Le Livre d’esquisses/La Petite-Bretagne

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Traduction par Théodore Lefebvre .
Le Livre d’esquissesPoulet-Malassis (pp. 250-266).

(Pour l’amusement de ceux qu’aurait intéressés l’esquisse précédente, fruit de mes observations personnelles, et qui désireraient pénétrer un peu plus avant dans les mystères de Londres, je joins un fragment d’histoire locale qui fut dernièrement mis entre mes mains par un vieux gentleman à physionomie bizarre, lequel avait une petite perruque brune et un habit couleur tabac, et dont je fis connaissance quelque temps après ma visite à la Chartreuse. J’avoue que je fus d’abord légèrement en peine de savoir si ce n’était pas un de ces contes apocryphes que l’on fait souvent avaler aux voyageurs curieux, comme moi-même, et qui ont généralement, en ce qui touche la véracité, fait encourir à notre réputation un reproche si peu mérité. Aussi n’ai-je pas manqué de faire les recherches convenables, et j’ai recueilli les preuves les plus satisfaisantes de la sincérité de l’auteur ; on m’a dit même qu’il était actuellement engagé dans une description complète et détaillée de la très-intéressante région où il réside ; les pages qui suivent peuvent en être considérées comme un avant-goût.)

Ce que j’écris est très-vrai... J’ai tout un livre de notes sous la main, et si je les publiais quelques graves personnages (dans le rayon de la cloche de l’église de l’Arc) m’en voudraient à la mort.
Nashe.


Au centre de la grande cité de Londres se trouve un petit quartier consistant en un pâté de rues et de ruelles étroites, de maisons très-vénérables et très-peu solides, qui porta le nom de La Petite-Bretagne. Le collége de l’Église du Christ et l’hôpital Saint-Barthélémy le bornent à l’ouest ; Smithfield et Long Lane au nord ; Aldersgate-street, comme un bras de mer, le sépare de la partie orientale de la Cité ; tandis que le gouffre béant de Bull-and-Mouth-street le sépare de Butcher Lane et des régions de Newgate. Sur ce petit territoire, ainsi borné et désigné, la grande église Saint-Paul, s’élevant majestueuse au-dessus des maisons voisines de Paternoster Row, Amen Corner et Ave-Maria Lane, laisse tomber ses regards d’un air de protection maternelle.

Ce quartier tire son nom de ce qu’il fut autrefois la résidence des ducs de Bretagne. Mais, à mesure que Londres s’agrandit, les gens titrés et le beau monde refluèrent vers l’ouest, et l’industrie, s’ébranlant et rampant derrière eux, vint prendre possession de leurs demeures abandonnées. Pendant quelque temps la Petite-Bretagne se trouva être le grand marché du savoir et fut peuplée par la gent active et prolifique des libraires ; mais par degré ceux-ci la désertèrent à leur tour, et, émigrant au delà du grand détroit de Newgate-street, finirent par s’établir dans Paternoster Row et le cimetière Saint-Paul, où ils continuent à croître et à multiplier même aujourd’hui.

Toute déchue qu’elle est cependant, la Petite-Bretagne conserve encore des traces de sa splendeur première. On y voit plusieurs maisons près de s’écrouler dont les façades sont enrichies de vieilles sculptures en chêne magnifiques : ce sont des figures repoussantes, des oiseaux, des animaux et des poissons inconnus ; des fruits et des fleurs qu’un naturaliste serait fort embarrassé de classer. Il y a encore dans Aldersgate-street quelques restes de ce qui fut autrefois de spacieuses et splendides habitations seigneuriales ; mais elles ont été, dans ces derniers temps, subdivisées en plusieurs logements. Là, on voit souvent la famille du petit marchand, avec son mobilier d’occasion, trotter, comme autant de lapins, au milieu des débris d’un luxe suranné, dans de grands appartements sans fin noircis par le temps, aux lambris ciselés, aux corniches dorées, aux immenses cheminées de marbre. Les ruelles avoisinantes contiennent aussi plusieurs maisons plus petites qui, bien que sur une moindre échelle, n’en défendent pas moins vigoureusement, comme l’antique petite noblesse, leurs prétentions à une égale antiquité. Celles-ci ont pignons sur rue, de grandes fenêtres cintrées, avec des vitres en losanges dans des châssis de plomb, des sculptures grotesques, et des entrées de portes voûtées très-basses[1].

C’est dans ce très-vénérable et très-abrité petit nid que j’ai passé tranquille plusieurs années de ma vie, confortablement logé au second étage d’une des plus petites, mais des plus antiques maisons. Mon cabinet est une vieille chambre lambrissée, à petits panneaux, et garnie d’une foule de meubles hétérogènes. J’ai un respect tout particulier pour trois ou quatre chaises à dos élevés, aux pieds en forme de griffes, recouvertes de brocart terni, qui portent écrit qu’elles ont vu des jours meilleurs et qui ont sans doute figuré dans quelques-uns des vieux palais de la Petite-Bretagne. Elles me semblent faire bande à part, et regarder du haut d’un souverain mépris leurs voisines à fond de cuir ; comme j’ai vu de petits nobles ruinés porter la tête haute au milieu de la société plébéienne avec laquelle ils étaient réduits à frayer. Toute la façade de mon cabinet est prise par une fenêtre cintrée, sur les carreaux de laquelle sont tracés les noms des occupants antérieurs pendant maintes générations, entremêlés de lambeaux de poésie d’amateur très-insignifiante écrits en caractères que je puis à peine déchiffrer et qui portent aux nues les charmes de mainte beauté de la Petite-Bretagne, laquelle, il y a longtemps, bien longtemps, a fleuri, s’est flétrie et s’est évanouie. Comme je suis un oisif personnage, sans occupation apparente, et que je paye régulièrement ma note chaque semaine, je suis regardé comme le seul gentleman indépendant du voisinage ; et, comme j’étais curieux de connaître la situation intérieure d’une communauté en apparence si renfermée en elle-même, j’ai fait en sorte de me frayer un chemin au milieu de toutes les passions et de tous les mystères de l’endroit.

La Petite-Bretagne peut véritablement s’appeler le cœur du cœur de la Cité ; la dernière citadelle du vrai John Bullisme. C’est un fragment de Londres tel qu’il était dans ses meilleurs jours, avec ses habitants et ses modes surannés. Ici fleurissent dans un état de conservation parfaite nombre des joyeux divertissements et des coutumes d’autrefois. Les naturels mangent très-religieusement des crêpes le mardi gras, des babas tout chauds marqués d’une croix le vendredi saint[2], et de l’oie rôtie à la Saint-Michel ; ils envoient des lettres d’amour le jour de la Saint-Valentin, brûlent le pape le 5 novembre, et embrassent toutes les jeunes filles sous le gui à Noël. Le roastbeef et le plum-pudding sont aussi de leur part l’objet d’une superstitieuse vénération, et l’oporto et le xérès toujours regardés comme les seuls véritables vins anglais, tous les autres étant considérés comme de vils breuvages étrangers.

La Petite-Bretagne a son long catalogue de merveilles locales, que ses habitants tiennent pour des merveilles du monde, telles que la grosse cloche de Saint-Paul, qui fait aigrir la bière quand elle sonne, les figures qui frappent les heures à l’horloge de Saint-Dunstan, le Monument, les lions de la Tour, et les géants de bois de l’hôtel de ville. Ils ajoutent encore foi aux songes et aux diseuses de bonne aventure, et une vieille femme qui habite Bull-and-Mouth street se fait une existence très-convenable en découvrant les objets volés et en promettant de bons maris aux jeunes filles. Ils sont enclins à s’effrayer des comètes et des éclipses ; et si un chien hurle lugubrement la nuit, c’est considéré comme un signe de mort certaine dans la maison. Il circule même plusieurs histoires de revenants, particulièrement sur les vieilles maisons seigneuriales, dans plusieurs desquelles on dit qu’il se voit quelquefois d’étranges spectacles. Seigneurs et grandes dames, les premiers portant de larges perruques, des manches pendantes, et l’épée au côté ; celles-ci en capuchons avec robes de brocart et paniers, ont été vus se promenant de long en large dans les grandes chambres désertes, par des nuits de clair de lune ; et l’on suppose que ce sont les ombres des anciens propriétaires dans leurs habits de cour.

La Petite-Bretagne a aussi ses sages et ses grands hommes. L’un des plus importants parmi les premiers est un vieux gentleman long et maigre du nom de Skryme, qui tient une petite boutique d’apothicaire. Il a une figure cadavéreuse, pleine de creux et de saillies, avec un cercle bistre autour des yeux, ce qui lui fait comme une paire de lunettes de corne. Il est en grande considération auprès des vieilles femmes, qui le regardent comme une espèce de magicien parce qu’il a deux ou trois alligators empaillés suspendus dans sa boutique et plusieurs serpents en bocaux. C’est un grand liseur d’almanachs et de journaux, et il aime beaucoup à s’arrêter sur les descriptions effrayantes de complots, de conspirations, d’incendies, de tremblements de terre et d’éruptions volcaniques ; pour ce qui est de ces derniers phénomènes, il les considère comme des signes du temps. Il a toujours quelque récit lugubre de cette espèce à débiter à ses pratiques avec leurs doses, et met ainsi tout à la fois le corps et l’âme en révolution. Il croit fermement aux présages et aux prédictions, et sait par cœur les prophéties de Robert Nixon et de la mère Shipton. Personne plus que lui ne s’entend à tirer parti d’une éclipse ou même d’un jour un peu plus sombre qu’à l’ordinaire, et il secoua la queue de la dernière comète sur les têtes de ses chalands et disciples au point qu’ils en faillirent perdre la raison. Dernièrement il a fait main basse sur une légende ou prophétie populaire, au sujet de laquelle il a été encore plus éloquent que de coutume. Car ce dicton a circulé parmi les vieilles sibylles qui tiennent note de ces choses, que, quand la cigale qui se trouve en haut de la Bourse donnerait une poignée de main au dragon qui se trouve en haut du clocher de l’église de l’Arc, de terribles événements auraient lieu. Cette conjonction, quelque étrange qu’elle puisse paraître, s’est accomplie d’une façon non moins étrange. Le même architecte a dernièrement été chargé des réparations à faire à la coupole de la Bourse et au clocher de l’église de l’Arc, et (chose affreuse à dire) le dragon et la cigale gisent actuellement dos à dos dans la cour de son atelier.

« D’autres, a coutume de dire M. Skryme, peuvent aller examiner les astres et chercher dans les cieux pour trouver des conjonctions : il est une conjonction sur la terre, à notre porte même et sous nos propres yeux, qui surpasse tous les signes et les calculs des astrologues. » Depuis que ces girouettes prophétiques avaient ainsi posé leurs têtes l’une contre l’autre, des événements merveilleux s’étaient déjà produits. Le bon vieux roi, encore qu’il eût vécu quatre-vingt-deux ans, avait tout d’un coup rendu l’âme ; un autre roi était monté sur le trône ; un duc de sang royal était mort subitement — un autre, en France, avait été assassiné ; il y avait eu des meetings radicaux dans toutes les parties du royaume ; les scènes sanglantes de Manchester, le grand complot de Cato street ; — enfin la reine était revenue en Angleterre ! Tous ces événements sinistres sont énumérés par M. Skryme avec un air mystérieux et un lugubre branlement de tête, et, pris avec ses drogues et s’associant dans le cerveau de ses auditeurs aux monstres marins empaillés, aux serpents en bocaux et à sa propre figure, qui est un frontispice de tribulations, ils ont mis beaucoup de noir dans l’âme des habitants de la Petite-Bretagne. Aussi secouent-ils la tête chaque fois qu’ils passent devant l’église de l’Arc, et font-ils la remarque qu’ils n’ont jamais pensé qu’il résulterait rien de bon de la démolition de ce clocher, qui, dans l’ancien temps, n’annonçait jamais que de joyeuses nouvelles, comme l’histoire de Whittington et de son chat en fait foi.

L’oracle rival de la Petite-Bretagne est un riche marchand de fromages qui habite un fragment de l’une de ces vieilles maisons seigneuriales dont nous avons parlé, et est aussi somptueusement logé qu’un charançon à panse rebondie au milieu de l’un de ses propres fromages de Cheshire. C’est, dans le fait, un homme d’un rang et d’une importance considérables, et sa renommée s’étend jusque dans Huggin-Lane et Lad-Lane, et même jusqu’à Aldermanbury. Son opinion est d’un grand poids en ce qui touche les affaires d’État, ayant lu les journaux du dimanche pendant ces derniers cinquante ans, voire même le Magasin du Gentleman, l’Histoire d’Angleterre de Rapin et la Chronique maritime. Sa tête est meublée de maximes inestimables qui ont pendant des siècles subi l’épreuve du temps et de l’usage. C’est sa ferme conviction qu’il est « moralement impossible », tant que l’Angleterre restera fidèle à elle-même, que rien puisse l’ébranler ; et il a beaucoup à dire au sujet de la dette nationale, laquelle, de façon ou d’autre, il prouve être une puissante égide, un grand bienfait national. Il a passé la plus grande partie de sa vie dans le voisinage de la Petite-Bretagne, jusqu’à ces dernières années, quand étant devenu riche, et parvenu à la dignité de marguillier, il a commencé à prendre du bon temps et à voir le monde. Il a fait, en conséquence, plusieurs excursions à Hampstead, à Highgate et autres villes environnantes, où il a passé des après-midi tout entières à regarder la capitale au travers d’un télescope et à s’efforcer de découvrir le clocher de Saint-Barthélemy. Pas un conducteur de diligence dans Bull-and-Mouth street qui ne porte la main à son chapeau quand il passe, et il est considéré comme un patron au bureau des voitures du Gril et de l’Oie, St Paul’s Churchyard. Sa famille a beaucoup insisté auprès de lui pour qu’il fît une expédition à Margate ; mais il a une grande appréhension de ces satanées inventions nouvelles, les bateaux à vapeur, et se croit d’ailleurs par trop avancé dans la vie pour entreprendre des voyages sur mer.

La Petite-Bretagne a de temps à autre ses factions et ses divisions, et l’esprit de parti se donna à certaine époque un furieux essor par suite de l’établissement dans l’endroit de deux sociétés rivales pour les sépultures. Le Cygne et le Fer à cheval voyait l’une tenir ses séances sous la protection du marchand de fromages ; le Coq et l’Écu donnait asile à l’autre sous les auspices de l’apothicaire : inutile de dire que cette dernière était la plus florissante. J’ai consacré une soirée ou deux à chacune, et j’ai acquis des connaissances vraiment très précieuses quant à la meilleure manière d’être enseveli, aux mérites comparatifs des différents cimetières, en même temps que diverses notions au sujet des cercueils en fer brevetés ; sans compter que j’ai entendu traiter la question sous toutes ses faces quant à la légalité de la prohibition portée contre ces derniers à cause de leur durée. Les haines occasionnées par ces sociétés se sont heureusement éteintes depuis peu, mais elles furent pendant longtemps des sujets de controverse universelle, les habitants de la Petite-Bretagne étant extrêmement soucieux des honneurs funèbres et désireux de reposer confortablement dans leurs tombeaux.

Outre ces deux sociétés pour les sépultures, il en est une troisième offrant un caractère tout autre, et qui tend à amener sous les rayons de la bonne humeur le voisinage tout entier. Elle se réunit une fois par semaine dans une petite maison à la mode d’autrefois tenue par un joyeux cabaretier du nom de Wagstaff, ayant pour enseigne une demi-lune resplendissante, et la plus séduisante grappe de raisin. Toute la maison est couverte d’inscriptions destinées à attirer l’œil du voyageur altéré, telles que : « Boissons sans mélange, de Truman, Hanbury et Ce ; vin, rhum et eau-de-vie en cave ; vieux tom, rhum et composés, etc. » Car ç’a été, depuis un temps immémorial, un temple de Bacchus et de Momus, et elle n’est jamais sortie de la famille des Wagstaff ; de sorte que l’aubergiste actuel en connaît assez bien l’histoire. Elle fut très-fréquentée par les élégants, les cavalieros du règne d’Élisabeth, et reçut de temps à autre la visite des beaux esprits du temps de Charles II. Mais ce dont Wagstaff s’enorgueillit par-dessus tout, c’est que Henri VIII, dans une de ses promenades nocturnes, cassa la tête de l’un de ses ancêtres avec son fameux bourdon, bien que ceci, soit dit en passant, ait toujours été considéré comme une prétention très-discutable et très-vaniteuse de la part de notre aubergiste.

La société qui tient maintenant ici ses réunions hebdomadaires porte le nom de Club des bruyants enfants de la Petite-Bretagne. Elles abondent en vieilles chansons à refrains, en joyeux couplets, en histoires de choix, qui sont ici de tradition, et que l’on ne rencontrerait sur nul autre point de la capitale. Il y a un entrepreneur de pompes funèbres très-enjoué qui est inimitable pour les chansons joyeuses ; mais la vie du club, et sans contredit le bel esprit de la Petite-Bretagne, c’est le patron lui-même, Wagstaff. Ses ancêtres furent tous des plaisants avant lui, et en même temps que de l’auberge il a hérité d’un vaste répertoire de chansons et de bons mots qui la suivent, comme accessoires, de génération en génération. C’est un petit homme égrillard aux jambes torses et à la panse rebondie, à la face rougeaude, à l’œil joyeusement humide, avec un petit paquet de cheveux gris derrière. À l’ouverture de chaque séance nocturne, on le fait venir pour chanter sa « Profession de foi », qui n’est autre chose que la fameuse et vieille chanson à boire insérée dans l’Aiguille de la mère Gurton. À dire vrai, elle a subi de nombreuses altérations ; mais il la chante telle qu’il l’a reçue des lèvres de son père, car elle a toujours été la favorite en pied au cabaret de la Demi-Lune et de la Grappe de Raisin depuis qu’elle fut composée ; il va même jusqu’à affirmer que ses prédécesseurs ont souvent eu l’honneur de la chanter devant la grande et la petite noblesse aux mascarades de Noël, lorsque la Petite-Bretagne était dans toute sa gloire[3].

Cela fait du bien au cœur d’entendre, par une nuit de bombance, les cris de joie, les lambeaux de chansons et de temps à autre, éclatant en chœur, une demi-douzaine de voix discordantes qui s’échappent de cette folle maison. Dans ces moments la rue forme un cordon d’auditeurs, lesquels jouissent d’un bonheur égal à celui qui consiste à plonger des yeux avides dans l’étalage d’une confiserie ou à renifler à plein nez les exhalaisons d’une boutique de rôtisseur.

Il est deux événements annuels qui produisent beaucoup de sensation et de mouvement dans la Petite-Bretagne ; ce sont la foire de la Saint-Barthélémy et le jour de l’installation du lord-maire. Pendant le temps de la foire, qui se tient dans les régions attenantes de Smithfield, on n’y fait plus partout que commérer et courir çà et là. Les rues naguère tranquilles de la Petite-Bretagne sont envahies par une multitude de personnages à figures étranges ; chaque taverne est un théâtre de tapage et de bombance. Le matin, à midi et le soir, s’échappe des salons de cabarets le bruit des violons et des chansons, et l’on peut voir à chaque fenêtre quelque groupe de joyeux compères, les yeux à demi clos, le chapeau sur le côté, la pipe à la bouche et le grand pot à la main, qu’ils caressent en prononçant des discours sans fin et en fredonnant des refrains bachiques au-dessus de leur liquide. Il n’est pas jusqu’au grave décorum des familles particulières, lequel, je dois le dire, est en d’autres temps rigidement observé parmi mes voisins, qui soit à l’épreuve de ces saturnales. Pour ce qui est de songer à retenir les servantes à la maison, folie. Leurs cervelles sont absolument retournées par Polichinelle et les marionnettes, les chevaux de bois, signor Polito, le mangeur de feu, le célèbre M. Paap et le géant irlandais. Quant aux enfants, ils dépensent en prodigues tout l’argent de leurs menus plaisirs à acheter des jouets et du pain d’épice doré, et remplissent la maison du tapage. lilliputien de leurs tambours, de leurs trompettes et de sifflets à un penny.

Mais le grand anniversaire, c’est le jour de l’installation du lord-maire. Le lord-maire est considéré par les habitants de la Petite-Bretagne comme le plus grand potentat qui soit au monde ; sa voiture dorée à six chevaux, comme l’apogée des splendeurs humaines ; et son cortége, avec les shérifs et les aldermen qui l’escortent, comme la plus magnifique de toutes les pompes terrestres. Quel triomphe c’est pour eux de penser que le roi lui-même n’ose pénétrer dans la Cité sans frapper d’abord à là porte de Temple-Bar et sans demander la permission du lord-maire ? S’il le faisait, ciel et terre ! on ne sait pas ce qui pourrait en résulter. L’homme armé de pied en cap qui précède à cheval le lord-maire et est le champion de la Cité a l’ordre formel de mettre en pièces quiconque porterait outrage à la dignité de la Cité ; et puis il y a le petit homme au bonnet de velours en forme d’écuelle sur la tête, qui est assis à la portière de la voiture d’État et tient l’épée de la Cité, aussi longue qu’un bois de pique — Sang et tonnerre ! s’il tirait seulement cette épée, Sa Majesté elle-même ne serait pas en sûreté !

Sous la protection de ce redoutable potentat, les bonnes gens de la Petite-Bretagne dorment donc en paix. Temple-Bar est une puissante barrière contre tous ennemis intérieurs ; et quant à l’invasion étrangère, le lord-maire n’a qu’à se jeter dans la Tour, appeler à lui les milices et mettre sous les armes l’armée permanente des mangeurs de bœuf, et il pourra défier l’univers !

Ainsi claquemurée dans ses intérêts à elle, ses coutumes à elle et ses opinions à elle, la Petite-Bretagne a longtemps été le cœur sain et puissant de cette grande capitale énervée. Je me suis plu à la considérer comme une terre choisie, ou les principes vigoureux du John-Bullisme étaient engrangés, comme le blé de. semailles, pour renouveler le caractère national quand il se serait rapidement éteint, abâtardi. Je me suis aussi réjoui de voir l’esprit universel d’harmonie qui y dominait ; car, bien qu’il ait pu de temps à autre y avoir quelques divergences d’opinion entre les adhérents du marchand de fromages et ceux de l’apothicaire, et une rivalité fortuite entre les sociétés de sépulture, cependant ce n’étaient là que des nuages passagers et qui se dissipaient bientôt. Les voisins allaient bienveillamment l’un vers l’autre, se séparaient avec une poignée de main, et toujours attendaient pour se déchirer qu’ils eussent le dos tourné.

Je pourrais faire de curieuses descriptions des bonnes parties, des régals auxquels j’ai assisté, où nous jouions à All-Fours[4], au pape Jean, à Tom-viens-me-chatouiller, et autres jeux antiques choisis, et où nous avions quelquefois une bonne vieille danse rustique anglaise sur l’air de sir Roger de Coverley. Une fois l’an aussi les voisins se réunissaient et allaient faire une folle partie dans la forêt d’Epping. Ça aurait réjoui le cœur le plus glacé de voir la gaieté qui régnait lors, quand nous banquetions sur la pelouse, à l’ombre des arbres. Comme nous faisions retentir les bois de nos éclats de rire aux chansons du petit Wagstaff et du joyeux entrepreneur de pompes funèbres ! Après dîner, les jeunes gens jouaient au colin-maillard et à cligne-musette ; et c’était vraiment amusant de les voir s’embarrasser parmi les ronces, et d’entendre quelque jolie fille pousser de temps à autre un cri perçant du milieu des buissons. Les personnes raisonnables se groupaient autour du marchand de fromages et de l’apothicaire pour les entendre parler politique, car ils apportaient généralement un journal dans leurs poches, pour passer le temps à la campagne. Parfois, il est vrai, la discussion s’échauffait tant soit peu ; mais ils savaient couper court à leurs controverses en s’en référant à un vieux et digne fabricant de parapluies au double menton, qui, ne comprenant jamais parfaitement ce dont il s’agissait, s’arrangeait toujours de façon ou d’autre pour décider en faveur des deux parties.

Mais, hélas ! comme l’a dit je ne sais plus quel philosophe ou quel historien, tous les empires sont condamnés aux changements et aux révolutions. Le luxe et l’innovation s’introduisent peu à peu ; les factions prennent naissance, et de temps à autre apparaissent des familles dont l’ambition et les intrigues plongent le système tout entier dans la confusion. C’est ainsi que dans ces derniers temps la tranquillité de la Petite-Bretagne a été douloureusement troublée, et la simplicité d’âge d’or de ses mœurs menacée d’une ruine complète, par l’ambitieuse famille d’un boucher retiré.

La famille Mouton avait longtemps compté parmi les plus heureuses en affaires et les plus aimées du voisinage. Les demoiselles Mouton étaient les élégantes de la Petite-Bretagne, et tout le monde se réjouit le jour où le vieux Mouton eut assez gagné d’argent pour fermer boutique et mettre son nom à sa porte sur une plaque de cuivre. Mais le malheur voulut qu’une des demoiselles Mouton fût désignée pour faire partie des dames d’honneur de la femme du lord-maire à son grand bal annuel, et que dans cette occasion elle portât trois gigantesques plumes d’autruche sur sa tête. La famille ne s’en releva jamais ; ils furent aussitôt dévorés de la soif des grandeurs, se donnèrent une voiture à un cheval, mirent un bout de galon d’or autour du chapeau du petit galopin, et ont toujours été depuis l’objet des causeries et de la haine de tout le voisinage. Il ne fut plus possible de les décider à jouer au pape Jean ni au colin-maillard ; elles ne pouvaient souffrir d’autre danse que les quadrilles, dont personne n’avait jamais entendu parler dans la Petite-Bretagne ; et elles s’adonnèrent à lire des romans, à parler un mauvais français et à toucher du piano. Le frère aussi, qu’on avait placé chez un procureur, se posa en dandy et en critique, caractères jusqu’alors ignorés dans ces parages, et confondit ces braves gens au delà de toute expression en babillant sur Kean, l’Opéra et la Revue d’Édimbourg.

Chose plus impardonnable encore, les Mouton donnèrent un grand bal, et ils négligèrent d’inviter aucun de leurs vieux voisins ; mais on y vit en foule le beau monde de Theobald’s Road, de Red Lion Square, et autres régions vers l’ouest. Il y vint plusieurs petits maîtres de la connaissance du frère, de Gray’s Inn Lane et de Hatton Garden, et jusqu’à trois femmes d’aldermen avec leurs filles. Cela ne pouvait ni s’oublier ni se pardonner. Toute la Petite-Bretagne fut mise en révolution par le claquement des fouets, les coups administrés à de misérables rosses, le fracas, le bruit criard des fiacres. On pouvait voir les commères du voisinage avancer en dehors leurs bonnets de nuit à chaque fenêtre, guetter les véhicules décrépits qui passaient en grinçant ; et il y avait un groupe de vieilles femmes à langue de vipère qui tenaient leurs yeux braqués d’une maison faisant précisément face à celle du boucher, et critiquaient, épluchaient tous ceux qui frappaient à là porte.

Ce bal fut la cause d’une guerre presque ouverte, tout le voisinage ayant déclaré qu’il ne voulait plus rien avoir de commun avec les Mouton. Il est vrai de dire que madame Mouton, quand elle n’avait pas d’engagement avec ses amis les gens de qualité, donnait à huis clos de petits thés sans façon à quelques-unes de ses vieilles connaissances, « entièrement », c’étaient ses expressions, « pour les amis » ; et il est également vrai d’ajouter que ses invitations étaient toujours acceptées, en dépit de tous serments antérieurs du contraire. Même les bonnes dames prenaient place avec empressement et se délectaient à entendre la musique des demoiselles Mouton, qui voulaient bien condescendre à tapoter pour elles une mélodie irlandaise sur le piano ; et elles prêtaient l’oreille avec un intérêt merveilleux aux anecdotes que racontait madame Mouton de la famille de l’alderman Plunket, de Portsoken Ward, et des demoiselles Timberlake, les riches héritières de Crutched Friars ; mais après elles soulageaient leur conscience et détournaient les reproches de leurs confédérés, en agitant, à la première assemblée générale de commérage, tout ce qui s’était passé, en déchirant à belles dents les Mouton et leur soirée.

La seule personne de la famille que l’on ne put rendre fashionable fut le boucher lui-même. L’honnête Mouton, en dépit de la douceur de son nom, était un rude et joyeux compère ; il avait une voix de lion, un paquet de cheveux noirs faisant l’effet d’une brosse à souliers, et une large face bigarrée comme le bœuf qu’il débitait. C’était en vain que ses filles parlaient toujours de lui comme du « vieux gentleman », adressaient la parole à leur « papa » avec des intonations d’une douceur infinie, et tâchaient, à force de cajoleries, de lui faire passer une robe de chambre et des pantoufles, et autres habitudes qui conviennent à un gentleman. Elles eurent beau faire, elles ne purent réduire le boucher. Sa forte nature rompait les mailles de toutes leurs flatteries. Il avait une franche et vulgaire bonne humeur qui était irréprimable. Ses bons mots surtout faisaient frissonner ses filles, vraies sensitives ; et il persistait à porter sa veste bleue en coton, du matin, à dîner à deux heures, et à vouloir un « morceau de saucisson avec son thé ».

Il était destiné cependant à partager l’impopularité de sa famille. Il vit ses vieux camarades devenir insensiblement froids et civils à son égard, ne plus rire de ses plaisanteries, et de temps à autre décocher un trait à l’adresse de « certaines gens », et une insinuation au sujet des « liaisons avec les personnes de qualité ». Ceci piquait et embarrassait tout à la fois l’honnête boucher ; aussi sa femme et ses filles, avec l’à-propos machiavélique qui distingue ce sexe rusé, prenant avantage de la circonstance, réussirent-elles enfin à lui faire abandonner la pipe et le grand pot qui avaient jusque-là charmé, chez Wagstaff, ses après-midi — pour s’asseoir solitairement après dîner et prendre sa pinte d’oporto — liqueur qu’il détestait — et s’endormir sur sa chaise dans un isolement aussi triste que de bon ton.

On pouvait voir maintenant les demoiselles Mouton se pavaner dans les rues en bonnets français, avec des petits maîtres que personne ne connaissait, causant et riant d’une façon si bruyante que cela faisait mal aux nerfs de toutes les bonnes dames qui pouvaient les entendre. Elles en vinrent même au point d’essayer du patronage, et engagèrent fortement un maître de danse français à s’établir dans leur rayon ; mais les dignes habitants de la Petite-Bretagne prirent feu incontinent ; et ils persécutèrent tant et si bien le pauvre homme, qu’il fut contraint d’emballer au plus vite son violon et ses escarpins, et de décamper avec une telle précipitation qu’il en oublia complètement d’acquitter ses loyers.

Je m’étais d’abord bercé de l’idée que cette flamboyante indignation de la part de la communauté était simplement le trop-plein de leur zèle à l’endroit des bonnes vieilles coutumes anglaises, et de leur horreur pour l’innovation ; et j’applaudissais à leur silencieux mépris, qui se traduisait d’une façon si bruyante, pour l’orgueil de parvenu, les modes françaises et les demoiselles Mouton. Mais, je le dis à regret, je m’aperçus bientôt que la maladie avait pied, et que mes voisins, après les avoir condamnées, commençaient à suivre leur exemple. J’entendis mon hôtesse importuner à voix basse son mari pour donner à leurs filles trois mois de français et de musique et leur laisser prendre quelques leçons de quadrille. Je vis même, dans l’espace de quelques dimanches, cinq bonnets français, oui, tout autant, exactement pareils à ceux des demoiselles Mouton, parader dans la Petite-Bretagne.

Je conservais encore l’espoir que toutes ces sottises s’évanouiraient peu à peu, me disant que les demoiselles Mouton pouvaient quitter le voisinage, mourir ou se faire enlever par des clercs de procureur, et que le calme et la simplicité pouvaient être de nouveau rendus à la communauté. Mais malheureusement il s’éleva une puissance rivale. Un riche marchand d’huile mourut, laissant à sa veuve un large douaire et une cargaison de filles enjouées. Ces demoiselles avaient longtemps en secret gémi de la parcimonie d’un père prévoyant, qui tenait sous le boisseau toutes leurs aspirations à l’élégance. Leur ambition, n’étant plus retenue, éclata, s’épanouit en gerbe, et elles prirent ouvertement du champ contre la famille du boucher. Il est vrai que les Mouton, s’étant donné les premières l’essor, avaient naturellement un avantage sur elles dans la carrière de la fashion. Elles pouvaient un peu parler un mauvais français, toucher du piano, danser le quadrille, et avaient fait de hautes connaissances ; mais les Trotter n’étaient pas gens à se laisser distancer. Les demoiselles Mouton paraissaient-elles avec deux plumes à leur chapeau, les demoiselles Trotter en mettaient quatre, et de couleurs une fois plus jolies. Si les Mouton donnaient un bal, on pouvait être sûr que les Trotter ne resteraient pas en arrière ; et bien qu’ils ne pussent se vanter de recevoir aussi bonne compagnie, ils en avaient en revanche deux fois autant et s’amusaient une fois davantage.

Toute la communauté s’est à la fin divisée en partis fashionables, sous les bannières de ces deux familles. Les antiques jeux du pape Jean et de Tom-viens-me-chatouiller sont entièrement éliminés ; il ne faut plus songer à danser une honnête danse rustique ; et lors d’une tentative que je fis pour embrasser une jeune fille sous le gui, aux dernières fêtes de Noël, je fus repoussé avec indignation, les demoiselles Mouton ayant déclaré cette coutume « choquante et vulgaire ». Une amère rivalité a aussi éclaté quand il s’est agi de savoir quelle était la partie la plus fashionable de la Petite-Bretagne ; les Mouton prenant fait et cause pour les droits de Cross-Keys Square, et les Trotter pour le voisinage de Saint-Barthélémy.

Voilà donc ce petit territoire déchiré par les factions et les dissensions intestines, comme le grand empire dont il porte le nom. Quel sera le résultat, c’est ce que l’apothicaire lui-même, avec tout son talent dans l’art des pronostics, serait fort embarrassé de déterminer, bien que j’appréhende que cela ne se termine par l’extinction totale du véritable John-Bullisme.

Les effets immédiats m’en sont extrêmement désagréables. Étant célibataire, et, comme je l’ai fait observer plus haut, un personnage tout à fait oisif, un inutile, j’ai été considéré comme le seul gentleman par profession de l’endroit. Je suis donc en grande faveur auprès des deux partis, et, partant, il me faut prêter l’oreille à toutes leurs délibérations intimes, à leurs mutuelles médisances. Comme je suis trop poli pour ne pas être, en toute occasion, de l’avis des dames, je me suis horriblement compromis auprès de l’un et l’autre parti en déchirant ses adversaires. Je fais bien entendre raison là-dessus à ma conscience, laquelle est vraiment très-accommodante de sa nature, mais je ne puis imposer silence à mes craintes. — Si jamais les Mouton et les Trotter viennent à se réconcilier et à confronter leurs notes, je suis perdu !

Je me suis, en conséquence, déterminé à battre en retraite pendant qu’il en était temps encore, et suis actuellement en quête de quelque autre nid, dans cette grande cité, où les vieilles coutumes anglaises soient encore en honneur ; où l’on ne mange, ni ne boive, ni ne parle à la française ; et où il n’y ait pas des familles fashionables de marchands retirés. Ceci trouvé, je me dépêcherai, en rat vieux routier, de disparaître avant qu’il ne me tombe une vieille maison sur la tête ; je dirai un long quoique mélancolique adieu à mon logis actuel, et laisserai les factions rivales des Mouton et des Trotter se partager l’empire en lambeaux de la Petite-Bretagne.

  1. Il est évident que l’auteur de cette intéressante communication a renfermé sous ce titre général de La Petite-Bretagne plusieurs de ces petites ruelles qui sont la dépendance immédiate de Cloth Fair.
  2. Good Friday. Pour nous autres Français qui n’avons pas le sens pratique, le jour où le Christ est mort, c’est le « Vendredi saint » ; pour nos voisins d’outre-mer, c’est le « bon vendredi ». (Note du traducteur.)
  3. Comme la Profession de foi de mon hôte de la Demi-Lune peut n’être pas familière à la majorité des lecteurs, et que c’est un spécimen des chansons en vogue dans la Petite-Bretagne, je la joins ci-dessous dans son orthographe originale (*). Je ferai observer que le club tout entier s’unit toujours pour le refrain au milieu d’un formidable bruit de coups de poings sur la table et d’un grand fracas de pots d’étain : —


    La viande n’est pas ce que j’aime,
    Mon estomac n’est pas fort bon ;
    Mais je puis boire, oh ! ma soif est extrême,
    Jusques à perdre la raison.
    Déguenillé, de ce ne prenez cure,
    Je n’ai jamais contre le froid pesté,
    Car je sais bien me forger une armure
    De vieille bière en bonne qualité.

    Refrain.
    Devant, derrière, offre ta nudité ;
    Que chaque pied, chaque main gèle ;
    Mais le ventre, qu’il ait en bonne qualité
    De l’ale vieillie ou bien nouvelle.

    Je n’ai pas de rôtis, mais de brunes rôties,
    Une pomme sauvage en la cendre cuisant.
    Il ne me faut des tables bien servies ;
    Un peu de pain, c’est suffisant.
    Il gèle, il neige, il vente, eh ! je m’en raille,
    Pour redouter que leur fureur m’assaille
    Car je me suis trop chaudement lesté
    De vieille bière en bonne qualité.

    Refrain.
    Devant, derrière, offre ta nudité, etc.

    Ma femme Tib, qui ne fait davantage
    Fi d’un pot d’ale couronné,
    Parfois en boit au point que son visage
    En est de pleurs tout sillonné.
    Lors elle dit, me passant la bouteille,
    Un vieux buveur en ferait seul autant :
    « Tiens, mon chéri, j’en ai bien suffisant ;
    « L’ale est aussi bonne que vieille. »
     
    Refrain.
    Devant, derrière, offre ta nudité, etc.
     
    Laissez-les boire ; en compagnons joyeux,
    Que leur chef tremble et qu’ils clignent des yeux
    Qu’à loisir ils goûtent la joie
    Que l’ale devant nous déploie.
    À vos femmes, à vous, Dieu donne de longs jours,
    Braves gens rinceurs de bouteilles,
    Ou leur faisant faire de nombreux tours,
    Qu’elles soient jeunettes ou vieilles.

    Refrain.
    Devant, derrière, offre ta nudité, etc.

    (*) Il va sans dire que ce dernier membre de phrase ne s’applique point à la chanson traduite. (Note du traducteur.)

  4. Sorte de jeu de cartes à deux et à quatre personnes, et où il s’agit d’avoir les quatre honneurs ou figures d’atout. (Note du traducteur.)