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Le Livre de Feridoun et de Minoutchehr/Minoutchehr

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VII


MINOUTCHEHR


Tous ayant passé une semaine dans le deuil et dans les lamentations, le roi Minoutchehr parut le huitième jour, et plaça sur sa tête la couronne des Kéïanides. Il ferma la porte de la magie par ses incantations ; deux fois soixante ans passèrent sur lui. Tous les Pehlewans de toutes les parties de la terre vinrent lui rendre hommage ; et lorsqu’il mit sur sa tête le diadème de la royauté, il annonça au monde entier sa justice, sa piété, son humanité, sa bonté, sa pureté et son savoir. Il dit : « Je suis assis sur le trône du ciel qui tourne ; la colère et le combat, la justice et l’amour sont à moi. La terre est mon esclave, la voûte du ciel est mon aide, les têtes couronnées sont ma proie. J’ai la vraie croyance, la grâce de Dieu m’environne ; c’est à moi de faire prospérer ce qui est bon, j’ai le pouvoir de faire le mal. C’est moi qui cherche la vengeance dans la nuit sombre ; je suis comme le feu Berzin le dévorant. Je suis le maître du glaive et du soulier d’or, je porte haut l’étendard de Kaweh, je perce de ma lumière les brouillards, je lève l’épée, je n’épargne pas la vie dans le combat. Au temps des fêtes, mes deux mains sont comme la mer ; et quand je monte à cheval, s’élève le souffle du feu. J’empêcherai les méchants de faire le mal ; dans ma vengeance, je teindrai la terre en couleur de brocart, je pèse dans ma main la massue, je montre ma couronne, et, assis sur mon trône d’ivoire, j’illumine mes royaumes. Mais avec tout ce pouvoir je suis un esclave, je suis le serviteur du Créateur. Frappons tous, en pleurant, nos visages de nos mains, et que tous nos discours aient Dieu pour sujet. C’est lui qui m’a donné la couronne,le trône et l’armée ; c’est lui qui m’accorde sa grâce et qui est mon asile. Je suivrai la voie de Feridoun l’illustre, car mon grand-père était vieux, et je suis jeune. Quiconque dans les sept zones de la terre se détournera du vrai chemin et reniera la foi ; quiconque traitera mal un pauvre ou fera souffrir un des siens, ou lèvera la tête avec arrogance à cause de ses trésors, ou affligera un malheureux, je les tiendrai tous pour des infidèles, pour plus mauvais qu’Ahriman le méchant. Quiconque professe la foi et ne la suit pas sera maudit par Dieu et par moi, puis je porterai la main à l’épée, je dévasterai tous les pays dans ma colère. »

Tous les grands de la terre chantèrent les louanges de Minoutchehr, disant : « Ô toi, qui veux le bien ! ton glorieux grand-père t’a transmis les règles du trône et de la couronne. Puissent le trône des rois illustres et la couronne et la gloire des Mobeds te rester pour toujours ! Tous nos cœurs sont soumis à tes ordres, et nos âmes sont liées envers toi par le serment de la fidélité. » Sam, le Pehlewan du monde, se leva et dit au roi : « Ô dispensateur de la justice impartiale ! les rois m’ont chargé d’avoir les yeux sur toi ; mais c’est toi qui fais ce qui est juste, et c’est à moi d’y applaudir. La royauté de l’Iran est venue jusqu’à toi de père en fils, tu es l’élu des braves et des lions. Que Dieu veuille prendre sous sa garde ton corps et ton âme, que ton cœur soit joyeux, que la fortune veille sur toi ! Il y a longtemps que tu es l’objet de mes soins ; et, assis sur le trône des rois, tu es mon idole. Dans les combats, tu es semblable à un lion, dans les fêtes tu es un soleil brillant. Que la terre et le temps soient la poussière de tes pieds, que le trône de turquoises soit ta place ! Puisque tu as purifié le monde avec ton épée indienne, assieds-toi en paix et cherche le plaisir. Dorénavant, à nous sans cesse la guerre ; à toi le trône, et la joie et les fêtes. Mes pères étaient des Pehlewans ; ils étaient l’asile des grands et des rois. Depuis Guerschasp jusqu’à Neriman l’illustre, ils ont commandé les armées et frappé de leurs épées. Je ferai le tour du monde, je partirai seul, et j’amènerai enchaînés quelques-uns de tes ennemis. C’est ton père qui m’a donné le rang de Pehlewan ; c’est ton amour et ton conseil qui ont donné de l’intelligence à mon esprit. »

Minoutchehr le bénit et le combla de présents dignes d’un roi ; alors Sam s’éloigna du trône suivi des grands, il partit pour le lieu de sa résidence, et tint le monde dans le devoir et dans la vraie voie.



NAISSANCE DE ZAL


Maintenant je vais raconter d’après des récits anciens une histoire étonnante. Écoute comment la fortune se joua de Sam, et prête-moi l’oreille, ô mon fils ! Il n’avait pas d’enfants, et son cœur souhaitait un objet qu’il pût aimer. Or il y avait dans l’appartement de ses femmes une beauté dont les joues étaient des feuilles de rose, dont les cheveux étaient du musc. Il espérait avoir un fils de cette belle, car elle avait un visage de soleil et était digne de porter fruit. Elle devint enceinte de Sam, fils de Neriman, et le lourd fardeau pesait à son corps. Après quelque temps elle mit au monde un enfant beau comme le soleil qui éclaire le monde. Son visage était beau comme le soleil, mais tous ses cheveux étaient blancs. La mère ayant mis au monde un tel enfant, on n’en parla pas à Sam pendant sept jours ; toute la maison des femmes du héros illustre était en pleurs devant ce petit enfant. Personne n’osait dire à Sam que sa belle épouse avait mis au monde un enfant vieillard. L’enfant avait une nourrice courageuse comme un lion, elle alla hardiment vers le héros, et, arrivée devant lui, elle lui donna de bonnes nouvelles. Elle commença par appeler les bénédictions de Dieu sur Sam, disant : « Que les jours de Sam le héros soient heureux ! que le cœur de ses ennemis soit déchiré ! Dieu t’a donné ce que tu désirais, il a accompli le souhait qu’avait formé ton âme. Derrière les rideaux de ton palais, ô mon glorieux maître, est né de sa mère un enfant pur, un fils de Pehlewan au cœur de lion, qui tout petit qu’il est paraît avoir un cœur plein de courage. Son corps est d’argent pur, sa joue est comme le paradis ; et tu ne verras sur son corps aucune partie difforme, si ce n’est ses cheveux qui, par malheur, sont blancs. Ainsi l’a voulu ta fortune, ô mon puissant maître. Il faut que tu sois content de ce que Dieu t’a donné : n’ouvre pas ton âme à l’ingratitude, et ton cœur à la méchanceté. »

Sam le cavalier descendit de son trône et alla vers l’appartement de ses femmes, dans le Noubehar. Il y vit un enfant d’une rare beauté, mais avec une tête de vieillard, tel qu’il n’en avait jamais vu, ni connu par ouï-dire. Tous les poils de son corps étaient blancs comme la neige, mais son visage était vermeil et beau. Lorsque Sam vit son enfant aux cheveux blancs, il perdit tout à coup tout espoir dans ce monde. Il avait grandement peur qu’on ne rît de lui, et il quitta le chemin de la sagesse pour une autre voie. Il leva la tête droit vers le ciel, et demanda pardon de ses actions, disant : « Ô toi, qui es au-dessus de toute injustice et de tout malheur ! ce que tu as ordonné est toujours une source de bonheur ! Si j’ai commis une faute grave, si j’ai suivi la foi d’Ahriman, j’espère que, touché de mon repentir, le Créateur du monde m’accordera en secret sa grâce. Mon âme sombre se tourmentera de sa honte, et mon sang ardent bouillira dans mes veines, à cause de cet enfant qui ressemble à la race d’Ahriman, avec ses yeux noirs et ses cheveux semblables au lis. Quand les grands viendront et me questionneront sur son compte, que diront-ils de cet enfant de mauvais augure ? Quel dirai-je qu’est cet enfant de Div ? Dirai-je que c’est un léopard à deux couleurs, ou un Péri ? Les grands de l’empire riront de moi en public et en secret à cause de cet enfant. Je quitterai de honte l’Iran, je donnerai ma malédiction à ce pays. »

Il parla ainsi dans sa colère ; son visage étincelait, il maudissait son sort ; puis il ordonna qu’on enlevât l’enfant et qu’on le portât loin de ce pays. Or il y avait une montagne appelée Alborz ; elle était près du soleil et loin de la foule des hommes. C’est là qu’avait son nid le Simurgh ; c’est dans ce lieu qu’il se tenait éloigné du monde. Ils exposèrent l’enfant sur la montagne et s’en retournèrent, et un long temps se passa.

L’enfant innocent du héros ne distinguait pas encore le blanc du noir ; son père avait brisé avec mépris l’amour et les liens qui devaient rattacher à lui ; mais son père l’ayant rejeté, Dieu en eut soin. Une lionne qui avait rassasié de lait son petit dit à ce sujet : « Quand je te donnerais le sang de mon cœur, je ne t’imposerais pas de reconnaissance ; car tu m’es aussi cher que mes yeux et mon âme, et mon cœur se briserait si l’on t’arrachait à moi. » L’enfant resta ainsi dans ce lieu un jour et une nuit sans abri ; quelquefois il suçait son doigt, quelque-fois il poussait des cris. Les petits du Simurgh ayant faim, le puissant oiseau s’éleva de son nid dans l’air ; il vit un enfant qui avait besoin de lait et qui criait, il vit la terre qui ressemblait à la mer bouillonnante. Des épines formaient le berceau de l’enfant, sa nourrice était la terre, son corps était nu, sa bouche vide de lait. Autour de lui était le sol noir et brûlé, au-dessus le soleil qui était devenu ardent. Oh ! que son père et sa mère n’étaient-ils des tigres ! il aurait peut-être alors trouvé un abri contre le soleil.

Dieu donna à Simurgh un mouvement de pitié, de sorte que l’oiseau ne pensa pas à dévorer cet enfant. Il descendit des nues, le prit dans ses serres, et l’enleva de la pierre brûlante. Il le porta rapidement jusqu’au mont Alborz où était le nid de sa famille ; il le porta à ses petits pour qu’ils le vissent, et pour que sa voix plaintive les empêchât de le dévorer ; car Dieu lui accordait ses faveurs, parce qu’il était prédestiné a jouir de la vie. Le Simurgh et ses petits regardaient cet enfant dont le sang coulait par ses deux yeux. Ils l’environnèrent d’une tendresse merveilleuse, ils s’étonnèrent de la beauté de son visage. Le Simurgh choisit la venaison la plus tendre pour que son petit hôte qui n’avait pas de lait suçât du sang. C’est ainsi qu’un long temps se passa, pendant lequel l’enfant demeura caché en ce lieu. Lorsque l’enfant fut devenu grand, un long temps passa encore sur cette montagne ; il devint un homme semblable à un haut cyprès ; sa poitrine était comme une colline d’argent, sa taille comme un roseau. Il se répandait à son égard des bruits dans le monde, car ni le bien, ni le mal ne restent jamais cachés, et Sam, le fils de Neriman, eut nouvelle de ce jeune homme si fortuné et si glorieux.



SAM VOIT SON FILS EN SONGE


Une nuit, Sam dormait, le cœur navré et fatigué des affaires de ce monde. Il vit en songe un homme qui venait sur un cheval arabe du côté de l’Hindostan ; c’était un cavalier fier et un parfait héros. Ce cavalier s’avança jusqu’à ce qu’il eût atteint Sam, et il lui donna des nouvelles de son fils, de cette branche haute et fertile de lui-même. Sam, aussitôt qu’il fut réveillé, appela les Mobeds et leur parla longuement de cette affaire, et leur raconta le rêve qu’il avait eu, et en outre tout ce que les caravanes lui avaient rapporté. « Que direz-vous de cette histoire, et votre esprit peut-il déterminer si cet enfant est encore en vie, ou s’il a péri par le froid du mois de Mihr ou par la chaleur du mois de Temouz ? » Tous, jeunes et vieux, ouvrirent la bouche, se tournant vers le héros, et dirent : « Quiconque n’est pas reconnaissant envers Dieu ne connaîtra jamais le bonheur. Les lions et les tigres qui n’ont pour demeure que les rochers et la poussière, les poissons et les crocodiles qui vivent dans l’eau, tous élèvent leurs petits et font parvenir à Dieu leurs actions de grâces. Mais toi, tu violes la reconnaissance que tu dois à Dieu pour ses bienfaits, en abandonnant cet enfant innocent. Ses cheveux blancs jettent ton cœur dans l’angoisse, mais ils ne sont pas un déshonneur pour un corps brillant et pur. Ne dis pas qu’il ne vit plus. Prépare-toi et lève-toi pour le chercher ! car un être sur lequel Dieu a jeté un regard ne périra pas par le froid ni par la chaleur. Tourne-toi vers Dieu pour demander pardon, car c’est lui qui guide vers le bien et vers le mal. »

Le Pehlewan devait donc s’acheminer le lendemain en toute hâte vers le mont Alborz, et lorsque la nuit fut devenue sombre, il voulut dormir, car il était impatient de partir, tant son cœur était soucieux. Il vit dans un nouveau rêve que sur une montagne de l’Hindostan on élevait un drapeau de soie. Un beau jeune homme parut, suivi d’une grande armée. A sa gauche se tenait un Mobed, à sa droite un sage de grand renom. Un de ces deux hommes s’avança vers Sam et lui parla avec sévérité : « Ô homme impur et sans crainte de Dieu, as-tu donc dépouillé toute honte devant le maître du monde ? Si un oiseau te convient pour nourrice de ton fils, à quoi te sert ta haute dignité ? Si des cheveux blancs sont un crime dans un homme, ta barbe et ta tête sont blanches comme la feuille du tremble. Dieu t’a toujours comblé de ses grâces, mais tu perds ses dons par ton injustice. Abjure donc toute relation avec le Créateur, puisque ton corps prend chaque jour une couleur nouvelle. Tu as rejeté ton fils, mais il est devenu le pupille de Dieu qui a plus de tendresse pour lui qu’une nourrice, pendant que tu es dénué de toute miséricorde. » Sam poussa un cri, dans son sommeil, comme un lion furieux qui tombe dans un filet. Ce rêve lui fit craindre que le sort ne lui réservât une leçon de malheur.

Aussitôt qu’il fut réveillé, il appela auprès de lui les sages, rangea les chefs de son armée et se mit en marche en toute hâte vers les montagnes pour réclamer celui qu’il avait rejeté. Il vit un rocher qui s’élevait jusqu’aux Pléiades, et qui semblait vouloir arracher les étoiles. Sur le rocher s’élevait un nid immense que la mauvaise influence de Saturne ne pourra jamais atteindre ; des troncs d’ébène et de sandal y étaient fixés, et des branches d’aloès y étaient entrelacées. Sam regarda ce rocher et la puissance du Simurgh, et la hauteur de son nid. C’était un palais dont le faîte montait jusqu’aux étoiles, et qui n’était construit ni à l’aide d’une scie, ni en pierre, ni en terre. Il y vit un jeune homme de haute taille qui lui ressemblait, et qui faisait le tour du nid. Frappant la terre de son front, il adressa des louanges au Créateur pour avoir créé sur cette montagne un tel oiseau, et formé un rocher dont la tête s’élevait jusqu’aux Pléiades. Il reconnut que Dieu était le distributeur de la justice, le tout-puissant, le sublime au-dessus de toute chose sublime. Il cherchait un chemin pour monter, il cherchait quelle était la voie que suivaient les animaux sauvages pour gravir cette haute montagne autour de laquelle il tournait, en implorant Dieu, sans trouver d’accès. Il dit : « Ô toi, qui es plus élevé que les plus hauts lieux, plus élevé que l’arc brillant du ciel, plus élevé que le soleil et la lune ! Je baisse la tête en implorant ton pardon, mon âme se prosterne en crainte devant toi ; si cet enfant est issu de ma race pure et n’est pas de la race d’Ahriman le mauvais, aide ton esclave à monter ici. sois miséricordieux envers ce pécheur. »

Lorsqu’il eut ainsi soumis à Dieu les secrets de son âme, sa prière fut exaucée sur-le-champ. Le Simurgh regarda du haut de la montagne, et apercevant Sam et son cortège, il sut que c’était pour l’enfant que le roi venait, et que ce n’était pas par amour pour le Simurgh qu’il s’était mis en peine. Alors il parla ainsi au fils de Sam : « Ô toi, qui as partagé la misère de ce nid et de ce gîte, je t’ai élevé comme une nourrice, je suis pour toi comme une mère, et je suis une source de bonheur pour toi. Je t’ai donné le nom de Destan-i-zend, car ton père a usé envers toi de fraude et de ruse ; et quand tu seras rentré chez toi, demande que le brave qui te guidera t’appelle ainsi. Ton père est Sam, le héros, le Pehlewan du monde, le plus éminent d’entre les grands. Il est venu près de ce rocher pour chercher son fils, et la splendeur t’attend auprès de lui. Il faut maintenant que je te rende à ton père, que je te porte devant lui sain et sauf. » Le jeune homme entendit ces paroles du Simurgh, et ses yeux se remplirent de larmes et son cœur de tristesse. Il n’avait jamais vu d’hommes, mais il avait appris du Simurgh à parler et à répondre. Quand il parlait, c’était comme un écho du Simurgh ; il avait beaucoup d’intelligence et la sagesse d’un vieillard. Sa parole, son esprit et son jugement étaient droits ; c’était à Dieu seul qu’il demandait la force du corps. Écoute ce qu’il répondit au Simurgh : « Tu es donc fatigué de ma compagnie ; ton nid est pour moi un trône brillant, tes deux ailes sont pour moi un diadème glorieux. Après le Créateur, c’est à toi que je dois le plus de recon- naissance, car ta as adouci mon sort malheureux. » Le Simurgh lui répondit : « Quand tu auras vu un trône et une couronne, et la pompe du diadème des Keïanides, peut-être qu’alors ce nid ne te conviendra plus ; essaye le monde. Ce n’est pas par inimitié que je t’éloigne, c’est sur un trône que je te porte. J’aurais désiré que tu restasses ici, mais l’autre destinée vaut mieux pour toi. Emporte une de mes plumes pour rester sous l’ombre de ma puissance ; et si jamais on te met en danger, si l’on élève un cri contre tes actions, bonnes ou mauvaises, jette cette plume dans le feu, et tout de suite tu verras ma puissance ; car je t’ai élevé sous mes ailes, je t’ai laissé grandir avec mes petits. Je viendrai aussitôt comme un noir nuage pour te porter sain et sauf dans ce lieu. Ne laisse pas s’effacer de ton cœur ton amour envers ta nourrice, car mon âme te porte un amour qui me brise le cœur. » Il le consola ainsi et le souleva, il l’éleva dans les airs en tournant, et le porta en volant devant son père. Les cheveux de Destan lui tombaient jusqu’au-dessous de la poitrine ; son corps était celui d’un éléphant, ses joues comme une peinture. Lorsque son père le vit, il poussa un soupir douloureux ; il baissa aussitôt la tête devant le Simurgh et le couvrit de ses bénédictions. « Ô roi des oiseaux, le Créateur t’a donné de la force, de la puissance et de la vertu, parce que tu es le sauveur des malheureux, parce que, en fait de bonté, tu es supérieur à tous les juges. Les méchants sont toujours confondus par toi ! puisses-tu rester puissant à jamais ! » Le Simurgh retourna sur-le-champ à la montagne, et Sam et son cortège tenaient les yeux fixés sur lui ; puis Sam regarda son fils de la tête aux pieds, et reconnut qu’il était digne du trône et de la couronne. Destan avait la poitrine et le bras d’un lion et un visage de soleil, un cœur de héros et une main avide de tenir une épée. Ses cils étaient noirs, ses yeux couleur de bitume, ses lèvres comme le corail, ses joues comme le sang. Il n’avait aucun défaut, excepté ses cheveux ; on ne pouvait découvrir en lui une autre tache. Le cœur de Sam devint comme le paradis sublime, et il bénit son enfant innocent : « Ô mon fils, dit-il, adoucis ton cœur envers moi, oublie ce qui s’est passé et accorde-moi ton amour. Je suis le dernier des esclaves adorateurs de Dieu, et puisque je t’ai retrouvé, je promets devant Dieu le tout-puissant que jamais mon cœur ne sera plus dur pour toi. Je chercherai à faire tout ce que tu souhaiteras en bien ou en mal, et dorénavant tout ce que tu désireras sera un devoir pour moi. » Il l’habilla d’une tunique digne d’un Pehlewan et quitta la montagne ; il descendit de la montagne, et demanda un cheval pour son fils et une robe dont un roi pût se vêtir ; puis il lui donna le nom de Zal-zer, comme le Simurgh lui avait donné celui de Destan. Toute l’armée s’assembla devant Sam, le cœur ouvert et en joie ; des timbaliers assis sur des éléphants les précédaient, et la poussière s’élevait comme une montagne bleue. Les tambours battaient, et les timbales d’airain, les sonnettes d’or et les clochettes indiennes résonnaient. Tous les cavaliers poussèrent des cris et achevèrent leur route pleins d’allégresse ; ils arrivèrent ainsi joyeusement dans la ville et s’y arrêtèrent avec les Pelhewans.



MINOUTCHEHR APPREND L’HISTOIRE
DE SAM ET DE ZAL-ZER


Minoutchehr reçut du Zaboulistan la nouvelle que Sam était revenu de la montagne en grande pompe. Il s’en réjouit et en adressa des actions de grâces au Créateur du monde. Il avait deux fils excellents, braves, prudents, pleins de dignité et de foi ; l’un s’appelait Newder, l’autre Zarasp ; ils ressemblaient dans la lice à l’ange du feu. Il ordonna à Newder le renommé d’aller en toute hâte auprès de Sam le guerrier, de voir Destan, fils de Sam, qui avait été élevé dans un nid, de lui porter les félicitations du roi sur le bonheur qui lui était arrivé, et de lui ordonner de se rendre auprès du roi pour lui raconter ces événements heureux, ajoutant que Sam et Zal s’en retourneraient ensuite dans le Zaboulistan pour y servir le roi loyalement. Lorsque Newder fut arrivé auprès de Sam, fils de Neriman, il y vit un nouveau Pehlewan plein de jeunesse ; Sam le brave descendit de cheval, et ils s’embrassèrent. Sam demanda des nouvelles du roi et des grands, et Newder lui répéta ce qu’ils l’avaient chargé de dire. Sam le vaillant écouta le message du puissant roi, et baisa la terre. Il se mit en route en toute hâte vers la cour, comme le prince lui avait ordonné ; il fit monter Zal-zer sur un éléphant mâle et l’emmena avec lui à la cour. Lorsqu’il fut près de la ville du roi, Minoutchehr alla au-devant de lui avec un grand cortège, et Sam, en voyant l’étendard du roi, descendit de cheval et s’avança à pied ; il baisa la terre et souhaita au roi un bonheur et un contentement sans fin. Minoutchehr ordonna à ce serviteur de Dieu au cœur pur de remonter à cheval, et tous, roi et princes, se dirigèrent vers le trône et le palais. Minoutchehr monta joyeusement sur son trône et mit sur sa tête la couronne des Keïanides, ayant d’un côté Karen et de l’autre Sam, et ils s’assirent dans la joie et dans l’allégresse ; puis le maître des cérémonies amena solennellement devant le roi Zal vêtu avec magnificence, tenant une massue d’or et couvert d’un casque d’or. Le roi fut étonné à son aspect, car on eût dit que Zal donnait du repos et de l’amour aux âmes par sa haute stature et son beau visage. Puis le roi dit à Sam : « Prends soin de lui par égard pour moi ; ne l’afflige pas par un regard de colère ; ne cherche ton bonheur qu’en lui ; car il a la majesté d’un roi, les bras d’un lion, le cœur d’un sage et la prudence d’un vieillard ; enseigne-lui l’art et les armes de la guerre, et les plaisirs et les coutumes du banquet, car il n’a vu que l’oiseau du rocher et son nid : comment pourrait-il connaître toutes nos coutumes ? »

Ensuite Sam raconta tout ce qui regardait le Simurgh et son haut rocher, et pourquoi son fils illustre n’avait pas trouvé grâce devant lui, et comment Zal avait été couché, nourri et caché dans le nid. Il dévoila le secret de l’exposition de l’enfant et comment le ciel avait passé sur sa tête. « À la fin, le monde se remplit pendant plusieurs années de récits concernant le Simurgh et Zal. J’allai par l’ordre de Dieu sur le mont Alborz dans ces lieux escarpés ; je vis un rocher dont la cime s’élevait au-dessus des nuages ; il semblait que c’était une coupole de pierre assise sur une mer. Ce rocher était surmonté d’un nid semblable à un grand palais, et de tous côtés le chemin en était fermé pour tout ce qui pouvait nuire. Dans ce nid étaient les petits du Simurgh et Zal ; on aurait dit qu’ils étaient de la même espèce. L’haleine de Zal avait pour moi un parfum d’amour, et son souvenir portait la félicité dans mon cœur. Mais il n’y avait, d’aucun côté, de chemin pour monter au nid, et je faisais sans cesse le tour du rocher. Le désir de ravoir mon enfant perdu s’accrut en moi ; mon âme se consumait dans sa douleur ; je m’adressai en secret au saint maître du monde, disant : Ô toi, qui secours toute créature et qui te suffis à toi-même, ton pouvoir s’étend partout, et le ciel ne tourne que par tes ordres ; je suis ton esclave ; mon cœur est plein de fautes devant le maître du soleil et de la lune ; je n’ai d’espoir qu’en ton indulgence ; je ne peux être secouru que par toi. Amène-moi cet enfant, ton esclave, qui a été élevé par un oiseau, qui a grandi dans la misère et dans la détresse ; au lieu d’une robe de soie, il a une peau pour se couvrir ; il suce de la viande, au lieu d’un sein plein de lait ; amène-le-moi, ouvre-moi un chemin vers lui, et abrège toutes ces douleurs. Ne brûle pas mon âme à cause de mon manque d’amour pour mon fils, rends-le-moi, et fais renaître la joie dans mon cœur. A peine avais-je prononcé ces mots, que, par l’ordre de Dieu, ma prière fut exaucée. Le Simurgh battit des ailes et s’éleva dans les nuages, tournant au-dessus de ma tête coupable. Il descendit du rocher comme un nuage du printemps, en tenant embrassé le corps de Zal. Il remplit le monde d’une odeur de musc ; mes deux yeux et mes deux lèvres se desséchèrent, et mon esprit ne pouvait trouver son assiette dans ma tête, tant j’avais peur du Simurgh et envie d’avoir mon enfant. Le Simurgh l’apporta devant moi comme une nourrice pleine de tendresse. Ma langue se répandit en louanges sur le Simurgh et versa sur lui des actions de grâces. Ô merveille ! mon enfant resta avec moi, et le Simurgh retourna sur le rocher. Il ne faut jamais s’écarter des ordres de Dieu. J’ai amené Zal auprès du roi de la terre ; j’ai raconté tout mon secret. »



RETOUR DE ZAL DANS LE ZABOULISTAN


Puis le roi ordonna aux Mobeds, aux astrologues et aux sages de rechercher l’astre de Zal et la fortune que cet horoscope présageait au prince, d’annoncer tout ce qui arriverait quand il serait devenu grand, et de révéler tout ce qui le regarderait. Les astrologues et les Mobeds tirèrent l’un après l’autre l’horoscope de Zal, et répondirent : « Ô roi, maître du diadème ! puisse ton bonheur être aussi durable que le temps ! Zal sera un héros de grand renom, fier, prudent, brave et bon cavalier. » Le roi fut réjoui de ces paroles, et le cœur du Pehlewan fut délivré de son anxiété. Le roi de la terre choisit pour Sam de si beaux présents, que tout le monde célébrait ses louanges : c’étaient des chevaux arabes avec des housses d’or, des épées indiennes dans des fourreaux d’or, des brocarts, des étoffes de castor, des rubis et de l’or, des tapis en grand nombre, des pages de Roum habillés de brocart de Roum, dont le fond était d’or et toutes les figures de pierreries ; des plateaux ornés d’émeraudes, des coupes d’or rouge et d’argent blanc ornées de turquoises que les esclaves apportèrent devant lui remplies de musc, de camphre et de safran ; c’étaient des cuirasses, des casques et des caparaçons pour les chevaux, des lances, des massues, des arcs et des flèches ; c’étaient enfin un trône orné de turquoises, une couronne d’or, un sceau de rubis et une ceinture d’or. Ensuite Minoutchehr lui donna l’investiture par un écrit rempli de louanges qui en faisaient un paradis. Selon la coutume on investit Sam, par un écrit valable, de tout le Kaboul, du pays de Dambar et de Maï, de l’Inde, enfin de tous les pays qui s’étendent depuis la mer de Chine jusqu’à celle de Sind, depuis le Zaboulistan jusqu’à la mer de Bust.

Cet écrit et les présents étant préparés, on fit amener le cheval du Pehlewan du monde. Alors Sam se leva et dit : « Ô toi, l’élu de Dieu, le plus « grand des hommes en justice et en droiture, émbrasse tout dans ta pensée, depuis le poisson qui soutient la terre jusqu’à la sphère de la lune ; jamais un roi pareil à toi en amour, en bonté, en prudence et en raison n’a mis la couronne sur sa tête. Le siècle est dans l’allégresse à cause de toi, tous les trésors du monde sont vils à tes yeux ; puisse ne jamais arriver le temps où il ne resterait de toi que ton nom comme souvenir ! » Puis il s’approcha et baisa le trône. On lia les timbales sur le dos des éléphants, et le cortège se dirigea vers le Zaboulistan ; toutes les villes et tous les villages accoururent pour le voir. Lorsque Sam s’approchait de Nimrouz, on y apprit que le héros, la lumière du monde, arrivait avec des présents et une couronne d’or, avec l’investiture royale et la ceinture d’or. On orna le Seïstan comme un paradis ; toute la terre y était de musc, toutes les briques d’or. On mêla beaucoup de musc et de pièces d’or, on versa beaucoup de safran et de pièces d’argent. Il y eut une joie immense dans le monde entier, parmi les grands et les petits ; et partout où il se trouva un homme puissant et renommé, il se dirigea vers Sam, souhaitant que cet enfant portât bonheur à l’illustre Pehlewan au cœur jeune. Ayant rendu hommage à Sam, ils versèrent des joyaux sur Zal-zer ; puis Sam fit à ceux qui en étaient dignes, qui étaient sages et puissants, des présents selon leur rang, et chacun désirait atteindre un rang plus élevé.



SAM CONFIE SON ROYAUME À ZAL


Ensuite Sam enseigna à son fils les vertus des rois, il appela de tous les pays ceux qui avaient de l’expérience, et prononça devant eux des paroles convenables. Il parla ainsi aux sages de renom : Ô Mobeds au cœur pur, à l’esprit prudent ! le roi dans sa sagesse m’a ordonné de me mettre en route avec l’armée ; je marcherai contre le pays des Kerguesars et contre le Mazenderan avec des troupes nombreuses. Mais je vous laisserai mon fils qui m’est cher comme mon âme et comme le sang de mon cœur. J’ai commis, au temps de la jeunesse et de l’arrogance, une injustice cruelle. Dieu m’avait donné un fils : je l’abandonnai, dans mon ignorance je méconnus son prix. Le noble Simurgh l’a recueilli, et Dieu ne l’a pas laissé périr comme une chose vile. Je l’ai méprisé. un oiseau l’a respecté et Fa élevé jusqu’à ce qu’il fût comme un cyprès élancé ; et lorsque le temps de me pardonner est arrivé, Dieu le maître du monde me l’a rendu. Sachez qu’il est un souvenir que je vous laisse et qu’il est mon gage auprès de vous. Je vous charge de lui enseigner ce qui est bon, et de faire briller son âme de toutes les vertus. Respectez-le, donnez-lui vos conseils, et les manières et la conduite d’un roi, car je pars avec les chefs de l’armée, selon les ordres du roi, pour aller combattre les ennemis. » Puis Sam tourna ses regards vers Zal, et lui dit : « Sois juste et généreux, et cherche la tranquillité. Sache que le Zaboulistan est ton domaine et que le monde entier est à tes ordres. Embellis ton palais et ton héritage, rends heureux le cœur de tes amis. La clef de la porte des trésors est devant toi, et mon âme sera heureuse ou triste selon que tu seras heureux ou malheureux. Fais tout ce que ton cœur joyeux désirera, que ce soit une fête ou un combat. »

Le jeune Zal répondit à Sam : « Comment pourrai-je vivre pendant ton absence ? S’il y a quelqu’un que sa mère ait mis au monde innocent, c’est moi, et pourtant je pourrais me plaindre avec justice. Ne m’éloigne pas de toi encore plus que tu ne l’as déjà fait, car le jour de la concorde est venu. Il fut un temps où je rampais à terre, sous les serres de l’oiseau, où je suçais du sang, où ma demeure était un nid, où un oiseau était mon protecteur, où j’étais compté parmi les oiseaux. Maintenant je suis loin de mon père nourricier ; c’est ainsi que le sort règle nos destinées ; il ne me revient de la rose que les épines ; mais il n’y a pas à lutter contre le maître du monde. » Sam lui répondit : Il est juste que tu soulages ton cœur ; achève de dire tout ce que tu as envie de dire. Les astrologues et ceux qui connaissent la marche des astres ont prédit, dans un horoscope de bon augure, que toujours tu auras un lieu de repos, toujours une armée, toujours une couronne. Ce que les sphères du ciel ont prédit est immuable, et tu es destiné à répandre l’amour autour de toi. Réunis maintenant autour de toi une assemblée de guerriers et de sages ; apprends et prête l’oreille à chaque enseignement, car chaque connaissance te donnera un plaisir ; ne cesse de jouir et de donner ; efforce-toi toujours d’apprendre et de rendre justice. »

Ainsi parla Sam, et les timbales commencèrent à résonner ; la terre devint couleur de fer, le ciel couleur d’ébène. Les clochettes et les trompettes indiennes sonnèrent dans la cour des tentes du roi, et Sam partit pour la guerre avec une armée en bon ordre et avide de combats. Zal l’accompagna dans sa marche pendant deux jours jusqu’au lieu où l’armée allait passer les crêtes des montagnes ; alors son père le serra dans ses bras et poussa de grands cris de douleur. Les yeux de Zal se remplirent de larmes de sang et ses joues furent inondées par le sang de son cœur. Sam lui ordonna de s’en retourner et de prendre joyeusement possession du trône et de la couronne, et Destan fils de Sam s’en retourna, pensant comment il pourrait jouir de la vie sans son père. Il monta sur le glorieux trône d’ivoire et plaça sur sa tête la couronne brillante ; il prit les bracelets et la massue à tête de bœuf, la chaîne d’or et la ceinture d’or. Il appela les Mobeds de chaque province, et se mit à s’enquérir de tout et à converser sur toute chose. Les astrologues et les prêtres de la foi, les braves cavaliers et les guerriers étaient auprès de lui jour et nuit, discutant les grandes et les petites choses. Il arriva de cette manière que Zal devint si instruit, que tu aurais dit que c’était un astre, tant il brillait ; il parvint à un tel degré de sagesse et de savoir, qu’il ne vit pas son semblable dans le monde, et il fit prospérer l’empire de telle sorte que les grands ne cessèrent de parler de lui. Sa beauté étonnait les hommes et les femmes, et dès qu’il jetait un regard, ils se rassemblaient autour de lui, et tous, qu’ils fussent près ou loin, croyaient voir des cheveux noirs quoiqu’il les eût blancs.


ZAL VA VISITER MIHRAB, ROI DE KABOUL


Il arriva un jour que Zal résolut de faire un tour dans l’empire ; il se mit en route avec ses amis fidèles, qui étaient unis avec lui de foi et de volonté. Il se dirigea vers l’Hindostan, vers Kaboul, Dambar, Murgh et Maï ; à chaque endroit il fit placer un trône, demandant du vin, de la musique et des chansons, ouvrant la porte de son trésor, bannissant les soucis comme il convient de faire dans ce monde fugitif. Il alla du Zaboulistan au Kaboul avec pompe, et le cœur plein de joie et de plaisir. Or il y avait un roi nommé Mihrab, homme altier, riche et généreux. Sa taille était haute comme un noble cyprès, ses joues étaient comme le printemps, sa démarche était gracieuse comme celle du faisan. Il avait l’esprit d’un homme prudent, la volonté d’un homme puissant, les épaules d’un homme de guerre et la sagesse d’un Mobed. Il était de la famille de Zohak l’Arabe, et tout le pays de Kaboul lui appartenait. Il payait chaque année tribut à Sam, car il ne pouvait pas lutter contre lui. Lorsqu’il eut nouvelle de Destan fils de Sam, il quitta Kaboul de grand matin avec des trésors et des chevaux parés, avec des esclaves et des présents de toute espèce, de l’or et des rubis, du musc et de l’ambre, des brocarts d’or et des étoffes de castor et de soie, avec une couronne ornée de pierres précieuses dignes d’un roi, et un collier d’or incrusté de chrysolithes. Il emmena avec lui tous les chefs de l’armée de Kaboul ; et lorsque Destan fils de Sam eut nouvelle qu’un roi venait à sa rencontre avec pompe et entouré de ses grands, il fut au-devant de lui, lui adressa des paroles flatteuses, et le reçut avec honneur selon les coutumes. Ils revinrent ensemble s’asseoir sur le trône de turquoises, ils ouvrirent leur cœur et firent apprêter un festin. On dressa une table digne du Pehlewan, les nobles seigneurs s’y assirent, et les échansons apportèrent du vin et des coupes. Le fils de Sam observa Mihrab dont l’aspect lui plut, et son cœur s’attacha ardemment à lui. La sagesse et la prudence de Mihrab firent dire à Zal : « Le nom de sa mère ne mourra pas ! » Mihrab se leva pour quitter le palais ; Zal regardait ses épaules et ses bras, et il dit aux grands de sa cour : « Qui relève sa robe dans sa ceinture plus gracieusement que lui ? Personne n’a un visage ni une taille comme la sienne, personne ne peut lui disputer la balle. » Un homme illustre parmi les grands dit alors au Pehlewan du monde : « Mihrab tient derrière le voile une fille dont le visage est plus beau que le soleil. Elle est de la tête aux pieds comme de l’ivoire, ses joues sont comme le paradis, sa taille est comme un platane. Sur son cou d’argent tombent deux boucles musquées, dont les bouts sont courbés comme des anneaux de pied. Sa bouche est comme la fleur du grenadier, ses lèvres sont comme des cerises, et de son buste d’argent s’élèvent deux pommes de grenade. Ses deux yeux sont comme deux narcisses dans un jardin, ses cils ont emprunté leur couleur de l’aile du corbeau, ses deux sourcils sont comme un arc de Tharaz, couvert d’une écorce colorée délicatement par le musc. Si tu vois la lune, c’est son visage ; si tu sens le musc, c’est le parfum de ses cheveux. C’est un paradis orné de toutes parts, rempli de grâces, d’agréments et de charmes. » Ce discours fit bondir le cœur de Zal, et le repos et la prudence l’abandonnèrent. Quand l’homme a une fois quitté le chemin du bien, comment y reviendrait-il de sa nouvelle voie ?

La nuit vint, mais Zal restait assis, pensif et triste, tant était grand son souci pour une femme qu’il n’avait jamais vue. Lorsque le soleil darda ses rayons au-dessus des montagnes et que le monde parut comme un cristal transparent, Destan fils de Sam ouvrit les portes de sa cour, et les grands vinrent avec leurs épées au fourreau d’or. Ils se rangèrent dans la cour du Pehlewan, et pendant que les nobles cherchaient la place que leur donnait leur rang, Mihrab le roi de Kaboul se dirigea vers la tente de Zal, maître du Zaboulistan, et aussitôt qu’il fut près de la cour, on entendit de la porte l’ordre de lui ouvrir le passage. Le héros, semblable à un arbre chargé de fruits nouveaux, s’avança vers Zal dont le cœur se réjouit ; Zal le salua et lui assigna la première place dans l’assemblée, puis il lui dit : « Demande ce que lu désires, que ce soit u mon trône ou mon sceau, mon épée ou ma couronne. » Mihrab lui répondit : « Ô roi qui portes haut la tête, roi victorieux, à qui tous obéissent ! je n’ai qu’un seul désir dans ce monde, et son accomplissement ne te sera pas difficile ; c’est que tu visites joyeusement ma maison, alors tu auras rendu mon âme brillante comme le soleil. » Zal lui répondit : « C’est une chose impossible, ma place n’est pas dans ton palais ; ni Sam, ni le roi ne seraient contents, s’ils entendaient dire que nous buvons du vin, que nous nous enivrons, et que je suis entré dans la maison d’un adorateur des idoles. Excepté cela, je t’accorderai tout ce que tu demanderas, et te voir sera toujours un plaisir pour moi. » Mihrab l’entendit et prononça des bénédictions sur lui, tandis qu’en lui-même il donnait à Zal le nom de mécréant, puis il s’éloigna du trône d’un pas fier, en offrant au roi des vœux pour son bonheur.

Destan fils de Sam le regarda pendant qu’il se retirait, et se répandit en louanges sur lui comme il le méritait. Personne n’avait voulu accorder un regard à Mihrab, tous le traitaient comme un adorateur des Divs, et leur langue s’était refusée à le louer parce qu’il ne suivait pas la même loi et la même voie. Mais lorsqu’ils virent que le héros à l’âme brillante était si chaud dans ses éloges, les grands et les hommes illustres dans le monde se mirent tous à louer sa stature, sa bonne mine, sa modestie, sa dignité et ses belles manières. Le cœur de Zal s’abandonna de nouveau à sa passion, la raison le quitta et l’amour régna sur lui. Le chef des Arabes et le plus droit des hommes a dit une parole qui peut s’appliquer ici : « Aussi longtemps que je vivrai, mon cheval sera mon compagnon, et la voûte du ciel qui tourne sera mon abri. Il ne me faut pas de fiancée, car je deviendrais efféminé et méprisable aux yeux des hommes de sens. » Ces pensées attristèrent le cœur de Zal, il n’en put délivrer son esprit. Son cœur était enlacé par ce qu’il avait entendu, mais il craignait que sa gloire n’en fût ternie. Ainsi tourna le ciel pendant quelque temps au-dessus de lui, pendant que son cœur était absorbé par l’amour.



ROUDABEH TIENT CONSEIL


AVEC SES ESCLAVES

Il arriva qu’un jour Mihrab se leva de grand matin et sortit de son palais. Il alla vers le palais de ses femmes et y vit dans la salle deux soleils : l’un était Roudabeh au beau visage, l’autre Sindokht pleine de prudence et de tendresse. Le palais ressemblait à un jardin du printemps par ses couleurs, ses parfums et ses peintures de toute espèce. Mihrab s’arrêta devant Roudabeh, étonné de sa beauté, et appela sur elle la grâce de Dieu. Il vit devant lui un cyprès surmonté d’une lune, portant sur sa tête un diadème d’ambre, paré de brocarts et de joyaux, et beau comme un paradis. Sindokht, ouvrant ses lèvres et montrant ses dents de perles, demanda à Mihrab : « Comment te portes-tu aujourd’hui ? Puisse la main du malheur être impuissante contre toi ! Quel homme est ce fils de Sam à la tête de vieillard ? Est-ce du trône ou du nid qu’il se souvient ? Se comporte-t-il comme un homme ? suit-il les traces des braves ? » Mihrab lui répondit : « Ô cyprès au sein argenté, au visage de lune ! personne dans le monde, parmi les héros pleins de bravoure, n’ose suivre les traces de Zal. Jamais on n’a vu dans un palais la peinture d’un homme ayant des bras, maniant les rênes et se tenant à cheval comme lui. Il a le cœur d’un lion et la force d’un éléphant ; ses deux mains sont comme les flots du Nil ; assis sur le trône, il verse de l’or ; engagé dans le combat, il fait voler des têtes. Ses joues sont rouges comme les fleurs de l’arghawan ; il est jeune d’années et vigilant, et son étoile est jeune. Dans le combat, c’est un crocodile malfaisant ; à cheval, c’est un dragon aux griffes aiguës. Il marque la terre de sang dans sa haine, il brandit le poignard brillant ; son seul défaut est que ses cheveux sont blancs, et cependant les malveillants n’osent lui faire aucun reproche. La blancheur de ses cheveux lui sied, on dirait qu’elle ensorcelle les cœurs. » Roudabeh entendit ces paroles, ses yeux brillèrent, sa figure devint rouge comme la fleur du grenadier, son cœur se remplit de feu par amour pour Zal, elle n’avait plus ni faim, ni repos, ni patience ; et la passion ayant pris la place de la raison, elle changea entièrement ses manières et sa conduite. Quelle bonne parole que celle du sage : « Ne parle pas d’hommes devant les femmes, car le cœur de la femme est la demeure du Div, et ces discours font naître en elle des ruses. » Roudabeh avait cinq esclaves turques qui la servaient et qui l’aimaient. Elle dit à ces esclaves intelligentes : « Je vais vous dévoiler ce qui est caché ; vous toutes êtes les confidentes de mes secrets, vous me servez et vous me consolez dans mes soucis. Sachez donc toutes les cinq, et faites attention (puisse le bonheur accompagner toutes vos années !), sachez que je suis folle d’amour comme la mer en fureur qui jette ses vagues vers le ciel. Mon cœur est rempli d’amour pour Zal, et dans le sommeil même je ne peux cesser de penser à lui. Mon cœur, mon âme et mon esprit sont remplis d’amour pour lui, jour et nuit je ne pense qu’à son visage. Maintenant il faut que nous trouvions un moyen de délivrer mon âme et mon cœur de cette peine. Personne ne sait mon secret que vous, car vous êtes pleines d’amour pour moi et pleines d’adresse. »

Les esclaves furent consternées de ce qu’une mauvaise action pouvait venir de la fille des rois. Toutes se hâtèrent de lui répondre en sautant comme des Ahrimans : « Ô toi, la couronne des maîtresses du monde, et des fières filles des grands, toi qui es célébrée depuis l’Hindostan jusqu’à la Chine, qui brilles au milieu de l’appartement des femmes comme une bague précieuse ; toi dont aucun cyprès du jardin n’égale la taille, dont les joues éclipsent l’éclat des Pléiades, dont on envoie le portrait à Kanoudj et à Mai, et jusqu’au roi de l’Occident : tu n’as donc aucune pudeur dans tes yeux, aucun respect pour ton père ? Tu veux presser contre ton sein celui que ton père a rejeté de ses bras, lui qui fut élevé sur la montagne par un oiseau, qui est marqué d’un sceau de réprobation parmi tous les hommes ! Jamais mère n’avait mis au monde un enfant vieillard, et jamais il ne peut venir de lui un enfant digne de naître. On s’étonnera de te voir, avec deux lèvres de corail et des cheveux de musc, rechercher un vieillard. Tous les hommes sont pleins d’amour pour toi, et l’image de tes traits se trouve dans tous les palais. Avec ce visage, cette taille et ces cheveux, le soleil devrait descendre du quatrième ciel pour devenir ton époux. » Roudabeh entendit ces paroles, et son cœur s’en irrita comme le feu s’irrite par le vent ; elle poussa un cri de colère contre ses esclaves, sa figure brilla, ses yeux se troublèrent. Les yeux et le visage enflammés de fureur, les sourcils froncés par la colère, elle dit : « Votre résistance est vaine ; vos paroles ne valent pas la peine d’être écoutées. Mon cœur s’est égaré sur une étoile ; comment pourrait-il se plaire avec la lune ? Celui à qui convient la poussière ne regarde pas la rose, quoique la rose soit plus prisée que la poussière ; et quiconque trouve pour son cœur un remède dans le vinaigre ne trouverait dans le miel qu’une augmentation de douleur. Je ne veux pas du Kaisar, ni du Faghfour de la Chine, ni d’un prince du pays d’Iran : mais Zal, le fils de Sam, est mon égal en stature ; il a des épaules, des bras et des mains de lion. Qu’on l’appelle vieux ou jeune, c’est en lui que se repose mon âme et mon cœur ; personne autre ’aura de place dans mon âme ; ne me parlez jamais que de lui. Sans que je l’aie vu, son amour m’a blessé le cœur. C’est l’ami que j’ai choisi sur ce que j’ai entendu raconter de lui. Je cherche son amour non à cause de ses cheveux ou de ses traits, mais à cause de sa valeur. » Les esclaves connurent tout son secret, lorsqu’elles entendirent les cris de son âme déchirée, et lui répondirent d’une voix : « Nous sommes tes esclaves, nous t’aimons de cœur, nous sommes tes servantes. Considère maintenant les ordres que tu nous donneras, ils ne peuvent conduire qu’au bonheur. » Une d’elles dit : « Ô cyprès ! prends garde que personne n’apprenne cette affaire. Puisses-tu avoir pour rançon cent mille têtes comme les nôtres ! Puisse toute l’intelligence qui se trouve dans le monde venir à ton aide ! Quand il faudrait apprendre la magie et aveugler le monde par nos sorcelleries et nos incantations, nous sommes prêtes à voler avec les oiseaux, à nous faire magiciennes, à courir comme des biches pour venir à ton aide, dans l’espoir d’amener le roi auprès de notre lune, et de le faire venir auprès de toi pour servir d’escabeau à tes pieds. » Roudabeh sourit avec ses lèvres de rubis, et, penchant ses joues de safran vers l’esclave, la belle lui dit : « Si tu fais réussir cette ruse, tu auras planté un arbre puissant, qui portera son fruit ; il portera tous les jours des rubis, et l’intelligence saura les recueillir dans son sein. »



LES ESCLAVES DE ROUDABEH VONT VOIR ZAL-ZER

Les esclaves la quittèrent en courant, et, dans leur désespoir, s’appliquèrent à leur ruse. Elles s’ornèrent de brocarts de Roum, et mirent des roses dans les boucles de leurs cheveux. Toutes les cinq se rendirent sur le bord de la rivière, embellies de couleurs et de parfums comme le gai printemps. C’était le mois de Ferwerdin et le commencement de l’année. Le camp de Zal était posé sur le bord de la rivière, et les jeunes filles se trouvèrent sur l’autre rive conversant entre elles sur le Destan. Elles cueillirent des roses sur la rive, et elles en remplirent leur sein ; leurs joues étaient comme un jardin de roses. Elles allèrent de tous côtés cueillant des fleurs, et lorsqu’elles se trouvèrent en face des tentes du roi, Zal les aperçut de son trône élevé, et demanda qui étaient ces adoratrices de roses. Celui à qui il avait parlé lui répondit : « Ce sont des esclaves que la lune du Kaboulistan aura envoyées du palais de Mihrab à l’âme brillante dans le jardin de roses. » Zal l’entendit, son cœur bondit ; son amour était tel qu’il ne put rester en place. Le héros qui désirait la possession du monde se dirigea en toute hâte vers le rivage, accompagné d’un esclave. Quand il vit les jeunes filles sur l’autre rive, il demanda un arc à son esclave et étendit son bras. Il était à pied, comme s’il fût sorti pour chasser ; il vit un oiseau aquatique sur la rivière. L’esclave aux joues de rose tendit l’arc et le remit dans la main gauche du héros. Zal poussa un cri pour faire lever l’oiseau, et tira aussitôt sa flèche. Il abattit l’oiseau qui tournait en cercle, et dont le sang tombait par gouttes et rougissait l’eau. Zal ordonna alors à l’esclave de passer à l’autre rive et d’aller lui chercher la proie qu’il avait abattue. L’esclave traversa la rivière sur une barque et s’approcha des jeunes filles. Une d’elles s’adressa au page au visage de lune, et lui fit des questions sur le Pehlewan avide de gloire : « Ce brave au bras de lion, au corps d’éléphant, qui est-il, et de quel peuple est-il roi ? Que peut peser un ennemi devant un homme qui a lancé de cette façon une flèche de son arc ? Jamais nous n’avons vu un cavalier plus gracieux et plus habile à manier l’arc et la flèche. » L’esclave au visage de Péri se mordit les lèvres, et lui répondit : « Ne parle pas ainsi du roi, c’est le maître du royaume du Midi, le fils de Sam ; les rois l’appellent du nom de Destan. Le ciel ne tourne pas sur un cavalier aussi adroit que lui, et le monde ne connaît pas son égal en gloire. » La jeune fille sourit à ces paroles du page au visage de lune, et lui répondit : « Ne parle pas ainsi, car Mihrab a dans son palais une lune qui est plus haute d’une tête que ton maître. De taille, c’est un platane ; de couleur, c’est de l’ivoire, et elle porte sur la tête une couronne de musc que Dieu lui a donnée ; ses deux yeux sont sombres ; ses sourcils sont des arcs ; son nez est une colonne mince comme un roseau argenté ; sa bouche est étroite comme le cœur d’un homme triste, et les boucles de ses cheveux sont comme des anneaux pour les pieds ; ses deux yeux sont pleins de langueur, ses traits pleins d’éclat ; ses joues couvertes de tulipes ; ses cheveux sont comme du musc, le souffle de la vie ne trouve de chemin que par ses lèvres ; il n’y a pas dans le monde une lune comparable à elle. Nous sommes venues de Kaboul ; nous sommes venues auprès du roi de Zaboulistan, dans le dessein de réunir ces lèvres de rubis aux lèvres du fils de Sam ; ce serait une chose convenable et à souhaiter, que Roudabeh devînt la compagne de Zal. » Quand le page au beau visage eut entendu ces paroles des esclaves, ses joues devinrent couleur de rubis, et il leur répondit : « La lune convient bien au soleil brillant. Quand l’univers veut réunir deux êtres, il ouvre le cœur de chacun d’eux à l’amour ; quand il veut les sépare*, il n’a pas besoin de discours, il emporte soudain l’un loin de l’autre ; il sépare ouvertement, il lie secrètement, et l’un et l’autre est dans sa nature. Quand un homme de cœur veut conserver la pureté de son épouse, il la garde dans le repos et dans le secret ; et pour que sa fille ne s’avilisse pas, il faut qu’elle n’entende que de bonnes paroles. Voici ce qu’a dit à sa femelle un faucon mâle, lorsqu’elle couvait ses œufs et étendait ses ailes dessus : Si tu fais sortir une femelle de cet œuf, tu ôteras au père l’envie d’avoir des petits. »

Le page s’en retourna en souriant, et le fils illustre de Sam lui demanda : « Que t’ont-elles dit, que tu souris ainsi en ouvrant tes lèvres et en montrant tes dents argentées ? » Il raconta au Pehlewan ce qu’il avait entendu, et la joie rajeunit le cœur du brave. Il dit au jeune homme au visage de lune : « Va, et dis à ces esclaves de rester un instant dans le jardin, peut-être remporteront-elles avec leurs roses des joyaux ; il ne faut pas qu’elles retournent au palais sans que je les charge secrètement d’un message. » Il choisit dans son trésor de l’argent et de l’or, des joyaux, et cinq pièces de brocart précieux à sept couleurs, et ordonna qu’on les leur portât secrètement et sans en parler à personne. Les esclaves allèrent auprès des cinq jeunes filles au visage de lune, porteurs de paroles pleines de chaleur, et chargés de pièces d’or et de trésors. Ils leur remirent l’or et les joyaux au nom de Zal le Pehlewan, et une des esclaves dit au messager au visage de lune : « Une parole ne restera jamais secrète si elle ne demeure pas entre deux personnes ; entre trois, il n’y a déjà plus de secret, et quatre, c’est une multitude. Ô homme de sens et de bonnes intentions, dis à ton maître qu’il se confie à moi s’il a un secret à dire. » Les jeunes filles se dirent entre elles : « Le lion est entré dans le filet ; les vœux de Roudabeh et ceux de Zal s’accomplissent ; un sort heureux nous a guidées. » Le trésorier aux yeux noirs qui, en cette affaire, était le confident de son maître, revint auprès du roi, et lui rapporta en secret toutes les paroles qu’il avait entendues de ces enchanteresses. Le roi alla vers le jardin de roses, et s’approcha des jeunes filles de Kaboul, et ces idoles de Tharaz au visage de Péri, aux joues de roses, s’avancèrent et l’adorèrent. Le roi leur fit des questions sur la taille et le visage de ce cyprès, sur son langage, sa mine, son intelligence et son esprit, pour savoir si elle était digne de lui. « Dites-moi tout, et gardez-vous de me tromper. Si vous me dites la vérité, je vous comblerai d’honneurs ; mais si je soupçonne une seule fausseté, je vous ferai jeter sous les pieds des éléphants. » Les joues des esclaves devinrent rouges comme la sandaraque, et elles baisèrent la terre devant le roi. Une d’entre elles, plus jeune d’années, mais pleine d’éloquence et de cœur, répondit à Zal : « Jamais mère, parmi les grands, ne mettra au monde un enfant ayant la mine et la taille de Zal, sa pureté de cœur, sa sagesse et sa prudence ; mais s’il y avait un autre homme, ô vaillant cavalier, qui eût ta stature et ton bras de lion, Roudabeh au beau visage serait votre égale à tous deux ; c’est un cyprès argenté rempli de couleurs et de parfums, une rose et un jasmin de la tête aux pieds, c’est l’étoile du Iemen au-dessus d’un cyprès ; tu dirais que ses traits versent du vin, et que toute sa chevelure est d’ambre. Du dôme argenté de sa tête tombent jusqu’à terre, par-dessus les roses de ses joues, les lacets de l’embuscade ; sa tête est tissue de musc et d’ambre ; son corps est pétri de rubis et de joyaux ; les boucles et les tresses de ses cheveux sont comme une cotte de mailles de musc ; tu dirais qu’elles tombent anneau sur anneau : on ne voit pas, à la Chine, une idole semblable à elle ; la lune et les Pléiades lui rendent hommage. »

Le roi répondit avec chaleur à l’esclave par des paroles douces, et d’une voix douce : « Dis-moi quel moyen il y a de trouver un chemin vers elle, car mon âme et mon cœur sont remplis d’amour pour elle, et tout mon désir est de voir son visage. » L’esclave lui répondit : « Si tu le permets, nous allons retourner au palais du cyprès, où nous mettrons en œuvre nos ruses, où nous ferons nos récits sur l’intelligence du Pehlewan, sur son aspect, sur sa mine, sur son langage et sur son âme brillante : nous ne cachons aucun mauvais dessein. Nous amènerons la tête musquée de Roudabeh dans les filets, et sa bouche sous la bouche du fils de Sam. Si le héros veut se rendre avec un lacet, devant le palais et son toit élevé, et jeter un nœud autour d’un des créneaux, le lion se réjouira de sa chasse à la brebis. Regarde-la alors aussi longtemps qu’il te plaira ; ce que nous venons de dire te prépare une grande joie. »



RETOUR DES ESCLAVES AUPRÈS DE ROUDABEH


Les belles esclaves partirent, et Zal s’en retourna, mesurant la lenteur de cette nuit qui lui parut longue comme une année. Les belles arrivèrent à la porte du palais, tenant chacune en main deux branches de rosier. Le gardien de la porte les vit, et se mit à les gronder ; ses paroles étaient dures, son cœur était serré : « Vous êtes hors du palais à une heure indue ; je m’étonne que vous sortiez. » Les idoles se préparèrent à lui répondre ; elles trépignèrent, dans leur embarras, en disant : Le jour d’aujourd’hui est un jour comme les autres, et il n’y a pas de Div pervers dans le jardin de roses. Le printemps est venu, nous cueillons des roses dans le jardin, et cherchons dans les champs des tiges de lavande.» Le gardien répondit : «Il ne faut pas faire aujourd’hui ce que vous faisiez quand Zal, le chef de l’armée, n’était pas encore à Kaboul, et quand la terre n’était pas encore couverte de ses tentes et de son armée. Ne voyez-vous pas que le roi de Kaboul quitte à cheval son palais dès l’aube du jour et qu’il passe la journée à aller et venir pour voir Zal ? car ils sont grands amis. S’il vous voyait ainsi tenant des roses à la main, il ne tarderait pas à vous abaisser jusqu’à terre. » Les idoles de Tharaz entrèrent dans le palais, s’assirent à côté de la lune et lui dirent en secret : « Jamais nous n’avons vu un lion pareil à lui ; sa « joue est comme la rose, son visage et ses cheveux sont blancs. » Le cœur de Roudabeh s’enflamma d’amour dans l’espoir de voir son visage. Les jeunes filles étalèrent devant elles l’or et les joyaux, et Roudabeh leur fit des questions sur tout ce qu’elles avaient remarqué : « Qu’avez-vous fait avec le fils de Sam ? Vaut-il mieux le voir ou entendre parler de sa gloire et de sa renommée ? » Les cinq filles au visage de Péri, ayant trouvé un endroit où elles pouvaient parler à Roudabeh, se hâtèrent de lui répondre : « Zal est le héros du monde entier ; personne ne l’égale en manières et en dignité ; Cet homme, haut comme un cyprès, a la grâce et la majesté d’un roi des rois ; il est plein de couleurs et de parfums ; c’est un arbre avec tronc et branches, un cavalier mince de taille et large de poitrine ; ses deux yeux sont comme des narcisses brillants, ses lèvres comme du corail, ses joues comme du sang ; ses mains et ses bras comme les bras d’un lion mâle ; il est prudent, il a le cœur d’un Mobed et la dignité d’un roi ; les cheveux de sa tête sont entièrement blancs, il n’a que ce défaut, et encore est-ce une beauté. Les joues et les boucles des cheveux de ce Pehlewan du monde sont comme des mailles d’argent couvrant une rose pourprée. Tu dirais que cela devait être ainsi, et que l’amour qu’il inspire n’augmenterait pas s’il en était autrement. Nous lui avons donné la bonne nouvelle qu’il pourrait te voir, et quand il s’en est retourné, son cœur était rempli d’espoir. Maintenant prépare un moyen de recevoir cet hôte, et donne-nous le message avec lequel nous devons retourner auprès de lui. » Le cyprès répondit aux esclaves : « Naguère vos avis et vos paroles étaient différents, et ce Zal, qui alors n’était que l’élève d’un oiseau avec une tête de vieillard, un homme décrépit, est devenu un homme aux joues de roses pourprées, à la taille élevée, au beau visage et un héros. Vous avez vanté devant lui mes traits, puis vous avez demandé la récompense de vos paroles. » Elle dit et sourit d’une lèvre, et ses joues rougirent comme la fleur du grenadier ; puis la reine des reines dit à une de ses esclaves : « Va ce soir, et porte-lui une bonne nouvelle ; parle-lui et écoute sa réponse ; dis-lui : Ton vœu est exaucé, prépare-toi, viens voir une lune pleine de beauté. » L’esclave répondit à sa belle maîtresse : « Prépare les moyens de réussir, car Dieu t’a accordé tout ce que tu désirais ; puisse la fin de tout ceci être heureuse ! »

Roudabeh se mit en toute hâte à faire ses apprêts en les cachant à toute sa famille. Elle avait un palais comme le gai printemps, tout couvert de portraits de héros ; elle le fit tendre de brocarts de la Chine, elle fit disposer les vases d’or, mêler du vin avec du musc et de l’ambre, et verser sur le sol des rubis et des émeraudes. D’un côté étaient des roses pourpres, des narcisses et des arghawans ; de l’autre, des branches de jasmin et des fleurs de lis. Toutes les coupes étaient d’or et de turquoise, tous les mets trempés dans l’eau de rose transparente ; et du palais de cette belle au visage de soleil s’élevait un parfum jusqu’au soleil.



ZAL VA VOIR ROUDABEH


Lorsque le soleil brillant eut disparu, qu’on eut fermé la porte du palais et qu’on en eut retiré la clef, l’esclave se rendit auprès de Destan fils de Sam, et lui dit : « Tout est préparé, viens ! » Le prince se dirigea vers le palais, comme il convient à un homme qui cherche une épouse. La belle aux yeux noirs et aux joues de rose monta sur le toit, semblable à un cyprès surmonté de la pleine lune ; et lorsque Destan, fils de Sam le cavalier, parut de loin, la fille du roi ouvrit ses deux yeux et fit entendre sa voix : « Tu es le bienvenu, ô jeune homme, fils d’un brave ! puisse la grâce de Dieu reposer sur toi ! puisses-tu marcher sur la voûte des sphères célestes ! Que mon esclave ait le cœur en joie et en gaieté, car tu es, de la tête aux pieds, tel qu’elle me l’a dit. Tu es venu ainsi à pied de ton camp, et tes pieds royaux doivent être fatigués. »

Lorsque le prince entendit cette voix du haut du palais, il regarda et vit la belle au visage de soleil. Les créneaux étaient éclairés par ce joyau, et la terre était devenue comme un rubis par le reflet de ses joues. Il répondit : « Ô jeune fille au visage de lune ! que mes bénédictions et les grâces du ciel soient sur toi ! Que de fois, dans la nuit, les yeux dirigés vers l’étoile du nord, j’ai prié Dieu le saint, demandant que le maître du monde me laisse voir en secret ton visage ! Maintenant ta voix m’a rendu heureux par ces douces paroles si doucement prononcées. Cherche un moyen de réunion, car pourquoi resterions-nous, toi sur les créneaux, moi dans la rue ? » La belle au visage de Péri écouta les paroles du prince, et dénoua sur sa tête ses boucles noires comme la nuit ; elle déroula un long lacet de ses tresses, et tel que tu n’aurais pu en tisser un pareil en musc. C’était boucle sur boucle, serpent sur serpent, fil sur fil, qui tombaient sur son cou. Elle fit descendre ces boucles du haut des créneaux, et Zal dit en son âme : « Voilà un lacet sans défaut ! » Ensuite Roudabeh cria du haut du mur : « Ô Pehlewan, fils d’un brave ! maintenant, hâte-toi, hausse ta taille, étends ta poitrine de bon et tes mains de roi ; prends mes boucles noires par le bout ; il faut bien que je devienne lacet pour toi. » Zal regarda la belle au visage de lune et s’étonna de ces paroles ; il couvrit de baisers le lacet de musc, de sorte que sa fiancée entendit le bruit de ses lèvres. Il répondit : « Ce ne serait pas juste. Puisse le soleil ne jamais briller dans un jour où j’aurais levé la main contre une femme folle d’amour, où j’aurais frappé de la lance pointue un être dont le cœur est brisé ! » Il prit des mains de son esclave un lacet, y fit un nœud coulant, et le lança en haut sans prononcer un mot. La cime d’un créneau se trouva prise par le nœud du lacet, et Zal y monta d’un trait jusqu’en haut. Lorsqu’il fut assis sur le haut du mur, la belle au visage de Péri vint à lui et le salua ; elle prit dans sa main la main de Destan, et ils s’en allèrent tous les deux comme en ivresse. Roudabeh descendit du haut du palais, tenant dans sa main la main de cette puissante branche du tronc royal. Ils allèrent vers l’appartement peint en or ; ils entrèrent dans cette salle royale qui était un paradis orné, rempli de lumières, et les esclaves se tenaient debout devant la belle aux yeux noirs, Zal fut frappé d’étonnement en voyant le visage et la chevelure, la grâce et la dignité de cette femme, parée de bracelets, de colliers et de boucles d’oreilles, et ornée de pièces d’or et de joyaux comme un jardin printanier. Les deux joues de Roudabeh étaient comme deux tulipes parmi des lis, et les boucles de ses cheveux flottaient les unes sur les autres. Zal, dans toute la dignité d’un roi des rois, s’assit à côté de la lune, pleine de majesté ; une épée était suspendue sur sa poitrine, un diadème de rubis couvrait sa tête. Roudabeh ne pouvait se rassasier de sa vue et tenait sur lui ses deux yeux, admirant sa taille et ses bras, sa grâce et sa force qui brisait un rocher sous sa massue comme une branche d’épines, et la beauté de ce visage qui vivifiait les âmes ; plus elle le regardait, plus son cœur s’enflammait. Il ne cessa de la baiser et de l’embrasser et de s’enivrer. Y a-t-il un lion qui ne chasse pas l’onagre ? Le roi dit à la belle au visage de lune : « Ô cyprès au sein argenté et parfumé de musc ! quand Minoutchehr entendra cette aventure, il ne l’approuvera pas, et Sam fils de Neriman entrera en colère ; il lèvera la main et bouillonnera de colère contre moi ; mais je ne mets aucun prix à ma vie et à mon corps ; je les tiens pour choses viles et me vêtirai sans peine du linceul. Ainsi je jure devant Dieu le seigneur, le dispensateur de la justice, que jamais je ne manquerai à ma foi envers toi. Je me présenterai devant Dieu et l’invoquerai ; je le prierai comme font les hommes dévoués à son culte, dans l’espoir qu’il éloignera du cœur de Sam et du roi de la terre toute colère, toute inimitié et toute haine. Le Créateur écoutera mes paroles, et tu seras à la face du monde mon épouse. » Roudabeh lui répondit : « Et moi de même, je jure devant le maître de la foi et de la religion que nul ne sera mon seigneur (Dieu est témoin de mes paroles) que Zal le Pehlewan du monde, le maître de la couronne et du trésor, le renommé, l’illustre. »

À chaque moment leur amour allait en croissant, la raison les abandonna, la passion s’empara d’eux, jusqu’à ce que le jour parût et que le son du tambour s’élevât des tentes du roi. Alors le roi prit congé de cette lune, et fit de son corps la trame, et du sein de Roudabeh la chaîne, et les cils de leurs yeux se mouillèrent de larmes ; ils adressèrent des reproches au soleil, disant : « Ô gloire du monde ! « encore un instant ; n’arrive pas si subitement ! » Zal jeta du haut du toit son lacet, et descendit du palais de sa belle compagne.



ZAL CONSULTE LES MOBEDS AU SUJET DE ROUDABEH


Aussitôt que le soleil brillant se fut levé au-dessus des montagnes, les braves de l’armée vinrent tous en foule, de grand matin, visiter le Pehlewan ; de là ils s’en allèrent chacun suivant son chemin. Le prince envoya un messager avec l’ordre de chercher les grands doués de sagesse ; et lorsque le savant Destour, les Mobeds, les braves pleins de fierté et les hommes de naissance illustre furent arrivés auprès du Pehlewan, pleins de joie, de prudence et d’intelligence, Destan fils de Sam commença à leur parler, le sourire sur les lèvres, le cœur plein de désirs. Il rendit d’abord hommage au maître du monde et réveilla de son sommeil l’âme des Mobeds, en disant : « Notre cœur doit être rempli de la crainte du Dieu de la sainteté et de la justice, et plein d’espérance en lui. Dieu est le maître du soleil et de la lune, qui tournent dans le ciel ; c’est lui qui guide l’esprit dans la vraie voie. Il faut le célébrer autant qu’il est possible, il faut se tenir incliné devant lui nuit et jour. C’est par lui que le monde subsiste et jouit du bonheur, il est le distributeur de la justice dans les deux mondes, c’est lui qui amène le printemps, l’été et l’automne, et qui charge de fruits les treilles des vignes ; c’est lui qui accorde un temps au jeune homme plein de beauté et au vieillard à l’aspect grave. Personne ne peut se soustraire à ses ordres et à sa volonté, et le pied de la fourmi ne peut fouler la terre sans lui. Or il a voulu que le monde ne puisse s’accroître que par couples, qu’un être seul ne puisse rien produire. Aucun être n’est seul si ce n’est Dieu le créateur, qui n’a besoin ni de compagnon, ni de compagne, ni d’ami. Tout ce qu’il a créé est créé par couples ; c’est ainsi qu’il a tout fait sortir du secret du néant. Reçois du ciel sublime cet enseignement ; l’univers entier est ainsi fait. Le monde a été embelli par l’homme, et toute chose précieuse n’acquiert sa valeur que par lui ; s’il n’y avait pas de couples dans le monde, toutes les facultés des êtres resteraient ignorées ; de plus, nous n’avons jamais vu, suivant la religion, qu’un jeune homme ait été sans épouse ; enfin quiconque est issu d’une race puissante resterait farouche s’il n’avait pas une compagne. Qu’y a-t-il de plus beau qu’un héros dont le cœur est réjoui par des enfants ? et quand le temps de sa mort arrive, il renaît dans ses fils ; par eux son nom subsiste dans le monde, et l’on dira : « Voilà le fils de Zal, qui était fils de Sam ; il fera l’ornement du trône et de la couronne ; le nom du père a passé, mais la fortune est demeurée au fils. Tout ceci est applicable à moi ; ce sont les roses et les narcisses de mon jardin. Mon cœur est troublé, la raison m’a quitté ; dites ce qui peut guérir mon mal. Je n’en ai parlé que lorsque ma passion est devenue grande, et que mon cerveau et ma raison en ont souffert. Tout le palais de Mihrab est le siège de mon amour, et son pays est pour moi comme les sphères du ciel. Mon cœur est épris de la fille de Sindokht. Que dites-vous ? Sam sera-t-il content ? Que dites-vous ? Le roi Minoutchehr en sera-t-il joyeux ? Y verra-t-il une fantaisie de jeunesse ou un crime ? Tous, grands et petits, quand ils cherchent une compagne, ne font que se tourner vers ce que la foi et la coutume exigent. Aucun homme de sens ne niera que ce ne soit un devoir religieux, et non une chose dont on doive rougir. Qu’en dit maintenant le Mobed prévoyant ? qu’en disent les sages ? » Les Mobeds et les grands tenaient leurs lèvres fermées, et la parole était enchaînée sur la langue des sages ; car Zohak était le grand-père de Mihrab, et le cœur du roi était plein de colère contre eux. Nul n’osa parler ouvertement, car on n’a jamais vu le miel mêlé au poison. Zal, n’entendant aucune réponse, se fâcha et s’y prit d’une autre manière. « Je sais, dit-il, que vous me blâmerez si vous examinez ce que j’ai fait ; mais quiconque veut faire sa volonté est destiné à encourir beaucoup de blâme. Si vous voulez me guider dans cette affaire, et aviser aux moyens de me délivrer de cette chaîne, je ferai pour vous dans le monde, quand il s’agira de bonté, de bienfaits, de justice, ce que jamais les grands n’ont fait pour les petits, et jamais je ne vous accablerai de malheur. » Tous les Mobeds s’empressèrent de lui répondre, tous lui souhaitèrent le repos et l’accomplissement de ses vœux, en disant : « Nous sommes tous tes esclaves, et notre étonnement ne nous a point abattus. Qui peut être abaissé ou relevé par une chose pareille ? L’honneur du roi ne peut souffrir par une femme. Mihrab, quoiqu’il ne soit pas ton égal en rang, est puissant et brave, et n’est pas de petite importance ; et quoiqu’il soit un rejeton de la race du dragon, il n’en est pas moins roi des Arabes. Il faut que tu envoies une lettre au Pehlewan telle que tu sais en écrire avec ton âme brillante. Tu as plus de sens que nous, et ton esprit et ton intelligence sont plus remplis de pensées. Sam écrira peut-être alors une lettre au roi pour découvrir ses intentions, et Minoutchehr ne s’écartera pas des avis de Sam le cavalier, et ainsi cette chose si difficile deviendra facile. »



ZAL ÉCRIT A SAM
POUR LUI EXPOSER SA POSITION


Zal appela un scribe ; son cœur était plein, et il s’épancha tout entier. Il fit écrire à Sam une lettre pleine de bonnes nouvelles, de saluts et de messages. D’abord il s’étendit, dans sa lettre, sur les louanges « du distributeur de la justice, qui a créé le monde, qui donne la joie et la force, qui est le maître de l’étoile du matin, de Mars et du soleil, maître de l’existence et maître du néant, le Dieu unique, dont nous sommes tous les esclaves. Que ses bénédictions reposent sur Sam fils de Neriman, maître de la massue, de l’épée et du casque ; qui fait bondir son cheval noir au jour de la poussière, qui nourrit les vautours a,u jour du combat, qui fait redoubler le vent du champ de bataille et pleuvoir le sang de nuage noir, qui demande des couronnes et des ceintures d’or, qui place les rois sur leurs trônes d’or, qui par sa bravoure acquiert une gloire infinie, à qui ses prouesses font porter haut la tête. Au jour du combat, il n’y a et il n’y aura pas de cavalier comparable à Sam fils de Neriman. Je suis devant lui comme un esclave ; mon âme et mon cœur sont remplis d’amour pour lui. Je suis né de ma mère tel qu’il m’a vu, et depuis ce temps le ciel n’a amené sur moi que des injustices. Mon père était vêtu mollement d’étoffes de castor et de soie, et moi je fus porté par le Simurgh sur les montagnes de l’Hindostan, où ma seule prière était qu’il m’apportât de la proie et qu’il me comptât parmi ses petits. Ma peau était brûlée par le vent, et de temps en temps la poussière me couvrait les yeux. On m’appelait le fils de Sam, mais Sam était assis sur un trône, et moi dans un nid. Puisque les décrets de Dieu l’avaient ainsi ordonné, j’ai été obligé de marcher dans cette voie. Personne ne peut échapper à la volonté de Dieu, quand même il volerait et s’élèverait dans les airs ; quand même, dans sa bravoure, il broierait de ses dents le fer des lances, et que la peau du lion se fendrait à sa voix ; il faudra qu’il se soumette aux ordres de Dieu, quand même ses dents seraient des enclumes. Il m’est arrivé une chose qui me brise le cœur, et qu’il m’est impossible d’approuver à la face du peuple ; mais si mon père, qui est un brave et un dragon courageux, veut exaucer la prière de son serviteur, tout ira bien. Mon cœur s’est enflammé d’amour pour la fille de Mihrab, j’ai été dévoré comme d’un feu ardent. Les astres sont mes compagnons dans la nuit sombre, et mon état est tel que mon sein ressemble aux flots de la mer. Je suis hors de moi par cette grande douleur, et tout le peuple pleure sur moi. Quoique mon cœur ait tant souffert par l’injustice, je ne veux pourtant rien faire que par tes ordres. Qu’ordonnes-tu maintenant, ô Pehlewan du monde ? Délivre mon âme de cette douleur et de cette angoisse ! Le roi a entendu cette parole du Mobed, qu’un joyau sortira de l’obscurité ; il ne peut se dégager de son serment, et j’espère qu’il consentira que je fasse ma femme de la fille de Mihrab, selon le droit, la coutume et la foi. Mon père se rappellera que lorsque Dieu, le maître du monde, m’a rendu à lui en me ramenant du mont Alborz, il a promis devant le peuple que jamais il ne s’opposerait à un désir de mon âme. Maintenant tu connais le désir auquel mon cœur est enchaîné. »

Un cavalier semblable à Adergueschasp partit de Kaboul avec trois chevaux pour aller auprès de Sam. Zal lui donna ses ordres, et lui dit : « Si l’un de tes chevaux tombe, tu ne te permettras pas un instant de repos, tu sauteras sur un autre, et tu continueras de courir ainsi jusqu’à ce que tu sois en présence du héros. » Le messager partit, rapide comme le vent, et sous lui son cheval était comme de l’acier. Lorsqu’il fut arrivé près du pays des Kerguesars, le Sipehbed qui faisait le tour d’une montagne, lançant des guépards, chassant les bêtes fauves, l’aperçut de loin et dit à ses compagnons, à ses guerriers pleins d’expérience : « Voilà un messager de Kaboul monté sur un cheval du Zaboulistan ; il est certainement envoyé par Zal, et nous allons lui demander avant tout des nouvelles de Destan, de l’Iran et du roi. » Dans ce moment, le cavalier arriva près de lui, tenant dans sa main la lettre de Zal. Il descendit de cheval, baisa la terre et invoqua maintes fois la grâce de Dieu sur le prince. Sam s’informa de sa santé en prenant la lettre de ses mains, et l’envoyé lui remit le message qu’il avait pour lui. Le prince détacha le lien de la lettre et descendit du sommet de la haute montagne. Ayant lu toutes les paroles de Zal, il pâlit aussitôt et demeura troublé ; il n’approuva pas la passion de son fils ; il avait espéré que son naturel serait tout différent. Il répondit : « Maintenant apparaît tout ce que sa nature devait produire. Quand on a été élevé par un oiseau sauvage, on demande au sort l’accomplissement de désirs pareils. « Étant retourné de la chasse dans sa demeure, il réfléchit longtemps en se disant : « Si je lui dis : Cela ne se peut pas, ne fais pas naître la discorde, tourne-toi vers la sagesse, alors je m’avilis devant Dieu et devant les hommes par mon manque de parole ; et si je dis : « C’est bien ! ton désir est juste, satisfais la passion de ton cœur, alors quelle race naîtra de ce nourrisson de l’oiseau et de cette fille du Div ? » Sa tête s’appesantit des soucis de son cœur ; il se coucha, mais il ne trouva pas de repos. Plus une chose est difficile pour l’esclave de Dieu, plus son corps en est brisé et plus son âme est en angoisse, plus cette chose devient facile inopinément aussitôt que Dieu le créateur l’ordonne.



SAM CONSULTE LES MOBEDS RELATIVEMENT à ZAL


Aussitôt qu’il se fut levé, il tint une assemblée de Mobeds et de sages ; il raconta tout aux astrologues et leur demanda : « Comment cette aventure finira-t-elle ? « Si je mêle deux éléments tels que le feu et l’eau, il en résultera un malheur, une chose semblable à la lutte qui aura lieu entre Feridoun et Zohak au jour du jugement. Cherchez dans les astres et donnez-moi votre décision ; placez la pointe du roseau sur les signes du ciel qui accordent le bonheur. » Les astrologues employèrent une longue journée à rechercher le secret du ciel. Ils le trouvèrent et revinrent en souriant, se présentèrent, joyeux de leur bonne fortune, devant Sam fils de Neriman, et l’un d’eux dit : « Ô héros à la ceinture d’or ! j’ai de bonnes nouvelles à t’apprendre sur la fille de Mihrab et sur Zal qui seront deux époux illustres. Ce couple vertueux aura un fils pareil à un éléphant de guerre qui se ceindra bravement, soumettra les hommes par l’épée et placera le trône du roi au-dessus des nuages ; il déracinera de terre le pied des méchants, et ne leur laissera dans le monde aucun refuge ; il n’épargnera ni les Segsars, ni le Mazenderan, et purifiera la terre avec sa lourde massue. Par lui tous les maux accableront le Touran, et toutes les prospérités se répandront sur l’Iran. Il rendra le sommeil aux malheureux, il fermera la porte de la discorde et la voie du mal. Les Iraniens mettront leur espérance en lui, et le Pehlewan aura de lui de bonnes et joyeuses nouvelles. Son cheval bondira dans le combat, et, assis sur son dos, il foulera sous ses pieds la face du tigre féroce. L’empire sera heureux pendant qu’il vivra, et le monde honorera son nom comme celui d’un roi. Roum et l’Hindostan et le pays d’Iran graveront son nom sur leurs sceaux. »

Le roi entendit ces paroles des astrologues ; il sourit et agréa leur hommage, et leur donna de l’or et de l’argent sans mesure, car ils lui rendaient le repos au moment de son angoisse ; puis il appela le messager de Zal, et lui parla longuement, disant : « Porte à Zal des paroles tendres et dis-lui : Ta passion est insensée ; mais puisque je t’ai donné jadis une promesse, il ne me sied pas de chercher un prétexte pour ne pas faire ce qui est juste. Demain matin je quitterai ce champ de bataille pour conduire mon armée dans le pays d’Iran, où je saurai ce que le roi ordonnera et ce que le maître décidera sur ton désir. » Il donna à l’envoyé des pièces d’argent et lui dit : « Pars et ne te repose pas un instant » ; puis il le congédia et se mit en route lui-même, et l’armée et son chef se réjouissaient de ce qui était arrivé. Il fit prendre mille hommes parmi les Kerguesars, que l’on traînait avec mépris après l’armée, en les faisant marcher à pied. Quand la moitié de la nuit obscure fut passée, le bruit des cavaliers s’éleva sur la plaine, et les timbales et les trompettes se firent entendre dans la cour des tentes du roi. Sam se mit en marche vers l’Iran et conduisit son armée à Dehistan.

Le messager s’en retourna vers Zal, joyeux de son bonheur et du sort fortuné qui l’avait guidé. Arrivé auprès de Zal, il lui rapporta le message de Sam et lui dit tout ce qui concernait cette affaire. Zal rendit grâces au Créateur de ce bonheur et de son heureux destin ; il donna aux pauvres de l’or et de l’argent, il fut gracieux envers tous les siens ; il appela les bénédictions de Dieu sur Sam et sur le porteur de ce bon message. Pendant la nuit, il ne dormait pas ; pendant le jour, il ne se reposait pas, il ne buvait pas de vin, il ne mandait pas les chanteurs ; son cœur était rempli de passion pour sa fiancée, et il ne parlait que de Roudabeh.



SINDOKHT APPREND CE QUE ROUDABEH AVAIT FAIT


Il y avait une femme aux paroles douces qui servait d’entremetteuse entre Zal et le cyprès ; elle portait les messages de Roudabeh au Pehlewan, et ceux de Zal à Roudabeh à l’âme brillante. Destan la fit appeler, lui raconta tout ce qu’il avait appris, et lui dit : « Va auprès de Roudabeh, et dis-lui : Ô nouvelle lune au cœur pur ! quand une affaire est devenue étroite et difficile, on trouve bientôt une clef pour l’élargir. Le messager que j’ai envoyé auprès de Sam est revenu joyeux et avec de bonnes nouvelles. Sam a beaucoup parlé et écouté et débattu, et à la fin il a consenti. »

Zal remit en toute hâte à la femme la réponse de Sam à sa lettre, et elle partit emportant la lettre et courant vers Roudabeh rapide comme le vent, et lui donna nouvelle de cette grande joie. Roudabeh au visage de Péri versa des pièces d’argent sur la femme et la fit asseoir sur un siège orné d’or ; puis elle donna à son émissaire, pour cette bonne nouvelle, un vêtement complet ; ensuite elle apporta une tiare blanche dont l’étoffe ne se voyait pas, tant elle était couverte de rubis et d’or, et l’or même ne paraissait pas sous les pierres précieuses. Elle apporta encore une belle bague de grand prix brillante comme Jupiter dans le ciel, et envoya ces deux présents à Destan fils de Sam, avec maint salut et maint message. La femme quitta la chambre de Roudabeh et arriva dans la grande salle ; mais Sindokht la guettait, et, la voyant, dit à haute voix : « D’où viens-tu ? réponds à toutes mes questions et ne cherche pas à me mentir. De temps en temps tu passes devant moi, tu entres dans cette chambre sans me regarder, et mon cœur a conçu des soupçons sur ton compte. Ne veux-tu pas dire si tu es la corde ou l’arc ? » La femme eut peur ; son visage devint comme la sandaraque ; elle tremblait et baisa la terre devant Sindokht, en disant : « Je suis une pauvre femme qui gagne son pain comme elle peut. Je vais dans les maisons des grands, où l’un m’achète des vêtements et l’autre des joyaux. Roudabeh, qui demeure dans cette chambre, a désiré des ornements et m’a demandé aussi de belles pierreries. Je lui ai apporté une tiare ornée d’or et un bracelet de pierres fines digne d’un roi. » Sindokhtlui dit : « Montre-les-moi, et apaise ainsi ma colère. » La femme lui répondit : J’ai apporté ces deux objets à Roudabeh, et elle veut maintenant que je lui en apporte davantage. » indoklit dit : « Montre-moi le prix que tu en as reçu, et délivre-moi des soupçons qui pèsent sur mon cœur. » La femme répondit : « Roudabeh m’a dit qu’elle me payerait demain, n’exige pas que je montre le prix avant que je le reçoive. » Sindokht savait bien que ces paroles étaient mensongères, et elle était déterminée à lutter avec cette femme ; elle s’approcha et examina de force les manches de sa robe, et le mensonge et la tromperie parurent à l’instant. Quand Sindokht vit ces vêtements magnifiques et ces ornements brodés de la main de Roudabeh, elle s’irrita, saisit la femme par les cheveux et la jeta le visage contre terre. Elle était en colère contre cette femme et la traîna par terre comme une chose vile ; puis elle la laissa tomber et la lia, la foula aux pieds et la battit avec la main. De là elle courut dans l’intérieur du palais avec un visage sombre, et pleine de douleur, de soucis et de colère. Elle ferma la porte derrière elle ; ses soupçons l’avaient rendue comme insensée. Elle manda sa fille devant elle, se frappa le visage de ses mains, et les larmes inondèrent ses joues jusqu’à qu’à les rendre luisantes, puis elle dit à Roudabeh : « Ô lune de noble race ! pourquoi as-tu préféré un abîme au trône ? Qu’y a-t-il dans le monde, en fait de bonne conduite, que je ne t’aie pas enseigné en public et en secret ? Pourquoi fais-tu ce qui est mal ? Ô ma fille au visage de lune ! dis à ta mère tous tes secrets. De la part de qui vient cette femme ? Pourquoi vient - elle chez toi ? De quoi s’agit-il ? et qui est l’homme à qui sont destinées cette belle tiare et cette bague ? Le trésor de la puissante couronne des Arabes nous a attiré beaucoup de bonheur et beaucoup de maux. Veux-tu donc livrer ainsi ton nom au vent ? Quelle mère a jamais mis au monde une fille comme toi ? »

Roudabeh baissa les yeux, regarda ses pieds, et resta toute honteuse devant sa mère ; elle versa des larmes d’amour, elle baigna ses joues du sang de ses yeux ; puis elle dit à sa mère : « Ô ma sage mère ! l’amour fait de mon âme sa proie. Plût à Dieu que ma mère ne m’eût jamais mise au monde ! alors je n’aurais fait ni le bien, ni le mal. Le roi de Zaboulistan s’est arrêté à Kaboul, et c’est ainsi que son amour m’a placée sur un siège de feu, et le monde est devenu si étroit pour mon cœur, que je me suis consumée dans cette flamme ouvertement et en secret. Je ne peux vivre sans voir son visage ; le monde ne vaut pas pour moi un seul de ses cheveux. Sache qu’il m’a vue et qu’il s’est assis à côté de moi, et que nous avons joint nos mains avec une promesse solennelle. Mais nous n’avons fait que nous regarder, et Zal n’a pas attisé entre lui et moi la flamme de la passion. Un messager est allé auprès du puissant Sam, qui a répondu à Zal le vaillant. Sam s’est tourmenté pendant un temps et a été affligé ; mais à la fin il a donné et entendu des paroles convenables. Il a comblé de présents le messager, et je connais toute la réponse de Sam par cette femme à qui tu as arraché les cheveux, que tu as renversée et traînée par terre ; elle est la messagère qui m’a apporté la lettre, et le vêtement que tu as trouvé était ma réponse. »

Sindokht resta confondue par ce discours, mais elle trouva bon que Zal devînt l’époux de sa fille. Elle répondit : « Ce n’est pas peu de chose ; il n’y a personne parmi les nobles, qu’on puisse comparer à Destan. Il est puissant, il est le fils du Pehlewan du monde ; il a un nom glorieux, de la prudence et une âme brillante ; il possède toutes les vertus et n’a qu’un seul défaut, mais un défaut tel qu’il éclipse tous ses avantages ; car le roi d’Iran sera fâché de cette affaire et fera voler la poussière de Kaboul jusqu’au soleil. Il ne voudra pas que quelqu’un de notre race mette le pied à Pétrier. »

Sindokht délia la femme et lui parla avec douceur, lui témoignant qu’elle l’avait méconnue ; elle lui dit : « Ô femme pleine de prudence ! agis toujours comme tu as agi et ne délie pas ta langue. Ne laisse jamais passer une parole sur tes lèvres, et porte ton secret sous la terre. » Sindokht s’assura que sa fille était tellement séparée du monde, qu’elle ne pouvait recevoir les conseils de personne ; puis elle alla se coucher dévorée par ses soucis ; tu aurais dit que sa peau se fendait sur son corps.



MIHRAB APPREND l’AVENTURE DE SA FILLE


Mihrab revint de la cour tout joyeux, car Zal avait beaucoup parlé de lui. Il trouva la noble Sindokht couchée, les joues pâles, le cœur agité. Il lui demanda : « Qu’as-tu vu ? dis-le-moi. Les deux feuilles de rose de ton visage, pourquoi ont-elles pâli ? » Elle répondit à Mihrab : « J’ai pensé longuement à ce palais que nous habitons, à ces richesses, à ces chevaux arabes caparaçonnés, à nos trésors, à ce jardin, à ces amis qui font le bonheur de notre cœur, à ces esclaves dévoués au roi, à ce parc, à cette résidence royale, à la beauté de notre cyprès élancé, à notre grand nom, à notre sagesse et à notre prudence. Malgré notre splendeur et notre loyauté, tout ceci doit peu à peu disparaître ; il faudra, contre notre gré, l’abandonner à l’ennemi, et considérer comme du vent toutes nos peines. Notre part de tout cela ne sera qu’une bière étroite. Nous avons planté un arbre dont le fruit est du poison pour nous, nous nous sommes fatigués à l’arroser ; nous avons suspendu à ses branches notre couronne et nos trésors ; et lorsqu’il s’est élevé jusqu’au soleil et qu’il est devenu grand, sa cime, qui répandait de l’ombre, a été jetée par terre. Voilà notre fin et notre ternie, et je ne sais où se trouvera du repos pour nous. »

Milirab répondit à Sindokht : « Tu dis cette parole comme si elle était nouvelle, mais ce qui est vieux ne peut redevenir nouveau. Ce monde fugitif est ainsi fait, que l’un y est malheureux et l’autre plein de santé, que l’un y entre et que l’autre en sort. As-tu connu quelqu’un que la voûte du ciel ne doive pas écraser ? Se livrer à l’angoisse ne remédie pas aux soucis, et l’on ne peut lutter en cela contre Dieu le juste. »

Sindokht lui répondit : « Les paroles que j’ai prononcées mettront les hommes de sens droit sur une voie nouvelle. Comment pourrais-je te cacher ce secret et ces affaires si importantes ? Un Mobed sage et bienheureux a conté à son fils l’histoire d’un arbre, de même j’ai fait ce conte pour que le roi, avec sa haute intelligence, prête attention à mes paroles. » Sindokht baissa la tête, inclina sa stature de cyprès et baigna de larmes ses joues de rose, disant : « Nous avons besoin, ô homme plein de prudence, que le ciel ne tourne pas ainsi sur nous. Sache que le fils de Sam a tendu en secret des pièges de toute espèce à Roudabeh, qu’il a détourné de sa voie le cœur pur de ta fille, et qu’il faut penser à un moyen de salut. Je lui ai donné des conseils, mais sans succès ; je vois que son cœur est troublé et que ses deux joues ont pâli. »

Mihrab l’entendit, se leva et mit la main sur la garde de son épée. Son corps tremblait, sa joue devenait bleue, son cœur plein de sang, sa bouche pleine de soupirs. Il dit : « Je vais à l’instant verser « sur la terre le sang de Roudabeh. » Sindokht, voyant cela, sauta sur ses pieds, mit ses deux mains autour de la taille de Mihrab comme une ceinture, et lui dit : « Écoute maintenant une parole de ton esclave ; fais attention un instant ; ensuite tu feras ce que tu croiras devoir faire, tu iras où ton cœur te guidera. »

Mihrab se détourna et la repoussa de la main ; il jeta un cri comme un éléphant furieux, disant : « Lorsqu’il me naquit une fille, j’aurais dû sur-le-champ lui trancher la tête ; je ne l’ai pas fait, je n’ai pas suivi la voie de mes pères, et voilà ce qu’elle trame contre moi. Un fils qui sort de la voie de ses pères ne sera pas, parmi les braves, réputé fils de son père. Un tigre a dit là-dessus, dans un moment où sa griffe était prête pour le combat : J’aime le carnage, et mon père avait hérité le même penchant de mon grand-père. Il faut que le fils porte le sceau de son père ; serait-il juste qu’il restât au-dessous de lui en valeur ? D’un côté je crains pour ma vie, de l’autre j’ai mon honneur à soutenir. Pourquoi veux-tu m’empêcher de faire la guerre ? Si le héros Sam et le roi Minoutchehr remportent la victoire sur moi, la fumée de Kaboul montera vers le soleil, et il ne restera dans ce pays ni semis, ni moisson. » Sindokht lui répondit : « Ô Pehlewan ! ne laisse pas aller sur ce point ta langue à des paroles irréfléchies, car Sam a été instruit de cette affaire. Ne livre pas ainsi ton cœur à l’inquiétude et à la terreur. Sam est revenu à cause de cela du pays des Kerguesars, c’est une affaire qui est devenue publique et qui n’est plus un secret. »

Mihrab lui répondit : « Ô femme au visage de lune, ne me dis pas de mensonges. Quel homme sensé pourra croire que le vent obéisse à la poussière ? Je ne m’affligerai point de ce qui est arrivé, si tu as trouvé une garantie contre le malheur. Il ne saurait y avoir parmi les grands et les petits un meilleur gendre que Zal ; et qui, depuis Ahwaz jusqu’à Kandahar, ne serait avide de l’alliance de Sam ? » Sindokht lui dit : « Ô homme plein de fierté ! puissé-je n’avoir jamais besoin de mentir ! Ce qui te nuirait me nuirait évidemment, et je suis liée à ton cœur affligé. Il en est ainsi, et voilà ce qui a pesé sur mon cœur, car le même soupçon m’est venu dès le commencement. C’est pour cela que tu m’as vue si triste, abandonnée au chagrin sur ma couche, la joie entièrement bannie de mon cœur. Mais si ce mariage se faisait, ce ne serait pas une chose si étrange qu’il fallût en avoir tant d’inquiétude. Feridoun devint roi à l’aide de Serv, maître du Iemen, et Destan, qui désire la possession du monde, prend la même route ; car c’est par le mélange du feu et de l’eau, du vent et de la terre, que la sombre face du monde devient brillante. » Puis elle lui remit la réponse de Sam à la lettre de Zal, et lui dit : « Réjouis-toi de ce que tes vœux seront accomplis. Chaque fois qu’un étranger entre dans ta famille, la face de ton ennemi devient sombre. » Mihrab prêta l’oreille à Sindokht, le cœur plein de rancune, la tête remplie d’agitation. Il ordonna à Sindokht de faire lever Roudabeh et de l’amener auprès de lui ; mais Sindokht eut peur que cet homme au cœur de lion ne la mît à mort, et lui répondit : « Je demande avant tout que tu me jures de me la rendre saine et sauve, et de ne pas priver le Kaboul de ce jardin de roses, semblable au sublime paradis. » Elle le força de jurer un grand serment, et parvint par son art à purifier le cœur de Mihrab de sa colère. Le roi illustre promit à Sindokht qu’il ne ferait aucun mal à Roudabeh, en ajoutant : « Mais considère que le roi de la terre sera plein de colère contre nous à cause de ce qui s’est passé. » Sindokht, sur ces paroles, Laissa la tête devant lui et frappa la terre de son front ; puis elle entra chez sa fille, les lèvres pleines de sourire, et montrant ses joues semblables au jour au-dessous de ses cheveux semblables à la nuit. Elle lui donna de bonnes nouvelles, disant : « Le tigre féroce retire sa griffe de dessus l’onagre sauvage. Maintenant hâte-toi de préparer tes ornements, et pars, va auprès de ton père et lamente-toi dans ta détresse.» Roudabeh lui répondit : « Qu’est-ce que des ornements, qu’est-ce qu’une chose sans valeur à la place d’un trésor ? Le fils de Sam est le fiancé de mon âme, pourquoi cacher ce qui est évident ? » Elle se rendit auprès de son père, belle comme le soleil qui se lève et qui est tout noyé dans les rubis et dans l’or. Son père resta étonné à sa vue et appela sur elle plusieurs fois la grâce de Dieu. C’était un paradis orné, beau comme le soleil brillant au gai printemps. Mihrab lui dit : « Ô toi dont le cerveau est vide de raison, qui parmi les hommes de sens pourrait tolérer qu’une Péri s’alliât à un Ahriman ? Périsse plutôt ma couronne et mon sceau ! Si un enchanteur de serpents du désert de Kahtan devenait Mage, il faudrait le tuer avec une flèche. » Lorsque Roudabeh entendit les paroles de son père, son cœur se remplit de sang et sa joue devint pourpre ; elle baissa ses sourcils noirs sur ses yeux sombres, et n’osa respirer, pendant que son père, le cœur plein de colère et la tête pleine de l’ardeur des combats, poussait des cris comme un tigre. Sa fille retourna dans son appartement, le cœur brisé, ses joues de safran colorées par le sang ; et tous les deux, la lune au cœur brisé et le roi, se réfugièrent en Dieu.


MINOUTCHEHR APPREND l’AVENTURE

ZAL ET DE ROUDABEH


Après cela, le puissant roi eut nouvelle de Destan, de Milirab et du vaillant Sam, de l’alliance avec Mihrab, de l’amour de Zal et des deux amants de race si noble et si inégale. On convoqua de tous côtés les Mobeds devant le roi du monde qui portait haut la tête. Il dit aux sages : « Cet événement nous amènera des jours terribles. De même que ma sagesse et mes combats ont arraché l’Iran des griffes des lions et des tigres, de même Feridoun a délivré la terre de Zohak ; mais je crains qu’un rejeton de cette race ne recommence à pousser. Il ne faut pas que par notre négligence l’amour de Zal élève jusqu’à sa hauteur cette branche abattue. Si, par l’union de la fille de Mihrab et du fils de Sam, il sortait du fourreau une épée tranchante, cet enfant serait d’un côté issu d’une race étrangère à la nôtre, et ressemblerait à un remède mêlé avec du poison ; et si le côté de sa mère devenait le plus fort, sa tête se remplirait de mauvais dis- cours, il jetterait l’Iran dans les dissensions et dans les malheurs, espérant recouvrer la couronne et le trésor. Maintenant quelle réponse me ferez-vous ? Tâchez de me donner un conseil qui porte bonheur. » Tous les Mobeds invoquèrent la grâce de Dieu sur lui, en disant : « Ô roi à la foi pure, tu as plus de sagesse que nous, et plus de pouvoir de faire ce qui convient. Fais ce que la raison exige, elle commande même au cœur du dragon. » Le glorieux roi, ayant entendu leur réponse, chercha un moyen de mener à fin cette affaire.

Il manda auprès de lui Newder avec ses nobles et ses grands, et lui dit : « Va auprès de Sam le cavalier, demande-lui quelle a été sa fortune dans la guerre ; et quand tu seras satisfait là-dessus, dis-lui de se diriger de notre côté et de ne retourner dans son palais qu’après m’avoir vu. » Newder quitta son père et se dirigea sans délai vers le Pehlewan ; et Sam, ayant reçu cette nouvelle, alla au-devant du fils du Keïanide. Tous ses braves l’accompagnèrent avec des éléphants de guerre et des tambours. Bientôt les grands et le glorieux Newder arrivèrent auprès de Sam le cavalier, et les nobles et puissants guerriers s’adressèrent mutuellement des questions ; Newder s’acquitta du message de son père, et Sam se réjouit de le voir et lui répondit : « J’obéirai, et la vue du roi sera une fête pour mon âme. » Ce jour-là ils furent les hôtes de Sam, qui était joyeux de cette rencontre. On dressa des tables, on saisit les coupes, on porta d’abord la santé de Minoutchehr, puis celle de Newder, de Sam et de tous les grands, ensuite ils parlèrent de l’état de toutes les provinces. La nuit entière se passa dans la joie, et lorsque le soleil brillant eut dissipé les ténèbres, le bruit des tambours s’éleva devant le portail, les dromadaires rapides élevèrent leurs têtes, et les braves se mirent en marche vers la cour du roi Minoutchehr, conformément à ses ordres.

Aussitôt que le roi en eut nouvelle, il prépara la grande salle du palais impérial. Un bruit s’éleva de Sari et d’Amol comme le bruit de la mer qui se soulève en fureur. Alors les braves s’avancèrent, armés de javelots, de cuirasses et de lourdes lances, formant une armée qui allait d’une montagne à l’autre, et serrant l’un contre l’autre leurs boucliers couverts de tissus jaunes et rouges, avec des timbales, des trompettes et des cymbales d’airain, avec des chevaux arabes et des éléphants portant les trésors. Ainsi s’avançait toute l’armée du roi à la rencontre de Sam avec des étendards et des tambours.



SAM VIENT VOIR MINOUTCHEHR


Arrivé près de la cour, Sam descendit de cheval, et le roi ordonna qu’on l’admît. Aussitôt qu’il aperçut le roi du monde, Sam baisa la terre et s’avança vers lui. Minoutchehr se leva de son trône d’ivoire, portant sur la tête une couronne de rubis brillants. Il fit asseoir Sam sur le trône à côté de lui, et le reçut gracieusement comme il le méritait. Il lui fit maintes questions sur les Kerguesars pleins de bravoure, et sur les Divs courageux du Mazenderan, en le plaignant de ses fatigues ; et Sam lui raconta tout ce qui s’était passé, disant : « Ô roi ! puisses-tu être à jamais heureux ! puisse l’inimitié des méchants ne jamais atteindre ta vie ! Je suis allé dans le pays de ces Divs courageux, que dis- je des Divs ? Ce sont des lions avides de combats, plus rapides que des chevaux arabes, plus braves que les braves de l’Iran. Le peuple que l’on appelle Segsars, et que l’on prendrait pour des tigres féroces, lorsqu’il eut nouvelle de moi, et qu’il fut effrayé des bruits de mon arrivée, éleva un grand cri dans ses villes et en sortit en masse. C’était une armée immense couvrant tout l’espace de montagne en montagne, de sorte que le jour brillant disparut sous la poussière. Ils s’avancèrent vers moi avides de combats, ils vinrent en confusion et en toute hâte. La peur se manifesta dans mon armée, et je ne savais comment y remédier. Je reconnus alors que tout reposait sur moi, et je poussais des cris contre l’armée des ennemis. J’élevais cette massue du poids de cent mans, je lançais mon cheval de fer. J’allais broyant leurs cervelles et étourdissant leurs têtes par la peur que je leur inspirais. Un petit-fils du terrible Selm, qui avait été le maître du monde, vint à moi semblable à un loup. Cet ambitieux s’appelait Karkoui, c’était un haut cyprès de bel aspect. Il descendait par sa mère de la race de Zohak, et les têtes des braves étaient devant lui comme de la poussière. Son armée était nombreuse comme les fourmis et les sauterelles, et l’on ne distinguait plus ni plaine, ni montagne, ni marais. Lorsque la poussière de cette grande armée s’éleva, les joues de nos braves pâlirent. Je saisis ma massue qui tue d’un seul coup, et je devançai mon armée. Je poussai des cris du haut de mon cheval, de sorte que la terre leur paraissait tourner comme un moulin ; mon armée reprit courage, et tous ne pensèrent plus qu’au combat. Karkoui, entendant ma voix et les coups de ma massue qui jouait avec les têtes, vint à moi pour me combattre, semblable à un éléphant furieux, et armé d’un long lacet. Il cherchait à me prendre dans le nœud de son lacet, mais je m’en aperçus, et je me détournai du danger. Je pris dans ma main un arc digne d’un roi, et des flèches de peuplier armées d’acier. Je lançais mon cheval semblable à un aigle courageux, je faisais pleuvoir sur Kakoui des flèches brûlantes comme du feu, et je croyais avoir fortement cloué à son casque sa tête pareille à une enclume. Je vis à travers la poussière qu’il s’élançait comme un éléphant furieux, une épée indienne à la main. Il me vint en pensée, ô roi, que les rochers mêmes allaient lui demander grâce. Lui se hâtait, moi je tardais pour voir comment je pourrais le saisir ; et lorsqu’il se précipita sur moi bravement, j’étendis mes mains du haut de mon cheval, je saisis le brave à la ceinture, et comme un lion je l’enlevai de la selle, comme un éléphant furieux je le jetai par terre de manière à briser tous ses os. Le roi étant ainsi abattu comme une chose vile, son armée s’enfuit du combat. Les vallées et les hauteurs, les montagnes et les plaines se remplirent de tous côtés de masses d’hommes ; et lorsque l’on compta les morts, on trouva douze mille cavaliers et fantassins couchés sur le sol. L’armée et le peuple des villes et les braves cavaliers étaient au nombre de trois cent mille ; mais que pèse un ennemi devant ta fortune, et devant l’esclave de ton trône ? »

Le roi, ayant entendu ces paroles, éleva sa couronne fortunée jusqu’à la lune. Il fit apporter du vin et préparer une fête, et se livra à la joie, car il vit le monde délivré de ses ennemis. Ils abrégèrent la nuit par le festin, ne cessant de porter la santé de Sam. Lorsque la nuit eut fait place au jour, on ouvrit le rideau du palais, et le monde fut admis auprès du roi. Sam le vaillant chef se présenta devant le puissant roi Minoutchehr. Le héros sans pareil offrit ses hommages au roi, et il allait lui parler de Mihrab et de Zal, lorsque le roi du monde le prévint et commença à en parler dans un sens bien différent, en disant : « Pars d’ici avec l’élite des grands, allume un feu dans l’Hindostan, et brûle tous les palais de Mihrab, roi de Kaboul ; il ne faut pas qu’il t’échappe, et que ce rejeton du dragon reste en vie, car il pousserait de temps en temps un cri de guerre, et remplirait le monde heureux de combats et de troubles. Tous ceux qui lui sont alliés, tous les grands qui le servent, tous ceux qui sont de sa famille, et de la race de Zohak le magicien, tranche-leur la tête à tous, et délivre la terre des partisans de Zohak et de sa lignée. »

Voyant la colère et la passion du roi, Sam n’osa dans le moment faire aucune réponse ; il baisa le trône, frappa la terre de son front devant le roi illustre, plein du désir de la vengeance, et lui répondit : « Je ferai tout ce que je pourrai pour calmer la colère du roi. » Puis il se dirigea vers son palais avec son armée et avec ses chevaux qui foulaient la route.



SAM PART POUR ALLER COMBATTRE MIHRAB


Mihrab et Destan apprirent les desseins que le roi et Sam avaient concertés ; tout le pays de Kaboul en fut troublé, et des cris s’élevèrent du palais de Mihrab. Tandis que Sindokht, Mihrab et Roudabeh désespéraient de leur vie et de toute chose, Zal sortit de Kaboul en colère, le visage défait et les bras levés, en disant : « Si un dragon malfaisant venait pour brûler le monde avec son haleine, il faudrait qu’il me tranchât la tête avant de se rendre maître du Kaboulistan. » Il partit en toute hâte, le foie plein de sang, le cœur plein de pensées, la tête remplie de discours. Lorsque Sam le brave eut nouvelle que le fils du lion courageux s’avançait sur la route, toute l’armée se leva, on apprêta le drapeau de Feridoun, on battit les tambours du départ, et le Sipehbed et son armée allèrent à la rencontre de Zal. Les éléphants portaient sur leurs dos des drapeaux ornés de belles couleurs, de rouge, de jaune et de violet.

Aussitôt que Destan fils de Sam vit son père, il mit pied à terre et courut vers lui ; les grands, tant du côté du roi que de celui du prince, descendirent de cheval. Zal baisa la terre, et son père lui parla longuement ; puis Zal remonta sur son cheval arabe semblable à une haute montagne brillante d’or. Tous les grands s’avancèrent vers lui pleins de soucis, et lui dirent : « On a exaspéré ton père contre toi, demande-lui pardon et ne montre pas d’orgueil. » Zal répondit : « Ceci ne me fait pas peur, car l’homme n’a d’autre fin que le tombeau. Mais si mon père se conduit comme un homme de sens, il ne détruira pas une parole par une autre. Vous verrez que je lui parlerai avec amour et que je ferai couler des larmes de honte sur ses joues. » Ils chevauchèrent ainsi jusqu’au palais de Sam, le cœur ouvert et en joie. Sam le cavalier descendit, et admit sur-le-champ son fils en sa présence. Zal s’approcha de son père, baisa la terre en étendant les bras, invoqua les grâces de Dieu sur Sam le héros, et les larmes de ses yeux effacèrent les roses de ses joues : « Puisse le Pehlewan au cœur prudent être heureux ! puisse son esprit ne s’attacher qu’à la justice ! Ton épée brûle le diamant, la terre pleure le jour où tu combats ; quand ton cheval bondit au jour de la bataille, ton armée, ordinairement trop lente à ton gré, se hâte ce jour-là. Le ciel, quand il entend le sifflement de ta massue, n’ose faire avancer les astres. Ta justice fait fleurir la terre entière, l’esprit et la prudence sont tes supports. Ta justice rend heureux tous les hommes, elle s’étend sur toute la terre et sur le siècle entier ; il n’y a que moi qui n’y ai aucune part, quoique je sois un membre de ta famille. J’ai été élevé par un oiseau, j’ai mangé de la poussière, personne n’est mon égal dans le combat. Je n’ai conscience d’aucun crime qui donne à qui que ce soit le pouvoir de me faire du mal, si ce n’est peut-être d’avoir pour père Sam le brave, quoique cette origine ne m’ait pas procuré beaucoup de gloire. Aussitôt que ma mère m’a mis au monde, tu m’as rejeté, tu m’as exposé sur la montagne. Tu as livré ton nouveau-né aux douleurs, tu as jeté au feu un enfant qui devait croître. Je n’ai pas vu de berceau, ni de sein plein de lait ; aucun parent n’a eu soin de moi ; lu m’as porté sur la montagne, tu m’as jeté là, tu as ravi mon cœur à toute tendresse et à tout repos ; tu as lutté contre Dieu le créateur, car d’où viennent la couleur blanche et la couleur noire ? Maintenant que Dieu le créateur m’a fait grandir et qu’il a jeté sur moi l’œil de sa toute-puissance, je possède des honneurs, du courage, une épée de brave et un ami comme le roi de Kaboul, qui a un diadème, un trône et une lourde massue, de la sagesse et des vassaux qui portent des couronnes. J’ai fixé ma demeure à Kaboul selon tes ordres, je me suis conformé à tes volontés et au serment que tu as exigé de moi. Tu m’avais promis de ne jamais m’affliger, de faire porter fruit à l’arbre que je planterais ; mais en venant du Mazenderan tu as pris ta résolution, tu es accouru du pays des Kerguesars avec l’intention de désoler le palais que j’habite : c’est ainsi que tu veux me rendre justice. Me voici devant toi, je livre mon corps vivant à ta colère, fais-moi couper en deux avec une scie, mais ne me dis pas un mot sur le Kaboul. Fais ce que tu veux, puisque tu as le pouvoir ; mais tout le mal que tu causeras à Kaboul, c’est à moi que tu le feras. »

Le prince entendit les paroles de Zal, il écouta avidement, laissa tomber ses bras et répondit : « Oui, c’est la vérité, et ta langue en porte témoignage. J’ai été injuste dans tout ce que j’ai fait à ton égard, et le cœur de tes ennemis s’est réjoui de ton malheur. Tu m’as demandé l’objet de ta passion, tu t’es levé de ta place dans ton angoisse ; réprime ta colère jusqu’à ce que j’aie trouvé un remède à ton mal, et assuré l’accomplissement de tes désirs. Je vais faire écrire une lettre au roi, que je lui ferai remettre par tes mains, ô mon fils ! Quand le maître du monde verra ton visage et tes prouesses, il cessera de vouloir te persécuter. Nous lui représenterons tout ce qu’il faudra, nous ramènerons son esprit et son cœur à la justice ; et si le roi notre maître se réunit à moi, toutes nos affaires tourneront selon tes désirs. Le lion triomphe toujours par la force de sa griffe, et partout où il est, il trouve une proie. » Zal-zer baisa la terre et invoqua plusieurs fois la grâce de Dieu sur son père.



ZAL VA EN AMBASSADE
AUPRÈS DE MINOUTCHEHR


Ils mandèrent un scribe et se concertèrent sur toutes choses. La lettre commençait par des louanges du Créateur, « qui a toujours été et sera toujours. C’est lui qui dispense le bien et le mal, l’existence et la destruction ; nous sommes tous ses esclaves, et il est un. Au-dessus de tout ce qu’il a appelé à l’existence se meut le ciel qui tourne. Il est le maître de Saturne, du soleil et de la lune. Que sa grâce soit sur le roi Minoutchehr, qui dans le combat est comme le poison qui triomphe même de la thériaque, et dans la fête comme la lune qui illumine le monde ; sur Minoutchehr, qui manie la massue et qui fait ouvrir les portes des villes ; qui fait jouir chacun d’une part de joie, qui tient dans sa main le drapeau de Feridoun, et qui tue le tigre fier et courageux. Les hautes montagnes deviennent par les coups de ta massue comme la poussière sous les sabots de ton cheval qui porte haut la tête. Par la honte de ton cœur et par la pureté de ta foi, tu mènes ensemble à l’abreuvoir le loup et la brebis. Je suis un esclave qui ose t’approcher, j’ai atteint deux fois soixante ans ; une poussière de camphre me couvre la tête, c’est le diadème que le soleil et la lune m’ont donné. J’ai ceint mes reins de héros comme un esclave ; j’ai combattu les magiciens, manié la bride, vaincu les braves et frappé de la massue. Personne dans le monde ne connaît un cavalier tel que moi ; et lorsque j’ai porté ma main sur la lourde massue, la gloire des braves du Mazenderan s’est éclipsée. N’eussé-je, moi qui porte la tête plus haut que les plus fiers, laissé d’autres traces dans le monde que la destruction de ce dragon qui sortit du lit du Kaschaf et rendit la terre nue comme la main, cela suffirait à ma gloire. Sa longueur égalait la distance d’une ville à une autre, sa largeur remplissait l’espace d’une montagne à une autre. Les hommes tremblaient devant lui, ils étaient au guet jour et nuit. Je vis que l’air était vide d’oiseaux, et la face de la terre privée de bêtes sauvages. Le feu du dragon brûlait les ailes des vautours, son venin dévorait la terre. Il aurait tiré de l’eau le crocodile farouche, et de l’air l’aigle aux ailes rapides. La terre devenait vide d’hommes et d’animaux, et toute créature lui cédait la place. Lorsque je vis que personne sur la terre n’osait engager le combat avec lui, je bannis loin de mon cœur toute crainte et, me fiant à la force que m’a donnée Dieu le saint, je me ceignis au nom du Tout-Puissant, je m’assis sur mon cheval qui ressemble à un éléphant ; à sa selle était suspendue ma massue à tête de bœuf, à mon bras mon arc, et mon bouclier à mon cou. Je partis comme un crocodile furieux ; j’avais pour moi une main agile, il avait pour lui une haleine dévorante. Tous ceux qui virent que je voulais lever la massue contre le dragon me dirent adieu. J’arrivais près de lui, et je le vis semblable à une grande montagne, traînant par terre les poils de sa tête pareils à des cordes. Sa langue était comme un tronc noir, sa gueule était béante et pendait sur le chemin ; ses deux yeux ressemblaient à deux bassins remplis de sang. Il me vit, hurla et vint à moi avec rage ; il me semblait, ô roi, qu’il était rempli de feu ; le monde était devant mes yeux comme une mer, et une fumée noire volait vers les nuages sombres. Ses cris faisaient trembler la terre, et le monde devenait par son venin semblable à la mer de la Chine. Je poussai contre lui des cris terribles comme les cris du lion, ainsi qu’il convient à un homme de cœur. Je plaçai sans délai dans mon arbalète une flèche de peuplier à pointe d’acier, je dirigeai la flèche vers sa gueule pour clouer sa langue à son palais ; et sa gueule étant ainsi percée d’un côté, il laissa pendre sa langue tant il en était étourdi. Aussitôt je tirai dans sa gueule une seconde flèche qui le fit se tordre de douleur. Une troisième fois je le blessai au milieu de la gueule, et un torrent de sang sortit de son corps. Comme il rendait la terre étroite pour moi, je détachai ma massue de combat à tête de bœuf ; et de toute la force que le maître du monde m’a donnée, je lançai mon cheval au corps d’éléphant. Je frappai le dragon au front avec ma massue à tête de bœuf ; tu aurais dit que le ciel faisait pleuvoir sur lui des montagnes. Je broyais sa tête comme si elle eût été la tête d’un éléphant furieux, et son venin coulait comme les eaux du Nil. Un seid coup l’abattit de telle sorte qu’il ne se releva plus, sa cervelle rendit la plaine égale à la montagne, le courant du Kaschaf devint comme un fleuve de bile, et la terre redevint un lieu de repos et de sommeil. Toutes les montagnes étaient couvertes d’hommes et de femmes qui chantaient mes louanges. Les hommes regardaient avidement ce combat, car ce dragon avait été un grand fléau. Ils m’appelèrent de là Sam qui ne donne qu’un coup, ils versèrent sur moi des joyaux. Lorsque je revins, mon corps brillant était dépouillé de sa fameuse cuirasse, les caparaçons s’étaient fondus sur mon cheval, et le venin du dragon me rendit malade pendant longtemps. Depuis beaucoup d’années il n’y avait pas eu de fruits dans ces pays, et l’Occident n’était couvert que de ronces brûlées. Si je voulais te parler encore de la guerre contre les Divs, cette lettre deviendrait trop longue. Dans tout ce que j’ai entrepris, j’ai toujours placé sous mes pieds les têtes des grands ; et partout où j’ai fait bondir mon cheval aux pieds de vent, les lions féroces ont quitté le pays. Depuis beaucoup d’années la selle est mon trône, et le dos de mon cheval ma demeure. Je t’ai soumis avec ma lourde massue le pays des Kerguesars et le Mazenderan. Je n’ai jamais demandé pour moi des provinces, je n’ai désiré que de te voir heureux et victorieux. Mais maintenant mon bras que je tenais haut, et la massue avec laquelle je frappais, ne sont plus ce qu’ils étaient, et ma poitrine et mes reins se courbent. Je lançais un lacet de soixante coudées, mais le temps m’a ployé vers la terre. A présent, j’ai transmis le pouvoir à Zal qui est digne de la ceinture et de la masse d’armes. Comme moi, il détruira tes ennemis, et ses prouesses rendront ton cœur joyeux. Mais il nourrit en secret un désir qu’il ira soumettre au roi de la terre, un désir qui est bon devant Dieu, sous la protection duquel se trouve toute chose bonne. Nous n’osons rien faire sans l’avis du roi, car il ne convient pas à des esclaves d’agir selon leur volonté. Le roi mon seigneur, le protecteur du monde, m’a entendu prononcer la promesse que j’ai faite à Zal en présence du peuple après l’avoir ramené du mont Alborz, la promesse de ne jamais m’opposer à sa volonté. Dans son désir il est venu me trouver, il est arrivé couvert de sang et de poussière et les os brisés, et m’a dit : Te fais-tu le soutien de la cour d’Amol ? Il te siérait mieux de te rendre à Kaboul. — Quand un homme élevé par un oiseau sur la montagne, et rejeté loin de la foule des hommes, voit une femme, dans le Kaboulistan, semblable à un cyprès couronné d’un jardin de roses, et qu’il en perd la raison, il ne faut pas s’en étonner, et le roi ne doit pas lui en vouloir. Les tourments de son amour sont devenus tels, que quiconque le voit a pitié de lui. Le serment dont le roi a entendu parler est la suite des grandes peines que Zal a souffertes sans les mériter. C’est moi qui ai fait de lui un homme au cœur affligé ; quand il arrivera devant le puissant trône, fais ce qui convient à un grand prince : je n’ai pas besoin de t’enseigner la sagesse. Je n’ai dans le monde que lui pour me défendre des soucis et me soutenir. Sam, fils de Neriman, invoque mille bénédictions de Dieu sur le roi du monde et sur les grands de sa cour. »

Lorsque la lettre fut écrite et leurs plans concertés, Zal la saisit avidement et se leva ; il sortit et sauta sur son cheval, et le bruit des trompettes s’éleva. Les braves l’accompagnèrent sur la route, tournant leur visage en toute hâte vers le roi, et Sam qui tue d’un seul coup se rendit dans le jardin de roses lorsque Zal eut quitté le Zaboulistan.



COLÈRE DE MIHRAB CONTRE SINDOKHT


Lorsque ces événements furent connus à Kaboul, la tête du gardien des frontières se remplit de colère. Il en perdit la raison, appela devant lui Sindokht, et exhala devant elle toute sa colère contre Roudabeh, disant : « Maintenant il n’y a plus d’autre moyen, je ne peux tenir contre le roi du monde, je te mènerai devant lui avec ta fille au corps impur, et je vous tuerai ignominieusement devant le roi du peuple. Peut-être qu’alors le roi d’Iran apaisera sa colère et son désir de vengeance, et qu’il rendra la paix au monde ; car qui, dans le Kaboul, voudra combattre Sam ? qui osera s’exposer aux coups de sa massue ? »

Sindokht l’écouta, elle s’assit devant lui et médita dans son esprit fertile en ressources. Elle s’avisa dans son cœur d’un moyen, car elle était ingénieuse en plans et en conseils, puis elle courut auprès du roi, qui ressemblait au soleil, croisa ses mains sur son sein et lui dit : « Écoute une parole de moi ; si tu veux faire autre chose, tu le feras. Si tu as des trésors pour sauver ta vie, donne-les, et sache que cette nuit enfantera quelque chose. Quelque longue que soit une nuit, son obscurité ne dure pas longtemps ; le jour paraîtra, quand le soleil commencera à briller, et le monde ressemblera à un sceau de rubis de Badakhschan. » Mihrab répondit : « Ne conte pas au milieu des hommes de guerre de vieux contes ; dis ce que tu sais, lutte pour ta vie, ou résigne-toi à te revêtir d’une robe sanglante. » Sindokht lui dit : « Ô puissant roi ! il se peut que tu n’aies pas besoin de mon sang. Il faut que j’aille auprès de Sam, il faut que je tire cette épée du fourreau ; je lui dirai ce qu’il convient de dire, et l’esprit assaisonnera mes paroles crues. Je fournirai les ruses, tu fourniras les présents et tu m’abandonneras les trésors que tu as accumules. » Mihrab lui répondit : « Voici la clef : il ne faut jamais ménager ses richesses ; prépare des esclaves et des chevaux, un trône et une couronne, et prends-les avec toi. Il se peut qu’alors Sam ne brûle pas le pays de Kaboul à cause de nous, et que son cœur, de même qu’il a été desséché à notre égard, brille de nouveau pour nous. » Sindokht lui dit : « Su tu tiens à ta vie, prodigue tes richesses. Mais il ne faut pas que tu traites durement Roudabeh, pendant que je cherche un remède à nos maux. Je n’ai dans ce monde qu’un seul bien en partage, c’est sa vie ; tu m’en réponds aujourd’hui. Je n’ai aucun souci de moi-même, c’est pour elle que je suis ainsi en peine et en angoisse. » Elle lui fit jurer un grand serment, puis elle se prépara courageusement à son entreprise. Elle se vêtit de brocart et d’or, et couvrit son sein de perles et de rubis précieux ; elle prit dans le trésor de Mihrab trois cent mille pièces d’or pour les présenter à Sam ; on amena deux fois trente chevaux arabes et persans aux caparaçons d’argent, et soixante esclaves avec des colliers d’or, tenant chacun en main une coupe d’or pleine de musc et de camphre, de rubis et d’or, de turquoises et de pierreries de toute espèce ; puis cent dromadaires femelles au poil roux, et cent dromadaires de charge bons coureurs. Puis on apporta une couronne digne d’un roi, ornée de pierres fines, et des bracelets, des colliers, des boucles d’oreilles et un trône d’or semblable au firmament, incrusté de pierreries de toute espèce, large de vingt palmes royales et de la hauteur d’un homme à cheval qui tient haut la tête. Enfin on amena quatre éléphants indiens, que l’on chargea d’étoffes et de tapis.


SAM CONSOLE SINDOKHT


Sindokht, ayant épuisé le trésor, monta à cheval comme un héros semblable à Aderguerschasp. La tête couverte d’un casque de Roum, assise sur un cheval rapide comme le vent, elle s’avança solennellement vers la cour de Sam, en silence et sans se nommer. Elle dit aux chefs de la garde d’annoncer sans délai au Pehlewan du monde qu’un envoyé de Kaboul était arrivé auprès du puissant prince du Zaboulistan, porteur d’un message de Mihrab pour Sam, le chef de l’armée, le maître du monde. Le gardien du rideau se présenta devant Sam et lui porta le message, et Sam ayant accordé l’audience, Sindokht descendit de cheval et entra ; elle courut vers le prince en toute hâte, baisa la terre et invoqua les grâces de Dieu sur le roi et sur le Pehlewan du monde. Les hommes qui portaient l’or, les esclaves et les éléphants formèrent des rangs depuis la porte du palais jusqu’à une distance de deux milles. Elle les fit tous amener l’un après l’autre devant Sam, et la tête du Pehlewan se troubla lorsqu’il vit tous ces présents. Il resta assis plein de pensées, semblable à un homme ivre, les bras croisés, la tête baissée, se disant : « Comment se peut-il que d’un endroit où il se trouve de telles richesses, on envoie une femme ? Si j’accepte tous ces présents, le roi du peuple m’en voudra ; et si je les renvoie et que j’en prive Zal, il étendra ses bras comme le Simurgh étend ses ailes, il entrera en colère et s’irritera contre moi : et que lui répondrai-je à la face du peuple ? »

Il releva la tête et dit : « Emportez ces trésors, emmenez ces esclaves et ces éléphants parés, donnez-les au trésorier de mon fils, et déposez-les au trésor au nom de la lune du Kaboul. » Sindokht au visage de Péri trouva des paroles devant Sam, et son cœur fut en joie, car elle connut que le bonheur arrivait et que le malheur était passé, en voyant agréer son présent. À côté d’elle étaient trois esclaves, belles comme des idoles, blanches comme des lis, hautes comme des cyprès, tenant chacune en main une coupe pleine de rubis rouges et de perles. Elles les versèrent devant le Sipehbed en les mêlant ensemble ; et lorsqu’elles se furent acquittées de cet office devant le Pehlewan, on fit sortir de la salle les personnes étrangères. Sindokht dit à Sam : « Par tes conseils les jeunes gens acquièrent la prudence des vieillards. Les grands apprennent de toi la sagesse, c’est par ton aide qu’ils rendent brillant le monde obscur. C’est ton sceau qui a enchaîné la main des méchants, c’est ta massue qui a ouvert la voie de Dieu. Si quelqu’un a commis une faute, c’est Mihrab, et ses paupières se sont mouillées du sang de son cœur. Mais quel crime ont commis les habitants de Kaboul pour qu’il faille les anéantir ? Ils ne vivent tous que pour te servir, ils sont tes esclaves et la poussière de tes pieds. Crains celui qui a créé la raison et le pouvoir, l’étoile brillante du matin et le soleil ; il n’approuverait pas une telle action : ne ceins donc pas tes reins pour verser du sang. » Sam le héros lui dit : « Réponds à toutes mes questions, et ne me mens pas. Es-tu l’esclave ou l’épouse de Mihrab dont Zal a vu la fille ? Parle-moi de sa beauté, de ses cheveux, de son naturel et de son esprit, pour que je sache de qui elle est digne. Dis-moi sur sa stature, ses traits et ses manières tout ce que tu as observé. »

Sindokht lui répondit : « Ô Pehlewan, chef des Pehlewans et soutien des braves ! Promets - moi d’abord, par un grand serment qui fasse trembler la terre et le pays, que tu épargneras ma vie et la vie de tous ceux qui me sont chers. Le palais et la salle du roi sont ma demeure, j’ai des trésors et une famille puissante. Quand je serai sûre de ta protection, je te dirai tout ce que tu m’as demandé, et je m’en glorifierai. Je rechercherai tous les trésors cachés du Kaboul, et les enverrai dans le Zaboulistan. » Alors Sam prit la main de Sindokht dans la sienne, et lui jura le serment, et lui donna sa parole et sa promesse. Sindokht ayant entendu son serment et ses paroles pleines de droiture, et ses promesses, baisa la terre et, se relevant, lui dévoila avec vérité tous ses secrets : « Je suis, ô Pehlewan, de la famille de Zohak, et la femme du vaillant Mihrab à l’âme brillante. Je suis de même la mère de Roudabeh au visage de lune, sur laquelle Zal verse son âme. Toute ma famille se tient devant Dieu le saint, dans la nuit sombre, jusqu’à ce que le jour dissipe les ténèbres, invoquant les grâces de Dieu sur toi, sur Zal et sur le roi maître du monde. Je suis venue pour savoir quel est ton désir, et qui sont tes ennemis et tes amis dans Kaboul. Si nous sommes méchants et de mauvaise race et indignes de ce royaume, me voici devant toi dans ma tristesse ; tue ceux qui le méritent, enchaîne ceux qu’il faut que tu enchaînes, mais ne brûle pas le cœur de ceux de Kaboul qui sont innocents, car une telle action changerait le jour en nuit. » Sam écouta ces paroles ; il vit devant lui une femme de bon conseil et d’un esprit brillant, dont la joue était comme le printemps, la stature comme un cyprès, la taille comme un roseau, la démarche comme celle d’un faisan. Il lui répondit : « Mon serment est inviolable, et dût-il m’en coûter la vie, toi et le Kaboul et tous ceux qui t’appartiennent, vous resterez joyeux de cœur et sains de corps ; de même j’approuve que Zal recherche une compagne telle que Roudabeh. Vous êtes dignes de la couronne et du trône, quoique vous soyez d’une autre race. Tel est le monde, et il n’y a rien d’humiliant, car on ne peut lutter contre le maître du monde. Il crée comme il le veut, et nous en restons et nous en resterons dans l’étonnement. L’un est en haut, l’autre est en bas ; l’un est dans le bonheur, l’autre dans l’angoisse ; le cœur de l’un est réjoui par la fortune, le cœur de l’autre est déprimé par le malheur. La fin de tous est dans le sein de la terre, car chaque génération est la semence d’une autre. Maintenant je m’occuperai de ton sort, de tes désirs et de tes soucis amers. J’ai écrit au puissant roi une lettre de supplication, telle qu’en écrit un homme en peine, et Zal est allé auprès de lui ; il est parti de manière que tu aurais dit que des ailes l’emportaient. Il est monté à cheval et a couru comme le vent, et le sabot de son cheval a déchiré la terre. Le roi lui donnera une réponse, et s’il le reçoit bien, il sera bien avisé ; car cet élève du Simurgh a perdu l’esprit, son pied s’est enfoncé dans la terre mouillée de ses larmes. Si sa fiancée l’aime d’un amour égal, ils en mourront tous les deux. Fais-moi voir une fois cette fille de la race du dragon, et tu en seras récompensée ; car je ne doute pas que sa vue ne me plaise, et que ses paroles ne me portent bonheur. » Sindokht lui répondit : « Si le Pehlewan veut rendre heureuse son esclave et remplir son âme de joie, qu’il entre à cheval dans mon palais ; alors ma tête touchera le ciel sublime. Quand nous aurons amené à Kaboul un roi tel que toi, nous apporterons tous devant lui notre vie comme offrande. » Elle vit que Sam avait les lèvres pleines de sourire et que toute racine de colère était arrachée de son cœur. Le vaillant Sam lui répondit en souriant : « Délivre ton cœur de ses soucis, car tout se terminera bientôt selon tes désirs. »

Sindokht l’entendit, lui fit ses adieux, et sortit du palais joyeuse et la joue colorée comme un rubis par le plaisir. Elle envoya un messager plein de cœur et rapide comme le vent pour porter à Mihrab cette bonne nouvelle : « Oublie tout soupçon, réjouis-toi et prépare-toi à recevoir un hôte. Je suivrai cette lettre en toute hâte, je ne tarderai pas « sur la route. » Le second jour, lorsque la source du soleil commença de couler et que les hommes se réveillèrent de leur sommeil, Sindokht, la reine illustre, se dirigea vers le prince maître du trône. Elle s’approcha lentement de la cour de Sam, et tous la saluèrent en l’appelant la plus grande des reines ; elle s’approcha de Sam et le salua, et lui parla pendant longtemps de la permission qu’elle demandait de s’en retourner et de revoir dans sa joie le maître de Kaboul, des préparatifs à faire pour recevoir son nouvel hôte, et de son désir d’annoncer à Mihrab la nouvelle alliance. Sam. lui dit : « Va, et retourne chez toi ; dis au vaillant Mihrab « ce que tu as vu. » Puis il fit préparer un présent digne d’elle, et fit choisir ce qu’il y avait de plus précieux dans ses trésors, en partie pour Mihrab et Sindokht, en partie pour Roudabeh qui faisait naître l’amour. Ensuite tout ce que Sam possédait à Kaboul en palais, en jardins, en plantations et en récoltes, en bêtes à lait, en tapis et en étoffes, il le donna à Sindokht ; et prenant sa main dans la sienne, il lui répéta de nouveau ses promesses, disant : « Va à Kaboul, restes-y sans inquiétude, et « ne crains plus que tes ennemis te fassent du mal. » Le visage de Sindokht, qui était comme une lune devenue pâle, s’épanouit de nouveau, et elle et son cortège reprirent leur chemin sous une bonne étoile.



ZAL PORTE LA LETTRE DE SAM À MINOUTCHEHR


Maintenant écoute ce qui arriva à Zal dans son voyage à la cour de Minoutchehr le fortuné. Lorsque le roi eut nouvelle que Zal, fils de Sam le cavalier, était en route pour venir le voir, tous les grands qui brillaient dans l’empire sortirent pour aller à sa rencontre. Zal s’approcha du palais, et on le laissa incontinent pénétrer jusqu’au roi. Il s’avança vers lui, baisa la terre et invoqua sur lui la grâce de Dieu ; il resta longtemps le visage contre terre, et le roi plein de bonté lui donna son cœur. Le roi ordonna qu’on le relevât de la poussière et qu’on versât du musc sur lui ; Zal l’illustre s’approcha du trône du roi, et le puissant maître du monde lui demanda : « Ô fils du Pehlewan, comment as-tu supporté ce chemin difficile, et le vent et la poussière ? » Zal répondit : « Par l’effet de ta grâce tout est en bon état, ta puissance rend les peines douces comme la musique. » Le roi prit la lettre de Sam, il sourit et fut plein de bonne humeur et de grâce, il la lut et répondit : « Tu as augmenté une ancienne douleur de mon cœur ; mais quoique la lettre touchante que m’a écrite ton vieux père, dans le souci de son âme, me fasse beaucoup de peine, je consens à sa demande, je n’écouterai aucun soupçon, ni grand, ni petit. Je ferai tout ce que tu souhaites, puisque tel est ton désir et ton but. Reste quelque temps auprès de moi, pour que je prenne conseil sur ce qui te regarde. »

Les cuisiniers apportèrent une table d’or, et le roi des rois s’y assit avec Zal ; il ordonna à tous les grands de s’asseoir à la table du roi du peuple, et après qu’ils eurent achevé de dîner avec lui, on plaça du vin devant le trône d’un autre appartement. Le vin étant bu, le fils de Sam monta un cheval à frein d’or, il partit et passa la longue nuit, le cœur plein de pensées, la bouche pleine de paroles. À la pointe du jour il se présenta respectueusement devant Minoutchehr, qui était assis dans toute sa gloire. Le roi du monde le bénit, et après qu’il fut sorti, il fit son éloge en secret. Puis le roi ordonna aux Mobeds et aux sages, aux astrologues et aux savants de se rassembler devant son trône élevé pour interroger les astres. Ils quittèrent le roi et se donnèrent beaucoup de peine pour découvrir le secret du ciel. Après avoir employé trois jours à leur recherche, ils reparurent, une table astronomique indienne à la main. Ils adressèrent au roi la parole, disant : « Nous avons calculé les mouvements des astres, et voici ce que nous avons découvert sur les intentions du ciel. Cette eau coulera limpide ; il naîtra de la fille de Mihrab et du fils de Sam un héros plein d’énergie et de gloire ; il aura une longue vie, de la force, de la gloire et un grand nom, de la hardiesse, de l’intelligence et un bras fort, et personne ne sera son égal ni au combat, ni au banquet. Partout où son cheval mouillera son poil, le cœur de ceux qui le combattront se desséchera. Les aigles n’oseront pas voler au-dessus de son casque, il ne tiendra compte ni des chefs, ni des grands. Cet enfant vigoureux sera de haute stature, il prendra tous les lions dans les nœuds de son lacet, il mettra au feu un onagre tout entier pour le rôtir, et fera gémir l’air sous son épée. Il sera le serviteur des rois et le refuge des cavaliers dans le pays d’Iran. » Le roi qui portait haut la tête leur répondit : « Tenez secret tout ce que vous m’avez dit. »



LES MOBEDS METTENT ZAL À L’ÉPREUVE


Le roi alors manda Zal, parce qu’il voulait lui faire adresser des questions pour le mettre à l’épreuve. Les sages à l’esprit prudent s’assirent avec les Mobeds renommés et avec Zal, pour lui faire quelques questions cachées sous le voile d’une énigme.

Un Mobed dit à Zal à l’esprit vif, prompt et sage : « J’ai vu douze arbres élevés, qui ont poussé vigoureusement et sont d’une belle venue. Chacun d’eux pousse trente rameaux, et jamais ils n’augmentent ni ne diminuent dans le pays de Perse. » Le second Mobed lui dit : « Ô toi qui portes haut la tête ! il y a deux nobles chevaux, rapides à la course : l’un d’eux est noir comme une mer de poix, l’autre est brillant comme le cristal blanc. Ils courent tous deux et se hâtent, mais sans pouvoir jamais s’atteindre. »

Le troisième lui dit : « Voilà trente cavaliers qui passent devant le roi : si tu regardes avec attention, tu en trouveras un de moins ; si tu comptes de nouveau, tu en trouveras trente. »

Le quatrième lui dit : « Tu vois un jardin rempli de verdure et de sources : un nomme fort, portant une faux bien aiguisée, y entre brusquement, et fauche également ce qui est vert et ce qui est sec ; si tu implores sa pitié, il ne t’écoute pas. »

Le cinquième dit : « Voilà deux hauts cyprès qui sortent d’une mer orageuse comme des roseaux. Un oiseau y établit sa demeure ; il se perche sur l’un le soir, sur l’autre le matin. Quand il s’envole du premier, toutes les feuilles se sèchent ; quand il se place sur le dernier, elles exhalent un parfum de musc. De ces deux arbres l’un est tristement desséché, l’autre toujours vert. »

Un sixième lui dit : « J’ai trouvé une ville bâtie sur un rocher. Des hommes en sont sortis et ont choisi dans la plaine un hallier. Ils y bâtissent des édifices dont les toits s’élèvent jusqu’à la lune ; les uns parmi eux deviennent esclaves, les autres deviennent rois ; le souvenir de leur ville s’est effacé de leur cœur, et personne n’en parle plus. Tout à coup vient un tremblement de terre qui fait disparaître le pays entier, leur fait sentir le besoin de la ville, et fait naître en eux des pensées durables. Cherche bien en toi-même le sens de ces paroles, et fais-le connaître devant les grands. Si tu devines le mot de ces énigmes, tu auras converti la terre noire en musc pur. »



ZAL RÉPOND AUX MOBEDS


Zal réfléchit quelque temps, il leva ses bras et élargit sa poitrine, puis il ouvrit la bouche pour répondre en reprenant l’une après l’autre toutes les questions des Mobeds : « Je commence par ce qui regarde les douze arbres élevés dont chacun pousse trente rameaux. Il y a, dans l’année, douze nouvelles lunes semblables à un roi nouveau assis sur un trône nouveau. Le mois arrive à sa fin en trente jours, tel est le temps de sa rotation. Je passe à la question relative aux deux chevaux brillants comme Adergueschasp, dont l’un est toujours blanc, l’autre toujours noir, et qui se poursuivent dans une course rapide. C’est le jour et la nuit qui passent, et qui comptent les pulsations du ciel au-dessus de nous. Ils courent comme une bête fauve devant les chiens, sans que l’un gagne jamais l’autre de vitesse. Ensuite tu as parlé de trente cavaliers qui passent devant le roi, et dont il manque un, mais qui de nouveau sont complets quand tu les recomptes. Sache que chaque lune se compte ainsi, telle a été la volonté du Créateur du monde ; tu n’as voulu parler que de la lune décroissante, qui disparaît de temps en temps pendant une nuit. Maintenant je vais tirer du fourreau la parole concernant les deux cyprès sur lesquels un oiseau a établi ses nids. Depuis le signe du Bélier jusqu’à celui de la Balance, le monde tient cachées les ténèbres ; mais quand il passe de ce signe dans le signe du Poisson, alors les ténèbres et l’obscurité l’enveloppent. Les deux cyprès sont les deux côtés du ciel sublime, d’où nous viennent la joie et la tristesse ; sache que l’oiseau qui vole au-dessus est le soleil, et que les craintes et les espérances du monde dépendent de lui. Enfin la ville située sur la montagne est le monde éternel, et le lieu où l’on rend compte de sa vie ; le hallier est ce monde transitoire, lieu de plaisirs et de peines, de richesse et de travail ; c’est celui-ci qui compte les moments de ta vie, et qui tantôt en prolonge la durée, tantôt en tranche le cours. Il s’élèvera un vent accompagné d’un tremblement de terre, et le monde se remplira de bruit et de cris de douleur. Il nous faudra alors laisser tous nos travaux dans le hallier, et nous élever vers la ville haute. Un autre jouira des fruits de nos peines, et lui aussi ne restera pas, mais passera. Il en a été ainsi dès le commencement, il en sera toujours de même, et cette vérité ne vieillira pas : si notre bagage consiste dans un bon renom, notre esprit sera environné de gloire par cette fin. Mais si nous sommes avides de gain et pervers, cela paraîtra quand la vie nous aura quittés ; et quand même notre palais s’élèverait jusqu’à Saturne, il ne nous restera qu’un linceul. Quand la poussière sèche couvrira notre poitrine et notre visage, alors tout ne sera que peur, terreur et désolation. À l’égard du désert et de l’homme à la faux aiguë, qui fait trembler ce qui est vert et ce qui est sec, qui fauche également les herbes fraîches et les sèches, et n’écoûte pas les plaintes que tu lui adresses : le faucheur est le temps, et nous sommes les herbes. Il ne fait pas de distinction entre le grand-père et le petit-fils, il ne regarde ni l’âge, ni la jeunesse, il abat toute proie qu’il rencontre ; telle est la loi et la condition de ce monde, que personne n’est enfanté par sa mère que pour mourir. Il entre par cette porte, et sort par cette autre, et le nombre de ses respirations lui est compté par le sort. »



ZAL MONTRE SA PROUESSE
DEVANT MINOUTCHEHR


Lorsque Zal eut prononcé ces paroles, le roi en fut ravi dans son cœur. Toute l’assemblée fut surprise et contente, et le roi des rois applaudit à Zal. Il fit orner une salle de banquet brillante comme une nuit de pleine lune. Ils burent du vin jusqu’à ce que le monde devînt obscur et que les têtes des buveurs se troublèrent. On entendit alors à la cour du roi les voix de tous les courtisans ; puis ils se serrèrent la main et partirent ivres de vin et de joie. Lorsque le soleil darda ses rayons sur les montagnes, les grands se réveillèrent de leur sommeil, et Zal se présenta, les reins ceints et semblable à un lion courageux, devant le roi des rois, demandant la permission de quitter la cour et d’aller revoir Sam, son père illustre. Il dit au roi du monde : « Ô mon gracieux maître ! il me tarde de revoir le visage de Sam, maintenant que j’ai baisé la base de ce trône d’ivoire, et que mon cœur s’est réjoui de cette splendeur et de cette couronne. » Le roi lui répondit : « Ô jeune héros ! il faut que tu me donnes encore le jour d’aujourd’hui. C’est la fille de Mihrab que tu désires revoir ; comment serais-tu si impatient de voir Sam fils de Neriman ? » Il ordonna qu’on fît venir sur la grande place des cymbales, des clochettes indiennes et des trompettes ; et tous les braves vinrent joyeusement avec des javelots et des massues, avec des flèches et des arcs. Ils prirent leurs arcs et leurs flèches de bois de peuplier, fixèrent un but, comme dans un jour de combat, et chacun se dirigea vers son but avec la massue ou l’épée, avec la flèche ou la lance.

Le roi du monde observa du haut du palais ouvertement et à la dérobée l’adresse des braves, et vit de la part de Destan, fils de Sam, des prouesses telles qu’il n’avait jamais vu ni entendu raconter de pareilles choses. Au milieu de la place royale se trouvait un vieux arbre, sur lequel beaucoup d’années et de mois avaient passé. Le fils de Sam frotta son arc, lança son cheval, proclama son nom, et il frappa au milieu l’arbre élancé, et le traversa de sa flèche royale. Puis les guerriers armés de javelots prirent des boucliers et frappèrent dessus mutuellement avec des dards pesants. Zal demanda un bouclier à un esclave turc ; il poussa son cheval et leva son bras ; il jeta son arc, saisit un javelot, et commença une chasse de nouvelle espèce ; il lança des dards contre trois boucliers, les traversa et les jeta de côté, brisés. Le roi dit à ses braves : « Qui d’entre les grands veut combattre Zal ? Combattez-le une fois corps à corps, car il vous a vaincus avec la flèche et le javelot. »

Tous les braves préparèrent leur armure, le cœur plein de jalousie, les lèvres pleines de sourire. Ils partirent pour le combat en secouant les rênes de leurs chevaux et tenant en main des lances à la pointe d’acier. Zal lança son cheval et souleva la poussière, et lorsqu’il fut sur le point de se rencontrer avec eux, il chercha des yeux lequel d’entre eux était un guerrier de renom, un cavalier maniant bien les rênes et tenant haut la tête ; ce fut sur celui-là qu’il s’élança tout à coup, et le brave s’enfuit devant lui. Zal sortit de la poussière comme un léopard, saisit son ennemi par la ceinture et l’enleva de la selle si lestement, que le roi et son armée en restèrent étonnés. Tous les braves proclamèrent d’une voix que jamais on ne verrait l’égal de Zal, et Minoutchehr lui dit : « Ô jeune homme plein de cœur, puisses-tu rester heureux pendant toute ta vie ! La mère de quiconque voudra te combattre devra teindre sa robe en couleur de deuil. Jamais lionne n’enfantera un héros tel que toi. Que dis-je ? il faut le compter parmi les crocodiles. Heureux Sam le preux, de laisser dans le monde comme souvenir un fils si brave et si bon cavalier ! »

Le puissant roi et tous les Pehlewans et les vaillants guerriers le bénirent. Les grands entrèrent dans le palais du roi, les reins ceints et le casque en tête, et le roi du monde choisit pour Zal un présent dont tous les grands s’émerveillèrent, une couronne précieuse et un trône d’or, puis des coupes magnifiques, des esclaves, des chevaux et des choses précieuses de toute espèce. Il donna tout cela à Zal le Sipehbed, et le fils de Sam baisa la terre devant lui.



RÉPONSE DE MINOUTCHEHR À LA LETTRE DE SAM


Puis le roi fit une réponse à la lettre de Sam, et la rédigea dans les termes les plus gracieux : « Ô brave Pehlewan, de grand renom, toujours victorieux et semblable à un lion ! le ciel qui tourne ne connaît point ton égal dans le combat ni dans les fêtes, en sagesse ni en beauté. Ton fils fortuné, Zal le brave qui étonne les lions au jour du combat, le vaillant, le courageux, le héros, le cavalier, qui laissera un souvenir dans le monde, est venu auprès de moi ; j’ai été informé de tes désirs, de tes demandes, de tes desseins et des moyens de te rendre le repos. Je lui ai accordé tout ce qu’il désire, et j’ai passé avec lui beaucoup de jours heureux. Un lion qui fait sa proie du léopard, que peut-il produire qu’un lionceau qui rugit dans le combat ? Je l’ai renvoyé satisfait ; puissent ses ennemis être impuissants à lui nuire ! »

Zal se mit en marche, rempli de bonheur et levant la tête au-dessus des braves de son armée. Il envoya un messager à Sam pour lui dire : « Je quitte Minoutchehr le cœur en joie, avec des présents dignes d’un roi, une couronne, des bracelets, des colliers et un trône d’ivoire. Je me rends en toute hâte auprès de toi, ô mon père glorieux et plein de tendresse ! » Le Pehlewan en fut si heureux, que malgré sa vieillesse il se sentit rajeuni. Il envoya tout de suite un cavalier à Kaboul pour qu’il apprît à Mihrab ce qui s’était passé, et comment le roi de la terre avait rétabli le bonheur qui avait disparu, en ajoutant : « Aussitôt que Destan « sera revenu, nous irons tous les deux auprès de « toi, comme c’est notre devoir. » Le messager arriva promptement à Kaboul, et fit au roi le récit de ce qui était arrivé. Le roi de Kaboul eut une telle joie de son-alliance avec le soleil du Zaboulistan, qu’un mort en serait revenu à la vie, et qu’un vieillard en serait redevenu jeune. On appela de tous côtés des chanteurs, tu aurais dit que tous versaient leurs âmes. Mihrab, dans son bonheur et dans sa joie, le cœur plein de contentement et le sourire sur les lèvres, appela la noble Sindokht, et lui adressa mainte douce parole, en disant : « Ô ma compagne remplie d’intelligence ! c’est ton conseil qui a éclairé ces ténèbres ; tu as saisi une branche à laquelle tous les rois de la terre rendront hommage. Maintenant il faut tâcher de finir comme tu as commencé. Tous mes trésors sont à tes ordres, que ce soit mon trône, ou ma couronne, ou mes joyaux. » Sindokht, ayant entendu ces paroles, le quitta et alla auprès de sa fille pour lui révéler le secret. Elle lui annonça qu’elle allait voir Zal, et lui dit : « Maintenant que tu as trouvé un époux digne de toi, il faut que tous, hommes et femmes, à cause de la grandeur des désirs que tu as conçus, renoncent à te faire des reproches. Tu t’es précipitée vers l’objet des désirs de ton cœur, et maintenant tu obtiens tout ce que tu as souhaité. » Roudabeh lui répondit : « Ô compagne du roi ! tu es digne d’être révérée par le peuple entier ; je ferai ma couche de la poussière de tes pieds, c’est selon tes ordres que je réglerai mon culte. Puisse l’œil des Ahrimans ne pas te frapper ! puissent ton cœur et ton âme être comme une maison de noces ! s

Sindokht écouta les paroles de sa fille, et se mit à décorer le palais ; elle arrangea la salle du roi comme un gai paradis, mêla du vin avec du musc et avec de l’ambre, étendit un tapis couvert de figures d’or et brodé partout d’émeraudes, et un autre brodé de perles de belle eau, dont chacune était comme une goutte d’eau pure ; elle plaça dans la salle un trône d’or, elle le plaça et l’orna selon la mode de la Chine, un trône dont toutes les figures étaient de pierreries, sur lequel des sculptures remplissaient les intervalles des joyaux, et dont les degrés étaient de rubis, car c’était un trône de roi et plein de magnificence. Sindokht para Roudabeh comme un paradis, et la couvrit d’un grand nombre de talismans écrits. Elle la fit asseoir dans ce palais doré, et ne voulut que personne eût accès auprès d’elle. Tout le Kaboulistan était orné et rempli de couleurs, de parfums et de choses précieuses ; on jeta des caparaçons sur le dos de tous les éléphants, on les couvrit de brocarts de Roum. On plaça sur leur dos des musiciens, et tous les hommes se posèrent un diadème sur la tête. On se prépara pour aller au-devant de Zal, on choisit les esclaves qui devaient répandre du musc et de l’ambre, étendre des tapis de soie et de poil de castor, verser sur les têtes des émeraudes et de l’or, et arroser la terre d’eau de rose et de vin.



ZAL ARRIVE AUPRÈS DE SAM


Pendant ce temps, Zal accourut en toute hâte, comme un oiseau ailé, comme un vaisseau sur l’eau. Tous ceux qui eurent nouvelle de son approche allèrent au-devant de lui en grande pompe, et un grand cri s’élevant du palais annonça que Zal l’heureux arrivait. Sam le preux alla à sa rencontre, le cœur en joie, et le pressa longtemps sur sa poitrine. Zal, aussitôt qu’il fut libre, baisa la terre devant son père, et lui raconta tout ce qu’il avait vu et entendu. Sam s’assit avec Zal au cœur joyeux et plein de contentement, sur le trône resplendissant, puis il lui conta, en tâchant de cacher son sourire, ce que Sindokht

avait fait.

« Il me vint, dit-il, après ton départ, un message de Kaboul, dont le porteur était une femme, nommée Sindokht. Elle exigea de moi la promesse, que je donnai sur-le-champ, de ne jamais agir hostilement à son égard. Je répondis sincèrement à toutes ses demandes, qu’elle me fit avec douceur. D’abord elle demanda que le roi du Zaboulistan devînt le mari de la lune du Kaboul, puis que nous allassions la visiter en qualité d’hôtes, pour la guérir entièrement de ses douleurs. Il m’arrive maintenant un messager de sa part, qui m’annonce que tout est préparé et plein de beauté et de parfum. Que faut-il répondre à ce messager ? que faut-il faire dire au noble Mihrab ? »

Zal, fils de Sam, fut si ravi, que de la tête aux pieds il devint couleur de rubis. Il répondit : « Ô Pehlewan ! si ton âme brillante y consent, devançons ensemble l’armée, pour pouvoir nous parler et nous entendre là-dessus. » Sam regarda son fils et sourit ; il savait bien quel était le désir de son âme, car Zal ne parlait que de la fille de Mihrab, et ne trouvait point de sommeil dans les nuits sombres.

Sam ordonna de battre les tambourins, de faire sonner les clochettes indiennes, et de dresser les tentes royales. Le héros envoya un messager monté sur un dromadaire, pour aller annoncer à Mihrab le lion que le roi était en chemin avec Zal, des éléphants et un cortège. Le messager arriva en peu de temps auprès de Mihrab, et lui rapporta ce qu’il avait vu et entendu. Mihrab l’écouta avec joie, et sa joue devint rouge comme la tulipe pourprée. Il fit sonner les trompettes d’airain et lier les timbales sur le dos des éléphants, il orna son armée comme l’œil du coq, il la fit précéder d’éléphants de guerre et de musiciens, et le pays devint un paradis d’une frontière à l’autre, tant il y avait d’étendards de soie de toute couleur, rouges, verts, jaunes et violets ; et tel était le bruit des trompettes et des harpes, des clairons et des tambourins, que tu aurais dit : « Est-ce le jour suprême ? est-ce le jour de la résurrection, ou un jour de fête ? »

Mihrab s’avança ainsi jusqu’à ce qu’il vît Sam ; il descendit alors de cheval et courut vers lui à pied, et le Pehlewan du monde le prit dans ses bras et lui demanda comment le sort l’avait traité. Le roi de Kaboul rendit ses hommages tant à Sam qu’à Zal, puis il remonta sur son cheval rapide, semblable à la nouvelle lune qui brille au-dessus d’une montagne. Il posa sur la tête de Zal une couronne d’or ornée de joyaux, et tous arrivèrent à Kaboul riants et joyeux, et parlant d’anciennes aventures. Il résonnait dans toute la ville tant de cymbales indiennes, de lyres, de harpes et de trompettes, que tu aurais dit que les portes et les murs rendaient des sons, et que le monde avait changé de forme. Les crinières et les pieds des chevaux, dans tout le pays, étaient trempés de musc et de safran. Sindokht sortit du palais avec ses suivantes, avec trois cents esclaves prêtes à la servir, et tenant chacune en main une coupe d’or pleine de musc et de pierres précieuses. Toutes appelèrent les grâces de Dieu sur Sam, et versèrent de leurs coupes des joyaux sur lui ; et tous ceux qui étaient venus à cette fête furent comblés de dons, de sorte qu’ils n’avaient plus de vœux à former. Sam dit en souriant à Sindokht : « Combien de temps prétends-tu cacher Roudabeh ? » Sindokht lui répondit : « Que me donnes-tu si tu veux voir le soleil ? » Sam répliqua à Sindokht : « Demande-moi tout ce que tu désires ; mes esclaves et mon trône, ma couronne et ma ceinture, tout ce que j’ai est à vous. » Ils arrivèrent au palais doré dont l’intérieur était un gai printemps, et Sam y vit la belle au visage de lune, et fut saisi d’étonnement à son aspect. Il ne sut comment la louer, il ne sut comment jeter les yeux sur elle. Il ordonna à Mihrab d’approcher, et ils conclurent une alliance selon les règles et la loi. On fit asseoir les deux heureux sur le même trône ; on versa sur eux des rubis et des émeraudes. La tête de la lune était couverte d’un beau diadème, la tête du roi d’une couronne ornée de joyaux. Puis Mihrab montra la liste de tous les présents, la liste de tous les trésors qu’il avait préparés. Il la lut, toute longue qu’elle était : tu aurais dit que l’oreille ne suffisait pas pour l’écouter. Sam, voyant cela, en resta étonné, et bénit ces dons au nom de Dieu. Puis ils se rendirent dans la salle du banquet, et restèrent sept jours les coupes à la main. Toute la ville était remplie du bruit des buveurs ; le palais du roi était comme un paradis en délire. Zal et la lune aux lèvres de corail ne dormirent ni jour, ni nuit pendant une semaine ; puis ils revinrent de la grande salle à leur palais, et se livrèrent pendant trois semaines à leur joie ; et les grands du royaume, ornés de bracelets, formèrent des rangs devant le haut palais.

Un mois après, Sam, fils de Neriman, partit et se hâta de retourner dans le Seïstan. Après son départ, Zal fit joyeusement pendant sept jours ses préparatifs de voyage. Il fit apprêter des litières, des chevaux de main, des haoudahs et un lit pour y placer Roudabeh. Sindokht, Mihrab et toute leur famille prirent la route du Seïstan, et voyagèrent gaiement et en grande joie, la bouche pleine d’actions de grâces envers Dieu le distributeur de tout bonheur. Ils arrivèrent comme en triomphe dans le Seïstan, heureux, riants et illuminant le monde. Alors Sam prépara une fête, et le banquet dura trois jours. Puis Sindokht resta dans le pays, et Mihrab, avec son escorte, retourna à Kaboul. Sam abandonna son royaume à Zal, et partit avec son armée sous des auspices favorables ; il déploya son drapeau fortuné contre les Kerguesars et contre les pays de l’Occident, disant : « J’y vais, car ce royaume est à moi ; mais le peuple ne m’est pas dévoué du cœur et des yeux. Minoutchehr m’a investi de ce pays, en disant : Prends et jouis ! Mais je crains les entreprises de cette mauvaise race qui met son espoir dans les Divs du Mazenderan. Ô Zal ! je te donne ce trône, et ce royaume, et ce noble diadème. » Sam, qui tuait d’un seul coup, partit, et Zal s’assit sur le trône, ordonna avec son épouse fortunée des assemblées et des banquets ; et Roudabeh étant assise à côté de lui, il posa sur sa tête une couronne d’or.



MINOUTCHEHR EXHORTE SON FILS EN MOURANT


Maintenant je vais parler de Minoutchehr, je vais raconter le sort du roi plein d’amour : fais attention aux conseils qu’a donnés à son fils, au moment de sa mort, le roi plein de justice. Lorsque Minoutchehr eut atteint deux fois soixante ans, il se prépara à quitter ce monde. Des astrologues se tenaient devant lui et interrogeaient les étoiles ; ils voyaient que ses jours ne pouvaient plus se prolonger, et qu’il lui fallait quitter le monde. Ils lui annoncèrent le jour amer où la majesté du roi des rois devait s’obscurcir. Ils lui dirent : « Le temps est venu où il faut aller dans l’autre monde ; espérons que tu auras devant Dieu une place meilleure. Pense maintenant à ce que tu auras à faire, car il ne faut pas que la mort te surprenne, il ne faut pas que tu partes sans avoir fait les préparatifs du voyage, et que tu te laisses ainsi ensevelir dans la terre. »

Le roi ayant entendu les paroles des sages, fit préparer le palais d’une manière nouvelle. Il appela devant lui tous les Mobeds et tous les grands, et leur dévoila les secrets de son cœur. Il ordonna que son fils vînt auprès de lui, et lui donna des conseils sans nombre, disant : « Ce trône de la royauté est un vent et une illusion, il ne faut pas y mettre son cœur pour toujours. Cent vingt ans ont passé sur ma tête, j’ai beaucoup travaillé et beaucoup souffert, j’ai éprouvé beaucoup de joies, et souvent les désirs de mon cœur ont été satisfaits ; j’ai provoque au combat mes ennemis, je me suis ceint de la majesté de Feridoun, et ses conseils m’ont toujours porté bonheur. J’ai vengé sur Tour et sur le cruel Selm mon grand-père le puissant Iredj ; j’ai délivré le monde de ses fléaux ; j’ai fondé beaucoup de villes et bâti beaucoup de forteresses ; et maintenant je suis dans un tel état, que tu dirais que je n’ai pas vécu, et le nombre des années passées est effacé de mou souvenir. Quand un arbre ne porte que des fruits et des feuilles amers, sa mort vaut mieux que sa vie. Maintenant que j’ai supporté beaucoup de soucis et de peines, je te donne le trône de la royauté et le trésor ; je te le transmets tel que Feridoun me l’a donné, ce trône qui a vu beaucoup de rois. Sache que quand tu en auras joui et qu’il aura cessé d’être à toi, il te faudra passer dans un monde meilleur. Mais la trace que tu laisseras après toi durera un long temps, et il ne faut pas qu’elle soit autre chose que des bénédictions, car un homme de naissance pure doit professer une religion pure. Garde-toi de t’éloigner de la foi de Dieu, car elle inspire les bons conseils. Bientôt il y aura dans le monde de nouvelles discussions, quand paraîtra un Mobed avec une mission de prophète ; il viendra du pays d’occident ; prends garde de le persécuter. Crois en lui : car c’est là la religion de Dieu ; considère quels sont les engagements que tu auras contractés d’abord. Ne quitte jamais la voie de Dieu, car c’est de lui que vient tout bien et tout mal. Après ce temps arrivera une armée de Turcs qui placeront leur couronne sur le trône d’Iran. Tu as devant toi de longs travaux à exécuter ; il te faudra être tantôt loup, tantôt brebis. Ce sera du Touran que viendront les afflictions qui te mettront à l’étroit. Ô mon fils ! quand il y aura une guerre, recherche l’aide de Zal et de Sam, et de ce nouveau rejeton qui est sorti de Zal, et qui pousse des branches. Par lui le pays de Touran sera rendu impuissant ; et quand il faudra te venger, c’est lui qui sera ton vengeur. » Il parla ainsi, les larmes inondèrent ses joues, et Newder pleura sur lui avec amertume. Quoiqu’il n’eût pas de maladie et qu’aucune douleur ne l’affligeât, Minoutchehr ferma ses deux yeux de Keïanide, faiblit et poussa un soupir froid. Ainsi mourut ce roi illustre et plein de vertus, et il ne resta d’autre souvenir de lui dans le monde que les discours des hommes.