du peu de durée des hommages des hommes. Les uns ont été pillés, d’autres mutilés ; ceux-ci couverts d’obscénités et d’insultes ; — tous plus ou moins outragés et déshonorés !

Les derniers rayons du jour ruisselaient alors affaiblis au-dessus de ma tête à travers les vitraux peints des hautes voûtes ; déjà les parties inférieures de l’abbaye étaient enroulées dans les ténèbres du crépuscule. La chapelle et les bas-côtés s’assombrissaient de plus en plus. Les effigies des rois s’effaçaient et n’étaient déjà plus que des ombres ; les figures de marbre des monuments revêtaient des formes bizarres dans cette douteuse lumière ; la brise du soir s’avançait en rampant le long des ailes, semblable au souffle glacé de la tombe ; et le bruit même des pas lointains d’un huissier, traversant le coin des poëtes, avait quelque chose d’étrange et de lugubre. Je repris à pas lents mon itinéraire du matin, et comme je franchissais le seuil des cloîtres, la porte, se refermant avec un bruit funeste derrière moi, remplit d’échos l’édifice tout entier.

J’essayai de me recueillir et de mettre un certain ordre parmi les objets que j’avais contemplés ; mais je m’aperçus qu’ils étaient déjà tombés dans le vague et l’incertitude. Noms, inscriptions, trophées, tout était déjà confondu dans mon souvenir, et pourtant mon pied venait à peine de franchir le seuil. Qu’est-ce, pensai-je, que ce vaste amas de sépulcres, sinon une trésorerie d’humiliation ; un immense édifice débordant d’homélies sans fin sur la vanité de la gloire et la fatalité de l’oubli ! C’est bien ici l’empire de la mort ; son grand palais plein de ténèbres, où elle trône railleuse sur les ruines de la gloire humaine, répandant la poussière et l’oubli sur les monuments des rois. Quel puéril hochet, après tout, que l’immortalité d’un nom ! Le temps tourne toujours et silencieusement ses feuillets ; nous sommes trop préoccupés par l’histoire du présent pour songer aux caractères, aux anecdotes qui ont donné de l’intérêt au passé ; chaque siècle qui s’écoule forme un volume qui est mis de côté et qui est vite oublié. L’idole d’aujourd’hui chasse de notre souvenir le héros d’hier ; à son tour, il sera supplanté par son successeur de demain. « Nos pères, dit sir Thomas Brown, trouvent leurs tombeaux dans nos courtes mémoires, et cela nous fait tristement songer que nous pourrons bien trouver le nôtre dans ceux qui nous survivront. » L’histoire s’efface et fait place à la fable, le fait s’est bientôt voilé de doutes et de controverses, l’inscription disparaît de la tablette, la statue tombe du piédestal. Colonnes, arches, pyramides, qu’est-ce que tout cela, sinon des monceaux de sable ; et leurs épitaphes, sinon des caractères tracés sur la poudre ? Qu’est-ce que la sécurité d’une tombe ou la perpétuité d’un embaumement ? Les restes d’Alexandre le Grand ont été jetés au vent, et son sarcophage vide n’est plus que l’ornement d’un musée. « Les momies égyptiennes, que Cambyse ou le temps ont épargnées, la cupidité les dévore maintenant ; Mizraïm guérit des blessures, et l’on débite Pharaon pour le baume[1]. »

Qu’est-ce qui empêchera donc cet édifice qui maintenant s’élève orgueilleusement au-dessus de moi de partager le sort de mausolées plus hautains ? Le temps doit venir où ses voûtes dorées, qui aujourd’hui se dressent si majestueusement, tomberont en morceaux et seront foulées aux pieds ; quand, au lieu de la mélodie et des chants de triomphe, le vent sifflera au travers des arches brisées, et que le chat-huant poussera son cri moqueur sur la tour en ruine ; — quand le soleil, radieux, fera irruption dans ces lugubres asiles de la mort ; que le lierre s’enroulera autour de la colonne renversée, et que la digitale suspendra ses fleurs autour de l’urne sans nom, comme en moquerie de la mort. C’est ainsi que l’homme s’évanouit : son nom disparaît des archives et des souvenirs ; son histoire est comme un conte qui se répète, et son monument même devient une ruine.


NOTES


CONCERNANT L’ABBAYE DE WESTMINSTER.

Vers la fin du sixième siècle, alors que la Grande-Bretagne, sous la domination des Saxons, était idolâtre et barbare, le pape Grégoire le Grand, frappé de la beauté de quelques jeunes Anglo-Saxons exposés en vente sur une place publique à Rome, se prit d’affection pour la race et résolut d’envoyer des missionnaires prêcher l’Évangile parmi ces beaux mais sauvages insulaires. Il y fut encore plus décidé quand il eut appris qu’Ethelbert, roi de Kent, et le plus puissant des princes anglo-saxons, avait épousé Bertha, princesse chrétienne, fille unique du roi de Paris, et que l’on avait stipulé pour elle le plein exercice de sa religion.

L’adroit pontife connaissait l’influence des femmes en matière de foi religieuse. Incontinent il dépêcha Augustin, moine romain, avec quarante de ses collègues, à la cour d’Ethelbert, à Cantorbéry, pour arriver à convertir le roi et à avoir par son moyen un pied dans l’île.

Ethelbert les reçut avec circonspection, et leur accorda une entrevue en plein air, car il se défiait des intrigues des prêtres étrangers, et redoutait les charmes et la magie. Mais à la fin ils réussirent à en faire un aussi bon chrétien que sa femme : la conversion du roi amena nécessairement la conversion de ses loyaux sujets. On récompensa le zèle et le succès d’Augustin en le faisant archevêque de Cantorbéry, et en plaçant sous son autorité toutes les églises d’Angleterre.

Un des plus illustres convertis fut Sigebert, ou Sebert, roi des Saxons de l’Est, et neveu d’Ethelbert. Il régnait à Londres, dont Mellitus, un des moines romains qui avaient accompagné Augustin, fut nommé évêque.

Sebert, en 605, dans son zèle religieux, fonda sur la rive droite du fleuve et sur les ruines d’un temple d’Apollon, à l’ouest de la ville, un monastère qui fut, de fait, l’origine de l’édifice actuel qui a nom l'Abbaye de Westminster. On fit de grands préparatifs pour la consécration de l’église, qui devait être dédiée à saint Pierre. Le matin du jour désigné, Mellitus, l’évêque, s’avança solennellement et en grande pompe pour accomplir la cérémonie. Comme il approchait de l’édifice, il fit rencontre d’un pêcheur, lequel l’informa qu’il était inutile d’avancer davantage, attendu que la cérémonie était terminée. L’évêque le regardait fixement d’un air surpris, quand le pêcheur, poursuivant, rapporta que la nuit précédente, comme il était dans son bateau sur la Tamise, saint Pierre lui était apparu et lui avait dit qu’il voulait, lui, saint Pierre, consacrer l’église cette nuit même. En conséquence, l’apôtre était entré dans l’église, qui s’était soudain illuminée. La cérémonie s’était accomplie d’une manière somptueuse, avec accompagnement de musique céleste et de nuages d’encens parfumés. Après quoi, l’apôtre était monté dans le bateau et avait ordonné au pêcheur de jeter son filet. Il avait obéi, et avait eu une pêche miraculeuse. Injonction lui avait été faite de présenter un de ces poissons à l’évêque, et de lui signifier que l’apôtre l’avait relevé de la nécessité de consacrer l’église.

Mellitus était un homme avisé, difficile à convaincre ; il voulut avoir la confirmation du récit du pêcheur. Il fit ouvrir les portes de l’église, et vit des bougies, des croix, de l’eau bénite ; l’huile tombait à petit bruit en certains endroits ; il y avait d’autres traces encore d’un grand cérémonial. S’il lui restait quelques légers doutes, ils se dissipèrent complétement quand le pêcheur eut produit le poisson qui, suivant l’injonction de l’apôtre, devait lui être présenté. Résister après cela, c’eût été nier le témoignage de ses yeux. Le bon évêque demeura donc convaincu que l’église avait réellement été consacrée par saint Pierre en personne, de sorte que, par respect, il n’alla pas plus avant.

La tradition dont vient d’être parlé fit, dit-on, choisir au roi Édouard le Confesseur cet emplacement pour y asseoir une maison religieuse qu’il avait l’intention de doter. Il jeta bas l’ancienne église et en bâtit une autre à la place en 1045. C’est là, dans une châsse magnifique, que furent déposés ses restes.

Le saint édifice fut encore modifié, sinon reconstruit, par Henri III, en 1220 ; c’est alors qu’il commença à revêtir la physionomie qu’on lui voit aujourd’hui.

Sous Henri VIII il perdit son caractère religieux, ce monarque ayant expulsé les moines et fait main basse sur les revenus.



RELIQUES D’ÉDOUARD LE CONFESSEUR.


Un curieux récit fut imprimé en 1688, de l’un des chantres de la cathédrale, qui paraît avoir été le Paul Pry du saint édifice, récit de sa recherche à tâtons, parmi les os d’Édouard le Confesseur, après qu’ils avaient pendant plus de six cents ans tranquillement reposé dans la tombe, et de l’extraction du crucifix et de la chaîne d’or du monarque défunt. Pendant seize ans qu’il avait officié dans le chœur, ç’avait été une tradition vulgaire, dit-il, parmi les chantres ses camarades et les employés à tête grise de l’abbaye, que le corps du roi Édouard était renfermé dans une espèce de coffre ou cercueil que l’on voyait d’une manière indistincte dans la partie supérieure de la châsse érigée à sa mémoire. Nulle de ces commères d’abbaye cependant n’en avait osé faire un examen plus approfondi, jusqu’au jour où le digne narrateur, pour satisfaire sa curiosité, parvint au cercueil à l’aide d’une échelle et découvrit qu’il était en bois, très-dur et très-solide selon toute apparence, étant raffermi au moyen de lames de fer.

Par la suite, en 1685, quand on eut besoin de l’estrade qui devait servir pour le couronnement de Jacques II, il se trouva que le cercueil était brisé, une ouverture ayant été remarquée dans le couvercle, probablement le résultat d’une maladresse des ouvriers. Nul n’osa cependant toucher à ce réceptacle sacré de poussière royale, — jusqu’à ce que, plusieurs semaines après, le fait fût parvenu à la connaissance du susdit chantre. Il se rendit incontinent à l’abbaye en compagnie de deux amis qui partageaient ses goûts, qui aimaient à inspecter les tombes. S’étant procuré une échelle, il parvint encore une fois au cercueil et trouva, comme on l’avait rapporté, une ouverture dans le couvercle d’à peu près six pouces de long sur quatre pouces de large, précisément en haut, à gauche. Y ayant introduit la main, et ayant cherché à tâtons parmi les os, il retira de dessous l’épaule un crucifix richement orné et émaillé, attaché à une chaîne d’or de vingt-quatre pouces de long. Il les montra à ses curieux amis, qui en furent aussi surpris que lui-même.

« Pendant que, dit-il, je retirais la croix et la chaîne du cercueil, j’amenai la tête vers l’ouverture et la considérai ; elle était dure et saine, avait la mâchoire supérieure et la mâchoire inférieure intactes et garnies de leurs dents, et une lisière d’or de plus d’un pouce de large, espèce de couronne, autour des tempes. Il y avait aussi dans le cercueil du linge blanc et de la soie à fleurs, couleur d’or, qui paraissaient assez frais ; mais je m’aperçus de suite au toucher que c’était en très-mauvais état. Tous ses os s’y trouvaient, et beaucoup de poussière aussi ; je laissai le tout dans l’état où je l’avais trouvé. »

Il est difficile d’imaginer une leçon donnée d’une façon plus grotesque à l’orgueil de l’homme que cette tête d’Édouard le Confesseur irrévérencieusement saisie dans son cercueil par un chantre curieux et ramenée pour grimacer face à face avec lui par un trou du couvercle !

Ayant satisfait sa curiosité, le chantre replaça le crucifix et la chaîne dans le cercueil, et chercha le doyen pour lui faire part de sa découverte. Le doyen n’étant pas visible dans ce moment, comme il craignait que le « saint trésor » ne fût enlevé par d’autres mains, il se fit, deux ou trois heures après, accompagner jusqu’à la châsse par un chantre son camarade, et en sa présence retira de nouveau les reliques. Il les remit ensuite, à genoux , au roi Jacques. Le roi fit par la suite enclore l’ancien cercueil dans un neuf d’une extrême solidité, « chaque planche, large de deux pouces, et les planches s’emboîtant au moyen de coins en fer, où il est aujourd’hui (1688), témoignage de sa pieuse sollicitude, pour que nul outrage ne pût arriver jusqu’aux cendres saintes qui y sont déposées. »

L’histoire de cette châsse renfermant une grande moralité, j’en joins ci-dessous la description, telle qu’on l’a faite de nos jours. « La châsse, solitaire et lugubre, dit un auteur anglais, n’est plus que l’ombre de ce qu’elle était jadis. Quelques légers vestiges de ses étincelantes décorations, incrustées sur mortier solide, attirent les rayons du soleil, mais elle a pour jamais perdu sa splendeur… Il ne reste plus que deux des colonnes en spirale. Le chapiteau ionique en bois est à peu près brisé, et couvert de poussière. La mosaïque est enlevée dans tous les endroits à portée de la main ; quant aux losanges, il n’en reste plus guère que sur un espace d’un pied carré et sur cinq morceaux circulaires de ce superbe marbre. » — Malcolm, Lond. Rediv.



Inscription se trouvant sur un monument auquel il est fait allusion dans l’esquisse :


Ici repose le loyal duc de Newcastle, et la duchesse sa seconde femme, dont il n’eut aucun rejeton. Elle se nommait Margaret Lucas, et était la plus jeune sœur de lord Lucas de Colchester, une noble famille, car tous les frères étaient braves et toutes les sœurs vertueuses. Cette duchesse était une femme prudente, spirituelle et instruite, le grand nombre de ses livres en fait foi ; elle fut une très-vertueuse, très-attentionnée, très-aimante épouse, et se tint auprès de son mari tout le temps que durèrent son exil et ses misères, et quand il fut revenu le suivit toujours dans ses retraites solitaires.



Pendant l’hiver, lorsque les jours sont courts, le service de l’après-midi s’accomplit aux flambeaux. C’est d’un très-bel effet de voir le chœur partiellement éclairé dans le haut, tandis que le corps principal de la cathédrale et les transepts sont plongés dans une profonde et lugubre obscurité. Les vêtements blancs des chantres se détachent vigoureusement sur le brun foncé des boiseries de chêne et des baldaquins. Cette illumination partielle fait projeter aux colonnes et aux grilles des ombres colossales, et, pénétrant comme une flèche dans les ténèbres environnantes , met çà et là en relief quelque décoration funèbre ou quelque effigie de monument. Les accords grossissants de l’orgue s’harmonisent bien avec le tableau.

Quand le service est terminé, le doyen est éclairé jusqu’à son logement, qui se trouve dans la partie vieille de l’édifice, par les enfants de chœur revêtus de leurs robes blanches, portant des flambeaux, et le cortége traverse ainsi l’abbaye, passe le long des cloîtres pleins d’ombre, éclairant par en haut les angles, les arceaux, les monuments refrognés des tombes, et ne laissant derrière lui que ténèbres.



Quand on entre la nuit dans les cloîtres par ce que l’on appelle la cour du Doyen, l’œil, errant le long d’un sombre passage voûté, entrevoit dans le fond une figure en marbre blanc qui s’incline sur une tombe. La lueur éblouissante projetée par un bec do gaz donne à cela je ne sais quoi de fantastique et de lugubre. C’est le monument mural d’un membre de la famille des Pultney.

Les cloîtres méritent bien d’être visités au clair de lune, quand la lune est dans son plein.

  1. Sir T. Brown.