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Le Livre de Feridoun et de Minoutchehr/Feridoun

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VI


FERIDOUN


AVÉNEMENT DE FERIDOUN AU TRÔNE


Feridoun, lorsqu’il se vit le maître fortuné du monde, et qu’il ne connut plus d’autre roi que lui-même, prépara le trône et la couronne dans le palais impérial, selon l’usage des rois. Dans un jour heureux, le premier du mois de Mihr, il posa sur sa tête le diadème royal. Le monde était délivré de toute crainte du mal, tous suivaient la voie de Dieu ; ils éloignèrent de leurs cœurs toute contestation et instituèrent solennellement une fête. Les grands s’assirent joyeusement, tenant chacun une coupe de rubis. Le vin et la face du jeune roi brillaient d’un même éclat, le monde resplendissait de lumière, la lune était nouvelle. Feridoun ordonna d’allumer un feu, et tous y brûlèrent de l’ambre et du safran. C’est lui qui a institué la fête Mihrgan, et l’usage de s’y reposer et de s’asseoir au banquet vient de lui. Aujourd’hui encore, le mois de Mihr rappelle son souvenir. N’y montre pas un visage soucieux et triste. Le monde fut en son pouvoir pendant cinq cents ans, dont il n’employa pas un seul jour à jeter les fondements de quelque chose de mauvais. Le monde ne lui resta pas pour toujours ; ainsi, mon fils, ne te livre pas à tes désirs, ne te consume pas en soucis. Sache que le monde ne reste à personne, et que personne ne peut y trouver beaucoup de joie.

Firanek n’avait pas de nouvelles de ce qui s’était passé ; elle ignorait que son fils était devenu roi de la terre, que Zohak avait été privé du trône impérial et que les jours de sa puissance étaient écoulés, quand il arriva à la mère un message de son noble fils, lui annonçant qu’il était possesseur de la couronne. Elle s’apprêta à la prière, se purifia la tête et le corps, et fit d’abord ses adorations au maître du monde. Elle prosterna son front contre terre, prononça des malédictions contre Zohak, et chanta les louanges du Créateur pour le changement heureux de son sort. Puis tous ceux qui étaient dans le besoin et qui tenaient caché leur malheur, elle les secourut en secret ; elle n’en parla pas et ne dévoila pas leur misère. Elle passa ainsi une semaine en bonnes œuvres jusqu’à ce qu’elle ne connût plus de pauvres. Dans la seconde semaine, elle fit les apprêts d’une fête pour les grands au front superbe. Elle orna sa maison comme un jardin, elle convia tous les grands à son festin. Toutes les richesses qu’elle avait amassées, tous ses joyaux les plus secrets, elle les apporta. Elle ouvrit toutes les portes de ses trésors, elle résolut de distribuer tout ce qu’elle y avait déposé ; elle vit que c’était le temps de prodiguer ses richesses, l’or lui paraissant sans valeur depuis que son fils était roi du monde. Des habits et des joyaux dignes d’un roi, des chevaux arabes aux brides d’or, des cuirasses et des casques, des javelots et des épées, des diadèmes et des ceintures, elle n’épargna rien. Elle fit charger des trésors sur des chameaux et tourna son cœur pur vers le maître du monde. Elle envoya tous ces trésors à son fils, et sa langue prononça de nouveau des bénédictions. Lorsque le maître du monde vit ces présents, il les reçut en adorant sa mère. Les chefs de l’armée, apprenant ces nouvelles, se réunirent auprès du roi, disant : « Ô roi victorieux, toi qui connais le Créateur, que la gloire soit à Dieu, et que sa grâce soit sur toi ! Que ta vie soit heureuse comme ce jour ! que ton bonheur croisse, que ceux qui te veulent du mal périssent, que le ciel te donne la victoire ! sois toujours illustre et clément ! » Tous les hommes instruits par l’expérience se mirent en route de tous côtés pour rendre hommage au roi, mêlant les joyaux et l’or, et les répandant sur le trône du roi. Tous les grands de tout son empire se rangèrent en cercle autour de sa porte dans ce jour de bonheur. Ils implorèrent Dieu pour qu’il bénît le trône de Feridoun, et sa couronne, et son diadème, et son sceau ; tous levèrent la main vers le ciel, tous prononcèrent des vœux pour son bonheur en disant : « Que le roi puisse vivre éternellement ! que son sort soit toujours heureux ! »

Puis Feridoun fit le tour du monde pour voir ce qui était découvert et ce qui était caché. Partout où il vit une injustice, partout où il vit des lieux incultes, il lia par le bien les mains du mal, comme il convient à un roi. Il ordonna le monde comme un paradis, il planta des cyprès et des roses à la place des herbes sauvages. Il passa d’Amol à Temmischeh et fit construire un palais dans cette forêt célèbre, en cet endroit du monde que tu nommes Kous, et auquel tu ne connais pas d’autre nom.



FERIDOUN ENVOIF DJENDIL DANS LE IEMEN


Après que cinquante ans furent écoulés, trois nobles enfants lui naquirent. Le sort du roi voulut que ce fût trois fils, trois princes d’une race illustre, dignes de porter la couronne d’or. Leur stature était celle des cyprès, leurs joues étaient comme le printemps ; en toutes choses ils étaient semblables au roi. Deux de ces enfants innocents avaient pour mère Schehrinaz, le plus jeune était fils d’Arnewaz aux belles joues. Le père, par tendresse, ne leur avait pas encore donné de noms, quand déjà ils devançaient les éléphants à la course. Puis après cela, le roi, voyant qu’ils étaient devenus l’ornement de son trône et de son diadème, appela devant lui un des plus nobles parmi ses grands, dont le nom était Djendil le voyageur, qui en toutes choses était dévoué au roi. Il lui dit : « Fais le tour du monde, choisis trois filles de haute naissance, qui par leur beauté conviennent à mes trois fils, qui soient dignes de mon alliance, et à qui leur père, par tendresse, n’ait pas donné de noms, pour qu’elles ne puissent être l’objet des discours des hommes. Il faut que toutes les trois soient sœurs de père et de mère, à visage de Péri, pures et de famille royale, et qu’elles soient semblables de stature et d’aspect, de sorte qu’on ne puisse les distinguer en aucune manière. » Djendil, ayant entendu l’ordre du roi, se traça un plan convenable, car il avait une intelligence prompte, un esprit clair, une langue douce, et était propre aux entreprises difficiles. Il quitta le roi, et se mit en route avec quelques serviteurs fidèles ; il sortit du palais d’Iran, examinant tout, écoutant tout, parlant à tout le monde ; et dans chaque pays où un grand avait une fille derrière le voile, il pénétrait leur secret et recherchait leur nom et renom. Mais il ne trouva dans l’Iran aucun chef illustre avec lequel il aurait convenu à Feridoun de conclure une alliance, jusqu’à ce que le sage au cœur serein, au corps pur, fût arrivé chez Serv, le roi de Iemen. Il trouva chez lui ce que son maître lui avait indiqué, trois filles telles que Feridoun les cherchait. Il se présenta plein de joie devant Serv, heureux comme le faisan qui s’approche de la rose ; il baisa la terre, fit des excuses au roi, et implora sur lui la bénédiction de Dieu, disant : « Que le roi reste toujours glorieux, illustrant la couronne et le trône ! » Le roi de Iemen dit à Djendil : « Que ma bouche soit toujours pleine de tes louanges ! Quel message me portes-tu ? quel ordre me donnes-tu ? Es-tu un ambassadeur ou un noble prince ? » Djendil lui répondit : « Puisses-tu être toujours joyeux ! puisse la main du malheur ne jamais t’atteindre ! Je suis un Iranien, humble comme une fleur de nénuphar, et je porte un message au roi de Iemen ; je te porte le salut de Feridoun le glorieux ; je répondrai à toutes les questions que tu voudras me faire. Feridoun le héros te présente son salut (et grand doit être celui qui n’est pas petit à tes yeux). Il m’a ordonné de dire au roi de Iemen : Puisses-tu rester sur le trône aussi longtemps que le musc répandra son parfum ! puisse ton corps être toujours libre de douleurs ! puissent les soucis être éloignés de toi et tes trésors être remplis ! Ô prince des Arabes (que ton étoile te préserve toujours du malheur !), qu’y a-t-il de plus doux que la vie et les enfants ? Rien ne peut égaler ces biens, rien n’est plus cher aux hommes que leurs enfants, et aucun lien n’est doux comme celui qui nous attache à eux. S’il y a quelqu’un dans le monde qui ait trois yeux, mes trois enfants me tiennent lieu de trois yeux ; et sache qu’ils sont encore plus précieux, car c’est la vue des enfants qui inspire aux yeux la reconnaissance envers Dieu. Que dit ce sage à l’âme pure quand il parle de tendres alliances : Je n’ai jamais formé une alliance avec quelqu’un, si je ne l’estimais plus que moi-même. L’homme sage et bien avisé cherche pour ami un homme qui lui ressemble. Quand même l’homme jouirait de la vie la plus douce, un roi ne pourrait être heureux sans une armée ! Je possède un empire florissant, des trésors, du courage et du pouvoir, et j’ai trois nobles fils, dignes d’une couronne et d’un trône, pleins d’intelligence, de sagesse et de vertus. Ils sont au-dessus de toute envie et de tout besoin, et leur main peut atteindre tout ce qu’ils désirent. Il faut à ces trois princes en secret trois épouses, filles de rois, et ceux qui connaissent le monde m’ont donné une nouvelle d’après laquelle je me suis hâté d’agir. Ils m’ont dit, ô prince illustre, que tu as trois filles pures, à la face voilée, dans ton appartement de femmes, dont aucune ne porte encore de nom, et mon cœur s’est réjoui à cette nouvelle ; car moi aussi, comme de raison, je n’ai pas donné de noms à mes glorieux fils. Maintenant, ô roi, il faut mêler ensemble ces deux espèces de nobles joyaux, ces trois princesses à la face voilée, aux princes destinés à porter le diadème ; ils sont dignes les uns des autres, et personne ne pourra nous en blâmer. Voilà le message que Feridoun m’a donné, et en retour fais-moi connaître tes intentions. »

Le roi de Iemen, entendant ce message, devint pâle comme le nénuphar qu’on arrache de l’eau. Il dit en lui-même : « Si mon œil ne voyait plus ces trois lunes devant ma couche, le jour brillant deviendrait pour moi une nuit sombre ; il ne faut donc pas que j’ouvre mes lèvres pour une réponse. Je raconterai mon secret à mes filles ; elles seront mes confidentes en toute chose. Il ne faut pas que je me presse de répondre, car j’ai à délibérer avec mes conseillers. » Il choisit une demeure pour le messager, puis se mit à réfléchir ; il se leva et renvoya sa cour, et s’assit pensif et en angoisse ; puis il appela devant lui la foule des chefs expérimentés des cavaliers du désert, armés de lances ; il leur dévoila tout son secret, disant : « Par la faveur du sort et par l’union que j’ai contractée, j’ai devant mes yeux trois astres brillants. MainteNant Feridoun m’envoie un message et me tend un piège subtil ; il voudrait me séparer de ce qui m’est cher comme mes yeux, et je désire en tenir conseil avec vous. Son envoyé dit que le roi me fait savoir qu’il a trois princes, les ornements de son trône, qui recherchent mon amitié et mon alliance par mes trois filles à la face voilée. Si je les lui promets sans intention de tenir ma parole, ce serait un mensonge indigne d’un roi ; si je consens à son désir, mon cœur sera rempli de feu et mes yeux seront remplis de larmes, et si je refuse de faire sa volonté, mon âme aura à trembler devant les maux dont il m’accablera ; car ce n’est pas un jeu de s’attirer la vengeance de celui qui est le roi du monde. Les voyageurs ont entendu ce qui est arrivé par lui à Zohak. Maintenant dites-moi, l’un après l’autre, quel est votre avis dans ces circonstances. »

Les chefs, pleins de cœur et d’expérience, lui firent tous leur réponse : « Nous ne sommes pas d’avis que tu te laisses pousser par tous les vents. Quand même Feridoun serait un roi tel que tu le dis, nous aussi ne sommes pas des esclaves portant les boucles d’oreilles de la servitude. Notre coutume est de dire notre avis, et d’exercer la générosité ; notre devoir est de manier nos rênes et nos lances. Par nos épées, la terre deviendra rouge comme du vin ; par nos lances l’air deviendra comme un champ de roseaux. Si tes enfants te sont trop chers pour les donner, ouvre la porte de tes trésors et ferme tes lèvres. Mais si tu préfères agir par ruse, si tu crains ce roi puissant, fais-lui des demandes si excessives qu’il ne puisse pas y satisfaire. » Le roi entendit ces paroles de ses conseillers, mais il n’en fut point satisfait.



RÉPONSE QUE LE ROI DE IEMEN DONNE À L’ENVOYÉ DE FERIDOUN


Il manda devant lui l’envoyé du roi, et lui adressa beaucoup de douces paroles : « Je suis inférieur à ton roi, et j’obéirai à tout ce qu’il pourra m’ordonner. Dis-lui que, quelque puissant que tu sois, tes trois enfants te sont très précieux. Les fils du roi lui sont chers, et il a l’espoir qu’ils seront l’ornement de son trône ! J’approuve tout ce que tu m’as dit, et j’en juge d’après ce que je sens pour mes filles. Si le roi avait demandé mes yeux, ou le désert des braves et le trône du Iemen, je les aurais moins regrettés que mes trois enfants que je suis destiné à ne plus revoir. Mais si telle est la volonté du roi, il ne faut penser qu’à lui obéir, et mes trois enfants sortiront de ma famille sur ses ordres, quand j’aurai vu les trois princes, l’honneur de son trône et de sa couronne. Qu’ils viennent chez moi joyeusement, mon triste cœur s’en réjouira, mon âme sera satisfaite de les voir et d’observer leur esprit prudent. Puis je leur donnerai, en observant nos coutumes, mes trois yeux brillants ; je connaîtrai combien leur cœur est rempli de justice ; je mettrai ma main dans leur main en signe de notre alliance ; et quand j’en verrai le désir dans leurs yeux, le les renverrai promptement auprès du roi. »

Djendil aux douces paroles, ayant entendu cette réponse, baisa le trône du roi comme il convenait, et, la bouche pleine de ses louanges, il quitta le palais du roi pour retourner vers le maître du monde. Arrivé auprès de Feridoun, il lui rapporta ce qu’il avait dit et les réponses qu’il avait reçues. Le roi appela devant lui ses trois fils, et leur dévoila le secret du voyage de Djendil et son dessein ; il mit sans réserve devant leurs yeux toutes les démarches qu’il avait faites, et leur dit : « Ce roi du Iemen est le chef d’un peuple nombreux ; c’est un cyprès qui jette au loin son ombre. Il a trois filles qui sont comme des perles intactes ; il n’a pas de fils, et ses filles forment son diadème. Si le Serosch lui-même trouvait une fiancée comme elles, il baiserait la terre devant toutes les trois. Je les ai demandées à leur père pour vous ; j’ai fait dire les paroles convenables. Mais il faut maintenant que vous alliez auprès de lui, et que vous soyez prudents en toute chose grande et petite ; soyez doux dans vos propos, pleins de circonspection ; prêtez l’oreille à tout ce qu’il vous dira, répondez avec douceur à toutes ses paroles ; et quand il vous adressera des questions, répondez-y avec circonspection ; car quand on est fils de roi, il faut être croyant, éloquent, avoir le cœur pur, une foi sincère, être prévoyant dans les affaires qui se présentent, avoir une langue toujours prête à dire la vérité, et rechercher la raison plus que les trésors. Écoutez tout ce que j’ai à vous dire, et si vous mettez en œuvre mes paroles, vous en aurez de la joie. Le roi de Iemen est un homme de grande pénétration, et, dans tout son peuple, il n’y a pas un homme égal à lui. Il est éloquent, pur de corps et de cœur, et digne d’être célébré parmi les hommes ; il a beaucoup de trésors et une armée ; il est savant, prudent et maître d’un diadème. Il ne faut pas qu’il vous trouve dupes, car le sage sait employer à propos la ruse. Il ordonnera une fête pour le premier jour, où il vous donnera la place d’honneur. Il amènera ses trois filles aux joues de soleil, semblables aux jardins du printemps, pleines de parfums, d’attraits et de beauté ; il les placera sur son trône royal, pareilles à des cyprès élancés. Elles seront égales de taille et d’aspect, telles qu’on aurait peine à les distinguer de la lune. La plus jeune des trois entrera la première, l’aînée la dernière, et entre elles la seconde, semblable à une lune nouvelle. Il placera la plus jeune « à côté de l’aîné d’entre vous, l’aînée à côté du « prince le plus jeune, la seconde au milieu. Remarquez-le, car cette connaissance vous préservera du mal. Il vous demandera laquelle des trois, si semblables entre elles, vous prenez pour l’aînée, pour la seconde, pour la plus jeune, et vous devrez les désigner ainsi : Celle qui est en haut est la plus jeune, l’aînée n’occupe pas la place qui lui convient, la seconde est au milieu comme cela doit être. Alors vous aurez gagné, et la lutte sera terminée. » Les trois princes, de nature généreuse et pure, firent attention aux paroles de leur père. Ils quittèrent Feridoun pleins d’art et de ruse, et pourrait-on attendre de fils qu’un tel père a élevés autre chose que de la prudence et de la sagesse ?



LES FILS DE FERIDOUN SE RENDENT AUPRÈS DU ROI DE IEMEN


Ils s’en allèrent tous les trois pour faire les préparatifs du voyage, et appelèrent auprès d’eux des Mobeds. Ils se mirent en marche avec une escorte semblable aux étoiles du firmament, composée de guerriers célèbres, dont les faces brillaient comme le soleil. Lorsque Serv eut nouvelle de leur arrivée, il orna son armée comme le plumage du faisan, et envoya au-devant d’eux un cortège nombreux, composé tant de seigneurs étrangers à sa famille, que de ses proches parents ; et lorsque les trois princes illustres entrèrent dans le Iemen, tous les habitants, hommes et femmes, sortirent, tous versèrent sur eux de l’ambre et du safran, tous mêlèrent le vin et le musc. Toutes les crinières des chevaux furent trempées avec du vin et du musc, et des pièces d’or furent versées sous leurs pas. Le palais entier était décoré comme le paradis ; toutes les briques qu’on y avait employées étaient d’or et d’argent ; il était orné de brocart de Roum, et les trésors de toute espèce y étaient prodigués. Le roi y reçut les princes, et la nuit ayant remplacé le jour les rendit plus hardis. Il amena de leur appartement secret ses trois filles, comme Feridoun l’avait prédit. Chacune d’entre elles ressemblait à une lune brillante ; on n’osait pas les regarder. Elles s’assirent toutes de la manière que Feridoun avait annoncée à ses fils pleins de fierté. Le roi demanda aux trois princes : « Laquelle de ces trois étoiles est la plus jeune ? laquelle est la seconde ? et laquelle est l’aînée ? Il faut que vous me les désigniez ainsi. » Ils répondirent comme on leur avait enseigné, et tout d’un coup ils fermèrent l’œil de l’enchantement. Serv, le roi de Iemen, et les braves de son pays demeurèrent stupéfaits, et le roi illustre comprit aussitôt que la ruse ne pouvait lui profiter. Il dit : « C’est ainsi ! c’est cela même ! » et donna la plus jeune au plus jeune, et l’aînée à l’aîné ; et tout étant décidé, ils commencèrent à s’entretenir de leurs projets pour l’avenir. Les trois princesses quittèrent les trois princes, les joues rouges de honte pour leur père, et retournèrent dans le palais, timides et honteuses, les joues colorées de sang, mais les lèvres pleines de douces paroles.



SERV ESSAYE SA MAGIE CONTRE LES FILS DE FERIDOUN


Serv le chef des Arabes, le roi de Iemen, fit apporter du vin et en fit boire à l’assemblée ; il manda ses chanteurs et continua à parler et à boire jusque dans la nuit profonde. Les trois fils de Feridoun, ses trois gendres, ne burent tous les trois que lorsqu’il les y invitait ; et quand leur raison eut succombé au vin, et que le sommeil et le repos leur furent devenus nécessaires, il ordonna qu’on leur préparât sur l’heure une couche à côté d’un réservoir plein d’eau de rose, et les trois princes de haute destinée s’endormirent dans un jardin, sous un arbre qui versait des roses sur eux. Le chef des Arabes, le roi des magiciens, médita, pendant ce temps, sur un moyen de se délivrer d’eux. Il sortit de son royal jardin de roses et prépara ses enchantements. Il produisit un froid et un vent terribles, dans l’espoir de les priver de la vie ; il fit congeler la plaine et les jardins, de sorte que les corbeaux n’osaient voler au-dessus. Les trois fils du roi savant en magie, sentant ce grand froid, sautèrent de leurs lits, et par l’intelligence que Dieu leur avait donnée, par leur savoir dans l’art royal de la magie, et par leur courage, ils réussirent à vaincre les artifices du magicien, de sorte que le froid ne les atteignit pas. Aussitôt que le soleil se fut levé au-dessus des crêtes de la montagne, le magicien accourut auprès de ses trois nobles gendres, croyant les trouver les joues bleues, glacés par le froid et leur affaire manquée, et espérant que ses trois filles allaient lui rester. C’est dans cet état qu’il pensait trouver ses gendres ; mais le soleil et la lune n’avaient pas favorisé son dessein. Il trouva les trois princes, semblables à des lunes nouvelles, assis sur leurs nouveaux trônes royaux. Alors il reconnut que la magie ne pouvait le conduire à son but, et qu’il ne fallait pas lui donner son temps.

Le roi de Iemen orna sa salle d’audience, et tous les grands s’y réunirent. Il ouvrit les portes de ses vieux trésors ; il montra ce qu’il avait caché depuis longtemps ; il amena ses trois filles à la face de soleil, pareilles aux jardins du paradis ; jamais Mobed n’avait planté un pin aussi beau qu’elles. Elles étaient ornées de couronnes et de joyaux, et n’avaient jamais éprouvé de peine. Leurs boucles de cheveux avaient seules ressenti la douleur d’une torture. Il les amena et les donna toutes les trois aux princes ; c’étaient trois lunes nouvelles et trois rois pleins de bravoure. Le roi de Iemen se dit, dans l’amertume de son âme : « Ce n’est pas Feridoun qui est cause de mon malheur, c’est moi-même ; puissé-je ne jamais apprendre qu’une fille soit née de la race de ces mâles princes ! Sache qu’il a une bonne étoile, celui qui ne possède pas de filles, et que celui qui en a ne connaîtra pas le bonheur. » Puis Serv dit devant tous les Mobeds : « Les rois sont des époux convenables pour ces lunes. Sachez que je leur ai donné, selon nos coutumes, mes trois filles chéries, pour qu’ils les gardent comme leurs propres yeux, pour qu’elles soient devant leurs cœurs comme leurs propres âmes. » Il le dit à haute voix, et on se mit à préparer les bagages des fiancées, et à les placer sur le dos de chameaux indomptés. Le Iemen resplendissait de joyaux, et les litières en longue file se suivaient ; car quiconque a des enfants bien réglés, illustres et chers à son cœur, que lui importe que ce soient des fils ou des filles ? Le roi plaça les litières sur le dos des chameaux pleins d’ardeur, selon le besoin du voyage et la coutume. Il congédia ses gendres en leur donnant des parasols et des présents dignes d’un roi ; et tout étant achevé, les jeunes princes, pleins de prévoyance et de prudence, se dirigèrent vers Feridoun.



FERIDOUN MET SES FILS À L’ÉPREUVE


Feridoun, ayant reçu la nouvelle que ses trois fils revenaient vers lui, se mit en marche ; il désirait éprouver leur courage et se délivrer de ses soupçons sur eux. Il prit la forme d’un dragon auquel tu aurais dit qu’un lion ne pourrait résister ; il rugissait, il écumait de fureur, sa bouche vomissait des flammes ; et lorsque ses trois fils approchèrent, et qu’il les vit à travers la poussière comme de noires montagnes, il souleva la poussière par la violence de ses mouvements, et ses hurlements remplirent le monde de bruit ; il se précipita sur son fils aîné, un noble jeune homme orné d’un diadème. Le prince dit : « Un homme sage et prudent ne combat pas contre des dragons. » Aussitôt il tourna le dos et s’enfuit devant le monstre, et le père se tourna vers ses frères. Lorsque le second fils le vit, il banda son arc et le tendit, disant : « S’il faut combattre, qu’importe porte que ce soit un lion furieux ou un cavalier « plein de bravoure ? » Mais le plus jeune des fils s’approcha d’eux, et, en voyant le dragon, il poussa un cri et lui dit : « Éloigne-toi de notre présence, tu es un crocodile, ne te mets pas dans la voie des lions. Si tu as entendu parler de Feridoun, garde- toi de jamais agir ainsi, car nous sommes ses trois fils, tous armés de lances, tous prêts pour le combat. Abandonne cette voie perverse, ou je poserai sur ta tête la couronne de l’inimitié. »

Le glorieux Feridoun, ayant vu et entendu, connut leur caractère et disparut. Il s’en alla, puis reparut sous sa forme de père, et avec la pompe qui lui convenait, accompagné de timbales et d’éléphants indomptables, la massue à tête de bœuf dans sa main. Derrière lui étaient les grands de son armée, le monde était devenu pur entre ses mains. Lorsque les princes illustres virent la face du roi, ils s’avancèrent vers lui à pied et en courant ; et, arrivés en sa présence, ils baisèrent la terre, confondus par le bruit des éléphants et des timbales. Le père les prit par la main, leur fit des caresses et leur accorda des honneurs, à chacun selon son mérite. Lorsqu’il fut revenu dans son palais magnifique, il pria Dieu en secret, et célébra longuement les louanges du Créateur, reconnaissant que la bonne et la mauvaise fortune viennent de lui ; puis il appela ses trois fils, les fit asseoir sur le trône de la splendeur, et leur dit : « Le dragon furieux qui menaçait d’embraser le monde par son haleine, c’était votre père qui voûlait connaître votre bravoure, et qui, l’ayant connue, s’est retiré avec joie. Maintenant je vais vous donner de beaux noms, comme il convient à un homme de sens. Tu es l’aîné, que ton nom soit Selm (puissent tes désirs dans le monde s’accomplir !), car tu as cherché à te sauver des griffes du crocodile, tu n’as pas tardé dans le moment de la fuite ; un homme qui ne recule ni devant un éléphant, ni devant un lion, nomme-le fou plutôt que brave. Le second, qui dès le commencement a montré sa bravoure et dont le courage est plus ardent que le feu, je l’appelle Tour, le lion courageux qu’un éléphant furieux ne pourrait vaincre ; la vertu même pour celui qui est assis sur le trône, c’est le courage, car un homme sans cœur ne peut porter la couronne. Le plus jeune est un homme prudent et brave, qui sait se hâter et qui sait tarder ; il a pris le milieu entre le feu et la terre, comme il convient à un homme de bon conseil ; il s’est montré brave, hardi et prudent, il faut que le monde ne célèbre de gloire que la sienne. Iredj est le nom digne de lui ; que la porte du pouvoir soit son but, car il a montre d’abord de la douceur, mais sa bravoure a paru à l’heure du danger. Maintenant je vais ouvrir mes lèvres avec joie pour donner des noms aux filles d’Arabie à la face de Péri. » Il appela Arzoui la femme de Selm, Mah Azadeh Khoui la femme de Tour, et Sehi la femme d’Iredj aux pieds fortunés, elle dont l’étoile Canope n’était en beauté que la servante.

Puis Feridoun apporta un livre représentant les astres qui tournent dans les sphères, et dont les astrologues enseignent les aspects ; il le plaça devant lui et regarda les constellations de ses fils ; il y trouva l’horoscope de Selm, qui n’était autre que Jupiter dans le signe du Sagittaire. Il passa à l’horoscope de l’illustre Tour, et il trouva le soleil dans le signe du Lion, présage de bravoure. Jetant enfin les yeux sur l’horoscope du fortuné Iredj, il vit la lune dans le signe de l’Écrevisse. Cette constellation lui montra que les malheurs et les combats étaient réservés à Iredj. Le roi devint triste à cette vue, et un soupir froid sortit de sa poitrine. Il vit que le ciel était défavorable à Iredj et ne se comportait point envers lui avec amour, et que ses pensées, à l’égard de cet enfant d’une âme si brillante, n’étaient que des pensées de malveillance.



FERIDOUN DISTRIBUE LA TERRE ENTRE SES FILS


Ayant ainsi dévoilé le secret du sort, Feridoun divisa le monde en trois parties. L’une comprenait le pays de Roum et l’Occident ; l’autre le Turkestan et la Chine, la dernière le pays des héros de l’Iran. Il jeta d’abord les yeux sur Selm, et choisit pour lui Roum et tout l’Occident ; il lui ordonna de partir avec une armée et de se mettre en marche vers le couchant. Selm monta sur le trône royal, et fut salué roi d’Occident. Puis Feridoun donna à Tour le pays de Touran, et le fit maître du pays des Turcs et de la Chine. Le roi lui assigna une armée et Tour se mit en route avec elle. À son arrivée, il s’assit sur le trône royal, il se ceignit de la ceinture royale et commença à répandre ses grâces. Les grands versèrent des pierres précieuses sur lui, et le pays saint du Touran le reconnut pour roi. Alors vint le tour d’Iredj, et son père lui donna le pays d’Iran avec le désert, des guerriers armés de lances, le trône de la royauté et la couronne de la suprématie. Il les lui donna parce qu’il avait vu qu’il était digne du trône ; il les lui donna avec l’épée et le sceau, la bague et le diadème. Les grands, pleins de courage, de sens et de bon conseil, le saluèrent roi d’Iran. Tous les trois s’assirent sur leurs trônes, en repos et en joie, comme gardiens des frontières d’illustre naissance.


JALOUSIE DE SELV CONTRE IREDJ


Un long temps se passa ainsi ; mais le sort avait caché dans son sein un secret. Feridoun l’illustre vieillit, et la poussière couvrait le jardin du printemps. C’est ainsi que peu à peu change toute chose, et toute force faiblit quand elle vieillit. À mesure que la vie du roi s’obscurcissait, ses fils illustres devinrent troublés par les passions. Le cœur de Selm changea, ses manières et ses intentions tournèrent vers le mal ; son âme était noyée dans l’avidité ; il était assis avec ses conseillers, plein de mauvais desseins ; le partage que son père avait fait lui déplut, parce qu’il avait donné le trône d’or au plus jeune d’entre eux ; son cœur était plein de haine ; ses joues étaient pleines de rides. Il envoya un messager au roi de la Chine, et lui dit les pensées qui occupaient son âme. Il envoya le messager auprès de son frère en toute hâte, et lui fit porter ces paroles : « Puisses-tu être toujours glorieux et toujours heureux ! Pense, ô roi des Turcs et de la Chine, toi le prudent, au cœur joyeux, choisissant le bien, pense si nous, maltraités par le monde, pourrions être satisfaits ? Ton âme serait-elle basse, pendant que ton corps est comme un haut cyprès ? Écoute avec un esprit attentif ce que je vais te raconter ; tu n’as entendu dire rien de semblable des temps anciens. « Nous étions trois frères, les ornements du trône ; mais le plus jeune de nous nous a surpassés en fortune. Si je suis le premier en âge et en intelligence, c’était à moi que la fortune devait accorder sa faveur ; et si la couronne et le trône et le diadème devaient m’échapper, ils ne pouvaient appartenir qu’à toi, ô roi ! Faut-il que nous restions consternés de cette injustice que notre père nous a faite, lorsqu’il a donné à Iredj l’Iran et le pays des héros et le Iemen, à moi Roum et l’Occident, à toi le pays des Turcs et la Chine, tandis que le plus jeune de nous est roi d’Iran ? Je ne saurais m’en tenir à une telle part, il n’y a pas de sagesse dans la tête de ton père. »

Selm envoya un dromadaire aux pieds de vent ; le messager, arrivé auprès du roi de Touran, répéta fidèlement tout ce qu’il avait entendu, et remplit de vent la tête écervelée de Tour. Ce prince plein de courage, lorsqu’il entendit ce message secret, se mit soudain en colère comme un lion furieux. Il répondit : « Dis ma réponse à ton maître, et rappelle-toi mes paroles. Ô mon frère plein de justice ! puisque notre père, dans le temps de notre jeunesse, nous a ainsi trompés, il a planté de ses proprès mains un arbre dont le fruit est du sang, dont les feuilles sont du poison. Il faut maintenant nous voir face à face pour nous concerter ; il faut dresser « un plan sage et préparer des armées. »

Il expédia un dromadaire vers le roi, et envoya auprès du maître du monde un de ses grands plein d’éloquence et de douces paroles, lui disant : « Porte ce message de moi : 0 roi clairvoyant et de grand renom, il ne faut pas que le brave ait patience dans un cas de fraude et de tromperie ; il ne convient pas de tarder dans cette affaire, car le repos est méprisable chez un homme armé. » Lorsque l’envoyé eut rapporté la réponse et mis au grand jour le secret voilé, l’un des frères quitta Roum, l’autre la Chine, et, mêlant le poison au miel, ils se rencontrèrent l’un l’autre et se concertèrent ouvertement et en secret.



MESSAGE DE SELV ET DE TOUR À FERIDOUN


Ils choisirent alors un Mobed plein de sagacité, éloquent, clairvoyant et de fidèle mémoire ; ils éloignèrent tous les étrangers, et concertèrent toute espèce de plans rusés. Selm commença à composer un discours et à bannir de ses yeux tout respect pour son père. Il dit au messager : « Hâte-toi dans la route, ne te laisse pas atteindre par la tempête et par la poussière ; va vite comme le vent vers Feridoun, ne te soucie que de poursuivre ton chemin. Quand tu seras arrivé dans le palais de Feridoun, porte-lui les saluts de ses deux fils, et dis-lui : Il faut craindre Dieu pour ce monde et pour l’autre. La jeunesse peut mettre son espérance dans le temps où elle aura atteint la vieillesse, mais les cheveux blancs ne deviendront plus noirs. Plus tu prolonges ta demeure dans ce monde étroit, plus le séjour éternel deviendra étroit pour toi. Dieu le saint t’avait donné ce monde, depuis le soleil lumineux jusqu’à la terre obscure ; mais tu as choisi en toute chose la voie et le conseil de l’avidité, tu n’as pas eu égard aux commandements de Dieu, tu n’as agi qu’avec violence et injustice, et dans le partage du monde tu n’as pas recherché la justice. Tu avais trois fils prudents et braves, qui étaient devenus grands de petits qu’ils avaient été ; tu n’as trouvé à aucun d’eux un mérite plus grand qu’aux autres, pour que l’un porte la tête plus haut que ses frères. Mais tu as accablé l’un de ton haleine de dragon, tu as élevé un autre dans les nues, tu as posé la couronne sur sa tête, tu l’as placé sur ton siège, et tes yeux ne reposent avec joie que sur lui. Mais nous ne sommes inférieurs à lui ni par notre père, ni par notre mère, nous ne sommes pas indignes d’un trône de roi. Ô roi de la terre, distributeur de la justice, puisse une telle action ne trouver jamais de louanges ! Quand la couronne sera tombée de cette tête sans valeur, et que le monde sera délivré d’Iredj, alors donne à lui un coin de la terre pour qu’il s’y assoie, faible et oublié comme nous ; sinon nous amènerons les cavaliers des Turcs et de la Chine, les braves de Roum avides de vengeance, et notre milice armée de massues, et nous détruirons Iredj et le pays d’Iran. »

Le Mobed écouta ce dur message, il baisa la terre et partit ; il monta en selle et se mit à chevaucher, de sorte que les étincelles jaillissaient du vent. Il arriva à la cour de Feridoun et vit de loin un palais élevé, dont le toit montait jusqu’aux nues, dont la largeur allait d’une montagne à l’autre. Dans la cour étaient assis les grands, derrière le rideau était la place des nobles ; d’un côté étaient enchaînés des lions et des léopards, de l’autre de furieux éléphants de guerre. Il s’élevait, du milieu des guerriers il- lustres, un bruit comme le cri du lion. Il pensa que c’était un firmament au lieu d’un palais, et qu’une armée de Péris était assemblée à l’entour.

Des gardiens attentifs arrivèrent pour rapporter au roi qu’il était arrivé auprès de lui un envoyé plein de dignité et de prudence. Le roi ordonna de lever le rideau, de faire descendre de cheval l’envoyé, et de le faire entrer dans la cour. Lorsque le regard du messager tomba sur le roi, il vit que tous les yeux et tous les cœurs étaient remplis de lui, qu’il était de stature comme un cyprès, de face comme un soleil, ses cheveux blancs comme le camphre, sa face rouge comme la rose, ses deux lèvres pleines de sourire, ses deux joues pleines de couleur, et sa bouche royale remplie de douceur. Aussitôt que l’envoyé le vit, il se mit à adorer, et couvrit le sol de ses baisers. Feridoun lui permit de se lever, et lui assigna une place honorable, puis il lui fit des questions, d’abord sur les deux princes illustres, et lui demanda s’ils étaient contents dans leurs cœurs, et s’ils persévéraient dans la vraie foi ; ensuite sur les fatigues qu’il avait dû éprouver dans le désert et sur ce long chemin, avec ses montagnes et ses vallées. L’envoyé lui répondit : « Ô glorieux roi, puisse le trône n’être jamais privé de toi ! Tout ce que tu as demandé sur tes fils est selon tes désirs ; ils vivent saintement dans le respect de ton nom. Moi, je suis l’esclave indigne du roi, et ne suis point libre de ma personne ; j’apporte au roi un dur message ; celui qui m’envoie est plein de colère, mais moi je suis innocent. Je rapporterai, si le roi me l’ordonne, le message de cette jeunesse inconsidérée. » Le roi lui ordonna de parler, et le messager lui rapporta, l’une après l’autre, toutes les paroles de Selm.



RÉPONSE DE FERIDOUN À SES FILS


Feridoun écouta ses paroles avec attention, et son cerveau s’enflamma à mesure qu’il entendait. Il dit au messager : « Ô sage ! tu n’as point à t’excuser en cette affaire, car c’était cela à quoi je m’attendais, et sur quoi mon cœur comptait. Dis à ces deux hommes insensés et impurs, à ces deux Ahrimans aux pensées perverses : Il est heureux que vous ayez montré votre nature. Est-ce là le salut que je devais attendre de vous ? Si vous avez rejeté de vos cerveaux mes conseils, vous n’avez pas appris non plus ce que c’est que la sagesse. Vous n’avez ni crainte, ni honte devant Dieu, et sans doute vous n’avez point d’autres desseins que ceux que vous m’annoncez. Mes cheveux ont été noirs comme la poix, ma stature a été haute comme le cyprès, ma face a été comme la lune ; mais le ciel, qui a courbé mon dos, subsiste, et tourne encore comme il a tourné toujours. La vie marche devant vous gracieusement, mais il n’en sera pas toujours de même. Par le nom sublime du Dieu très saint, par le soleil brillant, par la terre fertile, par le trône et la couronne, par l’étoile du soir et par la lune, je jure que je ne vous ai pas fait d’injustice. J’ai rassemblé un conseil de sages de Mobeds et d’hommes savants dans la connaissance des astres ; nous avons passé beaucoup de temps pour distribuer la terre selon la justice ; nous tous avons cherché à le faire avec équité, et l’injustice n’était ni notre principe, ni notre fin ; la crainte de Dieu était profonde dans notre cœur ; nous ne voulions faire dans le monde que le bien. Lorsque par mes efforts les hommes eurent cultivé la terre, je ne voulus pas laisser se disperser les peuples, et je me dis : Je veux confier l’exercice du pouvoir à mes trois fils fortunés. Mais Ahriman vous a détournés maintenant de mon cœur et de mes conseils vers l’injustice et les ténèbres. Voyez si Dieu le tout-puissant voudra en ceci vous approuver. Je vous dirai une parole si vous voulez m’écouter : Ainsi que vous sèmerez, de même vous moissonnerez. Ainsi m’a dit mon guide dans la vie : Il y a pour nous une autre et éternelle demeure. Votre désir est de vous asseoir sur un trône sans valeur ; pourquoi prenez-vous ainsi le Div pour votre conseiller ? Je crains qu’entre les mains de ce dragon votre âme ne soit séparée de votre corps. Mon temps pour sortir de ce monde est venu, et je n’ai pas de loisir pour la sévérité et la colère. Mais voici un avis que vous donne un vieillard, père de trois nobles fils : quand la passion a abandonné le cœur, alors la poussière et le trésor du roi des rois sont d’égale valeur ; mais celui qui vend son frère pour la terre ne mérite pas qu’on le regarde comme issu d’une race pure. Le monde a vu et verra encore beaucoup d’hommes comme vous, mais il ne restera soumis à aucun d’eux. Vous savez que Dieu le créateur peut, au jour du jugement, vous pardonner ; cherchez-le, munissez-vous de ce viatique, travaillez pour que votre peine soit courte. » Le messager entendit ces paroles ; il baisa la terre et s’en retourna. Il quitta la présence de Feridoun ; tu aurais dit qu’il avait fait alliance avec le vent.

Lorsque le messager de Selm fut parti, le roi des rois s’assit et dévoila le secret. Il appela devant lui le prince illustre et lui révéla tout l’avenir, en disant : « Mes deux fils, avides de combats, se sont mis en marche, de l’Occident vers nous. Les astres les ont prédestinés à aimer les mauvaises actions ; puis ils ont reçu pour lots deux pays qui sont frappés de stérilité. Ton frère ne restera ton frère qu’aussi longtemps que tu as la couronne sur la tête ; mais il n’y aura plus d’assemblée devant ton trône, quand les couleurs de ta face auront pâli. Si ton goût se porte vers le glaive, ta tête sera étourdie par les dissensions. Voilà le secret que mes deux fils m’ont fait savoir des deux extrémités du monde. Si ton penchant est pour la guerre, prépare la guerre, ouvre les portes du trésor, et fais tes bagages. Étends la main vers la coupe au repas du matin, sinon ils feront le repas du soir en triomphe sur toi. Mon fils ! ne cherche pas de défenseurs dans le monde ; ton innocence et ton droit seront ta défense. »

Le vertueux Iredj regarda le roi plein de tendresse, son glorieux père, puis il répondit : « Ô roi ! pense à l’instabilité de la vie, qui doit passer sur nous comme le vent. Pourquoi l’homme de sens s’affligerait-il ? Le temps fanera la joue de rose et obscurcira l’œil de l’âme brillante. Au commencement la vie est un trésor, à sa fin est la peine, et puis il faut quitter cette demeure passagère. Puisque notre lit sera la terre et que notre couche sera une brique, pourquoi planter aujourd’hui un arbre dont la racine se nourrirait de sang, dont le fruit serait la vengeance, quel que soit le temps qui s’écoulerait sur lui ? Le monde a vu beaucoup de maîtres du trône, du sceau et de l’épée, tels que nous, et en verra beaucoup après nous, mais la vengeance n’était pas dans les mœurs des rois qui nous ont précédés sur le trône. Puisque le roi sera mon modèle, je ne passerai pas ma vie à faire du mal. La couronne, le trône et le diadème ne m’importent pas ; j’irai au-devant de mes frères, sans armée, et leur dirai : « Ô mes frères illustres, qui m’êtes chers comme mon corps et mon âme ! ne me prenez pas en haine, ne méditez pas vengeance contre moi : la haine ne convient pas aux croyants. Ne mettez pas votre espoir dans ce monde, voyez quel mal il a fait à Djemschid, qui fut à la fin obligé de sortir du monde, et ni le trône, ni la couronne, ni la ceinture ne lui restèrent. De même, vous et moi, nous devrons à la fin éprouver le même sort. Je ramènerai à la foi leur cœur plein de vengeance ; comment pourrais-je m’en venger plus dignement ? »

Le roi lui dit : « Mon sage fils ! tes frères ne cherchent que le combat ; toi, tu ne désires que les fêtes. Il me souvient de cette parole : Il ne faut pas s’étonner que la lune soit brillante ; de même cette réponse pleine de vertu te convient, car ton cœur a préféré l’amour et les liens qui t’unissent à eux. Mais quand un homme de sens expose sa tête précieuse au souffle du dragon, que peut-il attendre si ce n’est un poison dévorant ? car telle est la nature que Dieu a donnée au dragon. Mais, mon fils, si telle est ta résolution, prépare-toi, mets-toi en route, et ordonne à quelques serviteurs pris dans l’armée de te suivre. Moi, je vais, dans l’angoisse de mon âme, écrire une lettre pour l’envoyer à ces hommes, dans l’espoir de te revoir sain et sauf, car ma vie ne consiste que dans le bonheur de te voir. »



IREDJ SE REND AUPRÈS DE SES FRÈRES


Le roi de la terre écrivit une lettre au roi de l’Occident et au roi de la Chine. À la tête de la lettre il mit une invocation à Dieu le vivant, l’éternel. Il dit : « Cette lettre de bon conseil est écrite aux deux soleils puissants, aux deux sages, aux deux braves, aux rois de la terre, au maître de l’Occident et au maître de la Chine, de la part de celui qui a vu ce monde de toute manière, qui a découvert tout ce qui était caché, qui a pesé dans sa main l’épée et la lourde massue, qui a entouré de splendeur les couronnes illustrès, qui peut convertir en nuit le jour brillant, qui peut ouvrir les trésors de l’espoir ou de la terreur, lui qui a allégé toutes les peines, lui par qui a paru toute splendeur. Je ne demande pour moi ni vos diadèmes, ni vos trésors amassés, ni vos couronnes, ni vos trônes ; je demande que mes trois fils vivent paisibles et heureux par le fruit de mes longues peines. Votre frère, contre lequel votre cœur était irrité, quoiqu’il n’ait fait de mal à personne, accourt au-devant de vous à cause de votre affliction ; et, dans son désir de vous voir, il a jeté sa couronne, il vous a préférés à elle, comme il convient à un homme noble. Il est descendu de son trône, il est monté à cheval, et s’est ceint d’obéissance. Puisqu’il est le plus jeune de vous, puisqu’il est digne de tendresse et d’amour, respectez-le, soyez bons pour lui, formez son âme comme j’ai formé son corps ; et quand il aura passé auprès de vous quelques jours, renvoyez-le-moi plein de vertus. »

On apposa le sceau du roi sur la lettre, et Iredj quitta le palais de son père pour chercher son chemin. Il prit avec lui quelques vieillards et quelques jeunes gens, comme on en a besoin pour faire un voyage. Quand il fut près de ses frères, il n’avait aucun soupçon de leur noire intention. Ils vinrent au-devant de lui selon la coutume ; ils déployèrent devant lui toute leur armée. Lorsqu’ils virent la face de leur frère pleine de tendresse, leurs regards devinrent plus sombres ; lui était plein d’affection, eux étaient pleins de mauvais vouloir, et ils se mirent à le questionner d’une manière qui ne répondait pas à ses désirs. Eux étaient remplis de haine, lui n’était point agité, et tous les trois entrèrent ainsi dans le pavillon. Les yeux de toute l’armée étaient dirigés vers Iredj, car il était digne du trône et du diadème. Leurs cœurs n’avaient plus de repos, tant ils lui portaient d’amour ; leurs âmes étaient pleines de tendresse, leurs yeux pleins de son image. Les rangs étaient dissous, les braves se réunirent deux par deux, chacun célébrant en secret le nom d’Iredj, et disant : « Lui seul est digne de l’empire, puisse le diadème du pouvoir n’appartenir qu’à lui ! »

Selm observa l’armée en secret, et sa tête se troubla de cette disposition des braves. Il rentra dans la tente le cœur plein de colère, le foie plein de sang, les sourcils pleins de rides. Il renvoya tout le monde de la tente ; lui et Tour s’assirent avec leurs conseillers. Ils discoururent en tous sens sur leur état, sur l’empire et sur les couronnes de tous les pays. Selm dit à Tour au milieu de cet entretien : « Pourquoi nos braves se groupent-ils tout à coup deux à deux ? N’as-tu pas vu, pendant que nous revenions, comment, de tous ceux qui passaient sur le chemin, mil ne détournait son regard d’Iredj ? Autres étaient les armées des deux rois quand elles sont sorties, et autres quand elles sont rentrées. Mon cœur est devenu sombre à cause d’Iredj, et pensées sur pensées se sont élevées dans mon esprit. En observant les armées de nos deux pays, j’ai vu qu’elles ne voudront plus saluer d’autre roi que lui. Si tu ne l’arraches pas par la racine, tu tomberas du haut du trône puissant sous les pieds d’Iredj. » Puis ils se levèrent et s’occupèrent pendant toute la nuit à disposer leur plan.



IREDJ EST ASSASSINÉ PAR SES FRÈRES


Le rideau qui cachait le soleil s’étant levé, l’aurore ayant paru et le sommeil s’étant dissipé, les de deux insensés brûlèrent du désir laver leurs yeux de toute honte. Ils marchèrent d’un pas hautain, et se dirigèrent vers les tentes du roi. Iredj les vit de son pavillon, et alla au-devant d’eux le cœur plein d’amour. Ils rentrèrent avec lui dans sa tente, et bientôt l’accablèrent de toutes sortes de questions. Tour lui dit : « Puisque tu es le plus jeune de nous, pourquoi as-tu mis le diadème sur ta tête ? Te convient-il d’occuper l’Iran et le trône de l’empire, et à moi de rester prêt à t’obéir, comme un esclave à la porte des Turcs ? Ton frère aîné s’afflige d’être relégué dans l’Occident, et toi tu tiendrais la couronne sur ton front, le trésor sous tes pieds ! Voilà le partage qu’a fait cet homme avide de domination ; il n’a tourné sa face que vers le plus jeune de ses fils. »

Lorsque Iredj entendit ce discours de Tour, il lui répondit par ces saintes paroles : « Ô seigneur avide de gloire ! si tu désires le bonheur, cherche le repos. Je ne veux plus ni de la couronne royale, ni du trône, ni du pouvoir glorieux, ni de l’armée d’Iran ; je ne veux ni l’Iran, ni l’Occident, ni la Chine, ni l’empire, ni la vaste surface de la terre. Le pouvoir qui aurait pour fin la discorde serait un honneur qu’il faudrait pleurer. Quand même la grande voûte du ciel porterait ta selle, à la fin ta couche sera une brique. Si le trône d’Iran m’a appartenu, je suis las de la couronne et du trône, je vous donne le diadème et le sceau royal ; mais soyez sans haine contre moi. Je ne vous attaque pas, je ne vous combats pas, je ne veux affliger le cœur de personne. Je ne demande pas la possession de ce monde, si cela vous attriste, quand même je resterais loin de nos regards. Je suis habitué à être humble, et ma foi me commande d’être humain. »

Tour écouta toutes ces paroles, mais il n’y fit aucune attention. Il n’approuva pas ce discours, et l’esprit de paix d’Iredj ne le satisfit pas. Il se leva de son siège en colère, il lui répondit en bondissant à chaque parole. Tout à coup il quitta la place où il avait été assis, il prit avec sa main son lourd siège d’or, et en frappa la tête du roi, maître de la cou- ronne, qui lui demanda grâce pour sa vie, en disant : « N’as-tu aucune crainte de Dieu, aucune pitié de ton père ? Est-ce ainsi qu’est ta volonté ? Ne me tue pas, car à la fin Dieu te livrera à la torture pour prix de mon sang. Ne te fais pas assassin, car, de ce jour, tu ne verras plus trace de moi. Approuves-tu donc, et peux-tu concilier ces deux choses, que tu aies reçu la vie, et que tu l’enlèves à un autre ? Ne fais pas de mal à une fourmi qui traîne un grain de blé ; car elle a une vie, et la douce vie est un bien. Je me contenterai d’un coin de ce monde, où je gagnerai ma vie par le travail de mes mains. Pourquoi t’es-tu ceint pour le meurtre de ton frère ? Pourquoi veux-tu brûler le cœur de ton vieux père ? Tu as désiré la possession du monde, tu l’as obtenu ; ne verse pas de sang, ne te révolte pas contre Dieu, le maître de l’univers. » Tour entendit ces paroles et ne répondit pas ; son cœur était plein de rage, sa tête pleine de vent. Il tira un poignard de sa botte, et couvrit Iredj du haut en bas d’un torrent de sang, déchirant la poitrine royale de son frère avec son poignard d’acier, dévorant comme le poison. Le haut cyprès tomba, les entrailles du roi étaient déchirées. Le sang coulait de ce visage plein de roses, et le jeune maître du monde avait cessé de vivre. Alors Tour sépara avec son poignard la tête couronnée de ce corps, semblable au corps d’un éléphant, et tout fut fini. Ô monde ! toi qui l’avais élevé sur ton sein, tu n’as pas eu pitié de sa vie ! Je ne sais à qui tu es favorable en secret, mais il faut pleurer de ce qui apparaît de ton action. Et toi, homme confondu d’étonnement, dont le cœur est plein de douleur et de peur du monde, et troublé, comme celui de ces rois, par le désir de la vengeance, prends leçon de ces deux méchants.

Tour remplit le crâne d’Iredj de musc et d’ambre ; il l’envoya au vieillard qui avait distribué le monde, et lui fit dire : « Voilà la tête de ce mignon sur laquelle était revenue la couronne de nos pères. Donne-lui maintenant la couronne ou le trône ! Il est tombé, cet arbre des Keïaniens qui jetait au loin son ombre ! » Les deux méchants s’en retournèrent, l’un vers la Chine, l’autre vers Roum.



FERIDOUN REÇOIT LA NOUVELLE DE LA MORT D’IREDJ


Feridoun tenait ses deux yeux sur la route ; l’armée et la couronne soupiraient après l’arrivée du jeune roi. Lorsque le temps de son retour fut venu, comment le père apprit-il l’événement ? Il avait préparé pour son fils un trône de turquoises, et avait incrusté de pierreries sa couronne. On se disposait à aller à sa rencontre, on avait demandé du vin, des chants et de la musique ; on apporta la timbale et on amena l’éléphant digne de lui ; on apprêtait pour lui des fêtes dans toutes ses provinces. Telle était l’occupation du roi et de l’armée, lorsqu’une poussière noire s’éleva sur la route. Un dromadaire sortit de cette poussière, monté par un cavalier navré de douleur. Ce porteur de deuil poussa un cri ; il tenait sur son sein un coffre d’or, dans le coffre d’or était une étoffe de soie, dans la soie était placée la tête d’Iredj. Ce bon messager arriva devant Feridoun, faisant des lamentations et portant le deuil sur sa face. On leva le couvercle du coffre d’or, car les paroles du messager annonçaient un grand malheur, et aussitôt qu’on eut tiré du coffre la soie brodée, parut la tête coupée d’Iredj. Feridoun tomba de son cheval par terre, tous ses braves déchirèrent leurs vêtements, leurs joues étaient noires, leurs yeux étaient blancs, car ils avaient espéré voir autre chose. Le jeune roi étant revenu de cette manière, l’armée s’en retourna de la rencontre qu’elle lui avait préparée, ses étendards en lambeaux, ses timbales tournées à contresens, les joues des nobles devenues noires. Les timbales et les éléphants étaient couverts de crêpes, les chevaux arabes étaient peints en bleu. Le roi était à pied, à pied était son armée. Ils reprirent leur chemin, la tête couverte de poussière. Les héros poussaient des cris de douleur, les nobles arrachaient la chair de leurs bras. Ne te fie pas à l’amour que te porte le sort, le propre d’un arc n’est pas d’être droit. Le ciel tourne au-dessus de nous de manière à nous ravir bientôt la face qu’il nous a présentée. Lorsque tu le traites en ennemi, il te témoigne de l’amour ; quand tu l’appelles ton ami, il ne te montre pas son visage. Je te donnerai un bon conseil : lave ton âme de l’amour de ce monde. L’armée, dont le cœur était brisé, et le roi, qui poussait des cris de douleur, se tournèrent vers le jardin d’Iredj, où était la grande salle des banquets dans les jours où l’on célébrait les fêtes des rois. Feridoun entra en chancelant, pressant contre son cœur la tête du jeune roi son fils. 11 jeta les yeux sur ce trône impérial, puis il regarda la tête sans couronne de son fils, et le bassin royal du jardin, et les hauts cyprès, et les arbres qui versent des roses, et les saules et les cognassiers. Il jeta de la terre noire sur le trône, et les cris de l’armée montèrent jusqu’à Saturne. Il poussait des soupirs, il arrachait ses cheveux, il versait des larmes et se meurtrissait la face ; il se ceignit d’une ceinture teinte de sang, et lança du feu dans le palais que son fils avait habité. Il dévasta son jardin de roses et brûla ses cyprès ; il ferma entièrement l’œil de la joie. Il embrassa la tête d’Iredj, tourna sa face vers le Créateur, et dit : « Ô maître du monde, dispensateur de la justice ! regarde cet innocent qui a été assassiné ; sa tête coupée par l’épée est devant moi, son corps a été dévoré par les lions de ce peuple. Brûle les cœurs de ces deux méchants, de sorte qu’ils ne voient jamais que des jours malheureux ; fais qu’ils soient percés par la brûlure de leurs entrailles, de telle sorte que les bêtes féroces en aient pitié. Je désire, ô Dieu créateur du monde, que le sort me laisse assez de vie pour que je voie un héros né de la race d’Iredj se ceindre pour le venger, et trancher la tête de ces deux méchants comme ils ont coupé la tête de cet innocent. Quand j’aurai vu cela, il me conviendra d’aller là où la terre mesurera ma stature. »

Il pleura ainsi dans son amertume, si longtemps que l’herbe crût et s’éleva jusque sur son sein. La terre était sa couche, et la poussière son lit, et ses yeux brillants s’obscurcirent. La porte de son palais était fermée, et sa langue ne cessait de dire avec amertume : « Ô jeune héros ! jamais prince n’est mort comme tu es mort, ô mon fils illustre ! Ta tête a été coupée indignement par Ahriman, ton corps a eu pour linceul les gueules des lions. » Les bêtes fauves étaient privées de repos et de sommeil, tant elles criaient, se lamentaient et pleuraient. Les hommes et les femmes, dans toutes les provinces, se rassemblèrent en tout lieu, et demeurèrent dans la douleur et dans le deuil, les yeux pleins de larmes, le cœur plein de sang. Que de jours ils ont passés ainsi, regardant tous la vie comme une mort !



NAISSANCE D’UNE FILLE D’IREDJ


Quelque temps s’étant ainsi passé, le roi visita l’appartement des femmes d’Iredj ; il le parcourut en entier, et passa devant toutes les femmes à la face de lune. Il y vit une esclave de beau visage, dont le nom était Mahaferid. Iredj l’avait beaucoup aimée, et il se trouva qu’elle était enceinte de lui. Le sein de la belle à la face de Péri cachait un enfant, et le roi du monde s’en réjouit ; son cœur fut rempli d’espoir par cette femme aux belles joues, et il abandonna son âme à l’espérance de venger son fils. Lorsque le temps de la délivrance fut venu, Mahaferid mit au monde une fille, et l’accomplissement des vœux du roi, qu’il avait cru si prochain, fut encore ajourné. Il éleva l’enfant avec joie et avec tendresse, les hommes lui donnèrent tous leurs soins ; et son corps grandit et devint fort et gracieux. De la tête aux pieds, cette fille aux joues de rubis ressemblait à Iredj ; et lorsqu’elle eut grandi et fut devenue nubile, sa face était comme une perle, ses cheveux étaient comme la suie.

Son grand-père la fiança à Pescheng, et la lui donna, et quelque temps se passa encore. Pescheng étant le fils du frère de Feridoun, était issu de sa noble race. C’était un héros du sang du roi Djemschid, et digne de l’empire, du trône, et de la couronne. C’est à cet époux de grand renom que Feridoun donna sa petite-fille, et quelque temps se passa ainsi.



NAISSANCE DE MINOUTCHEHR


Prête attention à l’événement que la voûte bleue du ciel amena, après qu’elle eut tourné pendant neuf mois. Il naquit de la belle Mahaferid, pleine de vertus, un fils digne de toute manière du diadème et du trône. Aussitôt qu’il fut sorti du sein de sa tendre mère, on le porta au roi. Celui qui le portait dit : « Ô maître de la couronne, que ton âme se réjouisse ! regarde cet Iredj. » Les lèvres du maître du monde se remplirent de sourire, tu aurais dit qu’Iredj lui était né de nouveau ; il prit l’enfant illustre entre ses bras, et adressa une prière à Dieu : « Plût à Dieu que ma vue me fût rendue, qu’il me permît de voir la face de cet enfant ! » Et Dieu, dès que Feridoun l’eut prié, lui accorda ce qu’il demandait, et lui rendit la vue. Le roi, aussitôt qu’il vit ce monde plein de lumière, jeta les yeux sur le nouveau-né, disant : « Que ce jour soit béni ! que le cœur de mes ennemis soit déchiré ! » Il fit apporter du vin brillant et des coupes précieuses, et donna à l’enfant au visage ouvert le nom de Minoutchehr, en prononçant ces paroles : « Une branche digne d’une mère et d’un père purs a porté fruit. » Il éleva l’enfant de manière que le vent du ciel n’osait passer sur lui. Le pied de l’esclave qui le portait ne touchait jamais la terre, il ne marchait que sur du musc odorant, et la tête couverte d’un parasol de brocart. Ainsi les années passèrent sur lui sans que les astres lui envoyassent de malheur. Le glorieux roi lui enseigna les vertus dont il avait besoin pour régner. Feridoun ayant recouvré son cœur et ses yeux, le monde entier fut de nouveau rempli de sa renommée.

Feridoun donna à Minoutchehr un trône d’or, une massue pesante, la couronne royale de turquoises, la clef de son trésor, rempli d’or et de joyaux, le trône, le collier, le diadème, la ceinture et une enceinte de brocart de couleurs variées, rem- plie de tentes de peaux de léopard. Les chevaux arabes avec des brides d’or, les épées indiennes à fourreau d’or, les cuirasses, les casques, les cottes de mailles de Roum, qui pouvaient se déboutonner ; puis les arcs blancs et les flèches de bois de peuplier, les boucliers de Chine et les javelots pour le combat ; tous ces trésors qu’il avait amassés et préparés avec des peines infinies, il les vit tous dignes de Minoutchehr, il sentit son cœur plein d’amour pour lui. Puis il ordonna à tous les chefs de son armée, à tous les grands de ses royaumes, de venir auprès de lui, et ils vinrent tous le cœur enflammé de vengeance. Ils le saluèrent comme roi et versèrent des émeraudes sur sa couronne. Le mouton et le loup marchèrent ensemble dans le monde entier, à cette fête nouvelle et dans ce grand jour. On y voyait les chefs de guerre : Karen, le fils de Kaweh ; et Sehiroui, le terrible lion ; Guerschasp, portant haut la tête, et frappant vite de l’épée ; Sam, le fils de Neri- man, le champion du peuple ; Kobad et Keschwad à la toque d’or, et beaucoup de princes protecteurs du monde ; et lorsque toute l’armée était rassemblée, la tête du roi s’élevait au-dessus de tout le peuple.



SELM ET TOUR ONT NOUVELLE DE MINOUTCHEHR


La renommée de la splendeur qui entourait de nouveau le trône du roi des rois parvint à Tour et à Selm, et leurs cœurs injustes furent remplis de crainte parce que leur étoile commençait à baisser. Ils s’assirent pleins de pensées, et le jour s’obscurcit pour les deux tyrans. Tout à coup ils prirent la ferme résolution de chercher un remède à ce danger, et d’envoyer un messager auprès de Feridoun pour offrir leurs excuses, car il ne leur restait aucun autre moyen de salut. Tous les deux cherchèrent parmi la foule un homme d’un cœur pur et d’une langue discrète, et donnèrent avec grande chaleur leurs ordres hautains à cet homme prudent, sage et modeste ; puis ils ouvrirent la porte des trésors de l’Occident, ayant devant les yeux la crainte que leur haute fortune ne baissât. Ils choisirent dans le trésor antique une couronne d’or ; ils mirent les caparaçons sur le dos de tous les éléphants. On chargea les chariots de musc et d’ambre, de brocarts et d’or, d’étoffes de soie et de poils de castor, et le cortège se dirigea de l’Occident vers l’Iran, avec les éléphants de haute stature, et en grande pompe. Chacun de ceux qui se trouvaient à la cour des rois leur envoya un présent ; et lorsque leur cœur fut satisfait des dons préparés, le messager se présenta devant eux, prêt pour le voyage. Ils lui donnèrent leur message pour Feridoun, en commençant par les louanges du maître du monde en ces termes : « Puisse Feridoun le héros vivre à jamais ! lui à qui Dieu a donné la puissance royale, que sa tête reste jeune, que son corps reste sain ; que son esprit s’élève au-dessus du haut firmament ! J’apporte un message de deux esclaves au pied du puissant trône du roi des rois, pour obtenir que ces deux hommes méchants et injustes, qui ont les yeux remplis de larmes de honte devant leur père, ces deux pécheurs au cœur flétri, qui se sont repentis, puissent être admis à venir présenter leurs excuses ; car, jusqu’à présent, ils n’avaient pas espéré que quelqu’un voulût entendre leur défense. Ceux qui connaissent la sagesse ont dit : « Celui qui a fait le mal en portera la peine, il restera dans la douleur, et son cœur sera plein de tristesse ; c’est ainsi que nous sommes restés, ô roi généreux ! C’est ainsi qu’il était écrit dans notre sort, et nos actions n’ont fait que suivre notre destinée. Le lion qui dévaste le monde, et le dragon courageux, ne peuvent se soustraire aux filets du sort. Puis les ordres du Div impur détachent les cœurs de la crainte du maître du monde. Les instigations du Div ont eu tant de pouvoir sur nous, que les cerveaux de deux hommes sages sont devenus sa demeure. Mais nous espérons du maître de la couronne qu’il voudra nous pardonner ; que si grands que soient nos forfaits, le roi les attribuera en premier lieu à notre ignorance ; notre seconde excuse est la puissance du firmament, qui est un lieu tantôt de refuge, tantôt de destruction ; enfin la troisième est le Div qui parcourt le monde comme un messager prêt à faire le mal. Si le roi veut oublier la vengeance qu’il a méditée contre nous, s’il veut croire à la pureté de notre foi, qu’il lui plaise d’envoyer Minoutcliehr avec une puissante armée auprès de nous, qui le désirons, pour que nous restions toujours debout devant lui comme des esclaves : telle est notre intention. Nous espérons pouvoir arroser, avec les larmes de nos yeux, l’arbre qu’a planté la vengeance. Nous avons hâte de lui donner nos larmes et nos soins, et, quand il sera devenu vigoureux, la couronne et le trésor. »



LES FILS DE FERIDOUN LUI ENVOIENT UN MESSAGE


Le messager partit, le cœur rempli de ce discours, et ne voyant pas comment cette affaire commencerait ni comment elle finirait. Il arriva à la cour du roi en grande pompe, avec les éléphants, les trésors et les présents. On en donna nouvelle à Feridoun, qui ordonna d’orner le trône impérial avec des brocarts de Roum, et de préparer la couronne des Keïanides. Il s’assit sur le trône de turquoises, comme un haut cyprès surmonté de la pleine lune, avec la couronne et le collier, et les boucles d’oreilles, comme il convient à un roi. Minoutchehr le fortuné était assis à côté du roi, un diadème sur la tête ; les grands formaient des rangs des deux côtés, tous brodés d’or de la tête aux pieds, avec des massues d’or et des ceintures d’or, et toute la terre avait pris la couleur du soleil. D’un côté étaient attachés des lions et des tigres, de l’autre de furieux éléphants de guerre. Schapour le brave sortit du palais et introduisit le messager de Selm, qui, dès qu’il aperçut la cour du roi, s’avança à pied en courant ; lorsqu’il fut arrivé auprès de Feridoun, et dès qu’il vit sa couronne et son trône puissant, il inclina la tête devant lui, frappant la terre de son front. Le roi illustre, maître du monde, lui assigna une place sur un siège d’or. Le messager commença à célébrer les louanges du roi : « Ô toi, ornement du trône, de la couronne et du sceau ! les degrés de ton trône changent la terre en un jardin de roses, le monde est brillant par la grandeur de ta fortune. Nous sommes tous les esclaves de la poussière de tes pieds, nous ne vivons tous que pour ton service. » Le roi ayant reçu gracieusement ce salut, le messagère tendit devant lui les joyaux qu’il avait apportés ; puis il recommença à parler avec prudence, et le maître du monde lui prêta l’oreille. Il se mit à répéter le message de ces deux hommes de sang, et s’appliqua à déguiser la vérité ; il dit comment ses fils demandaient pardon de leur crime, et comment ils appelaient auprès d’eux Minoutchehr, pour le servir comme des esclaves, pour lui rendre la couronne et le trône du pouvoir, pour racheter de lui le sang de son père avec de l’or et des étoffes précieuses, avec des trésors et des joyaux. Le messager parla, et le roi l’écouta.



RÉPONSE DE FERIDOUN À SES FILS


Aussitôt que le roi, maître du monde, eut entendu ce message de ses deux fils aux intentions sinistres, il répondit au noble messager point pour point : « Comment pourrais - tu cacher le soleil ? et le secret de ces deux méchants est devenu plus clair que le soleil. J’ai écouté toutes les paroles que tu m’as dites, écoute la réponse complète que je te donne. Dis à ces deux hommes sans honte et sans crainte de Dieu, à ces hommes injustes, de vile nature et impurs, que leurs discours perfides ne serviront à rien. Je te dirai là-dessus quelques paroles. S’il s’est élevé dans vos cœurs un si grand amour pour Minoutchehr, où est donc le corps d’Iredj, votre frère glorieux, que vous avez fait disparaître dans la gueule des bêtes féroces, dont vous avez enfermé la tête dans un coffre étroit ? Maintenant qu’ils se sont délivrés d’Iredj, ils cherchent le sang de Minoutchehr. Mais vous ne le verrez qu’avec une armée, avec un casque d’acier, une massue et l’étendard de Kaweh ; avec des chevaux dont les fers noirciront la terre, et avec des chefs de guerre comme Karen, avide de combats ; comme Schapour, fils de Nestouh, le soutien de l’armée ; à côté de lui se trouveront Schidousch le valeureux, Schiroui le vainqueur du lion, le guide, le roi Teliman, et Serv le chef de lemen, qui sera à la tête de l’armée, et qui lui donnera ses conseils. Nous arroserons avec du sang les feuilles et les fruits de l’arbre né de la vengeance qui est due à Iredj. Jusqu’à ce jour, personne n’avait cherché à le venger, parce que nous n’étions pas sûrs que le sort nous soutiendrait. Il ne convenait pas que moi j’étendisse la main pour combattre mes deux fils ; mais il s’est élevé, plein de force et de fruit, un rejeton de l’arbre que l’ennemi avait arraché ; il viendra maintenant comme un lion furieux, et ceint étroitement pour la vengeance de son père ; il viendra avec les grands de son armée, comme Sam, le fils de Nériman, et Guerschaps, le fils de Djemschid, et avec une armée qui s’étendra d’une montagne à l’autre, et dont les pieds fouleront la terre. Ensuite, quant à ce qu’ils disent qu’il faut que le roi lave son cœur du désir de la vengeance et pardonne leur crime, parce que c’est ainsi que la rotation des sphères les a guidés, que leur intelligence a été troublée, et que le soleil s’est obscurci, j’ai écouté toutes ces demandes inutiles de pardon. L’implacable maître du monde a dit que quiconque a semé la semence de l’injustice ne verra ni un jour de bonheur, ni les délices du paradis. S’il est vrai que Dieu le saint vous ait pardonné, pourquoi le sang de votre frère vous inspire-t-il de la crainte ? Tout homme qui a de l’intelligence, tient pour coupable d’un crime celui qui fait valoir des excuses. N’avez-vous pas de honte, devant le glorieux maître du monde, d’avoir le cœur noir et la langue pleine de paroles douces ? Vous serez punis de votre crime dans les deux mondes, par Dieu le juste, le maître unique. Enfin ils ont envoyé un trône d’ivoire et une couronne de turquoises sur le dos de ces éléphants furieux : et pour ces monceaux de joyaux colorés, j’abandonnerais ma vengeance ? j’effacerais le sang qu’ils ont versé ? Je vendrais pour de l’or la tête de mon royal fils ? Périsse plutôt ma couronne, périsse mon trône et mon pouvoir ! Peut-être un homme plus vil que l’engeance du dragon accepterait-il un prix pour une tête inappréciable. On dirait que le vieux père a mis à prix la vie de son noble fils. Je n’ai point besoin de richesses. Mais pourquoi tant de paroles ? Aussi longtemps que le père d’Iredj vivra avec cette tête chargée d’années, il n’abandonnera pas sa vengeance. J’ai écouté ton message ; écoute ma réponse, prends-la tout entière et hâte-toi de partir. »

Le messager entendit ces paroles terribles, il vit l’attitude de Minoutchehr, le chef de l’armée ; il pâlit, se leva en tremblant, et monta à cheval sur-le-champ. Le noble jeune homme vit dans son âme brillante tout ce qui devait arriver, et qu’avant peu la rotation du ciel amènerait des rides sur la face de Tour et de Selm. Il alla vite comme le vent, la tête pleine de sa réponse, le cœur plein de doutes ; et lorsqu’il arriva en vue du pays d’Occident, il vit une tente dressée dans la plaine ; il s’approcha de la tente, dans laquelle se trouvait le maître de l’Occident. C’était une tente de soie qu’on avait dressée et qui remplissait l’espace. Les deux rois des deux pays, assis en consultation secrète, se dirent : « Voilà notre messager qui revient ! » Le chef de la garde se présenta et conduisit l’envoyé devant les rois, qui lui préparèrent un siège nouveau, et lui demandèrent des nouvelles du jeune roi. Ils lui firent des questions sur toute chose, sur le diadème et le trône impérial, sur Feridoun et son armée, sur ses héros et ses provinces, puis sur l’aspect du ciel qui tourne, demandant s’il accorderait sa faveur à Minoutchehr ; sur les noms des grands et du Destour, sur la grandeur des trésors du roi et de son petit-fils, et sur leur trésorier. L’envoyé leur répondit : « Quiconque voit le beau printemps ne voit rien de comparable à la cour du roi ; c’est un riant printemps dans le paradis, où toute la terre est d’ambre, toutes les briques sont d’or. Le ciel le plus élevé est le toit de son palais, le paradis sublime est sa face riante. Il n’y a pas de montagne haute comme son palais, ni de jardin vaste comme sa cour. Lorsque j’arrivai devant le palais, je trouvai son toit tenant conseil secret avec les astres. D’un côté je vis des éléphants, de l’autre des lions ; le monde était soumis à son trône. Ses éléphants portaient des trônes d’or sur leur dos, tous les lions avaient des colliers de pierres précieuses ; devant les éléphants se tenaient des tambours, de tous côtés sonnaient des trompettes d’airain ; tu aurais dit que la cour en tremblait, que la terre et le ciel en résonnaient. Je me présentai devant le noble prince, je vis un haut trône de turquoises, sur lequel était assis un roi semblable à la lune, portant sur la tête une couronne de rubis brillants. Ses cheveux res- semblaient à du camphre, sa face était comme la feuille de la rose, son cœur plein de modestie, sa langue pleine de douces paroles. Sur lui reposent la crainte et l’espoir du monde ; tu aurais dit que Djemschid vivait encore. Minoutchehr, semblable au rejeton d’un haut cyprès, était assis comme Thahmouras, le vainqueur des Divs ; il était assis à côté du roi, à sa main droite ; tu aurais dit qu’il était le cœur et la langue du roi. Puis on y voyait Kaweh le forgeron, plein de valeur, et devant lui son fils brave dans le combat ; son nom est Karen , le vaillant ; c’est un chef infatigable, un destructeur des armées. Ensuite on voyait Serv, le chef de Iemen et Destour du roi, et Guerschasp le victorieux, le trésorier du roi. Le nombre des portes de ses trésors est inconnu, jamais personne dans le monde n’a vu pareille puissance. Tout autour du palais sont placées deux rangées de troupes avec des massues d’or et des toques d’or. Des chefs comme Karen, le fils de Kaweh, se tiennent devant l’armée pleins d’expérience, et des braves comme Schiroui le terrible lion, et Schapour le héros, l’éléphant furieux. Quand ils attachent les timbales sur le dos des éléphants, l’air devient noir comme la couleur d’ébène. S’ils viennent nous combattre, les montagnes couvertes de cette multitude seront comme les plaines, et les plaines comme les montagnes. Tous ont le cœur rempli de haine, le front plein de rides : ils ne désirent que le combat. »

Il leur raconta ainsi tout ce qu’il avait vu, et toutes les paroles que Feridoun lui avait dites. Le cœur des deux tyrans trembla de terreur, leur face devint noire, ils restèrent assis à se consulter de toute manière, sans savoir à quoi se résoudre. Alors Tour, s’adressant au puissant Selm, lui dit : « I1 faut renoncer à tout repos et à tout plaisir ; il ne faut pas attendre que les dents de ce jeune lion deviennent aiguës et qu’il acquière de la force. Comment ce prince serait-il sans talent, puisque Feridoun est son conseiller ? quand le grand-père et le petit-fils se concertent, il en sortira quelque œuvre prodigieuse. Il faut nous armer pour le combat, et nous hâter au lieu de tarder. » Ils commencèrent à mettre en mouvement leurs cavaliers, ils rassemblèrent leurs armées en Chine et dans l’Occident. Le pays entier fut rempli de bruit, et les hommes se rendirent de toutes parts auprès d’eux. Leurs armées étaient innombrables ; mais leur étoile était impuissante. Cachées sous leurs casques et leurs cuirasses, accompagnées d’éléphants furieux et de précieux bagages, elles se mirent en marche du Touran vers l’Iran avec les deux assassins, dont le cœur était rempli de haine.



FERIDOUN ENVOIE MINOUTCHEHR
POUR COMBATTRE TOUR ET SELM


Feridoun reçut sur-le-champ la nouvelle qu’une armée avait passé le Djihoun, et ordonna que Minoutchehr s’avançât avec son armée de la frontière dans le désert. Le vieux roi lui fit une allocution en ces termes : « Quand un jeune homme est destiné à une haute fortune, le mouton sauvage que suit le tigre, et devant lequel se tient le chasseur, tombe inopinément dans ses pièges ; et avec de la patience, avec de la prudence, de la ruse et de l’intelligence, il amène le lion terrible dans ses filets. D’ailleurs, si les méchants se remuaient vers la fin du jour, je me hâterais de punir, je ferais briller un fer rouge. » Minoutchehr lui répondit : « Ô roi, qui portes haut la tête, si quelqu’un s’avance près de toi pour assouvir sa haine, c’est que la fortune nourrit contre lui de mauvais des- seins, et qu’il est destiné à briser l’alliance qui unit son âme et son corps. Je vais me couvrir d’une cotte de mailles de Roum, de manière à ne pas laisser découverte une jointure. En cherchant vengeance, je détruirai leur armée sur le champ de bataille. Je ne reconnais pour brave aucun d’eux ; comment oseront-ils me combattre ? »

Puis il ordonna que Karen, avide de combats, s’avançât de la frontière dans le désert. Il déploya la tente royale, il fit flotter l’étendard impérial dans la plaine. Les corps de l’armée s’avancèrent l’un après l’autre, les plaines et les montagnes bouillonnèrent comme la mer. Le jour brillant fut obscurci par la poussière, de sorte que tu aurais dit que le soleil était devenu noir. Un bruit s’élevait de l’armée qui assourdissait les hommes aux oreilles perçantes ; les hennissements des chevaux arabes dans la campagne l’emportaient sur le bruit des tambours. Deux rangs d’éléphants s’étendaient du camp de Pehlewan à une distance de deux milles ; soixante de ces éléphants portaient sur leur dos des trônes d’or incrustés de pierreries de toute espèce, trois cents portaient les bagages, trois cents étaient prêts pour le combat, tous cachés sous leurs armures ; il n’y avait que leurs yeux qui n’étaient pas couverts de fer. On fit avancer les tentes du roi ; l’armée marcha de Temmischeh vers le désert, sous les ordres de Karen le vengeur. Elle se composait de trois cent mille cavaliers, tous hommes de renom, tous armés de cuirasses ; ils partirent avec leurs lourdes massues, pleins de courage, semblables à des lions sauvages et prêts à venger Iredj. Ils suivaient le drapeau de Kaweh, leurs épées bleues dans les mains. Minoutchehr, avec Karen au corps d’éléphant, sortit de la forêt de Narwen, vint longer le front de son armée, et la rangea sur la large plaine. Il donna la gauche à Guerschasp. la droite à Sam le héros et à Kobad. Les deux armées se mirent en ligne ; Minoutchehr occupait le centre avec Serv, il brillait au milieu de la foule comme la lune, ou comme le soleil lumineux qui se lève au-dessus des montagnes. Les chefs des troupes comme Karen, et les héros comme Sam, avaient tiré les épées des fourreaux ; des hommes comme Kobad commandaient l’avant-garde, et le héros issu de la race de Teliman, les embuscades. Toute l’armée avec ses lions de combat, et avec le bruit des timbales, était ornée comme une fiancée. On apprit à Selm et à Tour que les Iraniens se préparaient pour le combat, qu’ils avaient fait sortir leurs lignes de la forêt dans la plaine, que leur bouche écumait du sang de leur cœur. Les deux assassins s’avancèrent avec une armée nombreuse, la tête pleine de vengeance. Ils menèrent leurs troupes sur le champ de bataille, ayant derrière eux le pays des Alains et la mer. Kobad s’avança pour reconnaître l’ennemi, et Tour, lorsqu’il le sut, vint à lui, rapide comme le vent, disant : « Retourne auprès de Minoutchehr, et dis-lui : Ô jeune roi sans père, puisque c’est une fille qui est née de la race d’Iredj, comment pourraient t’appartenir le trône et le sceau, et la couronne ? Il lui répondit : « Oui, je porterai ton message, tel que tu me l’as dit, et avec le nom que tu as donné à Minoutchehr. Mais quand tu y auras réfléchi, quand ta tête aura consulté en secret ton cœur, tu reconnaîtras que c’est une chose immense, et tu trembleras de tes paroles irréfléchies. Quand les bêtes féroces pleureraient sur votre sort jour et nuit, il n’y aurait rien de surprenant, car, depuis la forêt de Narwen jusqu’à la frontière de Chine, tout est rempli de cavaliers prêts pour le combat et d’hommes demandant vengeance ; et quand vous verrez briller autour de l’étendard de Kaweh nos épées d’acier, votre cœur et votre tête trembleront de peur, et vous ne distinguerez plus les monts des vallées. » Kobad alla pour parler au roi, et lui répéta ce qu’il avait entendu de la bouche de ce brave. Minoutchehr sourit en disant : « Il n’y a qu’un insensé qui puisse tenir de tels discours. Que la gloire soit au maître des deux mondes, qui connaît ce qui est manifeste et ce qui est caché. Il sait que je suis le petit-fils d’Iredj ; Feridoun l’illustre est mon garant. Maintenant que nous allons commencer le combat, je prouverai ma naissance et mon origine ; je jure par la puissance de Dieu, créateur du soleil et de la lune, que je ferai voir à Tour ce que je peux, de sorte que ses paupières se fermeront l’une sur l’autre, et que je montrerai à l’armée sa tête séparée du tronc, je vengerai sur lui mon père glorieux, je renverserai de fond en comble son empire. » Il ordonna qu’on apprêtât les tables et qu’on choisît une salle pour la musique et le vin.



MINOUTCHEHR ATTAQUE l’ARMÉE DE TOUR


Lorsque les ténèbres eurent remplacé le jour, Minoutchehr envoya son avant-garde sur la montagne et dans la plaine. Karen le brave marchait devant l’armée avec Serv, le roi de Iemen, homme de bon conseil. Une voix s’éleva devant les rangs de l’armée : « Ô braves ! ô lions du roi ! sachez que c’est un combat contre Ahriman, qui dans son cœur est l’ennemi du Créateur. Ceignez vos reins, soyez vigilants, et que Dieu vous ait tous en sa garde. Quiconque sera tué dans ce combat entrera au paradis lavé de tous ses péchés. Ceux qui verseront le sang des guerriers de Roum et de Chine, ceux qui feront la conquête de leur pays, seront célébrés jusqu’à la fin des jours et jouiront de la gloire des Mobeds. Le roi leur donnera des trônes et des diadèmes, leur chef, de l’or, et Dieu le juste, du bonheur. Aussitôt que poindra la clarté du jour et que sa lumière aura avancé de deux degrés, vous ceindrez vos reins de héros, vous saisirez vos massues et vos épées de Kaboul. Chacun prendra son rang, aucun ne devancera de son pied les autres. » Les chefs de l’armée, les grands pleins de courage, se rangèrent devant le roi au cœur de lion, et lui dirent : « Nous sommes des esclaves, et ne vivons que pour le roi ; ce qu’il nous ordonnera, nous le ferons sans hésiter, nous convertirons avec nos épées la terre en un Djihoun de sang. » Puis ils retournèrent vers leurs tentes, tous méditant des moyens de vengeance.

Lorsque la lumière commença à rayonner du côté du levant, et à déchirer les ténèbres de la nuit, Minoutchehr s’élança du centre de l’armée, portant une cuirasse, une épée et un casque de Roum. Toute l’armée poussa un cri ; ils levèrent leurs lances vers les nuages, la tête pleine de colère et les sourcils froncés ; ils roulèrent sous leurs pas la surface de la terre comme un tapis. Le roi plaça avec art la gauche et la droite, le centre et les ailes de l’armée. La terre ressemblait à un vaisseau sur la mer dont on dirait qu’il va sombrer. Le roi fit sonner des trompettes sur le dos des éléphants de guerre, la terre tremblait comme les vagues du Nil. Devant les éléphants se trouvaient les timbaliers bruyants, et furieux comme des lions qui s’élancent. Tu aurais dit que c’était un banquet, tant y résonnaient les clairons et les trompettes. Les armées s’ébranlèrent comme des montagnes et s’avancèrent des deux côtés par pelotons. La plaine devint comme une mer de sang ; tu aurais dit que la surface de la terre était couverte de tulipes. Les pieds des éléphants de guerre s’enfonçaient dans le sang et paraissaient comme des colonnes de corail. Toute la vaillance était du côté de Minoutchehr, pour lequel le cœur du monde était rempli d’amour. Le combat dura jusqu’à ce que la nuit élevât sa tête et que le soleil brillant disparût. Le monde n’est jamais longtemps le même ; tantôt il est tout miel et douceur, tantôt il est tout amertume. Les cœurs de Tour et de Selm étaient bouillants de rage ; ils résolurent de tenter une surprise, et lorsque le jour succéda à la nuit, personne ne se présenta pour le combat, car les deux braves s’étaient décidés à attendre.



TOUR EST TUÉ DE LA MAIN
DE MINOUTCHEHR


Lorsque la moitié du jour lumineux fut passée, le cœur des deux braves brûlait du désir de la vengeance ; ils délibérèrent ensemble et se jetèrent dans toute espèce de plans insensés. Ils se proposèrent de surprendre Minoutchehr quand la nuit serait venue, et de remplir de sang la plaine et le désert. Lorsque la nuit fut venue et que le jour eut disparu, lorsque les ténèbres eurent enveloppé le monde entier, les deux impies firent prendre les armes à leurs troupes, et se préparèrent avec ardeur pour une attaque nocturne. Mais aussitôt que les espions en eurent nouvelle, ils accoururent vers Minoutchehr et lui racontèrent ce qu’ils avaient entendu, pour qu’il disposât son armée. Le prince les écouta et leur prêta attention, puis il s’occupa avec prudence des moyens de défense. Il donna le commandement de toute l’armée à Karen, et choisit pour lui-même une place pour une embuscade. Parmi les chefs pleins de renom, il en prit trente mille braves, vaillants et armés de poignards. Il trouva une place convenable pour une embuscade, et vit que les cavaliers étaient pleins d’ardeurs et tels qu’il en avait besoin. Tour, quand la nuit fut devenue sombre, s’avança avec cent mille hommes ceints pour le combat, résolus et préparés à tenter l’attaque nocturne, et levant leurs lances jusqu’aux nuages ; mais, lorsqu’il arriva, il vit l’armée en ordre et des étendards brillants devant elle. Il vit qu’il ne lui restait qu’à combattre et à lutter, et éleva le cri de guerre au milieu de ses troupes. L’air devint comme un nuage par la poussière des cavaliers, et les épées d’acier parurent comme des éclairs brillants ; on aurait dit que l’air était tout embrasé et que, resplendissant comme le diamant, il brûlait la surface de la terre. Le bruit de l’acier pénétrait les cerveaux, le feu et le vent se levaient vers le ciel. Le roi sortit de son embuscade, et Tour ne vit plus de retraite d’aucun côté ; il ramassa les rênes de son cheval et tourna le dos, et des cris effrayants s’élevaient de l’armée. Minoutchehr se précipita après lui, et, plein du désir de la vengeance, il atteignit Tour le renommé. Il poussa un grand cri contre cet homme injuste : « Arrête, ô tyran plein d’ardeur pour le combat ! Est-ce ainsi que tu arradiais la tête des innocents, sans penser que le monde crierait vengeance contre toi ? » Il enfonça sa lance dans le dos de Tour, qui laissa échapper de ses mains son épée ; rapide comme le vent, il l’enleva de la selle, le jeta par terre, et fit tout ce que la bravoure exige. Il sépara sur-le-champ la tête du tronc et fit de son corps une fête pour les bêtes fauves, puis il retourna à son camp, en contemplant cette tête, signe d’une fortune si haute et si basse.



MINOUTCHEHR ANNONCE SA VICTOIRE
À FERIDOUN


Il écrivit une lettre au roi Feridoun, lui rendant compte des événements heureux et malheureux de la guerre. Il commença par des hommages adressés au Créateur du monde, maître de la bonté, de la sainteté et de la justice : « Gloire au maître du monde le secourable ! c’est lui seul qui protège dans le malheur, c’est lui qui donne la direction et qui console les cœurs, c’est lui qui sera le même en toute éternité. Après lui, hommage au puissant Feridoun, maître du diadème et de la massue, à qui appartiennent la justice et la foi, la gloire, la couronne et le trône des rois ! Tout bonheur émane de sa fortune, toute gloire et tout honneur émanent de son trône. Nous sommes arrivés sans malheur dans le pays de Touran, nous avons rangé notre armée et avons cherché la vengeance. En trois jours nous avons livré trois grands combats, soit durant la nuit, soit pendant que le soleil éclairait le monde. Ils ont tenté une surprise nocturne, nous avons dressé une embuscade, et combattu de toute manière. J’avais entendu dire que Tour se préparait à une attaque de nuit, et que dans son désespoir il avait eu recours aux enchantements. Alors j’ai dressé derrière lui une embuscade, et je n’ai laissé entre ses mains que du vent ; au moment où il s’enfuyait du combat, je me suis précipité après lui, je l’ai atteint, j’ai passé ma lance à travers sa cotte de mailles, et l’ai enlevé de sa selle ; je l’ai jeté par terre comme un dragon, j’ai séparé sa tête de son vil cadavre. La voici ! Je l’envoie à mon grand-père, pendant que je prépare un moyen de détruire Selm. C’est ainsi que lui-même avait jeté avec mépris dans une boîte d’or la tête royale d’Iredj. Il ne lui a montré aucune pitié, il n’a eu devant lui aucune honte, et Dieu le créateur me l’a entièrement livré. J’ai séparé son âme de son corps, comme il a fait à Iredj, et je vais détruire son pays et sa maison. »

Ayant écrit ces paroles dans sa lettre, il expédia un dromadaire rapide comme le vent. Le messager partit, la joue rougie par la honte, et les deux yeux pleins de chaudes larmes de pitié pour Feridoun, se demandant comment il pourrait présenter au roi d’Iran la tête coupée du roi de la Chine ; car, quand même un fils se serait détourné de la foi, le cœur du père brûle toujours à sa mort ; mais ses crimes avaient été grands, il n’en avait point demandé pardon, et le vengeur était jeune et brave. Le messager arriva le deuil sur le front, et plaça la tête de Tour devant Feridoun, et le roi invoqua les grâces de Dieu sur la tête de Minoutchehr.



KAREN PREND LA FORTERESSE DES ALAINS


Selm eut nouvelle de ce combat, et de l’obscurité qui voilait son étoile. Or il y avait derrière lui un château qui s’élevait jusqu’à la voûte bleue du ciel. Il résolut de s’y retirer, car le temps tient dans sa main le bonheur et le malheur. Mais Minoutchehr dit : « Si Selm se retire du combat, il trouvera un refuge dans le château des Alains. Il faut lui intercepter le chemin, car, s’il atteint le château de la mer, personne ne pourra plus le déraciner, et il tiendra une forteresse qui s’élève jusqu’aux nues et que l’art a fait sortir du fond des eaux. Elle contient des trésors de toute espèce, et les ailes de l’aigle royal la couvrent de leur ombre. Il faut que je parte pour cette entreprise, il faut que j’use de l’étrier et des rênes. »

Après y avoir réfléchi, il en parla à Karen à qui l’on pouvait confier de tels secrets, et Karen, ayant entendu les paroles du roi, lui dit : « Ô mon gracieux maître ! s’il plaisait au roi de confier au dernier d’entre ses guerriers une armée nombreuse, je m’emparerais de la porte de la forteresse de Selm, car elle lui donne le moyen soit de combattre, soit de s’enfuir ; mais il faut que tu me laisses prendre avec moi l’étendard royal et la bague de Tour. Je vais maintenant préparer un moyen de jeter mon armée dans le fort, je partirai avec Guerschasp pendant cette nuit sombre ; mais garde-toi de confier ce secret à qui que ce soit. » Parmi les guerriers renommés, il en choisit six mille qui tous avaient fait leurs preuves sur le champ de bataille. L’air étant devenu noir comme l’ébène, ils placèrent les timbales sur le dos des éléphants, et tous ces guerriers illustres, avides de combats, se tournèrent du côté de la mer. Alors Karen confia le commandement à Schiroui et lui dit : « Je vais me déguiser, et me présenter avec un message devant le commandant du fort ; je lui montrerai le sceau de la bague de Tour. Aussitôt que je serai dans le fort, j’élèverai mon étendard, je ferai briller mon épée bleue. Vous tiendrez les yeux fixés sur moi, et quand je pousserai un cri, vous avancerez en toute hâte. » Il laissa l’armée sur le bord de la mer, sous les ordres de Schiroui le vainqueur des lions ; lui-même se mit en marche, et lorsqu’il fut arrivé auprès du château, il parla au chef et lui montra le sceau en disant : « Je viens d’auprès de Tour, qui m’a dit : Ne te donne pas le temps de respirer, va auprès du commandant du fort, dis-lui de ne se reposer et de ne se divertir ni jour, ni nuit, et sois son compagnon dans le bonheur et dans le malheur ; prends le commandement du fort, et sois vigilant. S’il arrivait un drapeau que Minoutchehr enverrait avec une armée contre le fort, vous le repousserez, vous vous défendrez bravement, et j’espère que vous vaincrez l’ennemi. » Le commandant, ayant entendu ces paroles et vu le sceau de la bague, fit ouvrir la porte de la forteresse ; car il ne voyait que ce qui paraissait, et ne devinait pas le secret. Remarque ce que dit le sage Dihkan : « Celui qui cache le secret de son cœur voit le secret des autres. Que ma profession et la tienne soient l’obéissance à Dieu, et que nous y joignions la réflexion ! Il faut nous consulter entre nous sur tout ce qu’il y aura à faire dans le bonheur et dans le malheur. »

Le commandant et Karen, avides de combats, examinèrent tous les remparts, l’un formant des plans de trahison, l’autre simple de cœur ; pendant que le chef de l’armée d’Iran était prêt à toute entreprise, le commandant posa sur l’étranger le sceau de l’intimité, et livra follement sa tête et sa ville au vent. Voici ce que dit là-dessus à son petit un léopard courageux : « O mon petit, plein de bravoure et prompt de la griffe ! ne te jette pas étourdiment dans une affaire difficile ; considère-la et pèse-la de tous côtés. Si douces que soient les paroles d’un étranger, si candide qu’il paraisse au temps de la guerre et des combats, sois attentif, méfie-toi d’une surprise, et en toute chose regarde le fond. Rappelle-toi comment un chef plein de sagesse a manqué de précaution dans une affaire délicate, n’a pas pensé aux ruses de l’ennemi et a livré ainsi au vent sa forteresse. » Quand la nuit fut plus avancée, Karen, avide de combats, éleva un drapeau semblable au disque de la lune. Il poussa un cri, et donna le signal à Schiroui et à ses braves. Schiroui, voyant l’étendard royal, s’avança vers le Pehlewan ; il s’empara de la porte de la forteresse et entra ; il plaça sur la tête des chefs une couronne de sang. D’un côté était Karen, de l’autre le lion, au-dessus le feu de l’épée, et au-dessous la mer. Lorsque le soleil arriva au faîte de la voûte du ciel, il n’y avait plus de trace de forteresse ni de gardien. Tu n’aurais vu qu’une fumée dont la cime touchait les nues, mais on ne voyait ni château, ni vaisseau sur la mer. La lueur du feu et le vent montèrent vers le ciel, et les cris des guerriers et les cris de détresse s’élevèrent ; et lorsque le soleil brillant se coucha, on ne distinguait plus le château du large désert. On y tua douze mille hommes, et une noire fumée planait au-dessus des flammes. Toutes les vagues de la mer étaient couleur de bitume, toute la surface du désert était un fleuve de sang.



ATTAQUE FAITE PAR KALOUI,
PETIT-FILS DE ZOHAK


Karen le héros se rendit de ce lieu auprès de Minoutchehr, et raconta au jeune roi ce qu’il avait fait et comment avaient tourné les événements de la guerre. Minoutchehr le couvrit de bénédictions en disant : « Puisses-tu ne jamais manquer à ton cheval de guerre, à ta massue, à ta selle ! Depuis que tu es parti, il a paru une armée et un nouveau combattant illustre. Ce doit être un petit-fils de Zohak, j’ai ouï dire que son nom doit être Kakoui l’impur. Il a fait une invasion à la tête de cent mille hommes, tous cavaliers fiers et renommés. Il a tué quelques-uns de nos braves, qui étaient des lions au jour du combat ; et maintenant Selm s’est décidé à combattre, parce qu’il lui est arrivé de Gangui Dizhoukht un allié. On dit que c’est un Div plein de courage, qui ne tremble point au jour du combat et dont la main est forte ; jusqu’à présent je ne l’ai pas atteint sur le champ de bataille, ni mesuré avec la massue des braves ; mais aussitôt qu’il nous offrira le combat, je le mettrai à l’épreuve, je verrai ce qu’il vaut. » Karen lui répondit : « Ô roi ! qui peut tenir devant toi dans le combat ? et quand ton ennemi serait un crocodile, sa peau se fendrait à la seule idée de tes coups. Qui est ce Kakoui, et quel est-il ? Qui dans le monde est ton égal dans la guerre ? Je vais maintenant, dans mon esprit prudent et dans mon âme pure, chercher un remède à ce danger, pour que dorénavant il ne sorte plus de Gangui Dizhoukht un misérable pour nous combattre à l’exemple de Kakoui. » Le roi lui répondit : « Que ton cœur ne s’afflige pas de cette affaire. Tu t’es fatigué dans ton entreprise à conduire l’armée, et à exercer la vengeance : c’est à moi maintenant de combattre, et à toi de te reposer, ô héros qui portes haut la tête. »

Ils parlèrent ainsi, et le bruit des trompettes et des clairons s’élevait des tentes du roi ; l’air devenait couleur de suie et la terre couleur d’ébène par la poussière que faisaient lever les cavaliers, et par le bruit des timbales. Tu aurais dit que le fer avait de la vie, et que les massues et les lances avaient des langues ; de tous côtés s’élevaient des cris de guerre, des coups furent donnés et reçus, et l’air devenait, par les flèches ailées, comme une aile de vautour. Des cinquantaines de braves tenant l’épée en main se refroidirent par la perte de leur sang, et le sang tombait en gouttes du sombre brouillard. Tu aurais dit que la terre voulait se soulever en vagues, et en bouillonnant s’élever au-dessus de la voûte du ciel. Kakoui le chef de l’armée jeta un cri, et s’élança dans la plaine comme un Div ; Minoutchehr sortit des rangs de son armée, une épée indienne en main. Tous les deux poussèrent un cri qui déchira les montagnes et fit trembler les armées. Tu aurais dit que c’étaient deux éléphants furieux ; leurs mains étaient préparées au combat, leurs reins étaient ceints. Kakoui lança un javelot contre la ceinture du roi, et le casque de Roum de Minoutchehr trembla sur sa tête ; le javelot déchira la cotte de mailles qui recouvrait la ceinture, et la peau parut à travers le fer. Le roi frappa le cou de Kakoui avec son épée, et lui brisa la cuirasse sur le corps ; ainsi combattirent les deux braves jusqu’à midi, heure où le soleil qui éclaire le monde se trouvait au-dessus de leurs têtes ; ils s’attachèrent ainsi l’un à l’autre comme deux tigres, et la terre autour d’eux fut pétrie de leur sang. A mesure que le soleil descendait vers l’horizon, et qu’il s’abaissait par degrés, le roi sentait s’accroître son angoisse, il serra son cheval de ses genoux et étendit sa main ; il saisit avec mépris Kakoui à la ceinture, souleva de la selle ce corps d’éléphant, le jeta brisé sur la terre chaude, et lui fendit la poitrine avec son épée. Ainsi fut donné au vent cet Arabe par son ardeur pour le combat. Il était né de sa mère pour un sort malheureux.



SELM S’ENFUIT ET MEURT DE LA MAIN
DE MINOUTCHEHR


Kakoui étant mort, le roi de l’Occident se trouva sans appui et changea ses plans. Il renonça à la vengeance qu’il avait tant désirée, s’enfuit et prit le chemin de sa forteresse ; mais, arrivé à la mer profonde, il ne vit pas même vestige d’une planche de bateau. Le roi Minoutchehr et son armée se mirent à sa poursuite en toute hâte, et en colère ; mais la plaine était tellement couverte de morts et de blessés, que le chemin en devenait difficile pour ceux qui marchaient. Le jeune roi, plein de rage et de rancune, était monté sur son rapide cheval blanc ; il avait jeté l’armure de son cheval pour aller plus vite, et il le lança au milieu de la poussière de l’armée. Il serra de près le roi de Roum et lui cria : « Ô homme sans foi et sans honte ! tu as tué ton frère pour un diadème ; tu en as trouvé un : jusqu’à quand courras-tu dans le chemin ? Maintenant, ô roi ! je t’apporte une couronne et un trône, car cet arbre royal porte fruit. Ne fuis pas devant la couronne de la puissance, car Feridoun t’a préparé un trône nouveau. L’arbre que tu as planté porte ses fruits, et tu vas les trouver dans ton sein : s’il ne porte que des épines, c’est toi qui les a semées ; si c’est une étoffe de soie, c’est toi qui l’as filée. »

Tout en parlant, il lança son cheval, et ayant atteint Selm, il lui asséna soudain sur la nuque un coup d’épée, et lui coupa le corps en deux ; puis il ordonna qu’on prît sa tête, et qu’on la levât haut dans l’air sur une lance. L’armée de Selm demeura stupéfaite d’une telle force, d’un tel bras de héros ; toute l’armée était comme un troupeau que dissipe un jour de neige, elle s’enfuit par troupes sans suivre aucune route, et se dispersa dans les plaines, les cavernes et les montagnes. Or il y eut un homme plein de prudence et de bienveillance dont la bouche était remplie de paroles douces ; tous le prièrent d’aller en toute hâte auprès du roi Minoutchehr, de lui parler au nom de l’armée, et de dire : « Nous sommes tous des hommes sans importance, noue ne possédons la terre que sous tes ordres ; quelques-uns de nous ont des troupeaux, d’autres des terres ensemencées et des maisons. Mais nous n’avons eu aucune liberté dans cette guerre, il fallait y aller par ordre du roi. Nous ne sommes venus au combat que comme soldats, mais non de notre volonté et par désir de vengeance. Maintenant nous sommes tous les esclaves du roi, notre tête est soumise à ses ordres et à sa volonté. S’il veut se venger et verser notre sang, nous n’avons pas la force de le combattre. Nous, les chefs de l’armée, sommes venus tous auprès du roi, nous tous sommes venus dans notre innocence. Il peut faire tout ce qu’il désire, il est le maître de nos âmes innocentes. » Le sage prononça ces paroles, et le roi lui prêta l’oreille avec étonnement, puis il lui répondit : « Je foulerai aux pieds tout désir de vengeance, je rendrai glorieux mon nom par ma clémence. Que tout ce qui n’est pas dans la voie de Dieu, que tout ce qui est dans la voie d’Ahrimart et du mal, s’éloigne de mes yeux ! que le corps des Divs soit affligé de maux ! Écoutez, vous tous, que vous soyez mes ennemis, que vous soyez mes amis et mes alliés, puisque Dieu qui accorde le succès nous a aidés, et que le coupable a été distingué de l’innocent ; puisque le jour de la justice est arrivé, et que le jour de l’injustice est passé, les chefs n’ont plus à craindre d’être mis à mort. Cherchez tous à vous faire aimer, faites vos incantations, dépouillez-vous de vos armes, vivez sagement et dans la foi pure, gardez-vous de faire du mal, renoncez à toute pensée de vengeance ; et en tout lieu que vous cultiverez, soit en Touran, soit en Chine, soit dans le pays de Roum, puisse tout bonheur vous accompagner, et la sérénité d’âme habiter en vous ! »

Tous les grands rendirent hommage au roi illustre plein de justice, et une voix s’éleva des tentes du roi, disant : « Ô vous, héros de bon conseil, ne versez plus le sang étourdiment, car la fortune des tyrans a baissé. » Là-dessus tous les guerriers de Chine inclinèrent leurs têtes jusqu’à terre, et apportèrent devant le fils de Pescheng toutes leurs armes et tous leurs instruments de guerre. Ils vinrent auprès de lui, bande par bande, et formèrent de cuirasses, de casques, d’armures de chevaux, de massues et d’épées indiennes un monceau haut comme une montagne. Le roi Minoutchehr les reçut gracieusement et leur distribua des dignités selon leur mérite.



MINOUTCHEHR ENVOIE LA TÊTE DE SELM
À FERIDOUN


Le héros fit partir du camp un messager, et lui remit la tête du roi de l’Occident. Il écrivit une lettre à son grand-père, remplie du récit de ses combats, de ses entreprises et de ses ruses. Il célébra d’abord les louanges du Créateur, puis celles du roi illustre : « Adoration au maître du monde qui donne la victoire ! c’est de lui que vient la force du corps et de l’esprit ; tout ce qui est bon et tout ce qui est mauvais est sous son pouvoir ; toutes les douleurs cèdent à ses remèdes. Qu’il répande ses grâces sur Feridoun, le sage, le prudent roi de la terre, qui brise les chaînes du mal, sur qui reposent la sagesse et la majesté de Dieu. Nous avons tiré vengeance des cavaliers de la Chine, nous avons dressé contre leur vie une embuscade ; et à ces deux méchants souillés du sang de mon père nous avons, par le pouvoir du roi, tranché la tête avec le glaive de la vengeance ; nous avons purifié la surface de la terre avec nos épées d’acier. Je suivrai celte lettre, rapide comme le vent ; je viendrai auprès de toi pour te raconter ce qui s’est passé. » Ensuite il envoya à la forteresse Schiroui, plein d’expérience et d’ambition ; il lui ordonna d’examiner le butin, d’en avoir soin, et de faire avec prudence ce qu’il fallait, puis de placer ces richesses sur le dos des éléphants portant haut la tête, et de les amener à la cour du roi en bon ordre ; ensuite il fit sortir de la cour des tentes royales les timbales d’airain et les trompettes, et conduisit son armée du bord de la mer dans le désert, et du désert vers la cour de Feridoun.

Comme il s’approchait de Temmischeh, son grand-père fut impatient de le voir. Le bruit des trompettes s’éleva du château, et toute l’armée s’ébranla. Le roi à la fortune victorieuse fit placer sur le dos de tous les éléphants des trônes de turquoises, et des couches d’or couvertes de brocarts de la Chine et incrustées de pierres précieuses. On vit des drapeaux brillants de toute couleur, et le peuple était habillé de rouge, de jaune et de violet. Pendant ce temps l’armée arriva des côtes de la mer de Ghilan à Sari, se déroulant lentement comme un nuage noir, et se prépara pour aller a la rencontre du roi, avec des selles d’or et des ceintures d’or, avec des étriers d’argent et des boucliers d’or, avec des trésors, des éléphants et des joyaux. Quand Feridoun fut proche du roi et de son armée, il s’avança à pied sur la route, suivi des hommes du Ghilan, semblables à des lions, ornés de colliers d’or et de boucles de cheveux noirs comme le musc ; après le roi venaient les Iraniens, tous braves comme des lions. Au-devant de l’armée marchaient des éléphants et des lions ; après les éléphants furieux, les braves guerriers. L’armée de Minoutchehr se mit en rang aussitôt que parut le drapeau de Feridoun. Le jeune roi descendit de cheval, c’était un jeune arbre plein de fruits nouveaux. Il baisa la terre, et invoqua la grâce de Dieu sur le trône et la couronne, sur le diadème et le sceau du roi. Feridoun lui ordonna de monter à cheval, puis le baisa, et le prit par la main. Il monta sur son trône et envoya un messager à Sam, fils de Neriman, avec ordre de venir sur-le-champ ; car Sam était venu de l’Hindostan pour aider Minoutchehr dans cette guerre contre le pays des magiciens, et avait apporté de l’or et des présents au delà de ce que le roi lui avait demandé ; il avait apporté tant de milliers de pièces d’or et de joyaux, qu’aucun calculateur ne pouvait les compter. Sam parut devant le roi de la terre, et salua le vieux et le jeune prince. Le roi du monde aperçut le Pehlewan, le fit asseoir devant lui à une place d’honneur, et lui dit : « Je te confie mon petit-fils, car je suis un homme mourant, ô mon ami ! Aide-le en toute chose, fais en sorte qu’il devienne vertueux par tes soins. » Il prit la main du prince et la plaça dans celle du Pehlewan du monde, puis il tourna les yeux vers le ciel en disant : « Ô Dieu de la justice et de la vérité, tu as dit : Je suis Dieu, le dispensateur de la justice ; je donne aide, dans le danger, à ceux qui ont souffert par l’iniquité. Tu m’as accordé justice et secours, tu m’as donné la couronne et la bague. Tu m’as accordé, ô Dieu, tout ce que désirait mon âme. Maintenant, porte-moi dans un autre monde, car je ne désire pas que mon âme reste plus longtemps dans cette demeure étroite. » Schiroui, le chef de l’armée, arriva à la cour du roi avec les présents et en grande pompe, et Feridoun les distribua à l’armée deux jours avant la fin du mois de Mihr ; puis il ordonna à Minoutchehr de s’asseoir sur le trône couvert d’un diadème, lui plaça de ses propres mains la couronne sur la tête, lui donna beaucoup de conseils et lui déclara ses dernières volontés.



MORT DE FERIDOUN


Ensuite la vie et la fortune abandonnèrent Feridoun, les feuilles de l’arbre des Keïanides se desséchèrent. Il préféra la solitude à la couronne et au trône, plaça devant lui les têtes de ses trois fils, et le vieux héros pleurait avec amertume et supportait la vie avec peine. Il se lamentait sans cesse dans sa douleur en parlant à son fils glorieux en ces termes : « Mes jours sont passés ; ma vie s’est assombrie par l’œuvre de ces trois fils qui faisaient les délices et les tourments de mon cœur, et qui ont péri misérablement devant moi par la vengeance, comme le désiraient mes ennemis. C’est ainsi que les mauvais penchants et les crimes attirent le malheur sur la jeunesse. Ils n’ont pas voulu obéir à mes ordres, et alors le monde est devenu noir pour ces trois enfants. » Il resta ainsi, le cœur plein de sang, les deux joues baignées de larmes, jusqu’à ce que sa vie s’éteignît. Il mourut, mais son nom restera ; et quoiqu’un si long temps ait passé sur lui, sa bonne renommée lui est demeurée tout entière, ô mon fils, car il a tiré profit du malheur.

Minoutchehr se mit sur la tête la couronne des Keïanides, et ceignit ses reins d’une ceinture couleur de sang. Il fit construire selon la coutume des rois un tombeau, partie en or rouge, partie en lapis-lazuli. On y plaça un trône d’ivoire, et au-dessus du trône on suspendit une couronne. Puis les grands allèrent prendre congé de Feridoun, comme l’exigent la coutume et la loi. Ensuite ils fermèrent sur le roi la porte du tombeau ; cet homme d’une âme si noble sortit du monde accablé de tristesse. Minoutchehr resta sept jours plongé dans sa douleur, les yeux pleins de larmes et les joues pâles. Il resta une semaine dans son angoisse, et la ville et les bazars partageaient son deuil.

Ô monde ! tu n’es que tromperie et vent, le sage ne met pas en toi sa joie. Tu élèves les hommes avec douceur, les uns pour une courte, les autres pour une longue vie. Mais quand tu veux reprendre tes dons, qu’importe que ce soit un morceau de terre ou une perle ? Et toi, que tu sois roi ou esclave, quand le monde a éteint le souffle de ta vie, toutes les peines et tous les plaisirs s’évanouissent pour toi comme un songe ; ne nourris donc pas ton âme de l’espoir de vivre toujours. Heureux celui qui laisse une mémoire bénie, que ce soit un roi, que ce soit un esclave !