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Le Livre de Feridoun et de Minoutchehr/Djemschid

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IV


DJEMSCHID


Djemschid, son fils glorieux, plein d’énergie, et le cœur rempli des conseils de son père, monta sur le trône brillant de Thahmouras, la couronne d’or sur la tête, selon la coutume des rois ; il était ceint de la splendeur impériale, et l’univers entier se soumit à lui. Le monde était calme et sans discorde, et les Divs, les oiseaux et les Péris lui obéirent. La prospérité du monde s’accrut par lui, et le trône des rois brilla sous lui. Il dit : « Je suis orné de l’éclat de Dieu, je suis roi et je suis Mobed ; j’empêcherai les méchants de faire le mal, je guiderai les esprits vers la lumière. » D’abord il s’occupa des armes de guerre pour ouvrir aux braves la route de la gloire. Il amollit le fer par sa puissance royale, et lui donna la forme de casques, de lances, de cuirasses, de cottes de mailles, et d’armures pour couvrir les chevaux. Il acheva tout cela par les lumières de son esprit ; il y travailla pendant cinquante ans, et se fit un trésor de ces armes. Pendant cinquante autres années, il tourna ses pensées vers la fabrication des vêtements, pour que l’on pût s’en couvrir aux jours de fête et de combat. Il fit des étoffes de lin, de soie, de laine, de poil de castor et de riche brocart ; il enseigna aux hommes à tordre, à filer et à entrelacer la trame dans la chaîne ; et quand l’étoffe était tissée, ils se mirent à apprendre de lui, tout à la fois, à la laver et à en faire des habits. Cela étant achevé, il commença un autre travail ; le monde était heureux par lui, et lui-même se trouvait heureux. Il réunit ensemble ceux qui exerçaient les mêmes professions, et y employa cinquante ans. D’abord la caste de ceux qu’on nomme Amousian : sache qu’ils sont voués aux cérémonies du culte. Il les sépara du reste du peuple, et leur assigna les montagnes pour y adorer Dieu, pour s’y consacrer à la religion et se tenir en méditation devant Dieu le lumineux. De l’autre côté se plaça une caste, à laquelle fut donné le nom de Nisarian ; ce sont eux qui combattent avec le courage des lions, qui brillent à la tête des armées et des provinces, qui ont à défendre le trône du roi, et à maintenir la gloire que donne la bravoure. Sache que la troisième caste porte le nom de Nesoudi : ils ne rendent hommage à personne ; ils labourent, ils sèment, ils récoltent et se nourrissent des fruits de leurs travaux sans reproche. Ils n’obéissent à personne, quoique leurs vêtements soient pauvres, et leur oreille n’est jamais frappée par le bruit de la calomnie. Ils sont libres, et la culture de la terre leur est due ; ils n’ont pas d’ennemis ; ils n’ont pas de querelles. Un homme sage et libre a dit : « C’est la paresse « qui rend esclave ceux qui devraient être libres ». La quatrième caste est celle des Ahnouhkouschi, qui sont actifs pour le gain et pleins d’arrogance ; les métiers sont leur occupation, et leur esprit est toujours en souci. Djemschid y employa encore cinquante ans, pendant lesquels il conféra beaucoup de bienfaits. Il assigna à chacun la place qui lui convenait, et leur indiqua leur voie, pour que tous comprissent leur position et reconnussent ce qui était au-dessus et au-dessous d’eux. Puis le roi ordonna aux Divs impurs de mêler de l’eau avec de la terre ; et lorsqu’ils eurent compris ce qu’on pouvait en faire, ils préparèrent des moules pour y former des briques légères. Les Divs construisirent d’abord un fondement avec des pierres et du mortier, puis ils élevèrent au-dessus des ouvrages selon les règles de l’art, comme des bains et de hauts édifices, et un palais pour que l’infortune y trouvât un asile. Il employa un autre espace de temps pour chercher parmi les pierres celles qui sont précieuses, et le roi investigateur fit ressortir leur éclat ; il découvrit toute espèce de minéraux précieux, comme le rubis, l’ambre jaune, l’argent et l’or. Il les sépara des autres pierres par son art magique, et résolut entièrement ce mystère. Puis il inventa les parfums que les hommes aiment à respirer, comme le baume, le camphre et le pur musc comme l’aloès, l’ambre et l’eau de rose limpide. Après il inventa la médecine, les remèdes contre tout mal, et les moyens de conserver la santé et de guérir les blessures. Il mit au jour tout ce qui était secret ; jamais le monde n’avait possédé un investigateur comme lui. Ensuite il se mit à parcourir les mers dans un vaisseau, visitant rapidement pays après pays. C’est ainsi qu’il remplit encore cinquante années, et nulle qualité des êtres ne restait cachée devant son esprit.

Lorsque toutes ces grandes choses furent accomplies, il ne vit plus dans le monde que lui-même ; lorsque toutes ces entreprises eurent réussi, il essaya de s’élever au-dessus de sa haute condition. Il fit un trône digne d’un roi, et y incrusta toutes sortes de pierreries ; et à son ordre les Divs le soulevèrent et le portèrent de la terre vers la voûte du ciel. Le puissant roi y était assis comme le soleil brillant au milieu des cieux. Les hommes s’assemblèrent autour de son trône, étonnés de sa haute fortune ; ils versèrent sur lui des joyaux, et donnèrent à ce jour le nom de jour nouveau (Neurouz) : c’était le jour de la nouvelle année, le premier du mois Ferverdin. En ce jour, le corps se reposait de son travail, le cœur oubliait ses haines. Les grands, dans leur joie, préparèrent une fête ; ils demandèrent du vin, des coupes et des chanteurs ; et cette glorieuse fête s’est conservée, de ce temps jusqu’à nous, en souvenir du roi.

Ainsi s’étaient passés trois cents ans, pendant lesquels la mort était inconnue parmi les hommes. Ils ne connaissaient ni la peine, ni le malheur, et les Divs étaient ceints comme des esclaves. Les hommes étaient attentifs aux ordres de Djemschid, et les doux sons de la musique remplissaient le monde. Ainsi passèrent les années : Djemschid brillait de la splendeur des rois ; le monde était en paix par les efforts de ce maître fortuné. Le roi reçut toujours de nouveaux messages de Dieu, et pendant longtemps les hommes ne virent en lui rien que de bien. Le monde tout entier lui était soumis, et il était assis dans la majesté des rois ; mais tout à coup il fixa son regard sur le trône du pouvoir, et ne vit plus dans le monde que lui-même ; lui qui avait rendu jusque-là hommage à Dieu, devint orgueilleux, il se délia de Dieu et ne l’adora plus. Il appela de l’armée tous les grands de l’empire et leur fit beaucoup de discours ; il dit à ces vieillards puissants : « Je ne reconnais dans le monde que moi ; c’est moi qui ai fait naître l’intelligence dans l’univers, et jamais le trône glorieux des rois n’a connu un maître comme moi ; c’est moi qui ai parfaitement ordonné le monde, et la terre n’est devenue ce qu’elle est que par ma volonté. C’est à moi que vous devez votre nourriture, votre sommeil, votre tranquillité ; c’est à moi que vous devez vos vêtements et toutes vos jouissances. Le pouvoir, le diadème et l’empire sont à moi. Qui oserait dire qu’il y a un roi autre que moi ? J’ai sauvé le monde par les médecines et les remèdes, de sorte que les maladies et la mort n’ont atteint personne : tant que le monde aura des rois, qui d’entre eux pourrait éloigner la mort, si ce n’est moi ? C’est moi qui vous ai doués d’âme et d’intelligence ; et il n’y a que ceux qui appartiennent à Ahriman qui ne m’adorent pas. Maintenant que vous savez que c’est moi qui ai fait tout cela, il faut reconnaître en moi le créateur du monde. » Tous les Mobeds laissaient tomber leur tête, personne ne savait que répondre.

Après ce discours, la grâce de Dieu se retira de lui, et le monde se remplit de discorde. Chacun détourna sa face de la cour du roi, aucun des grands ne resta auprès de lui, et pendant vingt-trois ans ils tinrent l’armée dispersée et loin de la cour. Quand la raison ne se soumet pas à Dieu, elle amène la destruction sur elle-même et s’anéantit. Un homme sage a dit avec justesse et prudence : « Quoique tu sois roi, pratique l’humilité envers Dieu ; car quiconque ne révère pas le Créateur, ne trouve de tous côtés que des terreurs. » Le jour s’obscurcit devant Djemschid ; son pouvoir, qui avait illuminé le monde, disparut ; le sang coula de ses yeux sur son sein ; il demanda pardon à Dieu : mais sa grâce l’avait abandonné, et les terreurs du criminel s’étaient emparées de lui.



HISTOIRE DE ZOHAK ET DE SON PÈRE


Il y avait dans ce temps un homme vivant dans le désert des cavaliers armés de lances : c’était un grand roi et un homme vertueux, qui s’humiliait dans la crainte de Dieu, le maître du monde. Son nom était Mardas ; il était juste et généreux au plus haut degré. Il avait des bêtes à lait, de chaque espèce mille, des chèvres, des chameaux et des brebis, que cet homme pieux confiait à ses bergers. De même il avait des vaches qui donnaient du lait, et des chevaux arabes semblables à des Péris ; et à quiconque demandait du lait, il en donnait avec empressement. Cet homme pieux avait un fils qu’il aimait d’une grande tendresse : Zohak était le nom de l’ambitieux. Il était courageux, léger et sans souci. On l’appela aussi Peiverasp : c’était son nom en pehlevi (Peiver est un nombre dans cette langue, et signifie dix mille) ; car il possédait dix mille chevaux arabes aux brides d’or, dont le renom était grand. Il était jour et nuit presque toujours à cheval pour acquérir du pouvoir, mais non pour faire du mal.

Un jour Ahriman se présenta à son palais sous la forme d’un homme de bien ; il détourna le cœur du prince de la bonne voie, et le jeune homme prêta l’oreille à ses discours. Les paroles d’Ahriman lui parurent douces ; il ne se doutait point de ses mauvaises intentions : il lui abandonna son esprit, son cœur et son âme pure, et répandit de la poussière sur sa tête. Lorsque Ahriman vit qu’il avait abandonné son cœur au vent, il en eut une joie immense. Il adressa beaucoup de discours avec décence et douceur à ce jeune homme, dont le cerveau était vide de sagesse. Ahriman lui dit : « Je sais beaucoup de choses que personne ne peut apprendre que de moi. » Le jeune homme lui répondit : « Dis, et ne tarde pas ; enseigne-moi, homme aux bons avis. » Ahriman demanda d’abord son serment, promettant qu’il lui révélerait après la parole de la vérité. Le jeune homme, qui était simple de cœur, fit comme il lui disait, et prêta le serment qu’il lui avait demandé : « Je ne révélerai pas ton secret, j’obéirai à tout ce que tu me diras. » Alors Ahriman lui dit : « Pourquoi y aurait-il dans le palais un autre maître que toi, ô seigneur illustre ? À quoi bon un père quand il y a un fils comme toi ? Écoute maintenant mon conseil. La vie de ce vieillard sera encore longue, et pendant ce temps tu resteras dans l’obscurité. Prends son trône puissant ; c’est à toi que doit appartenir sa place ; et si tu veux suivre mon avis, tu seras un grand roi sur la terre. »

Lorsque Zohak entendit cela, il se mit à rêver, et son cœur s’apitoyait sur le sang de son père. Il dit à Ahriman : « Cela ne se peut pas ; conseille-moi « autre chose, car cela n’est pas possible. » Ahriman lui répondit : « Si tu n’accomplis pas mon ordre, si tu manques à ta promesse et à la foi jurée, ton serment et mon lien demeureront attachés à ton cou ; tu seras un être vil, et ton père restera en honneur. » Il enveloppa ainsi de ses filets la tête de l’Arabe, et l’amena à se décider à lui obéir. Zohak lui demanda quel moyen il devait prendre, et promit de ne s’écarter en rien de son avis. Ahriman lui dit : « Je te préparerai les moyens, j’élèverai ta tête jusqu’au soleil ; tu n’as qu’à observer le silence : voilà tout. Je n’ai besoin de l’aide de personne ; je disposerai tout comme il faudra : seulement garde-toi de tirer du fourreau l’épée de la parole. »

Le roi avait dans l’enceinte du palais un jardin qui réjouissait son cœur ; il avait coutume de se lever avant le jour, pour se préparer à la prière, et de se laver secrètement, dans le jardin, la tête et le corps, sans avoir même un serviteur pour porter son flambeau. Le vil Div perverti creusa dans ce chemin une fosse profonde, couvrit le précipice avec des broussailles, et répandit de la terre dessus. La nuit vint, et le chef des Arabes, ce prince puissant et glorieux, alla vers le jardin ; et lorsqu’il se fut approché du lieu où était la fosse, son étoile pâlit : il tomba dans le fossé et se brisa misérablement. Ainsi périt cet homme bon et pieux. Jamais il n’avait traité avec dureté son fils pour aucune action bonne ou mauvaise. Il l’avait élevé avec tendresse et avec soin ; il était content de lui, et lui donnait des trésors ; et c’est ainsi que son fils malheureux et méchant ne voulut pas répondre à sa tendresse comme il aurait dû, ne fût-ce que par honte. Il se rendit complice du meurtre de son père. J’ai entendu dire par un sage que même un mauvais fils, fût-il un lion féroce, n’ose verser le sang de son père. S’il y a un mot à cette énigme, c’est chez la mère que l’investigateur peut en apprendre le mystère. Ainsi s’empara le vil, le criminel Zohak du trône de son père ; il mit sur sa tête la couronne des Arabes, et gouverna son peuple en bien et en mal.

Ahriman, voyant ces choses accomplies, trama un nouveau plan, et dit à Zohak : « Aussitôt que tu as tourné ton cœur vers moi, tout ce que tu désirais au monde, tu l’as obtenu ; et si tu veux de nouveau t’engager par serment, si tu veux m’obéir et suivre mes ordres, alors le monde entier sera ton royaume ; les animaux sauvages, les oiseaux et les poissons seront à toi. » Lorsqu’il eut parlé de cette manière, il prépara quelque chose de nouveau, et imagina une autre ruse étonnante.



AHRIMAN SE PRÉSENTE COMME CUISINIER


Il se donna la forme d’un jeune homme à la parole facile, intelligent et pur de corps. Il se présenta devant Zohak avec des paroles respectueuses, disant : « Puissé-je être agréable au roi ! je suis un cuisinier pur et renommé. » Zohak l’écouta, le reçut bien, lui assigna un lieu pour son travail, et les clefs de la cuisine du roi lui furent remises par un puissant Destour. Les aliments étaient alors peu variés, car on ne se nourrissait pas de chair ; de tout ce que porte la terre, on ne mangeait que les végétaux.

Ahriman, aux desseins funestes, se consulta alors, et se résolut à tuer des animaux. Il voulait nourrir Zohak de toute espèce de viandes, tant d’oiseaux que de quadrupèdes, et l’y amena par degrés. Pour lui donner du courage, il le nourrissait de sang comme un lion : il obéissait à la moindre de ses paroles ; il faisait son cœur esclave des ordres de Zohak. Il commença par lui préparer du jaune d’œuf, ce qui lui donna une santé vigoureuse en peu de temps ; et le roi fortuné, ayant mangé, rendit grâces à Ahriman, et fit ses délices de cette nourriture. Ahriman le trompeur lui dit : « Puisse le roi « qui porte haut la tête vivre éternellement ! Je « lui préparerai demain un mets qui le nourrira « d’une nourriture parfaite. » Il s’en alla et médita toute la nuit quel plat merveilleux il pourrait préparer pour le lendemain. Le lendemain, lorsque la coupole d’azur amena au monde le rubis rouge, il prépara un mets de perdrix et de faisans argentés et l’apporta le cœur plein d’espoir. Le roi des Arabes se mit à en manger, et abandonna son esprit imprudent à son penchant pour Ahriman, qui, le troisième jour, servit sur sa table des oiseaux et de l’agneau mêlés ensemble. Le quatrième jour, lorsqu’il mit la table, il avait assaisonné le dos d’un veau avec du safran, de l’eau de rose, du vin vieux et du musc pur. Le roi y porta la main et en mangea ; il s’étonna de l’intelligence de cet homme, et lui dit : « Cherche ce que tu pourrais désirer, et demande-le-moi, ô homme de bien. » Le cuisinier lui répondit : « Ô roi, puisses-tu vivre content et puissant à jamais ! Mon cœur est plein d’amour pour toi, et te voir est tout ce que mon âme désire. Je n’ai qu’une chose à demander au roi, bien que cet honneur soit au-dessus de moi ; c’est qu’il veuille permettre que je baise le haut de ses épaules et que j’y applique mes yeux et ma face. » Zohak, en entendant ce discours, ne se douta pas de son intention secrète, et lui dit : « Je t’accorde ta demande, il se peut qu’il en revienne quelque honneur à ton nom. » Il lui permit donc de le baiser sur les épaules, comme étant son ami. Ahriman le baisa, et disparut de la terre ; personne n’a jamais vu chose si étonnante.

Il sortit un serpent noir de chaque épaule de Zohak, qui en fut consterné, et chercha de tous côtés un remède ; à la fin, il les fit couper tous les deux de dessus ses épaules : mais (avec raison tu restes stupéfait) les deux serpents noirs poussèrent de nouveau comme deux branches d’arbre sur les épaules du roi. De savants médecins s’assemblèrent ; chacun dit son avis à son tour, et ils firent des enchantements de toute espèce, mais aucun ne sut remédier au mal. Puis le rusé Ahriman se présenta soudain devant Zohak sous la forme d’un savant médecin, et lui dit : « C’était une chose inévitable. Laisse les serpents, et ne les coupe pas aussi longtemps qu’il y aura de la vie en eux. Prépare-leur de la nourriture, et fais-les manger pour les apaiser ; c’est le seul remède dont tu doives te servir. « Ne leur donne à manger que des cervelles d’homme ; il se peut que cet aliment les fasse mourir. » Quel pouvait être le but du chef des féroces Divs dans cette confusion ? Que voulait-il par ce conseil, si ce n’est de préparer en secret un moyen de dépeupler le monde ?



MORT DE DJEMSCHID


Après cela, de grands tumultes remplirent l’Iran, et de tous côtés il n’y eut que combats et discordes ; le jour brûlant et pur devint noir ; les hommes brisèrent les liens de Djemschid, la grâce de Dieu se retira de lui, et il tomba dans la tyrannie et la démence. De tous côtés s’élevèrent des rois ; sur toutes les frontières se montrèrent des grands de l’empire, qui rassemblèrent des armées et se préparèrent pour le combat, car ils avaient arraché de leur cœur l’amour de Djemschid. Tout à coup, une armée sortit de l’Iran, et se dirigea vers le pays des Arabes. Us avaient entendu dire qu’il y avait là un homme inspirant la terreur, à face de serpent ; et les guerriers de l’Iran, qui tous demandaient un roi, se dirigèrent vers Zohak. Us lui rendirent hommage, comme à leur maître ; ils lui donnèrent le titre de roi de l’Iran. L’homme à face de serpent vint dans l’Iran, rapide comme le vent, pour se mettre la couronne sur la tête ; il rassembla une armée de toutes les provinces de l’Iran et de l’Arabie. Il tourna son regard vers le trône de Djeinschid, il prit le monde comme une bague pour le doigt. La fortune abandonna Djemschid, et le nouveau roi le serrant de près, il s’enfuit et lui laissa le trône et la couronne, le pouvoir, la tiare, le trésor et l’armée ; il disparut, et le monde devint noir pour lui, quand il eut abandonné à Zohak son trône et son diadème.

Durant cent ans, personne dans le monde ne le vit ; il avait disparu des yeux des hommes ; mais, dans la centième année, ce roi infidèle à la pure doctrine apparut un jour sur le bord de la mer de Chine. Zohak le saisit à l’improviste, et ne lui accorda pas un long délai ; il le fit scier en deux, et délivra le monde de lui et de la peur qu’il inspirait. Djemschid s’était caché pendant quelque temps devant l’haleine du serpent, mais à la fin il ne put se soustraire à lui.

Ainsi disparut son trône royal et sa puissance ; le sort le brisa comme une herbe fanée. Qui était plus grand que lui sur le trône des rois ? Mais quel fruit lui revint d’avoir supporté tant de soucis ? Sept cents ans avaient passé sur lui, et lui avaient apporté tout bonheur et tout malheur. À quoi sert une vie longue ? car le monde ne te révèle jamais le secret de ton sort. Il te nourrit de miel et de sucre, et ton oreille n’est frappée que de sons agréables ; mais au moment où tu te vantes qu’il a versé sur toi ses faveurs, que toujours il te montrera sa face d’amour ; au moment où il te flatte et te caresse, quand tu lui as ouvert tous tes secrets, alors il joue avec toi un jeu perfide et fait saigner ton cœur de douleur. Mon cœur est fatigué de ce monde transitoire. Ô Dieu, délivre-moi promptement de ce fardeau !