Le Livre de Pierre

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1917
(Edition à part d'un chapitre
de Ce qui meurt d'Henri Ner - 1893)


I. Pervenches et violettes[modifier]

Dans notre dernière promenade, nous avons cueilli des pervenches et des violettes.

Tu souriais, en regardant les pervenches.

Et tu disais : « Comme c'est joli ! »

Tu souriais, en flairant les violettes.

Et tu disais : « Comme ça sent bon ! »

Puis, tu flairas les pervenches, et tu fis la moue. Et je t'entendis murmurer : « Cette fleur, qui est si jolie, devrait sentir bon ! »

Vois, petit Pierre, ton désir est devenu réalité.

J'apporte sur ta tombe un bouquet de ces jolis yeux bleus si gentiment éveillés, des pervenches ; mais je leur ai donné le parfum des violettes.

Et tu vas sourire, chéri. Et tu ne feras plus la moue, pas vrai ?


II. Le jeu des secrets[modifier]

Si tu savais, mon petit Pierre, elle a toujours les yeux rouges, ta maman, et ses joues sont creuses maintenant.

Tu étais content autrefois d'avoir une maman bien jolie. Il ne faut pas qu'elle cesse d'être jolie. Il ne faut pas qu'elle tombe malade. Ça te ferait trop de peine, n'est-ce-pas, Pierrot ?

Alors je me cache et je viens tout seul, sans qu'elle le sache.

Elle vient peut-être aussi toute seule en se cachant. Mais je ne te le demande pas. Si vous avez des secrets ensemble, il ne faut pas me les dire. Parce que je ne veux pas que tu lui dises les miens, tu comprends ?

Tu te rappelles ? tu aimais tant à jouer aux secrets. Tu me disais : Papa, dis-moi un secret ; je ne le dirai à personne.

Demain, je t'en dirai encore un de secret, un grand. Non, pas aujourd'hui, demain.

A demain, mon chéri.


III. Le grand secret[modifier]

Sais-tu pourquoi je viens toujours seul, mon ami ? pourquoi ta maman ne m'accompagne pas ?

C'est parce que, moi, ça me fait du bien de causer avec toi. Tandis que ta maman, ça lui fait du mal.

Nous deux, nous causons gentiment, sans pleurer. Ou bien, si je pleure, c'est doucement, avec un soulagement mélancolique et profond. C'est si bon de revivre un moment avec toi.

Ta maman, quand je l'amène, pleure tout le temps de grosses larmes lourdes qui tombent jusqu'à terre et qui lui font mal.

Ecoute-moi bien, mon petit Pierre ; je vais te dire le grand secret.

Il ne faut pas que ta maman pleure trop, parce que, quand tu es parti, on avait commandé depuis deux mois ce petit frère que tu nous demandais toujours.

Et, tu sais, quand les mamans pleurent, le marchand de Paris vous envoie un petit frère laid comme un singe, petit comme une poupée de deux sous, et qui crie tout le temps, et qui n'a pas de force du tout; et qui meurt, presque toujours.

Alors, comme tu veux avoir un beau petit frère, bien gros, bien joufflu, qui ne crie guère, et qui vive, et qui soit fort, il ne faut pas que ta maman pleure.


IV. Jaloux[modifier]

Tu étais très jaloux des caresses de ton papa. Je ne pouvais pas embrasser ta maman sans que tu réclames :

— Moi aussi, papa !

Et si je faisais semblant de ne pas t'entendre, entre ta maman et moi tu te glissais ; à mes habits tu t'accrochais ; le long de moi tu grimpais.

J'étais bien forcé de m'occuper de toi, et de te prendre dans mes bras, et de te donner ta part de baisers sur tes joues qui rougissaient de plaisir et où le sourire creusait des fossettes.

*
*    *

Je crois que tu es toujours jaloux, mon petit Pierre chéri. Chaque fois que j'embrasse ta maman, il me semble t'entendre réclamer :

— Moi aussi, papa.

Et, comme je ne te réponds que par une grande envie de pleurer, entre ta maman et moi tu te glisses ; et je sens à mes habits un poids, et tout le long de moi, j'ai l'impression d'un grippement.

Mais je ne puis te prendre, te soulever dans mes bras. Sur tes joues qui rougissaient de plaisir et où le sourire creusait de jolies fossettes, je ne puis mettre des baisers, beaucoup de baisers.

*
*    *

Voilà pourquoi, chaque fois que j'embrasse ta maman, nous nous mettons à pleurer.


V. Juste[modifier]

Si tu étais jaloux, tu étais juste aussi, mon petit Pierre.

Quand je t'avais tenu longtemps sur mes genoux, quand je t'avais fait beaucoup de caresses sur tes joues qui rougissaient de plaisir et où le sourire creusait des fossettes, souvent tu me disais :

— Embrasse maman, maintenant, mon petit papa. Et, souriant, j'allais embrasser ta mère.

*
*    *

Voilà pourquoi, lorsque longtemps mes lèvres se sont tendues à vide en rêvant de tes joues si fraîches, souvent je vais, en retenant mes larmes, embrasser ta maman.


VI. Boucles de cheveux[modifier]

Ta mère a une mèche de tes cheveux qui est d'un blond pâle, très pâle, presque blanc.

Où tient-elle cette mèche de cheveux d'un blond pâle, très pâle, presque blanc, que je voudrais toucher des doigts, des yeux et des lèvres, afin de te revoir et de t'embrasser tout petit ?

Je ne sais. Et je ne veux pas le lui demander, parce qu'elle pleurerait.

Mais, sans le secours des jolis cheveux fins, d'un blond si pâle, à peine coloré, je te revois tout petit et si blond, courant et riant, au milieu d'autres enfants qui courent et qui rient, là-bas, sous les grands arbres du Luxembourg.

*
*    *

Ta mère a une mèche de tes cheveux d'un joli blond chaud, un peu fauve.

Où est-elle, cette mèche de cheveux d'un joli blond chaud, presque fauve, que je voudrais toucher des doigts, des yeux et des lèvres, afin de te revoir et de t'embrasser, un peu grandi ?

Je ne sais. Et je ne veux pas le demander à ta mère qui pleurerait.

Mais, sans le secours des cheveux d'un joli blond chaud et un peu fauve, je te revois un peu grandi, bavardant et courant après quelques papillons, ici, dans le parc, sous les grands arbres amis.

*
*    *

Ta mère a encore une boucle de tes cheveux qui m'apparaît, si je ferme les yeux, d'un blond étrangement triste, sombre, comme bruni.

Mais elle les a coupés depuis trop peu de temps pour que je veuille les voir.

Elle les a coupés sur ton pauvre front refroidi.

Et je la vois trop dans ton lit blanc, ta pauvre petite figure douloureuse et toute blanche — oh ! si blanche !

Et je me rappelle que lorsque tu fus mort, en te regardant pour la dernière fois, je pensai : « Mais ses cheveux sont presque bruns ! »

Tes cheveux semblaient plus sombres, parce que ton visage était plus pâle.


VII. Minet[modifier]

Tu te rappelles Minet avec qui tu jouais toujours ; Minet, si sage, qui jamais ne te griffa ; Minet, que je te donnais le matin dans ton petit lit et qui, joyeux de tes caresses et de la tiédeur des draps, se mettait à ronronner, à faire : « heureux ! heureux ! » comme tu disais  ?

Ce matin, il est venu seul me trouver dans mon grand lit, où je t'aurais pris, si tu avais été là.

Parce que, ce matin, j'ai fait le paresseux, et quand ton petit papa faisait le paresseux, tu voulais qu'il te prenne dans son grand lit.

Et Minet faisait : heureux ! heureux ! Et il se pressait contre moi, pour que je le caresse.

Je le caressais, mais sans penser à lui.

Je pensais à toi, qui serais si content d'être un peu dans mon grand lit pendant que je fais le paresseux, et qui rirais, et qui m'embrasserais, câlin !

Et tout à coup - il y a des fois que les papas sont fous comme les petits garçons qui inventent des histoires, — tout à coup, j'ai pris cet être vivant et mouvant qui était là près de moi à me caresser, et je l'ai embrassé en l'appelant : Pierrot.

J'ai peut-être serré trop fort. Il a crié : Miaou !

Et je l'ai lâché. Je l'ai lâché en souriant, en souriant avec une grande envie de pleurer.


VIII. Tais-toi[modifier]

Le dernier jour où tu fus avec nous mon petit Pierre, toute la journée, de ta voix ,étouffée qui faisait mal à entendre, tu parlais, tu parlais !

Tu disais des choses douces, aimantes, tendres, fleuries de fraîcheur et de grâce naïve.

Mais tu pauvre voix étouffée faisait mal à entendre.

Et puis, j'avais peur que de dire tant de paroles, — tant de paroles fleuries de fraîcheur et de grâce naïve, — te fatiguât ton pauvre gosier malade.

Et souvent je te priais : « Tais-toi, mon enfant ».

Et, silencieux, tu me souriais de ton joli sourire pâle, qui parlait encore.

*
*    *

Ce mot : « Tais-toi ! » c'est le dernier que je t'aie dit. Ta gorge allait se fermer et tes yeux chavirer : tu me disais encore des choses douces et aimantes, toutes fleuries de fraîcheur et de grâce naïve.

Ta petite soeur venait de mourir : tes paroles aimantes m'étaient douloureuses comme une caresse sur une blessure qui saigne. J'éloignai vivement ton baiser de ma plaie vive : « Tais-toi ! tais-toi ! »

Tu as été trop obéissant, mon adoré.

Et je voudrais t'entendre parler encore, même de ta pauvre voix étouffée des derniers jours.

Redis-moi, Pierrot, les jolies choses douces et aimantes que tu me disais ce jour-là.

Je les sais toutes par coeur, mon enfant, mais tu me ferais une grande joie en me les disant encore une fois.

*
*    *

Non, chéri, tais-toi ! tais-toi !

J'ai peur que tu aies entendu mon souhait absurde et que maintenant, là, sous la terre, pour me parler, tu te fatigues en vains efforts torturants.

Tais-toi, mon enfant, tais-toi ! et dors bien tranquille. Dodo, Pierrot, dodo !


IX. On s'amuse bien, nous deux[modifier]

Par les longues veillées d'hiver, dès qu'on avait dîné, tu venais à moi, ton servietton encore sur ton tablier. Tu montais sur mes genoux, tu jetais les bras autour de mon cou ; tu m'embrassais. Et tu restais là un moment, câlin, à me câliner.

Puis tu descendais. Tu me disais :

- Papa, amusons-nous.

Et nous nous amusions.

Nous nous amusions à des jeux bizarres, de ton invention ; des jeux qui ne plaisaient pas toujours à maman. Car tu avais, si frêle et si débordant de vie nerveuse, des amusements un peu violents quelquefois.

*
*    *

Tu me disais :

- Papa faisons la grande bataille !

Et tu me donnais de ta petite main des coups sur la main.

Mais tu ne voulais pas que ma main restât immobile. Il fallait qu'elle allât à la rencontre de la tienne. Ta main tombait, légère et rapide, sur ma main qui montait, lente, à la rencontre de ta menotte. Tu protestais :

- Voyons, papa, plus fort que ça !

Et, à chaque rencontre, tu souriais ou tu riais.

Quelquefois tu souriais en disant :

- J'ai perdu la bataille.

Presque toujours tu riais en disant :

J'ai gagné la bataille.

A quoi tu distinguais les batailles gagnées des batailles perdues, çà, par exemple, je n'en ai rien su jamais.

*
*    *

Quelquefois, le choc était un peu rude à ta frêle menotte.

Alors, tout prêt à pleurer, tout prêt à rire, tu me regardais de tes jolis yeux inquiets.

Et tu demandais :

- C'est pour rire, dis, papa ?

- Mais oui, Pierrot, c'est pour rire.

Alors tu riais aux éclats. Et tu venais m'embrasser.

*
*    *

Ta maman t'appelait : Vilain petit gamin !

Et elle nous regardait d'un air sévère qui va se dissiper en un rire. Elle nous regardait comme deux enfants sages, mais dont les habitudes étonnent un peu.

Toi, tu te serrais contre moi. Et tu me disais :

- On s'amuse bien, nous deux, dis, papa ?


X. Des vers[modifier]

Un jour, tu me dis :

- Qu'est-ce que c'est que les vers, dis, papa ?

Je te vois encore me poser cette question.

C'était dans la ville sur la grande promenade dont les tilleuls en fleur avaient une odeur si douce, au milieu de la prairie d'un vert jeune, comme enfantin. Nous promenions tous les deux. Pour me demander cela, tu t'arrêtas et tu m'arrêtas.

Tu devais avoir quatre ans, quatre ans et demi peut-être.

Mais tu lisais déjà couramment. Et, parmi les livres que tu lisais couramment, il y avait un petit livre de fables en vers.

Mais, malgré ta science précoce, la réponse à ta question me semblait très difficile.

Et je te dis :

- Je ne peux pas t'expliquer cela. Tu es trop jeune. Tu ne comprendrais pas.

Alors toi, très fier et un peu révolté :

- Mais si, papa, je comprendrais. A preuve que je le sais.

- Dis-le alors.

- Je le sais, mais je ne sais pas le dire.

Je te fis remarquer un moineau qui voletait devant nous. Et le moineau l'intéressa.

*
*    *

Mais quand le moineau fut parti, ta petite tête se remit à travailler. Et, tout d'un coup, tu me dis :

- Papa, j'ai trouvé comment il faut dire. Les vers, c'est quand çà rime.

- Oui, mon ami, mais tu ne peux pas savoir ce que c'est que la rime. Tu es trop petit.

- Mais si, papa, je sais bien... La rime, c'est... c'est quand c'est la même chose.

*
*    *

Quelques jours après, tu me dis :

- Papa, j'ai fait des vers.

- Ah, par exemple !

- Oui, papa. Écoute :

                  Je bats mon âne
                  A coups de canne
                  Parce qu'il flâne. 
*
*    *

Oui, tu avais fait des vers. Et la rime t'avait fait dire des bêtises. Car jamais tu n'as eu d'âne, ni de canne. Et jamais tu n'aurais battu ton âne, si tu en avais eu un.

Tu étais un poète bien cruel, petit être tout de douceur et de pitié.


XI. Le don des larmes[modifier]

Comment aurais-tu fait pour battre ton âne, toi qui ne pouvais pas voir Polichinelle battre sa femme ou le commissaire ?

Une seule fois je t'ai conduit à ce spectacle amusant qui fut pour toi un spectacle pénible.

Car, dès que Polichinelle leva son bâton, tu te mis à pleurer. Et tu criais :

- Je ne veux pas qu'il la batte !

Mais ta volonté n'y pouvait rien. Il la battait quand même.

J'eus beau t'expliquer que c'était pour rire ; que Polichinelle et sa femme étaient en bois. Tu continuais de pleurer et de crier :

- Je ne veux pas qu'il la batte !

Tous les enfants se retournaient et riaient de ta pitié douloureuse et inutile, encore plus que du spectacle de violence et de douleur.

Je fus obligé de t'emmener loin de ce spectacle trop semblable à de la vie.

Je n'ai jamais pu te raconter jusqu'au bout le Petit Poucet, ni le Petit Chaperon rouge. Dès que le Petit Poucet et ses frères étaient perdus dans le bois, tu pleurais tant que j'étais obligé de les ramener tout de suite entre les bras de leurs parents et de les faire s'aimer beaucoup, beaucoup, et de multiplier les tours amusants au vilain ogre, sans trop savoir ce qu'il venait faire dans le conte.

Quand le Petit Chaperon rouge rencontrait le loup, tout de suite tu pleurais. J'étais obligé de faire sortir de derrière un arbre un gros chien qui faisait sauver le loup.

Et le Loup et l'Agneau ! Tu ne pus jamais le lire en entier dans ton livre de fables.

Il n'y avait pas moyen de te raconter d'histoires. Parce que les histoires, même celles qui finissent bien, ont toujours un moment cruel comme de la vie.

*
*    *

C'est pour cela que le bon Dieu a eu peur que tu pleures trop et qu'il t'a emmené loin du spectacle de la vie, qui est aussi cruel que le scénario de Polichinelle.

C'est pour cela que le bon Dieu a coupé court à l'histoire de la vie qu'il commençait à te raconter. Il a bien fait, mon chéri. Tu aurais trop pleuré. Il y a trop de petits Poucets perdus dans les bois, trop d'agneaux mangés par les loups.

Tu as eu raison de ne pas écouter la suite douloureuse du conte qui n'est pas un conte.

*
*    *

Maintenant, tu es, sans doute, en face d'un spectacle de joie, de douceur et d'amour.

Ah! si, de l'autre côté, Polichinelle embrasse sa femme au lieu de la battre ; et si les loups s'amusent, bien gentils avec les agneaux ; comme tu dois regarder de tous tes yeux, petit Pierre ! Et comme il doit être heureux et joli, ton joli sourire !


XII. Égaré[modifier]

Je suis bien en retard, ce soir, n'est-ce pas, mon petit Pierre ?

Je vais te dire pourquoi. Mais j'ai bien peur que tu m'appelles : « Nigaud de papa chéri ! »

*
*    *

Te rappelles-tu ta dernière promenade, Pierrot celle où l'on cueillait des pervenches si jolies et des violettes qui sentaient bon ?

L'heure d'un rendez-vous d'affaires approchait. Je te laissai avec ta maman cueillir violettes et pervenches et vers la ville je courus.

Quand je rentrai, ma journée finie, tu grimpas sur mes genoux, tu m'embrassas comme d'habitude.

Mais tu avais, ce jour-là, un joli petit air malicieux. Et tu me dis, malicieux :

- Tu sais, papa, nous nous sommes perdus.

Et, en embrassant tes fraîches joues souriantes, je dis :

- Vous vous êtes perdus ! Ah ! les deux petits nigauds chéris !

Alors tu éclatas de ce rire adorable, de ce rire clair comme une eau de cascade, de ce rire que je n'entendrai plus.

Puis ton rire adoré s'arrêta et tu t'écrias :

- Tu vois, maman, j'avais dit qu'il nous appellerait : nigauds chéris ! Et juste il nous a appelés : nigauds chéris !

Et de rire de nouveau. Et de rire longtemps ! Et de remplir la maison et mon coeur de ce bruit joyeux que je n'entendrai plus.

*
*    *

Ah ! si tu riais encore, comme tu rirais aujourd'hui.

Car, sur les collines, dans un bois où je t'ai cueilli ces pervenches bleues et ces pervenches blanches, je me suis égaré.

Quand j'ai réussi à regagner la route, je me croyais à un kilomètre et j'étais à dix kilomètres.

Alors je me suis mis à courir.

Mais j'ai eu beau courir, je suis arrivé en retard. Je parie que ça te rappelle une fable que tu nous récitais quelquefois ; tu sais bien : le Lièvre et la Tortue :

                        Rien ne sert de courir, il faut partir à point. 
*
*    *

Et, comme tu disais autrefois, c'était « tout plein rigolo », ce papa qui s'était perdu comme un petit garçon, ce papa qui courait, ce papa qui arrivait en retard.

Mais sais-tu pourquoi je ne riais pas tout en courant ? C'est parce que tu ne peux plus dire que c'est tout plein rigolo. C'est parce que tu ne peux plus rire de ton rire clair comme une eau de cascade. C'est parce que je n'avais pas assez peur que tu m'appelles « Nigaud de papa chéri ! »


XIII. Maman et papa[modifier]

Tes jouets, tes vêtements, tout ce qui fut à toi, est réuni au même endroit. C'est une chambre dont la porte, et les vitres, et les volets sont fermés. Ta maman n'y entre jamais, et, quand elle passe devant la porte, elle se détourne.

Moi, dès que ta maman ne peut pas me voir et m'entendre, j'entre dans cette chambre et j'ouvre, tout grands, les volets et les vitres, parce que tu aimais tant l'air et la lumière. Et je touche tes jouets. Et je touche tes habits. J'ouvre et referme les tiroirs de ton épicerie, et je me rappelle comme gentiment tu jouais au petit marchand. Je couvre de baisers ta jolie petite blouse de marin, mais pas trop fort, tremblant de lui faire perdre la forme gracieuse de ton corps.

Et c'est bien bon, chéri, d'être là nous deux seuls, dans la grande lumière.

*
*    *

Quand, dans la rue, nous rencontrons un de tes petits camarades, ta maman a un sursaut et, pour ne point le voir, se détourne.

Moi, d'un long regard, je suis ton petit camarade et je souris à son sourire.

*
*    *

Dans la maison de ton petit ami Jacques, en face de notre maison de la ville, ta maman ne va plus jamais.

Moi, j'y vais souvent, et je prends sur mes genoux ton petit ami Jacques et je l'embrasse.

*
*    *

Et il y a des moments où je crois que c'est toi qui es sur mes genoux, que c'est toi que j'embrasse.

*
*    *

D'où vient qu'un même amour a des effets si différents ? D'où vient que ce qui me console la désole ?

Pourquoi tout ce qui te fait revivre m'est-il bon et lui est-il douloureux ?

Es-tu mort pour elle plus que pour moi, que rien ne puisse lui donner l'illusion douce que tu es vivant encore ?

Ou le chagrin qui vient après, quand on se dit que « ce n'est pas vrai », est-il pour elle plus grand que le bonheur de croire une seconde que c'est encore vrai ?

Moi je trouve qu'une seconde de bonheur, c'est long, long, long !

Mon amour pour toi, Pierrot, me plonge en une folie très douce, souriante, qui me fait te sentir sur mes genoux quand ce n'est pas toi qui es sur mes genoux, qui me permet de t'embrasser sur des joues roses qui ne sont point tes joues roses ; qui rend vivant et plein le vide immobile et lamentable de tes blouses.

Je recouvre le présent douloureux avec du passé joyeux ; je fais sur les mots noirs des ratures de lumière.

*
*    *

Tu ne comprends pas ce que je veux dire, Pierrot. C'est pourtant bien simple.

Je veux dire que je t'aime beaucoup, et ta maman aussi.


XIV. Ton ballon[modifier]

Un jour que je partais pour la ville, j'avais promis de te rapporter un ballon si tu étais bien sage jusqu'à mon retour.

Mais j'eus beaucoup de choses à faire à Préville ce jour-là. Et quand on a trop de choses à faire, on finit par oublier les plus importantes. J'oubliai ton ballon.

Quand tu me le réclamas, je te répondis que mon petit oiseau m'avait dit que tu avais été un peu méchant. Alors j'avais laissé le ballon dans notre maison de la ville et j'irais te le chercher le lendemain, si tu étais bien sage.

Et tu pleuras un peu, mon chéri. Va, je m'en veux beaucoup de t'avoir fait pleurer ; et je pleure aussi quand j'y pense !

*
*    *

Tu l'eus le lendemain, ton ballon. Mais tu avais mal à la gorge déjà. Il ne fallait pas que tu sortes. Tu jouas avec, une minute, dans la chambre. Mais il soulevait beaucoup de poussière du tapis.

Je t'expliquai que cette poussière te ferait plus malade.

Et tu mis ton ballon dans un coin. Tu avais peut-être envie de pleurer. Mais tu fus bien sage, tu ne le laissas pas voir.

*
*    *

Le lendemain de ce jour-là, tu étais au lit. Et tu ne t'es plus levé qu'une fois. Et, cette fois, tu pouvais à peine marcher. Et tu n'es pas resté levé plus de cinq minutes.

Et, moi te suivant, t'entourant de mes bras, prêt à soutenir ta marche qui chancelait, tu es allé au coin de ta chambre où dormait ton ballon.

Tu l'as fait rouler à l'autre bout de la chambre. Tu l'as fait rouler une fois, rien qu'une fois.

Parce que, tout de suite, on eut peur de te fatiguer, et qu'on le fit un peu manger de tapioca et qu'on te recoucha.

*
*    *

Un autre jour, dans ton lit, tu voulus jouer au ballon.

Et je te donnai ton ballon. Tu me le lançais, je l'attrapais ; je te le renvoyais sur le lit, pour que tu me le lances de nouveau.

Ta maman entra à ce moment. Elle nous dit que nous étions deux petits fous et que nous finirions par casser quelque chose.

Et toi tu riais un peu. Mais ta figure était bien blanche, tes lèvres qui s'ouvraient pour rire étaient bien pâles ; et ton rire ne faisait guère de bruit, parce que tu ne pouvais plus parler et rire qu'à voix basse, à voix étouffée, pauvre chéri.

Et moi je souriais de te voir rire. Et moi je riais bien fort pour te faire rire. Mais j'avais des larmes aux yeux de voir si pâle ton sourire et d'entendre si peu ton rire à voix basse, à voix étouffée.

*
*    *

Avec tes autres jouets, dans la chambre où ta maman n'entre jamais, il dort, ton ballon qui fut si peu ton ballon.


XV. Mon petit malade[modifier]

Tu as été pendant six ans mon petit garçon. Tu as été pendant six jours mon petit malade.

D'où vient donc que je revois plus souvent mon petit malade pâle et souriant dans son lit que mon petit garçon gai, toujours à courir, à sauter, si amusé et si amusant ?

Tu m'aimais bien quand tu étais mon petit garçon ; mais il me semble que tu m'aimais mieux quand tu étais mon petit malade, quand tu avais besoin de moi tout le temps.

Et je t'ai toujours bien aimé, mon cher petit garçon ; mais je t'aimais encore mieux quand tu étais mon pauvre petit malade et que tout le temps je m'occupais de toi.

Et puis, ce n'était pas difficile de rire et de t'amuser quand tu te portais bien ; tandis que je te dois beaucoup de reconnaissance pour tes pâles sourires de malade.

O mon petit chéri ! mon petit aimé fait d'amour qui, dans tes souffrances, avais le courage de me donner la joie de ton sourire.


XVI. Souvenirs pénibles[modifier]

Pourquoi suis-je si triste aujourd'hui et d'où vient que mon esprit est hanté de souvenirs pénibles ?

C'est pourtant à toi que je pense, mon Pierrot joli. Mais je te vois si pâle, si dolent ! Et je suis près de toi, si cruel !

Tu es couché, tout vibrant de douleur, en ton petit lit. Et tu refuses de prendre les potions ordonnées, et les quinquinas qui doivent soutenir ta faiblesse, et les aliments qui doivent te donner la force de combattre la maladie.

Pourtant le médecin a dit : « Faites-lui prendre, même par force. »

Et j'hésite à te forcer parce que, d'habitude, tu es si gentil, si obéissant, tu fais si bien tout ce qu'on veut... Si tu te révoltes aujourd'hui, c'est que ça te fait mal sans doute, ce qu'on te demande de faire.

Et ta pauvre petite voix douloureuse, voilée, presque éteinte, me le dit si bien : « Papa, j'ai mal au gosier. De prendre, ça m'y fait encore plus mal. Je ne peux pas prendre. Papa, ne me force pas ! Ne fais pas mal à ton petit garçon que tu aimes ! »

J'ai grand peine à ne pas pleurer. Pourtant je ne pleure pas. Et je ne cède pas à tes supplications qui me donnent envie de pleurer.

Le médecin a dit : « Même par force ! » Je ne veux pas lui désobéir. Je ne veux pas te laisser t'affaiblir contre le mal qui devient plus fort.

Mais comment te forcer ?

J'ai pris près de moi le gros tas de tes images que tu aimes tant, que tu regardes si souvent, que tu embrasses, qui t'amusent, auxquelles tu souris. Et je te dis :

— Bois, ou je les jette au feu.

J'espère que la menace suffira.

Mais non, la menace ne suffit pas. Et j'en jette une dans la cheminée. Tu pleures en la voyant flamber. Moi je la vois flamber, je te vois pleurer, et je retiens mes larmes. Et je prends mon air méchant :

- Bois, ou je continue !

Je brûle encore deux ou trois de ces pauvres images que tu aimes.

Tu finis par céder. Tu bois en pleurant.

Mais, dès que tu as bu, voilà que tu vomis la potion prise par force.

Et je t'embrasse, mon pauvre petit, et je te dis que je t'achèterai des images, les mêmes que j'ai brûlées, et d'autres plus jolies avec.

Et tu m'embrasses sans rancune. Tu me dis :

— Pardon, papa. Je t'ai fait du chagrin. Mais je ne pouvais pas boire, je ne pouvais pas !

Ah ! comme j'ai pleuré à mon aise dès que tu n'as plus pu me voir !

Et moi qui me rappelle si volontiers tous tes souvenirs où je te vois, j'ai toujours chassé celui-là quand il est venu. Aujourd'hui je n'ai pas pu le chasser. Tout le jour, il m'a torturé. Tout le jour, j'ai entendu ta pauvre voix presque éteinte qui demandait grâce, j'ai vu tes pauvres yeux qui pleuraient, et tes bras si maigres se tendre vers la flamme où disparaissait — jeté par moi ! — quelque chose que tu aimais !

Voilà pourquoi je suis bien triste ce soir, mon Pierrot chéri. Je t'ai fait de la peine, et je te demande bien, bien, bien pardon.


XVII. Les œufs de Pâques[modifier]

Deux jours avant de mourir, tu eus un caprice de malade. Tu me dis :

— Papa, je voudrais bien un œuf de Pâques !

C'était dix-sept jours avant Pâques. Je te dis :

— Je ne sais pas si les poules en ont fait déjà. On va voir. Et, s'il y en a, on t'apportera le plus joli.

On courut chez le confiseur, parce que c'est lui qui achète, pour revendre, tous les œufs de Pâques que font les poules.

Il n'en avait pas encore. Il dit qu'il en aurait dans trois ou quatre jours.

Et je te promis le premier œuf de Pâques de cette année. Et tu fus bien content.

— Tu es bien gentil, papa, de me donner le premier.

*
*    *

Mais tu as été trop pressé de partir, mon Pierrot chéri. Et je n'ai pas pu te donner ton oeuf de Pâques.

Et, bien des jours après ton départ, je vis la devanture du confiseur encore pleine d'oeufs de Pâques. Il y en avait de petits, de gros et de très gros. Il y en avait de blancs,

Et je ne pus pas m'empêcher de m'arrêter. Et je regardai tous ces oeufs de Pâques, les rouges, les blancs et les noirs, les petits et les gros, qui tous feraient plaisir à quelqu'un et dont aucun ne ferait plaisir à mon pauvre petit Pierre.

Et mon regard allait des rouges aux blancs et des petits aux gros, comme si j'avais voulu en choisir un. Et je me disais : « Lequel lui aurais-je donné ? »

Mais il y en avait tant et ils étaient tous si jolis, les noirs et les rouges, les gros et les petits, que je ne me décidais pas vite. Au bout d'un moment, je te voyais encore dans ton lit, où tu n'étais plus. Je te voyais déjà tout souriant, quand je t'apporterais ton oeuf de Pâques. Et je me disais : « Lequel lui fera le plus de plaisir ? »

*
*    *

Mais je vis une maman entrer avec son petit garçon chez le confiseur.

Alors je me rappelai que je n'ai plus de petit garçon.

Et je me sauvai bien loin de tous ces oeufs de Pâques inutiles.


XVIII. Le soir[modifier]

Quelque temps avant ta maladie — étais-tu déjà malade, ou ton pauvre petit cerveau travaillait-il trop ? — tu avais grand'peine à t'endormir.

J'avais fait mettre ton petit lit dans ma chambre et dans ton petit lit je t'entendais tourner, t'agiter. Je te disais :

— Dors vite, mon petit Pierre.

Mais tu me disais :

— Je ne peux pas m'endormir, papa.

Alors je te disais :

— Compte sans remuer, et tu t'endormiras.

— Jusqu'à combien faut-il compter pour dormir, papa ?

— Jusqu'à mille.

Et tu te mettais à compter : Un, deux, trois.

Et quand tu avais dit cent dix ou cent vingt, presque toujours tu t'arrêtais.

— Papa, j'ai remué, sans faire exprès.

— Il faut recommencer, mon petit Pierre.

Et tu recommençais : Un, deux, trois.

Et je t'entendais compter jusqu'à deux cents et un peu plus.

Et puis je ne l'entendais plus compter.

Et j'entendais que tu dormais.

Alors, moi aussi, sans remuer, je me mettais à compter, pour m'endormir, puisque mon petit garçon dormait.

Mais maintenant, tous les soirs quand je suis couché dans mon grand lit près duquel il n'y a plus de petit lit, je te revois. Et je ne puis pas m'endormir parce que j'ai envie de pleurer.

Et je ne puis pas compter, parce que de compter n'éloignerait pas l'idée qui m'empêche de dormir.

Seulement, dans le noir, je te vois de mieux en mieux, et tu me parles. Et nous sommes bien ensemble. Mais il y a un souvenir qui me dit que, quand je te vois, c'est un mensonge, que tu es parti et que tu ne reviendras plus.

Et puis ce souvenir disparaît. Et je crois que c'est vrai que tu es là. Parce que dans ta pensée douce et triste je me suis endormi.

Et que quand je dors, comme mort, je vais dans un joli pays de songe où les petits garçons morts sont encore vivants et viennent embrasser leur papa.


XIX. Le matin[modifier]

Le matin vient me prendre par la main et me conduire hors du pays de songe où les petits garçons morts sont encore vivants et embrassent leur papa.

Autrefois, je trouvais que c'était joli, le matin, la rentrée au pays de lumière, au pays de mouvement et de vie.

Maintenant, je hais le matin comme un ennemi. J'ai peur de la rentrée au pays de lumière puisque je ne t'y verrai pas, de la rentrée au pays de mouvement puisque tu ne cours plus, de la rentrée au pays de vie puisque tu es mort.

Qu'il est plus joli, le pays des songes où l'on entre par une porte noire, mais où je te retrouve.

Va, mon Pierrot adoré, un de ces soirs je m'endormirai assez bien pour que la main du matin ne puisse pas m'arracher à mon songe devenu réel et pour que toujours je reste avec mon petit garçon mort que j'aurai retrouvé vivant et caressant.