Le Livre d’esquisses/Stratford-sur-Avon

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Traduction par Théodore Lefebvre.
Le Livre d’esquissesPoulet-Malassis (p. 267-287).


Mélodieux Avon, dans tes flots argentés
Le doux Shakspeare a vu ses rêves enchantés.
Les sylphes, sous la lune, autour dansent en fête :
Il est sacré l’endroit où s’appuya sa tête.
Garrick.


Pour un homme sans intérieur, qui n’a pas en ce vaste monde d’endroit qu’il puisse réellement appeler sien, il est un sentiment passager de quelque chose comme l’indépendance et l’importance territoriale quand, après une fatigante journée de voyage, il lance au loin ses bottes, plonge ses pieds dans des pantoufles et s’étend devant un feu d’auberge. Le monde du dehors peut aller comme il l’entendra, les empires tomber ou s’élever : aussi longtemps qu’il a de quoi payer sa note, il est, jusqu’à nouvel ordre, le véritable monarque de tout ce qu’il a sous les yeux. Le fauteuil est son trône, le tisonnier son sceptre, et le petit salon, de douze pieds carrés à peu près, son domaine incontesté. C’est un lambeau de certitude conquis au milieu des incertitudes de la vie ; c’est un rayon de soleil qui se dégage et luit doucement sur un jour nébuleux ; et celui qui a fait quelques étapes dans le pèlerinage de l’existence sait combien il importe de mettre à profit même les lambeaux, les minutes de bonheur. « Ne prendrai-je donc pas mes aises dans mon auberge ? » pensai-je comme j’activais le feu, me rejetais en arrière pour m’étaler dans mon fauteuil, et promenais un regard complaisant autour du salon du Cheval-Rouge, à Stratford-sur-Avon.

Comme la phrase du doux Shakspeare traversait mon esprit, l’horloge tinta minuit à la tour de l’église dans laquelle il est enterré. J’entendis frapper légèrement à la porte, et une jolie chambrière, avançant sa figure souriante, s’enquit, avec un air d’hésitation, si je n’avais pas sonné. C’était, je le compris, une manière délicate de m’avertir qu’il était temps de me retirer. Mon rêve de pouvoir absolu était détruit ; aussi, abdiquant la couronne, en potentat prudent, pour éviter d’être déposé, et mettant sous mon bras le Guide dans Stratford, comme un compagnon de lit, je gagnai ma couche et rêvai toute la nuit de Shakspeare, du Jubilé et de David Garrick.

La matinée du jour suivant était une de ces matinées vivifiantes comme on en a quelquefois au commencement du printemps ; car nous étions vers le milieu du mois de mars. Les rigueurs d’un long hiver avaient tout à coup disparu ; le vent du nord avait dépensé sa dernière injure, et une douce brise arrivait en s’insinuant de l’ouest, respirant sur la nature attendrie le souffle de la vie, et conviant chaque bouton, chaque fleur, à s’épanouir en parfums et en beauté.

J’étais venu à Stratford dans un but de pèlerinage poétique. Ma première visite fut pour la maison où naquit Shakspeare, et où, suivant la tradition, il apprit le métier de son père, le cardage des laines. C’est un petit bâtiment de chétive apparence, en bois et plâtre, vrai berceau du génie, lequel se complaît à faire éclore ses enfants dans des recoins. Les murailles de ses chambres sordides sont couvertes de noms et d’inscriptions en toutes langues, tracés par des pèlerins de toutes nations, de tous rangs et de toutes conditions, depuis le prince jusqu’au paysan, et offrent un simple mais frappant exemple de l’hommage universel et spontané que rend le genre humain au grand poëte de la nature.

La maison est montrée par une vieille dame babillarde, au visage couperosé, éclairé par un œil bleu froidement inquiet, et garni de boucles de cheveux blonds artificiels s’échappant, en ondulant, de dessous un bonnet passablement sale. Elle était particulièrement soigneuse d’exhiber les reliques dont, comme toutes les autres châsses fameuses, abonde cette châsse. On y voyait le bois, en morceaux, du même fusil avec lequel Shakspeare tirait le daim lors de ses exploits de braconnier. On y voyait encore sa boîte à tabac, d’où il appert que c’était un fumeur rival de sir Walter Raleigh ; l’épée aussi avec laquelle il jouait Hamlet, et la même lanterne avec laquelle le moine Laurence découvrait Roméo et Juliette dans la tombe. Il y avait aussi une ample provision de mûrier de Shakspeare, lequel semble avoir le don de se multiplier dans la même proportion que le bois de la vraie croix, dont il reste encore assez aujourd’hui pour construire un vaisseau de ligne.

Mais ce qui excite au plus haut point la curiosité, c’est la chaise de Shakspeare. Elle est placée dans le renfoncement de la cheminée d’une petite chambre obscure, précisément derrière ce qui était la boutique de son père. C’est là que bien des fois peut-être il s’est assis quand il était enfant ; qu’il a suivi les lentes évolutions de la broche avec toute l’impatiente ardeur d’un bambin ; ou bien encore, le soir, écouté les bonshommes et les commères de Stratford racontant des histoires de revenants et des anecdotes légendaires sur les périodes orageuses de l’Angleterre. Il est d’usage que tous ceux qui visitent la maison s’asseyent sur cette chaise ; si on le fait dans l’espérance de se pénétrer quelque peu de l’inspiration du poëte, c’est ce que je suis assez en peine de dire, je mentionne simplement le fait ; et mon hôtesse m’assura en confidence que, bien que faite de chêne solide, telle était la ferveur du zèle des enthousiastes que la chaise avait besoin d’être garnie à neuf au moins tous les trois ans. Il est digne de remarque aussi, dans l’histoire de cette chaise extraordinaire, qu’elle participe quelque peu de la nature volatile de la Santa Casa de Lorette, ou de la chaise volante de l’enchanteur arabe ; car, bien que vendue il y a quelques années à une princesse du nord, cependant, chose étrange à dire, elle a trouvé moyen de revenir prendre sa place au coin de la vieille cheminée.

Je suis toujours, en de telles matières, facile à persuader, et toujours disposé à me laisser tromper, pourvu que la tromperie soit agréable et qu’il n’en coûte rien. Je suis donc un croyant-né aux reliques, légendes et anecdotes locales de fantômes et de grands hommes, et conseillerais à tous les voyageurs qui voyagent pour leur agrément de faire de même. Qu’est-ce que cela nous fait que ces histoires soient vraies ou fausses, du moment que nous pouvons nous persuader à nous-mêmes qu’elles sont vraies, et jouir de tout le charme de la réalité ? Il n’est rien de tel en ces matières qu’une crédulité bonne personne, et dans cette occasion j’allais même jusqu’à donner, avec la plus grande bonhomie possible, créance aux prétentions de mon hôtesse à une descendance directe du poëte, quand, malheureusement pour ma conviction, elle mit entre mes mains une pièce de sa propre composition qui vint porter un éclatant défi à toute croyance dans cette parenté.

Du lieu de naissance de Shakspeare quelques pas me conduisirent à son tombeau. Il repose enseveli dans le cancel de l’église de la paroisse, grand et vénérable édifice s’en allant en poussière de vieillesse, mais richement décoré. Elle se dresse sur les bords de l’Avon, en un point entouré de berceaux et séparé par des jardins contigus des faubourgs de la ville. La situation en est tranquille et retirée : la rivière coule en murmurant au pied du cimetière, et les ormes qui croissent sur ses rives baignent leurs branches dans ses eaux limpides. Une avenue de tilleuls, dont les rameaux sont curieusement entrelacés, de manière à former en été une voûte de feuillage, mène de la porte du cimetière au porche de l’église. Les tombeaux sont recouverts de gazon ; les pierres sépulcrales, grises et dont quelques-unes sont presque enfoncées dans la terre, sont à demi recouvertes de mousse, laquelle a teinté de même le vénérable et vieil édifice. De petits oiseaux ont construit leurs nids au milieu des corniches et des fissures de murailles, et entretiennent une agitation, un gazouillement continuels ; et des grolles naviguent à pleines voiles et roucoulent autour de son orgueilleux clocher gris.

Dans le cours de mes excursions je fis rencontre du sacristain à tête grise, Edmonds, et l’accompagnai chez lui pour prendre la clef de l’église. Il avait habité Stratford, homme mûr et enfant, pendant quatre-vingts ans, et semblait encore se considérer comme un homme vigoureux, à cela près, mais c’était une bagatelle, qu’il avait presque perdu l’usage de ses jambes depuis quelques années. Sa demeure était une chaumière ayant vue sur l’Avon et les prairies qui le bordent ; c’était un type de la propreté artistique, de l’ordre, du confortable qui règnent dans les plus humbles demeures de ce pays. Une chambre basse et blanchie à la chaux, aux carreaux soigneusement lavés, servait de salon, de cuisine et de salle à manger. Des rangées de vases d’étain et de plats en terre reluisaient le long du dressoir. Sur une vieille table de chêne bien frottée, bien polie, étaient la vieille Bible de famille et le livre de prières, et le tiroir renfermait la bibliothèque de famille, composée d’une demi-douzaine environ de volumes souvent feuilletés. Une horloge antique, cet important article d’un mobilier de chaumière, faisait tic tac de l’autre côté de la chambre ; elle était flanquée d’une bassinoire resplendissante et de la canne des dimanches, à pomme de corne, du vieillard. La cheminée, comme toujours, était large et assez profonde pour admettre entre ses jambages un groupe de commères. Dans un coin était assise, cousant, la petite-fille du vieillard, une jolie fille aux yeux bleus, — et dans le coin faisant face se trouvait un vieux compère, qu’en parlant il appelait John Ange, et qui, je le découvris, avait été son camarade depuis l’enfance. Ils avaient joué ensemble quand ils étaient petits ; ils avaient ensemble travaillé pendant l’âge viril ; maintenant ils traversaient en chancelant et passaient en commérages le soir de leur vie, et dans quelque temps ils seront probablement enterrés ensemble dans le cimetière à côté. Il est rare que nous voyions deux courants d’existence couler ainsi tranquillement, également, côte à côte ; c’est seulement dans de pareilles « scènes intimes » de la vie qu’on peut les rencontrer.

J’avais espéré recueillir de la bouche de ces vieilles chroniques quelques anecdotes traditionnelles sur le grand poëte ; mais ils n’avaient rien de nouveau à m’apprendre. Le long intervalle pendant lequel les écrits de Shakspeare sont restés dans un oubli comparatif a étendu son ombre sur son histoire, et c’est sa bonne ou sa mauvaise fortune qu’il reste à peine autre chose à ses biographes qu’une maigre poignée de conjectures.

Le sacristain et son compagnon avaient été employés comme charpentiers aux préparatifs du célèbre jubilé de Stratford, et ils se souvenaient de Garrick, le premier moteur de cette fête, qui présida aux arrangements, et qui, d’après le sacristain, était « un petit homme-polichinelle très-remuant et très-éveillé ». John Ange avait aussi concouru à abattre le mûrier de Shakspeare, dont il avait un morceau dans sa poche, à vendre ; sans nul doute un merveilleux accoucheur de conceptions littéraires.

Cela me peina d’entendre ces deux honorables personnes parler d’une façon très-ambiguë de l’éloquente dame qui montre la maison de Shakspeare. John Ange secoua la tête quand je mentionnai sa précieuse et inépuisable collection de reliques, notamment ses restes du mûrier ; et le vieux sacristain exprima même le doute que Shakspeare fût né dans sa maison. Je m’aperçus bientôt qu’il voyait de mauvais œil son établissement, comme un rival du tombeau du poëte, ce dernier, n’ayant comparativement que peu de visiteurs. C’est ainsi que les historiens sont en contradiction dès le début, et que de misérables cailloux font, â la source même, couler le ruisseau de la vérité dans différents canaux.

Nous nous dirigeâmes vers l’église par l’avenue de tilleuls, et entrâmes par un porche gothique très-chargé d’ornements, aux portes sculptées en chêne massif. L’intérieur est spacieux, et l’architecture ainsi que les ornements supérieurs à ceux de la plupart des églises de campagne. On y trouve plusieurs antiques monuments de la grande et de la petite noblesse ; au-dessus de quelques-uns se suspendent des écussons funèbres, et des bannières se détachant morceau par morceau de la muraille. La tombe de Shakspeare est dans le sanctuaire. L’endroit est solennel et sépulcral. Des ormes gigantesques ondulent devant les fenêtres ogivales, et l’Avon, qui coule à peu de distance, fait entendre un sourd et continuel murmure. Une pierre plate indique l’endroit où le poëte est enterré. On y a tracé quatre vers, que l’on dit avoir été composés par lui-même, et qui ont en eux quelque chose d’extrêmement imposant. S’ils sont en effet de lui, ils dénotent cette sollicitude au sujet du repos dans la tombe qui semble naturelle aux organisations délicates et aux esprits rêveurs :


À ma cendre ici close, ami, je t’en conjure
Par le nom de Jésus, épargne toute injure.
Béni sois-tu qui respectes mes os ;
Maudit sois-tu qui troubles mon repos.


Juste au-dessus de la tombe, au fond d’une niche pratiquée dans la muraille, est un buste de Shakspeare dressé quelque temps après sa mort, et considéré comme très-ressemblant. Le visage est agréable et serein, le front gracieusement arqué ; et je crus y lire des indices évidents de ce caractère joyeux et sympathique par lequel il se distinguait autant parmi ses contemporains que par l’ampleur de son génie. L’inscription mentionne son âge au moment de sa mort — cinquante-trois ans ; — mort prématurée pour le monde : quels fruits, en effet, ne pouvait-on pas attendre de l’automne doré d’un tel esprit, abrité comme il l’était contre les vicissitudes orageuses de la vie, et florissant au grand soleil de la faveur tant populaire que royale.

L’inscription qui se trouve sur la tombe n’a pas été sans effet. Elle a empêché qu’on ne transportât ses restes du sein de son lieu natal à l’abbaye de Westminster, ainsi qu’on l’avait d’abord projeté. Il y a quelques années aussi, comme des manœuvres travaillaient près de là à percer une voûte, la terre s’éboula de manière à laisser un espace vide formant une espèce d’arcade, par lequel on aurait pu pénétrer dans son tombeau. Personne, cependant, n’eut l’audace de toucher à ses restes, si puissamment gardés par une malédiction ; et de peur que quelque oisif ou quelque curieux, ou bien encore quelque collectionneur de reliques, ne fût tenté de commettre des déprédations, le vieux sacristain fit pendant deux jours sentinelle dans cet endroit, jusqu’à ce que la voûte fût terminée et l’ouverture refermée. Il me dit qu’il avait eu la hardiesse de regarder par le trou, mais qu’il n’avait vu ni os ni cercueil, rien que de la poussière. C’était quelque chose, pensai-je, que d’avoir vu la poussière de Shakspeare.

Près de sa tombe sont celles de sa femme, de sa fille de prédilection, madame Hall, et de quelques autres membres de sa famille. Sur une autre tombe voisine est une effigie, de grandeur naturelle, de son vieil ami John Combe, d’usurière mémoire, sur lequel, dit-on, il écrivit une épitaphe burlesque. Il y a encore d’autres monuments autour, mais l’esprit refuse de s’arrêter sur quoi que ce soit qui ne se rattache pas à Shakspeare. Son souvenir remplit ces lieux ; l’édifice tout entier semble n’être que son mausolée. Les sentiments, n’étant plus réprimés, contrariés par le doute, s’épanouissent ici dans une sécurité parfaite : d’autres vestiges de lui peuvent être faux ou douteux, il y a ici une évidence palpable, une certitude absolue. Comme je foulais le pavé retentissant, il y avait quelque chose d’intense et de pénétrant dans l’idée que, bien véritablement, les restes de Shakspeare se réduisaient en poussière sous mes pieds. Il se passa longtemps avant que je pusse prendre sur moi d’abandonner la place ; et comme je traversais le cimetière, je cueillis une branche sur l’un des ifs, seule relique que j’aie rapportée de Stratford.

J’avais donc visité les objets habituels de la dévotion d’un pèlerin ; mais j’eus le désir de voir la vieille résidence de famille des Lucy à Charlecot, et de faire en flânant une excursion dans le parc où Shakspeare, en compagnie de quelques-uns des joyeux drilles de Stratford, commit dans sa jeunesse le délit de braconnage. On rapporte qu’il fut, alors qu’il se rendait coupable de cette folle équipée, fait prisonnier et conduit dans la maison du garde, où il demeura toute la nuit dans une triste captivité. Quand il eut été amené en présence de sir Thomas Lucy, le traitement qu’il subit doit avoir été bien cruel et bien mortifiant, car il pesa sur son esprit au point de lui faire produire une grossière pasquinade, qui fut placardée à la porte du parc à Charlecot[1].

Cette audacieuse attaque à la dignité du chevalier l’enflamma tellement, qu’il eut recours à un homme de loi de Warwick pour que la sévérité de la justice vînt à son aide contre le braconnier rimeur. Shakspeare ne resta pas pour braver la puissance conjurée d’un chevalier du comté et d’un procureur de campagne. Il abandonna bien vite les bords riants de l’Avon et la profession de son père, gagna Londres en vagabond, devint un habitué des théâtres, puis acteur, et, finalement, écrivit pour la scène ; et c’est ainsi que, par suite de la persécution de Sir Thomas Lucy, Stratford perdit un cardeur de laine insignifiant, et que le monde gagna un poëte immortel. Il conserva néanmoins longtemps le souvenir du sévère traitement que lui avait fait éprouver le seigneur de Charlecot, et s’en vengea dans ses écrits, mais à la façon enjouée des esprits bienveillants. On dit que sir Thomas est l’original du juge Shallow, et la satire est évidemment dirigée contre lui quand il est question des armoiries du juge, qui, comme celles du chevalier, avaient des brochets blancs[2] dans les écartelures.

Diverses tentatives ont été faites par ses biographes pour atténuer et même effacer cette faute de la jeunesse du poëte ; mais je la considère comme un exploit irréfléchi que rendent vraisemblable et sa situation et son tour d’esprit. Shakspeare, quand il était jeune, avait probablement toute l’indépendance d’allures et les irrégularités d’un génie ardent, indiscipliné, non dirigé. Le tempérament poétique a naturellement en soi quelque chose de vagabond. Quand il est livré à lui-même, il coule capricieusement et sans connaître de loi, et se complaît dans tout ce qui est excentrique et déréglé. Cela dépend souvent de ce que retourne un dé, dans les jeux fantasques de la destinée, si d’un génie naturel il sortira un grand coquin ou un grand poëte ; et si l’esprit de Shakspeare n’avait heureusement pris une direction littéraire, il aurait pu transgresser avec autant d’audace toutes les lois civiles qu’il a fait toutes les lois dramatiques.

Je me doute bien que dans un âge peu avancé, lorsque, semblable à un poulain échappé, il se livrait à ses courses vagabondes dans les environs de Stratford, on devait le trouver dans la compagnie de toutes sortes de caractères étranges et anormaux ; qu’il s’associait à tous les fous de l’endroit, et était un de ces vauriens fieffés au sujet desquels les vieillards branlent la tête et prédisent qu’ils finiront un jour sur le gibet. Pour lui le fait de braconner dans le parc de sir Thomas Lucy était sans doute ce qu’était une expédition à main armée pour un baron d’Écosse, et frappa sa vive imagination, encore indomptée, comme quelque chose de délicieusement aventureux[3].

Le vieux manoir de Charlecot et le parc qui l’environne sont encore aujourd’hui en la possession de la famille Lucy, et ils offrent un intérêt particulier en tant que liés à ce bizarre mais fécond épisode de la courte histoire du poëte. Comme la maison ne se trouvait à guère plus de trois milles de distance de Stratford, je résolus d’aller à pied lui rendre une visite, afin de pouvoir m’égarer à mon aise à travers quelques-unes de ces scènes dont Shakspeare doit avoir tiré ses premières conceptions de la nature rustique.

La campagne était encore nue et sans feuilles, mais le paysage anglais est toujours vert, et le changement soudain intervenu dans la température dévoilait une admirable puissance de fécondation. C’était vivifiant et revigorant d’assister à ce réveil du printemps, de sentir sa chaude haleine filtrer peu à peu à travers les sens, de voir la terre, douce et moite, commencer à pousser des bourgeons verts et de frissonnants brins d’herbe ; les arbres et les arbustes donner, dans le renouveau de leurs couleurs et la perce de leurs boutons, la promesse du retour du feuillage et des fleurs. On découvrait la galantine perce-neige, cette petite habitante des confins de l’hiver, avec ses chastes fleurs blanches, dans les petits jardins devant les chaumières. Le bêlement des agneaux nouveau-nés s’entendait vaguement dans la campagne ; le passereau jetait par intervalles son cri perçant sur les toits de chaume et les haies en fleur ; le rouge-gorge lançait une note moins désolée dans sa dernière plaintive chanson d’hiver, et l’alouette, s’élançant du sein parfumé de la prairie, se perdait au loin dans la nue brillante et floconneuse, versant et répandant des torrents de mélodie. Comme je suivais de l’œil ce petit chantre de la plaine, qui montait toujours plus haut, plus haut encore, jusqu’à ce que son corps ne fût plus qu’un simple point se détachant sur la blanche feuille du nuage, alors que l’oreille était encore pleine de sa musique, cela me remit en mémoire l’exquise petite chanson de Shakspeare dans Cymbeline :


L’alouette déjà bat le ciel de ses chants,
Et Phœbus à monter commence ;
Il va désaltérer ses coursiers haletants
Aux sources qu’en son sein la fleur pour eux condense.

Des boutons d’or voici que les yeux clignotants
S’ouvrent au jour qui les inonde…
Avec tout ce qu’on voit d’admirable en ce monde,
Ô ma douce maîtresse, ouvre tes yeux charmants.


Vraiment, ici, tout le pays qui vous entoure est une terre poétique : tout s’y lie au souvenir de Shakspeare. Mon imagination voyait dans chaque cabane quelque lieu favori de son enfance, où il avait acquis sa connaissance intime de la vie et des manières rustiques, et entendu ces récits légendaires et ces superstitions primitives qu’il a si magiquement entrelacés à ses drames : car nous savons que, de son temps, c’était l’amusement du peuple, pendant les soirées d’hiver, « de s’asseoir autour du feu et de narrer joyeux récits de chevaliers errants, de reines, d’amants, de seigneurs et de grandes dames, de géants, de nains, de voleurs, d’escrocs, de sorcières, de fées, de revenants et de moines[4]. »

Je fis route, pendant une partie du trajet, en vue de l’Avon, qui décrivait les replis et les méandres les plus capricieux en serpentant le long d’une immense et fertile vallée, quelquefois jetant des étincelles à travers les saules qui frangeaient ses bords, quelquefois disparaissant entre des bouquets d’arbres ou derrière des talus verdoyants, et quelquefois se dégageant pour couler doucement et pleinement à découvert et tracer un circuit d’azur autour d’une courbure de prairie. Ce magnifique site intime a nom la Vallée du Cheval Rouge. Une ligne lointaine de collines bleues ondulantes paraît lui servir de bornes, tandis que le charmant paysage en deçà se trouve tout entier, pour ainsi dire, entraîne dans les bras d’argent de l’Avon.

Après avoir suivi le grand chemin pendant environ trois milles, je tournai brusquement et m’engageai dans un sentier qui côtoyait des champs et conduisait, entre une double haie, à une porte particulière du parc ; mais il y avait un tourniquet au bénéfice du piéton : car le public avait un droit de passage à travers ces terrains. J’aime ces domaines hospitaliers dont chacun a, pour ainsi dire, la propriété — du moins en tant qu’il s’agit du sentier. Cela réconcilie en quelque sorte le pauvre avec son lot, et ce qui vaut mieux encore, avec le lot meilleur de son voisin, d’avoir ainsi des parcs et des terrains d’agrément tout grands ouverts pour son délassement. Il respire l’air pur aussi librement, et s’étend aussi voluptueusement sous l’ombrage que le maître du sol ; et s’il n’a pas le privilège de pouvoir appeler sien tout ce qu’il a sous les yeux, il n’a pas non plus, en revanche, l’ennui de payer pour cela, et l’entretenir convenablement.

Je me trouvais alors au milieu de nobles avenues de chênes et d’ormes dont la stature gigantesque disait l’âge plusieurs fois centenaire. Le vent résonnait solennellement à travers leurs branches, et les grolles croassaient dans leurs nids héréditaires à la cime des arbres. L’œil se noyait dans un horizon s’amoindrissant seulement tout au fond, et rien ne venait interrompre la vue qu’une statue lointaine, ou quelque daim vagabond passant d’un air grave et tranquille le long de la clairière.

Il y a quelque chose dans ces avenues imposantes qui produit l’effet de l’architecture gothique, non pas simplement par suite de la prétendue ressemblance de forme, mais parce qu’elles portent leur vieillesse écrite sur leur front, et que l’on voit qu’elles ont pris naissance dans une période de temps à laquelle nous rattachons des idées de grandeur romanesque. Elles trahissent aussi la dignité de longue date et l’indépendance orgueilleusement concentrée d’une ancienne famille, et j’ai entendu un de mes amis, digne mais aristocratique vieillard, faire observer, un jour qu’il parlait des somptueux palais de la petite noblesse d’aujourd’hui, que « l’argent pouvait faire beaucoup de choses avec de la pierre et du mortier, mais que, grâce au ciel, il n’y avait pas moyen d’élever en un clin d’œil une avenue de chênes ».

C’est à ses excursions de sa jeunesse au milieu de cette riche nature, parmi les solitudes romantiques du parc attenant de Fullbroke, qui formait alors une partie du domaine des Lucy, que, si l’on en croit quelques-uns des commentateurs de Shakspeare, il faudrait rattacher ses nobles méditations de Jacques dans la forêt, les tableaux enchanteurs qu’il trace des bois dans « Comme il vous plaira ». Il est certain que dans les promenades solitaires au milieu des scènes de ce genre l’esprit boit à longs traits, et cela sans fatigue, à la coupe de l’inspiration, et devient profondément sensible à la beauté, à la majesté de la nature. L’imagination s’allume et s’épanouit en rêverie et en extase ; des images et des idées vagues mais délicieuses viennent incessamment fondre sur elle ; et nous jouissons en silence d’un luxe de pensée presque incommunicable. C’est probablement dans une disposition d’esprit analogue, peut-être sous un de ces mêmes arbres que j’avais sous les yeux et qui projetaient leurs ombres épaisses sur les rives verdoyantes et les tremblotantes eaux de l’Avon, que, débordant, l’imagination du poëte s’est répandue dans cette petite chanson, qui respire l’âme même d’un voluptueux des champs :


Sous un arbre du bois foisonne l’herbe tendre ;
Auprès de moi si quelqu’un veut s’étendre,
Accorder son gosier joyeux.
Aux chants d’oiseaux mélodieux,
Venez, venez, sans tarder davantage,
Vous ne verrez, je m’en fais fort, ici
D’autre ennemi
Que l’hiver, que l’orage.


J’étais alors arrivé en vue de la maison. C’est un grand bâtiment en briques, avec des encoignures de pierre, et dans le style gothique du temps de la reine Élisabeth, ayant été construit pendant la première année de son règne. L’extérieur est, à peu de chose près, resté dans son état primitif, et peut être considéré comme un bel échantillon des résidences des gentilshommes campagnards opulents à cette époque. Une grande porte d’entrée fait communiquer du parc dans une espèce de cour sur le devant de la maison, ornée d’une pelouse, d’arbustes et de plates-bandes. La porte d’entrée est à l’instar de l’ancienne barbacane, c’est-à-dire une espèce d’avant-poste flanqué de tours, bien qu’évidemment elle soit là pour l’ornement et non comme défense. Quant à la façade de la maison, elle est tout à fait dans le vieux style, avec des fenêtres à chapiteaux de pierre, une grande et lourde croisée ogivale, et un tambour sur lequel sont des armoiries sculptées en pierre. À chaque angle est une tour octogone surmontée d’une boule dorée et d’une girouette.

L’Avon, qui serpente le long du parc, fait un coude lorsqu’il arrive au pied d’un monticule au versant gracieux, semblable à un tapis que l’on aurait jeté de l’arrière de la maison. De grands troupeaux de daims paissaient ou reposaient sur ses bords, et des cygnes voguaient majestueusement sur son sein. Comme je contemplais cette vénérable et vieille demeure, je me rappelai l’éloge que fait Falstaff de l’habitation du juge de paix Shallow, l’indifférence affectée et la vanité réelle de ce dernier.


Falstaff. Vous avez là une confortable et riche demeure.
Shallow. Comme ça, comme ça, comme ça ; tous pauvres diables, tous pauvres diables, sir John : — peut-être, oui, bon air.


Quelle qu’ait pu être l’animation de ce vieux manoir au temps de Shakspeare, il avait alors un aspect de morne repos et de solitude. La grande porte de fer qui ouvrait sur la cour était fermée à clef ; il n’y avait pas apparence de domestiques courant affairés de côté et d’autre ; les daims, que ne harcelaient plus les braconniers de Stratford, me regardaient tranquillement passer. Le seul indice de vie domestique que je rencontrai fut un chat blanc qui, d’un pas furtif, et promenant des regards circonspects, se dirigeait à petit bruit vers les écuries, comme s’il fût parti pour quelque criminelle expédition. Je ne dois pas non plus passer sous silence la carcasse d’une coquine de corneille que je vis suspendue au mur de la grange, car elle prouvé que les Lucy ne se sont pas départis de leur horreur nobiliaire à l’endroit des braconniers, et qu’ils maintiennent en vigueur ce rigoureux exercice de la puissance territoriale qui se manifesta d’une façon si énergique à l’occasion du poëte.

Après avoir çà et là rôdé pendant quelque temps, je finis par découvrir une porte latérale, qui était l’entrée de tous les jours. Je fus très-courtoisement reçu par une digne et vieille femme de charge, qui, avec la civilité et l’humeur communicative des gens de sa condition, me fit voir l’intérieur de la maison. La plus grande partie a subi des altérations, et a été adaptée au goût et à la manière de vivre modernes ; il s’y trouve un bel et vieil escalier de chêne, et la grand’salle, ce noble attribut des anciens manoirs, conserve encore beaucoup de la physionomie qu’elle devait avoir du temps de Shakspeare. Le plafond en est voûté et très-haut, et à l’une des extrémités est une galerie dans laquelle on aperçoit un orgue. Les armes et les trophées de chasse qui jadis décoraient la grand’salle d’un gentilhomme campagnard ont fait place aux portraits de famille. Il s’y trouve une large et hospitalière cheminée, faite pour un de ces immenses feux de bois comme on en faisait jadis, autrefois le lieu de ralliement pour les réjouissances d’hiver. Dans le mur en face est une grande fenêtre ogivale gothique, à chapiteaux de pierre, qui donne sur la cour. Là sont blasonnées sur verre de couleur les armoiries de la famille Lucy pendant maintes générations, armoiries dont quelques-unes portent la date de 1558. J’éprouvai un certain plaisir à retrouver dans les écartelures les trois brochets blancs par le fait desquels le caractère de sir Thomas s’identifia d’abord avec celui du juge de paix Shallow. Il en est fait mention dans la première scène des « Rieuses Windsoriennes », où le juge est furieux contre Falstaff parce qu’il a « battu ses gens, tué ses daims et enfoncé la porte de sa réserve ». Le poëte avait sans doute présents à l’esprit en ce moment ses délits et ceux de ses camarades, et l’on peut supposer que l’orgueil nobiliaire et les menaces de vengeance du puissant Shallow sont une caricature de la pompeuse indignation de sir Thomas.

Shallow. Ne cherchez pas à me persuader, sir Hugues ; je porterai l’affaire devant la Chambre étoilée ; fût-il vingt sir John Falstaff à lui tout seul, il ne se jouerait pas de Robert Shallow, écuyer.

Slender. Dans le comté de Gloster, juge de paix, et coram[5].

Shallow. Oui, cousin Slender, et custalorum[6].

Slender. Oui, et ratalorum encore, et gentilhomme-né, respectable ministre, qui signe lui-même Armigero dans tout billet, mandat, quittance ou obligation, Armigero.

Shallow. Oui vraiment je le fais, et n’ai pas cessé de le faire depuis trois cents ans.

Slender. Tous ses successeurs décédés avant lui l’ont fait, et tous ses ancêtres qui viendront après lui le pourront ; ils pourront mettre les douze brochets blancs dans leurs armoiries…

Shallow. Le conseil en connaîtra ; il y a eu attroupement.

Evans. Il n’est pas à propos que le conseil connaisse d’un attroupement ; il ne s’agit pas de la crainte de Dieu dans un attroupement ; le conseil, voyez-vous, entend des affaires où il est question de la crainte de Dieu, et n’entendra pas d’un attroupement ; réglez-vous là-dessus.

Shallow. Ah ! sur ma vie, si je redevenais jeune, l’épée terminerait tout ceci !

Près de la fenêtre ainsi blasonnée se suspendait un portrait, par sir Peter Lely, d’un membre de la famille Lucy, grande beauté du temps de Charles II. La vieille femme de charge secoua la tête en me montrant du doigt le tableau, et m’apprit que cette dame avait été déplorablement adonnée aux cartes, et avait perdu au jeu une grande partie des domaines de la famille, parmi lesquels se trouvait la portion du parc où Shakspeare et ses camarades avaient tiré le daim. Les terres ainsi perdues n’avaient pas entièrement été, jusqu’à ce jour, recouvrées par la famille. C’est du reste rendre seulement justice à cette païenne que de reconnaître qu’elle avait le bras et la main d’une incomparable beauté.

Le portrait qui attira le plus mon attention était un grand tableau placé au-dessus de la cheminée, offrant les traits de sir Thomas Lucy et de sa famille, qui habitaient la maison pendant la dernière partie de la vie de Shakspeare. Je crus d’abord que c’était le vindicatif chevalier lui-même, mais la femme de charge m’assura que c’était son fils, le seul portrait qu’on eût du premier étant une effigie qui se trouvait sur sa tombe dans l’église du hameau de Charlecot[7]. Le tableau donne une idée saisissante du costume et des mœurs de l’époque. Sir Thomas porte une fraise et un pourpoint, des souliers blancs ornés de rosettes, et a une barbe d’un jaune pâle, ou, comme dirait maître Slender, « une barbe couleur canne ». Son épouse est assise de l’autre côté du tableau, en large collerette et en long corsage lacé, et les enfants ont une roideur, une irréprochabilité de costume des plus respectables. Des chiens de chasse et des épagneuls se mêlent au groupe de famille ; un faucon est campé sur son perchoir au premier plan, et l’un des enfants tient un arc : — le tout pour qu’on sache que le chevalier était expert à la chasse à courre, à la chasse au faucon, et dans l’art de tirer de l’arc — talents alors indispensables à un parfait gentilhomme[8].

Je fus fâché de voir que l’ancien ameublement de la grand-salle avait disparu, car j’avais espéré retrouver le fauteuil majestueux en chêne sculpté dans lequel le gentilhomme campagnard d’autrefois avait coutume de brandir le sceptre du commandement au-dessus de ses domaines rustiques, et sur lequel on pouvait présumer que le redouté sir Thomas était assis, trônant dans un imposant appareil, lorsque le coupable Shakspeare fut amené devant lui. Comme j’aime à tracer des tableaux pour ma satisfaction personnelle, je me complus dans l’idée que cette même salle avait été le théâtre du sinistre interrogatoire du poëte le matin du jour qui suivit son emprisonnement dans la maison du garde. Je me figurai le rustique potentat entouré de sa garde du corps, composée du sommelier, des pages et des varlets en habits bleus, avec leurs plaques. Le malheureux prévenu, désespéré, consterné, sous la surveillance des gardes-chasse, piqueurs et lanceurs, suivi d’une bande grossière de rustres de l’endroit, était amené devant lui. Je m’imaginais voir les figurés épanouies de servantes curieuses poindre aux portes demi-closes, tandis que de la galerie les jolies filles du chevalier se penchaient gracieusement en avant, et jetaient sur le jeune prisonnier des yeux où se peignait cette pitié « qui habite au cœur de la femme ». Qui jamais aurait pensé que ce pauvre diable, tremblant ainsi devant l’autorité suprême d’un gentilhomme campagnard, le jouet de grossiers paysans, devait faire bientôt les délices des princes, remplir de son nom toutes les langues et tous les siècles, être le dictateur de l’esprit humain, et conférer l’immortalité à son persécuteur par une caricature et une pasquinade ?

Je fus, sur ces entrefaites, invité par le sommelier à faire un tour de promenade dans le jardin, et je me sentais disposé à visiter le verger et la tonnelle où le juge régala sir John Falstaff et le cousin Silence « d’une reinette de la dernière année, provenant d’une greffe dont il était l’auteur, et d’un plat de carvis » ; mais j’avais déjà employé à errer de côté et d’autre une si grande partie de la journée, que je me vis obligé de renoncer à toutes recherches ultérieures. Quand je fus sur le point de prendre congé, je me vis accablé des gracieuses instances de la femme de charge et du sommelier pour que j’acceptasse quelque rafraichissement : exemple de la bonne vieille hospitalité que, je le dis à regret, nous autres visiteurs de châteaux rencontrons rarement à notre époque. Je ne doute pas que ce ne soit une vertu dont le représentant actuel des Lucy ait hérité de ses ancêtres, car Shakspeare, même dans sa caricature, représente le juge Shallow comme hospitalier, hospitalier jusqu’à l’importunité, ainsi qu’en font foi ses pressantes instances auprès de Falstaff :

« Par le coq et le pâté, sir John, vous ne partirez pas ce soir… Je ne vous excuserai pas ; vous ne serez pas excusé ; les excuses ne seront pas admises ; il n’est pas d’excuse qui puisse passer ; vous ne serez pas excusé… Davy, des pigeons, une coupe de poule à pattes courtes, une épaule de mouton, et quelques jolis petits hors-d’œuvre. Va trouver William Cook. »


Je dis alors un adieu contraint à cette vieille demeure. Mon esprit était si complètement entré dans les scènes et les caractères imaginaires qui s’y rattachaient, qu’il me semblait vivre réellement au milieu d’eux. Tout me les mettait pour ainsi dire sous les yeux, et quand la porte de la salle à manger venait à s’ouvrir, je m’attendais presque à entendre la petite voix de maître Silence fredonner sa chanson favorite :

 
Le banquet est joyeux quand les bardes s’agitent
Pour fêter à l’envi le joyeux Mardi-Gras.


En retournant à mon auberge, je ne pus m’empêcher de réfléchir au singulier privilège du poëte : pouvoir répandre ainsi la magie de son esprit sur la face même de la nature, donner aux choses et aux lieux un charme et un caractère qui ne leur appartiennent pas, et transformer ce « monde jour ouvrier » en une véritable contrée féerique. C’est bien l’enchanteur par excellence, car ses charmes opèrent non sur les sens, mais sur l’imagination et le cœur. Sous la magique influence de Shakspeare, j’avais marché tout le jour dans une illusion complète. J’avais vu le paysage à travers le prisme de la poésie, qui peignait tous les objets des couleurs de l’arc-en-ciel ; j’avais été entouré d’êtres imaginaires, de riens, de simples bulles d’air, conjurés par la puissance poétique, et qui pour moi cependant avaient tout le charme de la réalité ; j’avais entendu Jacques se livrer à ses soliloques au pied de son chêne ; j’avais suivi longuement des yeux la belle Rosalinde et sa compagne, s’aventurant à travers les forêts, et surtout j’avais encore une fois frayé en esprit avec le gros Jack Falstaff et ses contemporains, depuis l’auguste juge Shallow jusqu’au timide maître Slender et la douce Anne Page. Dix mille fois honneur et bénédiction au poëte qui a ainsi doré les attristantes réalités de la vie d’innocentes illusions, qui a jonché ma route bigarrée de tant d’exquises et gratuites jouissances, et qui a charmé mon esprit dans bien des heures de solitude avec toutes les généreuses et réchauffantes sympathies de la vie sociale !

Comme je traversais, à mon retour, le pont jeté sur l’Avon, je m’arrêtai pour contempler dans le lointain l’église où le poëte gît enterré, et ne pus m’empêcher d’applaudir à la malédiction qui a préservé ses cendres d’être troublées dans leur tranquille et saint caveau. Quel honneur aurait pu recueillir son nom d’être mêlé, dans une camaraderie poudreuse, avec les épitaphes, les écussons et les louanges achetées d’une multitude titrée ? Qu’eût été un étroit recoin de l’abbaye de Westminster, comparé à ce vénérable édifice, qui, se dressant dans une magnifique solitude, semble n’être que son mausolée ? La sollicitude au sujet de la tombe peut n’être que le fruit d’une sensibilité surexcitée ; mais la nature humaine est construite de faiblesses et de préjugés, et ses meilleures, ses plus tendres affections se confondent avec ces sentiments factices. Celui qui a de par le monde cherché la renommée, et qui a récolté une ample moisson de faveurs mondaines, verra bien, après tout, qu’il n’est pas d’amour, pas d’admiration, pas d’applaudissements aussi doux à l’âme que ceux qui s’élèvent de son lieu natal. C’est là qu’il aspire à être ramené paisiblement et chargé d’honneur au milieu de ses parents et de ses amis d’enfance. Et quand son cœur lassé, sa tête qui faiblit, commencent à l’avertir que le soir de la vie approche, il y revient avec autant d’empressement qu’en met un marmot à se jeter dans les bras de sa mère, pour s’affaisser dans le sommeil, chaudement abrité parmi les scènes de son enfance.

Que cela eût réjoui le cœur du jeune poëte, quand, exilé, forcé d’errer au loin sur un monde incertain, il se retourna pour laisser tomber un regard alourdi sur la maison paternelle, s’il avait pu prévoir qu’avant peu d’années il y rentrerait couvert de renommée ; que son nom deviendrait l’orgueil et la gloire de son pays natal ; que celui-ci garderait religieusement ses cendres comme son plus précieux trésor ; et que ce clocher qui s’effaçait, sur lequel ses yeux étaient fixés dans une contemplation mouillée de larmes, serait un jour le phare, s’élevant dans les airs au milieu d’un charmant paysage, qui guiderait vers sa tombe le pèlerin littéraire de toutes les nations !



  1. La stance suivante est la seule qui soit restée de ces couplets satiriques :


    Juge de paix, de plus membre du parlement,
    À Londre un âne, il croit ici qu’il épouvante.
    On le nomme Lucy, Lousy(*), diversement :
    C’est que Lucy sera p....... assurément.
    D’être grand il se vante ;
    Âne de qualité,
    Ses oreilles font foi qu’avec eux seuls il fraye.
    Est-ce Lucy, Lousy ? Sans que rien nous effraye,
    Amis, chantons Lucy pour sa malpropreté.


    (*) Tout le sel de ce fragment, si sel il y a, consiste dans un jeu de mot sur Lucy et Lousy, dont le dernier signifie pouilleux, et qui se prononcent à peu près de la même manière. (Note du traducteur.)

  2. Le brochet abonde dans l’Avon à la hauteur de Charlecot.
  3. On trouve la preuve de la licence des habitudes et des camarades de Shakspeare au temps de sa jeunesse dans une anecdote traditionnelle recueillie à Stratford par l’ainé des Ireland, et mentionnée dans ses Vues pittoresques de l’Avon.
    À sept milles environ de Stratford est situé le petit bourg de Bedford, pays des buveurs, et renommé pour son ale. Deux sociétés de fermiers du village avaient coutume de s’y réunir, sous la dénomination de Buveurs de Bedford, et de défier les amateurs de bonne ale des villages voisins à une lutte bachique. Les gens de Stratford entre autres furent provoqués à faire preuve de la solidité de leur cerveau ; et au nombre des champions était Shakspeare, qui, en dépit du proverbe qui dit que « ceux qui boivent de la bière auront des pensées à la bière », était aussi fidèle à son ale que Falstaff à son vin de Xérès. La chevalerie de Stratford fut mise en déroute à la première attaque, et sonna la retraite pendant qu’elle avait encore des jambes pour l’emporter loin du champ de bataille. Ils avaient à peine marché pendant un mille, que, leurs jambes les trahissant, ils furent forcés de s’étendre sous un pommier sauvage, où ils passèrent la nuit. Il est encore debout, et porte le nom d’arbre de Shakspeare. Au matin, les compagnons du poëte l’éveillèrent et lui proposèrent de retourner à Bedford ; mais il s’y refusa, disant qu’il en avait assez d’avoir bu avec —


    Pebworth aux longs pipeaux et le danseur Marston,
    Hilbro cher aux esprits et l’affamé Grafton,
    Exhall le querelleur et Wicksford le papiste,
    Le sac à vin Bedford, Brom à l’œil cave et triste.


    « Les villages auxquels il est ici fait allusion, dit Ireland, conservent encore les épithètes qui leur furent ainsi données : les habitants de Pebworth sont toujours renommés pour leur talent sur le chalumeau et le tambourin ; Hilborough s’appelle aujourd’hui Hilborough aux revenants, et Grafton est célèbre pour la pauvreté de son sol. »

  4. Scot, dans son Aperçu de la Magie, énumère une foule de ces imaginations de coin du feu. « Et elles (les servantes de nos mères) nous ont si fort effrayés avec leurs fantômes, leurs esprits, leurs sorcières, leurs démons, leurs lutins, leurs furies, leurs fées, leurs satyres, leurs pans, leurs faunes, leurs sirènes ; tant rebattu les oreilles des tritons, des centaures, des nains, des géants, des diablotins, des nymphes, des magiciens, des enfants supposés, des incubes, de Robin bon diable, de leur cavale, de l’homme dans le chêne, du chariot infernal, du canard de feu, des esprits follets, de Tom Pouce, des spectres, et autres semblables épouvantails, que nous en avions même peur de notre ombre. »
  5. Quorum. (Note du traducteur.)
  6. Abréviation de custos rotulorum. (Note du traducteur.)
  7. Cette effigie est en marbre blanc et représente le chevalier armé de pied en cap. Près de lui se trouve l’effigie de sa femme, sur la tombe de laquelle est l’inscription suivante, qui, si c’est réellement son mari qui l’a composée, le place, comme niveau intellectuel incomparablement au-dessus de maître Shallow : — « Ci-gît dame Joyce Lucy, épouse de sir Thomas Lucy de Charlecot, dans le comté de Warwick, chevalier ; fille et héritière de Thomas Acton de Sutton, dans le comté de Worcester, écuyer ; qui abandonna cette vallée de misère pour aller prendre possession du céleste royaume le dixième jour de février de l’an de grâce 1595, à l’âge de 63 ans. Elle fut toute sa vie une bonne et loyale servante de son Dieu, ne fut jamais accusée d’aucun crime ni vice. Irréprochable au point de vue de la religion, fut tout bonté, tout fidélité pour son époux. Très-constante en amitié, tint au profond d’elle-même ce qui lui était confié. D’une incomparable prudence. Très-experte pour gouverner sa maison, unique pour élever les enfants dans la crainte de Dieu. Chaude adepte de l’hospitalité. Grandement estimée de ceux qui étaient placés au-dessus d’elle ; haïe de personne, si ce n’est dos envieux. Quand tout est dit, on peut encore dire que c’était une femme si riche en vertus que personne ne la surpassera jamais et qu’on aura bien de la peine à l’égaler. De même qu’elle avait vécu très-vertueusement, elle mourut très-chrétiennement. Tracé par celui qui sait le mieux combien est vrai ce qu’on vient de lire.
    « Thomas Lucye. »
  8. L’évêque Earle, parlant d’un gentilhomme campagnard de son temps, remarque : « Il met surtout son luxe dans les différentes familles de chiens et les valets préposés à leurs chenils, et la profondeur de leur gosier fait le fond de sa conversation. Il répute un faucon le véritable cachet de la noblesse, et aspire excessivement à paraître enthousiasmé de ce divertissement, de voir son poing ganté de ses attaches. » Et Gilpin, dans le portrait qu’il trace d’un sieur Hastings, remarque : « Il entretenait toutes sortes de chiens de chasse, qui couraient le chevreuil, le renard, le lièvre, la loutre et le blaireau, et avait des faucons de toute espèce, tant à vol bas qu’à vol élevé. Sa grande salle était ordinairement jonchée d’os à moelle, et pleine de perchoirs à faucons, de chiens de chasse, d’épagneuls et de bassets. Sur un large foyer, pavé en brique, étaient couchés quelques-uns des meilleurs bassets, chiens de chasse et épagneuls. »