Le Livre d’esquisses/L’Art de faire des livres

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Traduction par Théodore Lefebvre .
Le Livre d’esquissesPoulet-Malassis (pp. 77-84).

L’ART DE FAIRE DES LIVRES.

Si la rigoureuse sentence de Synésius est juste : — « Mieux vaudrait dérober à un mort ses vêtements que le fruit de ses travaux », — qu’adviendra-t-il de la plupart des écrivains ?
Burton, Anatomie de la mélancolie.

Je me suis souvent étonné de l’extrême fécondité de la presse, comment il pouvait se faire que tant de têtes sur lesquelles la nature semblait avoir laissé tomber la malédiction de la stérilité accouchassent néanmoins d’énormes in-folio ; mais à mesure que l’homme avance dans ce voyage de la vie, les sujets d’émerveillement diminuent de plus en plus pour lui, et continuellement il découvre quelque cause bien simple à ce qui lui paraissait tenir du prodige. C’est ainsi qu’il m’est arrivé, dans mes pérégrinations au milieu de cette grande métropole, de tomber en étourdi sur une scène qui me dévoila quelques-uns des mystères de l’industrie ayant pour objet la fabrication des livres, et mit enfin un terme à mon étonnement.

J’errais, un jour d’été, le long des grandes salles du Musée britannique, avec cette nonchalance flâneuse que l’on apporte dans un musée quand il fait bien chaud, tantôt me penchant lourdement sur les vitres qui recouvraient des minéraux, tantôt étudiant les hiéroglyphes d’une momie égyptienne, quelquefois essayant avec presque autant de succès de comprendre les peintures allégoriques qui fuyaient sur les plafonds. Je portais ainsi de côté et d’autre mes regards paresseux, quand mon attention fut attirée sur une porte éloignée qui se trouvait au bout d’une enfilade de pièces. Elle était fermée, mais de temps à autre elle s’ouvrait et livrait passage à quelque personnage étrangement favorisé, généralement vêtu de noir, qui glissait silencieusement le long des salles, sans avoir un coup d’œil pour aucun des objets environnants. Il y avait dans tout ceci un air de mystère qui piqua ma curiosité languissante ; je résolus de tenter le passage de ce défilé, d’explorer les régions inconnues situées au delà. La porte céda sous la pression de ma main tout aussi facilement que les portes de châteaux enchantés s’ouvrent devant les chevaliers errants en quête d’aventures. Je me trouvai dans une chambre spacieuse, entourée de grands rayons chargés de livres vénérables. Au-dessus des rayons, et juste au-dessous de la corniche, étaient disposés un grand nombre de portraits noircis d’anciens auteurs. Autour de la chambre étaient placées de longues tables avec des pupitres pour lire et pour écrire. Maints personnages studieux et pâles y étaient assis, les yeux collés sur des volumes poudreux, cherchant leur pâture dans des manuscrits en ruine, et prenant largement des notes sur leur contenu. Le silence le plus profond régnait dans cette pièce mystérieuse, si ce n’est qu’on pouvait entendre les plumes courir sur le papier, ou bien encore, de loin en loin, le soupir prolongé poussé par un de ces sages quand il changeait de position pour tourner la page d’un vieil in-folio, soupir causé sans doute par ce travail souterrain et ces flatuosités inséparables de toute recherche savante.

De temps à autre, un de ces personnages écrivait quelque chose sur une petite bande de papier et sonnait. Alors apparaissait un génie familier qui prenait le papier dans un profond silence, s’échappait mystérieusement de la chambre, et revenait bientôt après chargé de pesants volumes, sur lesquels l’autre se jetait voracement, en affamé, unguibus et rostro. Je ne doutai plus que je ne fusse tombé au milieu d’une réunion de mages profondément engagés dans l’étude des sciences occultes. La scène me rappela ce philosophe d’un vieux conte arabe, captif au sein d’une montagne, dans une bibliothèque enchantée s’ouvrant seulement une fois par an, où les esprits du lieu exécutaient tous ses ordres, et allaient lui chercher des livres traitant de toutes les sciences ténébreuses : de sorte qu’au bout de l’année, quand la porte magique roula sur ses gonds une fois encore et s’ouvrit, il en sortit si riche en connaissances illicites qu’il put planer au-dessus du vulgaire et commander aux puissances de la nature.

Ma curiosité était tout à fait éveillée. Je parlai bas à l’oreille de l’un de ces démons familiers quand il allait sortir de la salle, et lui demandai l’explication de l’étrange tableau que j’avais sous les yeux. Quelques mots suffirent à cet effet. Il se trouva que ces personnages mystérieux, que j’avais pris pour des mages, étaient pour la plupart des auteurs, et précisément occupés à confectionner des livres. J’étais, de fait, dans la salle de lecture de la grande bibliothèque britannique — immense collection de volumes de tous les temps et de tous les idiomes, dont beaucoup sont maintenant oubliés, et dont la plupart sont bien rarement lus ; une de ces sources abandonnées de vieille littérature auxquelles se rendent maints auteurs modernes pour y puiser à pleins seaux la science d’autrefois, « une provision d’anglais pur sang » dont ils puissent grossir le maigre ruisseau de leur pensée.

Une fois en possession du secret, je m’assis dans un coin pour surprendre les procédés employés dans cette manufacture de livres. Mon attention se porta sur un individu maigre, au regard bilieux, qui ne cherchait que les livres les plus rongés par les vers, imprimés en lettres gothiques. Évidemment il construisait un ouvrage d’une érudition profonde, qui serait acheté par tout homme désireux de passer pour instruit, placé dans sa bibliothèque sur un rayon bien en vue, ou resterait ouvert sur sa table, mais ne serait jamais lu. Je m’aperçus que, de temps à autre, il tirait de sa poche un gros morceau de biscuit et le rongeait. Était-ce son dîner, ou s’efforçait-il d’écarter cet épuisement de l’estomac produit par de longues méditations sur des ouvrages poudreux ? C’est ce que je laisse à de plus savants que moi à déterminer.

Là se trouvait aussi un petit monsieur très-éveillé, aux vêtements de couleurs éclatantes, à la figure pleine de bonhomie et de gaieté, qui avait tout l’air d’un auteur en bons termes avec son libraire. Après l’avoir attentivement considéré, je reconnus en lui un infatigable producteur de miscellanées qui s’enlevaient assez bien. Je fus curieux de voir comment il confectionnait ses denrées. Il faisait plus de bruit et paraissait plus occupé qu’aucun des autres ; parcourant légèrement une foule de livres, voltigeant au-dessus des feuillets de manuscrits, tirant un morceau de l’un, un morceau de l’autre, « ligne sur ligne, précepte sur précepte, ici un peu et là un peu ». Le contenu de son livre semblait formé d’éléments aussi hétérogènes que celui de la chaudière des sorcières dans Macbeth. Ici c’était un doigt, et là c’était un pouce ; ici un orteil de grenouille, là l’aiguillon d’une anvoie, avec son cailletage à lui, qu’il y avait versé en guise de « sang de babouin », pour rendre le mélange « visqueux et bon ».

Après tout, pensai-je, cette disposition des auteurs à la friponnerie ne peut-elle pas leur avoir été mise au cœur dans un sage dessein ? Ne serait-ce pas le moyen employé par la Providence pour que les semences de savoir et de sagesse soient transmises d’âge en âge, en dépit de l’inévitable déclin des ouvrages où elles se produisirent d’abord ? Nous voyons que la nature a sagement, bien que capricieusement, chargé du transport des semences de climat en climat, la panse de certains oiseaux : de sorte que des animaux qui, par eux-mêmes, ne valent guère mieux que de la charogne, et ne sont, suivant toute apparence, que d’effrontés pillards de vergers et de champs de blé, sont en fait les messagers dont se sert la nature pour disperser, éterniser ses bienfaits. De même, ces bandes d’écrivains larrons font main basse sur les beautés et les grandes pensées que la rouille a couvertes ; elles revoient le jour pour fleurir et porter leurs fruits dans un avenir éloigné. Beaucoup de ces ouvrages, d’ailleurs, subissent une espèce de métempsycose et renaissent sous une forme nouvelle. Ce qui primitivement était une histoire soporifique revit sous la figure d’un roman ; — une vieille légende se change en une pièce moderne ; — un traité de philosophie bien austère fournit la matière de toute une série d’essais pleins de bruit et d’étincelles. Il en est ainsi quand on fait pénétrer le jour dans nos bois américains : où nous brûlons une forêt de pins majestueux s’élève à leur place une lignée de chênes nains, et jamais nous ne voyons gisant à terre et pourrissant de tronc d’arbre abandonné qui ne donne naissance à toute une tribu de champignons.

Ne nous lamentons donc pas trop sur le silence et l’oubli dans lesquels descendent les vieux auteurs : ils ne font qu’obéir à la grande loi de la nature, qui veut que toutes les formes revêtues par la matière soient ici-bas limitées dans leur durée, mais qui a décrété aussi que les éléments n’en périraient jamais. Dans le monde animal, aussi bien que dans le monde végétal, les générations s’écoulent et se suivent dans le néant ; mais la postérité recueille le principe de vie, l’espèce ne meurt pas pour cela. De même, aussi, les auteurs enfantent les auteurs. Après avoir produit une nombreuse famille, accablés de vieillesse, ils dorment avec leurs pères, c’est-à-dire avec les auteurs qui les ont précédés — et qu’ils avaient dérobés.

Tandis que je me laissais aller à ces imaginations vagabondes, j’avais appuyé ma tête contre une pile de respectables in-folio. Cela tenait-il aux émanations soporifiques qui s’échappaient de ces ouvrages, ou bien au profond silence qui régnait dans la salle, ou bien à la lassitude amenée par une longue promenade ? ou bien dois-je l’attribuer à la funeste habitude dont je suis malheureusement affligé de m’endormir en des lieux et à des heures peu convenables ? — Toujours est-il que j’en vins à m’assoupir. Et cependant mon imagination n’en continuait pas moins à trotter, et toujours la même scène restait devant les yeux de mon esprit, après avoir toutefois éprouvé de légères modifications dans quelques-uns de ses détails. Je rêvai que la pièce était encore décorée des portraits d’anciens auteurs, mais que le nombre s’en était accru. Les longues tables avaient disparu ; au lieu des révérends mages, j’aperçus des haillons, une foule déguenillée, telle qu’on peut en voir rôder autour du grand dépôt de vêtements en ruine, rue de Monmouth. Toutes les fois qu’ils saisissaient un volume, par une de ces absurdités ordinaires aux songes, il me semblait qu’il se changeait en un vêtement de mode soit étrangère, soit antique, avec lequel ils procédaient à leur équipement. Cependant j’observai que pas un ne s’attachait à revêtir un costume particulier, mais qu’ils prenaient une manche à l’un, un collet à l’autre, une basque à un troisième, chacun se formant un habillement de pièces et de morceaux, pendant que quelques-unes de ses guenilles primitives perçaient sous ses ornements d’emprunt.

Se trouvait là un ministre au teint vermeil, au port majestueux, à la panse rebondie ; je remarquai qu’il œilladait au travers d’un lorgnon quelques écrivains polémiques bien poudreux. Il eut bientôt imaginé de lestement endosser le pesant manteau de l’un de ces vieux pères, et puis, ayant pris à un autre sa barbe grise, s’efforça de paraître excessivement grave ; mais sa figure souriante et commune se jouait de cette livrée de la sagesse. Un gentleman à l’air morbide s’occupait à broder autour d’un vêtement très-insignifiant avec du fil d’or tiré de quelques vieux habits de cour du temps de la reine Elisabeth. Un autre s’était magnifiquement paré d’un manuscrit enluminé, avait attaché à sa boutonnière un bouquet cueilli dans « le Paradis des emblèmes délicats », et après avoir fixé le chapeau de Sir Philip Sidney sur un côté de sa tête, se pavanait d’un air de rare élégance vulgaire. Un troisième, de dimensions très-chétives, s’était bravement saisi des dépouilles de plusieurs traités de philosophie assez obscurs, de sorte que de front il était très-imposant ; mais il était lamentablement déguenillé par derrière ; et je m’aperçus qu’il avait raccommodé son haut-de-chausses avec des morceaux de parchemin pris dans un auteur latin.

Il y avait quelques gentlemen convenablement habillés, il est vrai, qui s’appropriaient seulement de loin en loin quelque diamant, dont l’éclat se mêlait à celui de leurs ornements personnels sans l’éclipser. Quelques-uns semblaient aussi ne contempler les costumes des vieux écrivains que pour se pénétrer de leurs principes de goût, en attraper l’air et l’esprit ; mais, je le dis à regret, beaucoup trop étaient portés à s’équiper de la tête aux pieds d’après le système de rapiécetage dont je parlais tout à l’heure. Je ne dois pas oublier de mentionner un génie en culottes de drap marron et en guêtres, avec un chapeau de berger d’Arcadie, qui avait une violente inclination pour la pastorale, mais dont les excursions champêtres avaient été limitées aux classiques ombrages de la colline de Primerose et aux solitudes du Parc du Régent. Il s’était paré de guirlandes et de rubans empruntés à tous les vieux poëtes qui ont chanté la campagne, et, la tête penchée sur une épaule, allait de ça, de là, de l’air le plus ridicule et le moins pastoral, « babillant sur les vertes prairies ». Mais le personnage qui attira surtout mon attention était un vieux gentleman brouillon, en habits ecclésiastiques, à la tête remarquablement large et carrée, mais chauve. Il entra dans la chambre en respirant avec bruit et en soufflant, s’ouvrit avec ses coudes un chemin à travers la foule, d’un air de robuste confiance en lui-même, et, ayant mis la main sur un auteur grec, un épais in-quarto, se l’appliqua sur la tête et l’emporta majestueusement sous la figure d’une formidable perruque bouclée.

Mais tout à coup, au beau milieu de cette mascarade littéraire, un cri retentit de tous côtés : « Aux voleurs ! aux voleurs ! » Je regarde, et je vois s’animer les portraits qui garnissaient la muraille. Les vieux auteurs avancent hors de la toile d’abord une tête, puis une épaule ; pendant un instant ils promènent un regard curieux sur cette foule bigarrée qui s’agite au-dessous, et puis descendent, les yeux enflammés de colère, pour revendiquer leur bien sur les fripons. La scène de sauve qui peut et de tumulte qui s’ensuivit défie toute description. Les malheureux coupables essayent en vain de fuir avec leur butin. Par ici l’on pouvait voir une demi-douzaine de vieux moines dépouillant un professeur moderne ; par là grand était le ravage apporté dans les rangs des écrivains dramatiques modernes. Beaumont et Fletcher, côté à côte, faisaient rage autour du champ de bataille, comme Castor et Pollux, et le vigoureux Ben Johnson accomplissait plus de merveilles que lorsqu’il servait en qualité de volontaire dans l’armée de Flandre. Quant au petit compilateur égrillard si fort sur l’article des macédoines, dont nous avons parlé plus haut, il s’était affublé d’autant de lambeaux et de couleurs qu’Arlequin, et tout autour de lui la lutte des prétendants était aussi ardente qu’autour du cadavre de Patrocle. Cela me peina de voir bien des gens que j’étais habitué à regarder avec crainte et respect obligés de s’enfuir ayant à peine un haillon pour couvrir leur nudité. C’est alors que mes yeux se portèrent sur le vieux gentleman brouillon à la perruque tirée du grec, qui, saisi d’épouvante, cherchait à s’échapper, pendant qu’une demi-douzaine d’auteurs le poursuivaient de leurs cris. Ils lui marchaient sur les talons ; en un clin d’œil sa perruque eut disparu ; à chaque tour il se trouvait dépouillé d’un des lambeaux qui composaient son costume, jusqu’à ce qu’au bout de quelques instants il ne fût plus resté de cette pompe dominatrice qu’un petit homme cassé, poussif et chauve, et qu’il eût opéré sa sortie avec quelques misérables guenilles seulement, quelques haillons flottant sur son dos.

Il y avait quelque chose de si burlesque dans la catastrophe de ce savant Thébain, que je partis d’un éclat de rire fou qui détruisit toute l’illusion. Le tumulte et la bagarre cessèrent. La chambre reprit son air habituel. Les vieux auteurs rentrèrent précipitamment dans leurs cadres, et se suspendirent aux murailles dans une mystérieuse solennité. Bref, je me trouvai parfaitement éveillé dans mon coin, et toute cette assemblée de vers rongeurs de livres me regardait de l’air du plus profond étonnement. Rien n’avait été réel dans ce rêve que mon éclat de rire, bruit que jamais auparavant on n’avait entendu dans ce grave sanctuaire, et si antipathique aux oreilles de la sagesse, qu’il électrisa la confrérie.

Le bibliothécaire alors s’avança vers moi et me demanda si j’avais une carte d’admission. D’abord je ne le compris pas, mais je découvris bientôt que la bibliothèque était une espèce de chasse littéraire réservée, sujette par conséquent aux lois sur la chasse, et que personne ne pouvait prétendre à y chasser que muni d’une licence spéciale, avec une permission. En un mot, j’étais pris en flagrant délit de braconnage, et fus trop heureux de faire une retraite précipitée, pour ne pas avoir toute une meute d’auteurs lâchée sur mes talons.