Le Livre d’esquisses/Post-Scriptum

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Traduction par Théodore Lefebvre.
Le Livre d’esquissesPoulet-Malassis (p. 381-382).

Le pont devint plus que jamais un objet de crainte superstitieuse ; et c’est peut-être là le motif qui a fait, il y a quelques années, modifier la route à ce point qu’on arrive maintenant à l’église par le bord de l’étang. L’école, étant abandonnée, tomba bientôt en ruine ; on prétendit qu’elle était hantée par le fantôme de l’infortuné pédagogue ; et le laboureur, regagnant à pas lents son logis par une silencieuse nuit d’été, s’est imaginé souvent entendre sa voix dans le lointain ; chantant un air de psaume mélancolique parmi les tranquilles solitudes du Vallon endormi.


POST-SCRIPTUM

(Trouvé parmi les autographes de M. Knickerbocker).

Le récit qui précède est à peu près dans les mêmes termes que je l’ai entendu narrer à une séance de corporation de l’antique cité de Manhattoes[1], à laquelle assistaient nombre de ses plus sages, de ses plus illustres bourgeois. Le conteur était un aimable, très-râpé, très-aristocratique vieillard aux habits poivre et sel, au visage tristement enjoué ; un individu que je soupçonnai fortement d’être pauvre, — il faisait tant d’efforts pour être amusant ! Quand il eut terminé son histoire, on rit et on applaudit beaucoup, surtout deux ou trois adjoints d’aldermen, qui avaient dormi la plus grande partie du temps. Toutefois, il y eut un grand et vieux gentleman à l’œil sec, aux sourcils proéminents, qui conserva tout du long une figure grave et presque sévère, croisant de temps à autre les bras, inclinant la tête, et baissant les yeux vers le parquet, comme s’il eût retourné quelque doute dans son esprit. C’était un de ces hommes circonspects qui ne rient jamais qu’à bonne enseigne, — lorsqu’ils ont la raison et la loi de leur côté. Quand la gaieté du reste de la compagnie se fut calmée, et que le silence se fut rétabli, il appuya un bras sur le coude de son fauteuil, pendant que l’autre formait l’anse, et demanda avec un léger mais excessivement avisé mouvement de tête et une contraction du front quelle était la morale de l’histoire, et ce qu’elle voulait prouver ?

Le narrateur, qui était alors en train de porter un verre de vin à ses lèvres, comme un réconfortant après ses fatigues, s’arrêta pendant un moment, regarda son interrogateur d’un air de déférence infinie, et, abaissant lentement son verre sur la table, fit observer que l’histoire tendait très-logiquement à prouver : —

« Qu’il n’y a pas de situation dans la vie qui n’ait ses avantages et ses plaisirs, — pourvu seulement que nous voulions prendre comme il faut la plaisanterie :

« Or, que celui qui lutte à la course avec des cavaliers fantômes ne peut manquer d’être mené grand train.

« Ergo, que pour un maître d’école se voir refuser la main d’une héritière hollandaise est un pronostic assuré de haut avancement dans l’État. »

Le vieux gentleman circonspect fronça les sourcils dix fois plus fort après cette explication, étant grandement intrigué par l’emmanchement de ce syllogisme, tandis que, me sembla-t-il, le vieillard aux habits poivre et sel le regardait du coin de l’œil avec un certain air de triomphe. Il finit par faire cette remarque, que tout cela était fort bien, mais qu’il jugeait néanmoins l’histoire quelque peu extravagante ; — il y avait deux ou trois points sur lesquels il lui restait des doutes.

« Ma foi, Monsieur, répliqua le conteur, pour ce qui est de ça, je vous dirai que je n’en crois pas la moitié moi-même. »

D. K.

  1. New-York.