50%.png

Le Livre de Feridoun et de Minoutchehr/Introduction

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche






INTRODUCTION


AU NOM DE DIEU CLÉMENT ET MISÉRICORDIEUX


Au nom du maître de l’âme et de l’intelligence, au delà duquel la pensée ne peut aller, du maître de la gloire, du maître du monde, du maître de la fortune, de celui qui envoie les prophètes, du maître de Saturne et de la rotation des sphères, qui a allumé la lune et l’étoile du matin, et le soleil ; qui est plus haut que tout nom, que tout signe, que toute idée, qui a peint les étoiles au firmament. Si tu ne peux voir de tes yeux le Créateur, ne t’irrite pas contre eux, car la pensée même ne peut atteindre celui qui est au delà de tout lieu et de tout nom, et tout ce qui s’élève au-dessus de ce monde dépasse la portée de l’esprit et de l’intelligence. Si l’esprit choisit des paroles, il ne saurait les choisir que pour les choses qu’il voit ; mais personne ne peut apprécier Dieu tel qu’il est : il ne te reste qu’à te ceindre d’obéissance. Dieu pèse l’âme et la raison ; mais lui, comment pourrait-il être contenu dans une pensée hardie ? Comment pourrait-on célébrer le Créateur dans cet état, avec ces moyens, avec cette âme et cette langue ? Il ne te reste qu’à te contenter de croire à son existence, et à t’abstenir de vaines paroles ; adore, et cherche le vrai chemin, et sois attentif à obéir à ses commandements. Puissant est quiconque connaît Dieu, et sa connaissance rajeunit le cœur des vieillards ; mais la parole ne peut percer ce voile, et la pensée ne peut pénétrer jusqu’à l’être.



LOUANGE DE L’INTELLIGENCE


C’est ici, ô sage, le lieu où il convient de parler de la valeur de l’intelligence. Parle et tire de ta raison ce que tu sais, pour que l’oreille de celui qui t’écoute s’en nourrisse. L’intelligence est le plus grand de tous les dons de Dieu, et la célébrer est la meilleure des actions. L’intelligence est le guide dans la vie, elle réjouit le cœur, elle est ton secours dans ce monde et dans l’autre. La raison est la source de tes joies et de tes chagrins, de tes profits et de tes pertes. Si elle s’obscurcit, l’homme à l’âme brillante ne peut plus connaître le contentement. » Ainsi parle un homme, vertueux et intelligent, des paroles duquel se nourrit le sage : « Quiconque n’obéit pas à la « raison, se déchirera lui-même par ses actions ; le « sage l’appelle insensé, et les siens le tiennent pour « étranger. » C’est par l’intelligence que tu as de la valeur dans ce monde et dans l’autre, et celui dont la raison est brisée tombe dans l’esclavage. La raison est l’œil de l’âme, et si tu réfléchis, tu dois voir que, sans les yeux de l’âme, tu ne pourrais gouverner ce monde. Comprends que la raison est la première chose créée. Elle est le gardien de l’âme ; c’est à elle qu’est due l’action de grâces, grâces que tu dois lui rendre par la langue, les yeux et les oreilles. C’est d’elle que te viennent les biens et les maux sans nombre. Qui pourrait célébrer suffisamment la raison et l’âme ? et si je le pouvais, qui pourrait l’entendre? Mais comme personne ne peut en parler convenablement, parle-nous, ô sage, de la création du monde. Tu es la créature de l’auteur du monde, tu connais ce qui est manifeste et ce qui est secret. Prends toujours la raison pour guide, elle t’aidera à te tenir loin de ce qui est mauvais ; cherche ton chemin d’après les paroles de ceux qui savent, parcours le monde, parle à tous ; et quand tu auras entendu la parole de tous les sages, ne te relâche pas un instant de l’enseignement. Quand tu seras parvenu à jeter tes regards sur les branches de l’arbre de la parole, tu reconnaîtras que le savoir ne pénètre pas jusqu’à sa racine.



CRÉATION DU MONDE


D’abord, il faut que tu connaisses bien l’origine des éléments. Dieu a créé le monde de rien, pour que sa puissance apparût. Il a créé la matière des quatre éléments, il les a fait naître sans peine et sans travail. Le premier est l’élément du feu brillant, qui s’élève en haut; au milieu est l’air, puis l’eau, et au-dessous la terre obscure. D’abord le feu commença à rayonner, sa chaleur produisit alors de la sécheresse ; ensuite le repos engendra le froid, qui à son tour fit naître l’humidité : la place de ces quatre éléments leur étant assignée, ils formèrent ce monde transitoire. Ils se pénétrèrent l’un l’autre, et des êtres de toute espèce parurent. La voûte céleste à la rotation rapide se forma, et montra incessamment ses merveilles. Les sept planètes prirent la direction de douze mois, chacune se plaça au lieu qui lui était marqué. La fortune et la destinée s’y révélèrent, et portèrent, comme il est juste, bonheur à ceux qui les comprirent. Les cieux s’enveloppèrent l’un dans l’autre, et commencèrent leurs mouvements lorsque tout fut en harmonie. Avec ses mers et ses montagnes, avec ses plaines et ses vallées, la terre était comme une lampe brillante. Les montagnes s’élevèrent, les eaux descendirent, la tête des plantes tendit en haut. La terre n’eut pas en partage une situation élevée, elle formait un point central obscur et noir. Les étoiles montrèrent leurs merveilles dans les cieux et versèrent sur la terre leur lumière. Le feu s’éleva vers le ciel, l’eau descendit, le soleil tourna autour de la terre. Les herbes parurent, ainsi que les arbres de toute espèce, qui élevèrent gaiement leurs couronnes. Ils s’étendent, c’est le seul pouvoir qu’ils ont ; ils ne peuvent se mouvoir de tous côtés comme les animaux. Aussi, lorsque les animaux, qui purent se mouvoir, parurent, ils foulèrent de leurs pieds toute la végétation. Ils ont l’instinct de la faim, du sommeil et du repos ; ils sont doués de l’amour de la vie. Ils n’ont pas le don de parler avec la langue ; ils ne désirent pas être doués de raison ; ils se nourrissent de broussailles et de feuillages ; ils ne connaissent pas les bonnes et les mauvaises suites de leurs actions, et Dieu le créateur n’en exige pas obéissance. Comme il est omniscient, tout-puissant et juste, aucune bonne action ne peut rester cachée. Cela est ainsi : personne ni des êtres visibles, ni des êtres cachés, ne sait quelle sera la fin de l’existence du monde.



CRÉATION DE L’HOMME


Après cela apparut l’homme, qui fut la clef de toutes ces choses enchaînées. Sa tête s’élève droite comme un haut cyprès ; il possède la parole qui est excellente, et la raison qui produit les actions. Il est doué de prudence, de sens et de raison ; les animaux sauvages lui obéissent. Fais un peu usage de ton intelligence, considère si le mot homme peut n’avoir qu’un seul sens. Peut-être ne connais-tu l’homme que comme l’être misérable que tu vois, et ne lui connais-tu aucun signe d’une autre destination. Mais tu es composé d’éléments des deux mondes, et tu es placé entre les deux ; tu es le premier dans la création, quoique le dernier dans le temps ; ainsi ne t’abandonne pas aux choses futiles. J’ai appris d’un sage un autre mot sur ce point, mais comment pourrions-nous savoir le secret du Créateur du monde? Sois attentif, dirige tes regards vers ta fin ; quand tu as quelque chose à faire, choisis pour le bien. Tu dois habituer ton corps à la fatigue, car il te convient de savoir supporter la peine. Si tu veux trouver délivrance de tout mal, si tu veux que ta tête ne soit pas prise dans les lacs de l’infortune, si tu veux rester exempt de malheurs dans les deux mondes, si tu veux faire le bien devant Dieu, observe la voûte céleste à la rotation rapide, car c’est d’elle que vient le mal et le remède. Le mouvement du temps ne l’use pas, et la peine et les calamités ne l’affectent pas. Elle ne cherche jamais à se reposer de sa rotation; elle n’est pas sujette à la destruction comme nous : sache que c’est d’elle que viennent les richesses et le grand nombre d’enfants ; c’est auprès d’elle que se manifestent le bien et le mal.



CRÉATION DU SOLEIL


La voûte du ciel est faite de rubis rouge, non de vent et d’eau, non de poussière et de fumée. Avec cette splendeur et avec ces corps lumineux, elle ressemble à un jardin au jour du Nourouz. Dans elle tourne un astre, qui ravit le cœur de l’homme, et dont le jour emprunte la lumière. Il lève tous les matins, du côté de l’orient, sa tête enflammée semblable à un bouclier d’or. Il habille le monde d’une robe de lumière, et rend brillante la terre obscure ; et lorsque de l’orient il descend vers l’occident, la nuit sombre lève sa tête du côté de l’orient. Jamais aucun des deux ne prend le pas sur l’autre ; rien ne peut être plus réglé que leur marche. Ô toi qui es le soleil, comment se fait-il que tu ne luises pas sur moi ?



CRÉATION DE LA LUNE


Il y a une lampe préparée pour la nuit sombre : ô homme, autant que tu le pourras, ne te laisse pas aller au mal. Pendant deux jours et deux nuits, elle cesse de montrer sa face ; tu dirais que sa rotation est usée ; puis elle reparaît faible et jaune, comme le corps d’un homme dévoré par le souci d’amour ; et à peine le spectateur l’a-t-il entrevue, qu’elle se cache de nouveau. La nuit suivante, elle reparaît un peu plus, et te donne un peu plus de lumière ; après deux semaines, elle a atteint sa plénitude et est redevenue ce qu’elle était d’abord ; puis elle paraît de nouveau chaque jour plus pâle, se rapprochant toujours du soleil brillant. Dieu le créateur a ainsi réglé sa condition, et, quel que soit le temps de sa durée, sa nature sera toujours la même.



LOUANGES DU PROPHÈTE
(QUE LA GRACE DE DIEU SOIT SUR LUI)


La connaissance de Dieu et la foi sont tes véritables sauveurs, et ton devoir est de chercher la voie du salut. Si tu veux que ton âme ne souffre pas dommage, si tu veux n’être pas toujours malheureux, cherche ton chemin d’après les paroles du prophète, et purifie ton cœur de toutes les souillures dans l’eau de la foi. C’est ainsi que parle celui qui a proclamé la révélation, le maître des commandements, le maître des prohibitions. Après les grands prophètes, le soleil n’a pas lui sur un homme meilleur qu’Aboubeer. Omar a répandu sur la terre la vraie croyance ; il a ordonné le monde comme un jardin au printemps ; puis, après eux, vint Othman, l’élu, le modeste, le croyant. Le quatrième était Ali, l’époux de la vierge, lui dont le prophète a célébré les vertus en disant : « Moi, je suis la ville de la « connaissance de Dieu, et Ali en est la porte. » C’est la véritable parole du prophète. J’atteste que ces mots contiennent le secret de sa pensée ; tu dirais que mes deux oreilles entendent sa voix. Sache que tel était Ali, et que tels étaient les autres qui ont fortifié la religion ; le prophète est le soleil, ses compagnons sont la lune, et la véritable voie est celle qui les comprend tous. Je suis l’esclave de la famille du prophète, je révère la poussière des pieds d’Ali, je ne m’adresse pas à d’autres : telle est ma manière de parler.

Le sage regarde ce monde comme une mer, dont les vagues sont fouettées par un orage, et sur laquelle il y a soixante et dix vaisseaux, les voiles toutes déployées, et un grand vaisseau, orné comme une fiancée, beau comme l’œil du coq. Mohammed s’y trouve avec Ali, et la famille du prophète, et la famille d’Ali. Le sage qui de loin voit la mer, où il n’aperçoit ni limite ni fin, reconnaît qu’il faut s’abandonner aux vagues, et que personne ne peut éviter le naufrage. Il dit en son âme : Si je me trouve dans la tempête avec le prophète et avec Ali, j’aurai deux amis auxquels je pourrai me confier ; je serai secouru par la main du maître de la couronne, de l’étendard et du trône, du maître des eaux courantes, du vin, du miel et des sources de lait et d’eau limpide. Si tu mets ton espérance dans un autre monde, prends la place auprès du prophète et auprès d’Ali. Si malheur t’en arrive, que ce soit ma faute : car telle est ma conviction, et telle est ma voie. C’est la croyance dans laquelle je suis né et dans laquelle je mourrai. Sache que je suis la poussière des pieds du lion. Si ton cœur incline vers le chemin du péché, c’est lui qui est ton ennemi dans ce monde. Personne ne peut être l’ennemi d’Ali, si ce n’est un homme qui n’a pas eu de père, et Dieu livrera son corps au feu. S’il est quelqu’un qui, dans son cœur, ait de la haine pour Ali, qui dans le monde pourrait être plus misérable que lui? Garde-toi de prendre le monde pour un jeu, et de te détourner des compagnons de voyage dont les traces sont bonnes. Il faut essayer de faire ce qui est bon, quand on est le compagnon des hommes de bien. Mais pourquoi prolongerais-je des discours de ce genre ? certes je n’y saurais voir de fin.



COMMENT LE LIVRE DES ROIS FUT COMPOSÉ


Des traditions ont été racontées, rien de ce qui est digne d’être transmis n’a été oublié. Je te raconterai de nouveau une partie de ce qui a déjà été dit. Tout ce que je dirai, tous l’ont déjà conté, tous ont déjà enlevé les fruits du jardin de la connaissance. Quand même je ne pourrais atteindre une place élevée dans l’arbre chargé de fruits, parce que mes forces n’y suffisent pas ; toutefois, celui même qui se tient sous un arbre puissant, sera garanti du mal par son ombre, et peut-être je pourrai atteindre une place sur une branche inférieure de ce cyprès qui jette son ombre au loin, de sorte que par ce livre des rois illustres, je laisserai dans le monde un souvenir de moi. Sache qu’il ne contient ni mensonge, ni fausseté; mais ne crois pas que tout, dans le monde, suive la même marche. Tous ceux qui sont doués d’intelligence se nourrissent de mes paroles, quand même il leur faudrait y chercher des symboles.

Il y avait un livre des temps anciens, dans lequel étaient écrites beaucoup d’histoires. Tous les Mobeds en possédaient des parties, chaque homme intelligent en portait un fragment avec lui. Il y avait un Pehlewan, d’une famille de Dihkans. brave et puissant, plein d’intelligence et très-illustre ; il aimait à rechercher les faits des anciens et à recueillir les récits des temps passés. Il fit venir de chaque province un vieux Mobed, qui avait rassemblé les parties de ce livre ; il leur demanda l’origine des rois et des guerriers illustres, et la manière dont ils organisèrent au commencement le monde, qu’ils nous ont transmis dans un état si misérable, et comment, sous une heureuse étoile, ils terminèrent chaque jour une entreprise. Les grands récitèrent devant lui, l’un après l’autre, les traditions des rois et les vicissitudes du monde. Il écouta leurs discours, et en composa un livre digne de renom. C’est le souvenir qu’il a laissé parmi les hommes, et les grands et les petits célébrèrent ses louanges.



SUR DAKIKI LE POETE


Les chanteurs chantaient à tout le monde beaucoup d’histoires de ce livre, et le monde se prit d’amour pour ces récits ; tous les hommes intelligents et tous les hommes de cœur s’y attachèrent. Alors parut un jeune homme, doué d’une langue facile, d’une grande éloquence et d’un esprit brillant. Il annonça le dessein de mettre en vers ce livre, et le cœur de tous en fut réjoui. Mais il aimait de mauvaises compagnies ; il vivait oisif avec des amis pervers, et la mort l’assaillit subitement et posa sur sa tête un casque noir. Il suivait son penchant vers les mauvais ; il leur abandonnait son âme douce, et ne put se réjouir du monde un seul jour. Tout à coup la fortune l’abandonna, et il fut tué par la main d’un esclave. Il périt, et son poëme ne fut pas achevé ; et la fortune, qui avait veillé sur lui, s’endormit pour toujours. O Dieu, pardonne-lui ses péchés, et place-le haut dans ton paradis.



COMMENT LE POËME FUT ENTREPRIS


Lorsque mon âme se fut détournée de ce souvenir de lui, elle se tourna vers le trône du maître du monde. Je désirais obtenir ce livre pour le traduire dans ma langue. Je le demandais à un grand nombre d’hommes ; je tremblais devant la rotation du temps, craignant que si ma vie n’était pas longue, je ne fusse obligé de le laisser à un autre. D’ailleurs, mon trésor pouvait m’échapper ; il pouvait ne se trouver personne qui payât le prix de mon labeur : car le monde était rempli de combats, et le temps n’était pas favorable à ceux qui cherchaient des récompenses. Ainsi se passa quelque temps, pendant lequel je ne fis part à personne de mon plan ; car je ne vis personne qui fût digne de me servir de confident dans cette entreprise. Qu’y a-t-il de mieux qu’une bonne parole ? les grands et les petits s’en réjouissent. Si Dieu n’avait pas révélé la meilleure des paroles, comment le prophète pourrait-il être notre guide ?

J’avais dans ma ville un ami qui m’était dévoué : tu aurais dit qu’il était dans la même peau que moi. Il me dit : « C’est un beau plan, et ton pied te conduira au bonheur. Je t’apporterai le livre pehlewi. Ne t’endors pas ! Tu as le don de la parole, tu as de la jeunesse, tu sais conter un récit héroïque. Raconte de nouveau ce livre royal, et cherche par lui la gloire auprès des grands. » Puis il apporta devant moi ce livre, et la tristesse de mon âme fut convertie en joie.



LOUANGE D’ABOU-MANSOUR,
FILS DE MOHAMMED


À l’époque où je devins possesseur de ce livre, il y avait un puissant prince ; il était jeune, de lignage noble, prudent, circonspect, et d’une âme joyeuse ; il était de bon conseil et clément, parlant avec éloquence et d’une voix douce. Il me dit : « Que faut-il que je fasse, pour que ton âme se tourne vers ce poëme ? Tout ce que j’y peux faire, je le ferai, et je n’ai pas besoin de m’adresser à un autre pour te secourir. » Il me gardait comme un fruit frais, et aucun orage ne pouvait plus me porter malheur. Je m’élevais de la terre basse jusqu’au firmament par la générosité de ce noble prince, aux yeux duquel l’or et l’argent ne valaient pas plus que la poussière, et qui ornait sa haute naissance par la grâce et la gloire. Le monde entier était méprisable devant lui ; il était jeune, et digne de confiance ; il y a peu d’hommes tels que lui parmi la foule : il était comme un haut cyprès parmi les plantes d’un jardin. Je ne l’ai revu ni vivant, ni mort, lorsqu’il était tombé entre les griffes de ses assassins, semblables à des crocodiles. Hélas, cette taille ! Hélas, ce nombril ! Hélas, cette force et cette stature royale ! Celui dont il avait conquis le cœur fut désespéré de sa mort ; mon âme tremblait comme tremble une feuille. Je veux mentionner un conseil qu’il m’a donné, pour détourner mon esprit de ce malheur vers le souvenir de sa bonté. Il me dit : « Quand tu « auras écrit ce livre des rois, donne-le aux rois. » Mon cœur fut heureux de ces paroles, et mon âme devint joyeuse et satisfaite. Je commence donc ce livre au nom du puissant roi des rois, du maître de la couronne, du maître du trône, du maître du monde, victorieux et fortuné.



LOUANGE DU ROI MAHMOUD


Depuis que le Créateur a créé le monde, jamais ne parut un roi comme lui : il porte sa couronne assis sur le trône comme le soleil, et par lui le monde brille comme l’ivoire. On dirait : quel est ce soleil resplendissant, qui verse sa lumière sur le monde? Ô Aboulkasem, ce roi victorieux a placé son trône au-dessus du diadème du soleil ; il a ordonné le monde depuis l’orient jusqu’à l’occident, et sa domination fait naître des mines d’or. Mon étoile endormie s’éveilla ; une foule de pensées surgirent dans ma tête. Je reconnus que le moment de parler était arrivé, et que les vieux temps allaient revenir. Une nuit je m’endormis plein de pensées touchant le roi de la terre, et ses louanges sur mes lèvres. Mon cœur était rempli de lumière dans la nuit sombre ; je dormais, ma bouche était fermée, mais mon cœur était ouvert. Voici la vision que mon âme eut dans le sommeil : Une lampe brillante se levait du sein des eaux, une nuit profonde était répandue sur la surface de la terre ; mais la lampe la fit resplendir comme un rubis. Le désert semblait être de brocart, et un trône de turquoise apparut. Un roi semblable à la lune y était assis, une couronne sur la tête au lieu de casque. Une armée était rangée sur deux milles de longueur ; à la gauche du roi étaient sept cents éléphants féroces ; devant lui se tenait respectueusement un pur Destour, montrant au roi le chemin de la foi et de la justice. Mon esprit fut confondu de la splendeur du roi, de ces éléphants de guerre, d’une telle armée. Lorsque je vis la face du roi, je demandai aux grands : Est-ce le firmament et la lune, ou est-ce un trône et une couronne? Est-ce le ciel étoile devant lui, ou une armée ? L’un d’eux me répondit : « C’est le roi de Roum et de Hind, qui règne depuis Kanoudj jusqu’à la mer de Sinde ; dans l’Iran et dans le Touran, tous sont ses esclaves. La vie de tous dépend de ses ordres et de sa volonté. Il a ordonné le monde avec justice, et après cela il s’est mis la couronne sur le front ; c’est le maître du monde, Mahmoud, le grand roi. Il fait que la brebis et le loup boivent dans le même abreuvoir. Depuis Cachemire jusqu’à la mer de la Chine, les rois lui rendent hommage ; et le premier mot que prononce, dans son berceau, l’enfant qui mouille sa bouche du lait de sa mère, est : Mahmoud ! Rends-lui hommage, toi qui sais parler et qui cherches par lui un nom immortel. Personne ne désobéit à ses ordres, personne n’ose se soustraire à son pouvoir. » Lorsque je fus éveillé, je me levai aussitôt : que m’importait que la nuit fût obscure? Je me levai, je prononçai des vœux pour ce roi. Comme je n’avais point de pièces d’argent à verser sur sa tête, j’y versai ma propre âme; je me disais : Ce rêve aura son accomplissement ; car la gloire de Mahmoud est grande dans le monde. Rends hommage à lui, qui rend hommage à Dieu ; bénis cette fortune qui veille, ce diadème et ce sceau royal. Son règne a converti la terre en un jardin printanier, l’air est rempli de pluie, la terre est pleine de beauté, la pluie l’arrose dans le temps opportun, le monde est semblable au jardin d’Irem. Tout ce qui est beau dans l’Iran est dû à sa justice ; partout où il y a des hommes, ils sont tous ses amis. Dans les fêtes, c’est un ciel de bonté ; dans la guerre, c’est un dragon avide de combat ; son corps est d’un éléphant furieux, et son âme est d’un Gabriel ; sa largesse est comme une pluie de printemps ; son cœur est comme les eaux du Nil. Le pouvoir de ceux qui lui veulent du mal par envie est vil à ses yeux comme une pièce d’argent. La couronne et les trésors ne lui ont pas donné d’orgueil ; les combats et le travail n’ont pas trou- blé la sérénité de son âme. Tous ceux qui sont éclairés, tous ceux qui sont nobles, tous ceux qui sont bons, tous sont dévoués au roi, tous se sont ceints d’obéissance et de fidélité envers lui, et chacun d’eux est le roi d’une province, et le nom de chacun d’eux vit dans tous les livres.

Avant tous est son frère puîné, que personne n’égale en valeur. Qu’il se réjouisse à l’ombre du roi du siècle, quiconque sur la terre respecte la majesté de Nasr, qui a eu pour père Nasireddin, dont le trône était élevé au-dessus des Pléiades ; qui est doué de bravoure, de prudence et de vertu, et qui fait la joie de tous les grands. Puis le brave prince de Thous, qui dans le combat affronte le lion, qui répand les biens que la fortune lui donne, et qui ne demande à la destinée que de la gloire. Il sert de guide aux hommes qu’il conduit à Dieu ; il désire que la tête du roi n’éprouve aucun accident. Que le monde puisse n’être jamais privé de la vie du roi et de sa couronne ! Qu’il vive toujours, et qu’il vive heureux, toujours sain de corps, avec la couronne et le trône, victorieux, libre de peines et de soucis !

Maintenant, je me tourne vers le commencement de mon entreprise, vers le Livre des rois illustres.