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Le Livre de la Voie et de la Ligne-droite/2

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Le Livre de la Voie et de la Ligne-droite
Traduction par Alexandre Ular.
La Revue blancheXXII (p. 421-435).

Le Livre de la Voie et la Ligne-droite de Lao-tse

SECONDE PARTIE

XXXVIII

Être vraiment en Ligne-droite est ne pas vouloir être en Ligne-droite :
ainsi on est dans sa Ligne-droite ;
Être par à peu-près en Ligne-droite est ne pas vouloir perdre la Ligne-droite :
ainsi on s’écarte de sa Ligne-droite.
La véritable Ligne-droite est action non-voulue et non-volonté d’action ;
L’ordinaire Ligne-droite est action voulue et volonté d’action ;
L’Humanité est action voulue et non-volonté d’action ;
La Justice est action voulue et exécution d’action :
La Convenance est action voulue et réciprocité d’action au besoin forcée.
Conformément à ceci
La Voie perdue, il reste la Ligne-droite ;
La Ligne-droite perdue, il reste l’Humanité ;
L’Humanité perdue, il reste la Justice ;
La Justice perdue, il reste la Convenance ;
La Convenance n’est que l’apparence de l’Humain et le commencement de la décadence ;
Et la Subtilité, quoique aussi émanation de la Voie, est l’agent de la ruine.
Conformément à ceci :
Le Parfait se tient à l’en-soi, néglige le phénomène ;
se tient à la source, néglige l’émanation ;
s’écarte de ceci, se tient à cela.

XXXIX

Exister est être participant de l’Universelle Unité :
Le Ciel, comme tel, a l’Harmonie ;
La Terre, comme telle, à la Stabilité ;
L’Âme, comme telle, a la Conscience ;
Le Creux, comme tel, a le Contenu ;

L’Être, comme tel, a la Vie ;
L’Organisateur, comme tel, rend la Société autonome :
Tout est Tel par l’Universelle Unité.
Sans l’Harmonie, le Ciel éclaterait en chaos ;
Sans la Stabilité, la Terre tomberait en atomes ;
Sans la Conscience, l’Âme serait néant ;
Sans le Contenu, le Creux serait non-existant ;
Sans la Vie, l’Être serait non-être ;
Sans l’Autonomisation, l’Organisateur serait troubleur :
C’est que
Le Supérieur est issu des Inférieurs.
Le Haut a pour base le Bas.
Ainsi
L’Organisateur se considère comme nul, insignifiant, inactif ;
comme produit du « à organiser ».
La somme des Parties ne fait pas le Tout :
La Volonté absente :
au lieu de cristallisation en diamant
il n’y aura que cailloux.

XL

Le Retour Éternel est la voie de la Voie :
La Passivité est l’activité de la Voie
Les Êtres terrestres évoluent vers la Vie ;
en vie, révoluent vers le Néant.

XLI

Le parfait Sachant entend la Voie et cherche à la réaliser ;
Le médiocre Sachant entend la Voie et cherche à s’y maintenir ;
L’inférieur Sachant entend la Voie et y cherche un honneur, sans pouvoir la suivre.
Conformément à ceci, il a été dit :
Qui voit clair la Voie — est mystique,
Qui progresse dans la Voie se surmatérialise.
Qui a conscience de la Voie est humain.
La Ligne-droite de Grandeur est l’Universelle Réceptivité,
La suprême pureté est la naïveté.
La Ligne-droite d’Ampleur est la Non-activité
La Ligne-droite de Force est l’Instinctivité.
Savoir c’est se multiplier. —
Le carré infini n’a plus d’angles,
Le vase infini n’a plus de capacité,
Le son infini n’est plus audible,
L’image infinie n’a plus de forme :
La Voie est sursensuelle et surindividuelle
Elle résume la Toute-faisance.

XLII

La Voie a produit l’Un,
L’Un a produit le Deux,
Le Deux a produit le Trois,
Le Trois a produit le Multiple.
Le Multiple est contenu dans la Passivité et contient l’Activité :
L’Immatériel crée l’équilibre.
Les individus à l’instinct antisocial ne vivent donc sur aucune base :
L’Organisateur est agent de l’équilibre, et comme tel admirable.
« Le gain devient parfois perte,
La perte devient parfois gain » ;
C’est la maxime du peuple.
Moi, j’enseigne :
« L’actif n’atteint pas sa mort. »
C’est mon principe.

XLIII

Les éléments les plus flexibles de la Société font
marcher les éléments les plus rigides de la Société :
L’Immatériel s’introduit dans la continuité de la Matière.
Je reconnais dans ceci la supériorité du non-vouloir, —
Enseigner sans parler, parvenir sans vouloir :
C’est rare dans la Société.

XLIV

Le nom ou le moi, quel est le plus proche ?
Le moi ou les biens, quel est le plus cher ?
Gagner ou perdre, quel est le plus dur ?
L’excès entraîne la peine,
La richesse entraîne la ruine
Se tenir dans ses bornes, s’arrêter devant l’impossible :
Voilà la condition de l’Éternité.

XLV

Perfection humaine reste imperfection : elle est irréalisable ;
Plénitude humaine reste vide ; elle est irremplissable ;
Droiture humaine reste obliquité,
Savoir humain reste stupidité,
Art humain reste bégaiement.
Mouvement vainc le froid.
Calme vainc la chaleur.
L’Absolu est l’idéal de l’Homme.

XLVI

Si la Société vit dans la Voie,

les chevaux de guerre sont employés pour la culture ;
Si la Société s’écarte de la Voie,
les chevaux de guerre sont à la frontière.
Il n’y a pas plus grand péché que la passion,
Il n’y a pas plus grand mal que l’immodération,
Il n’y a pas plus grand défaut que l’ambition.
Qui sait être satisfait, est satisfait

XLVII

Sans sortir de chez soi, on peut connaître l’humain,
Sans regarder par la fenêtre, on peut voir.
Qui regarde beaucoup saura peu.
Conformément à ceci
Le Parfait, sans marcher, parvient,
sans observer, sait,
sans vouloir, accomplit.

XLVIII

Étudier mène toujours plus loin,
Suivre la Voie réduit toujours
Réduit et réduit jusqu’au non-vouloir.
Non-vouloir, non rien-faire,
c’est l’essence de l’Organisation sociale.
Toujours Absence de vues individuelles :
Des vues individuelles n’organiseront pas la Société.

XLIX

Le Parfait n’a point de conscience individuelle :
Il est la conscience sociale :
Envers les bons, il est bon ;
Envers les non-bons, il est bon de même :
Voilà la Ligne-droite de Bonté.
Envers les honnêtes, il est honnête ;
Envers les non-honnêtes, il est honnête de même :
Voilà la Ligne-droite d’Honnêteté
Le Parfait, dans la Société, veille anxieusement
que la Société ne trouble point sa conscience.
Les membres de la Société dirigent vers lui les yeux et oreilles,
Ils sont comme les enfants du Parfait.

L

Entrer en Vie est aller vers la Mort :
Sur dix, trois s’efforcent vers la vie ;
Sur dix, trois s’efforcent vers la mort ;

Sur dix, trois aussi s’efforcent vers la vie,
et tendent vers la mort…
Pourquoi ? Par amour exagéré de la vie.
L’un, d’autre part, qui sait l’essence de la vie,
vit et ne craint ni tigre ni licorne,
lutte et n’a pas besoin de cuirasse :
le licorne ne trouverait où planter sa corne,
le tigre ne trouverait où planter ses griffes,
l’ennemi ne trouverait où planter son glaive…
Pourquoi ? Il est au-dessus de la vie.

LI

La Voie — principe créateur
La Ligne-droite — principe conservateur
La Différenciation — principe formateur
L’Énergie — principe agent
Conformément à ceci
Le Monde vénère la Voie
honore la Ligne-droite ;
La vénération de la Voie
L’honoration de la Ligne-droite
ne sont point devoir conscient,
mais instinct inconscient.
La Voie crée tout,
nourrit tout,
développe tout,
alimente tout,
accomplit tout,
mûrit tout,
préserve tout,
fait tout révoluer.
crée sans rester possesseur,
agit sans rester auteur,
conserve sans rester maître :
C’est Sa Ligne-droite mystérieuse.

LII

La loi naturelle de l’Humain apparaît comme mère de l’humain :
Savoir reconnaître sa mère, c’est savoir être son enfant ;
Savoir être enfant, c’est re-continuer sa mère,
Et ceci, préserver la vie de la décadence.
Tenir concentrée la vitalité,
Fermer la porte à la dissipation :
Et longtemps la vie ne sera épuisée.
Laisser libre cours à la vitalité,
S’adonner à l’activité extérieure ;

Et longtemps la vie ne sera retenue.
Perpétrer son mystère, c’est clarté,
Dominer sa faiblesse, c’est force ;
User de cette grandeur,
Rentrer dans cette clarté :
La disparition du corps ne sera pas une perte.
Ceci est Vie Éternelle.

LIII

Former l’Homme, c’est lui faire suivre la Voie,
Le vouloir est le mal.
La Voie est plane, mais les hommes préfèrent les sentiers…
Palais splendides — champs déserts et granges vides ;
À la cour : garde-robe magnifique, armes précieuses,
abondance à table, le trésor gorgé :
C’est du vol et de la présomption
Hors la Voie.

LIV

Maison bien établie ne peut déchoir,
Maison bien dirigée ne peut s’effondrer,
Sa race, éternellement, vénérera ses pères.
S’y conformant
par rapport au Moi la Ligne-droite sera la Droiture,
par rapport à la Famille la Ligne-droite sera la Prospérité,
par rapport à la Commune la Ligne-droite sera la Stabilité,
par rapport au Pays la Ligne-droite sera l’Éclat.
par rapport à la Société la Ligne-droite sera l’Harmonie
Ainsi
il faut étudier le Moi par le Moi,
la Famille par la Famille,
la Commune par la Commune,
le Pays par le Pays,
la Société par la Société.
Et quel sera le critérium ? — Cette méthode même.

LV

Qui est dans sa Ligne-droite est comme le nouveau-né.
Il ne craint pas la piqûre d’insectes vénéneux,
Il ne craint pas la griffe de bêtes sauvages,
Il ne craint pas la serre d’oiseaux de proie.
Ses os sont mous, ses tendons délicats,
mais il saisit ferme.
Il ne sait rien de la sexualité,
mais son membre s’excite.

Système parfait !
Il peut crier toute la journée,
mais sa voix n’en sera pas plus rauque.
Automatisme parfait !
Savoir l’automatisme de la vie signifie être immortel,
Savoir la nature de l’immortalité signifie clarté.
Savoir sa vie signifie décadence,
Penser à sa vie signifie force brutale.
Et force signifie aussi décadence…
C’est hors la Voie —
Hors la Voie tout déchoit.

LVI

Sachant ne parle,
Parlant ne sait.
Tenir concentrée la vitalité,
Fermer la porte à la disgrégation,
Émousser le tranchant,
Débrouiller le complexe,
Harmoniser l’éclat,
S’identifier au commun :
Voilà la Profondeur.
Au-dessus de la gloire,
Au-dessus de la honte,
Au-dessus de l’honneur,
Au-dessus du mépris :
Voilà la vertu sociale.

LVII

Droiture servira à gouverner,
Habileté ne servira qu’à la guerre :
C’est la Non-volonté qui organise la Société.
D’où sais-je qu’il en est ainsi de la Société ?
Ainsi :
Augmentation de prohibitions — augmentation de misère,
Augmentation d’autorités — augmentation de désordres,
Augmentation d’habileté — augmentation de fourberie,
Augmentation de lois — augmentation de crimes.
Conformément à ceci
Le Parfait dit :
Je resterai sans vouloir,
et le peuple se développera d’après sa nature ;
Je resterai sans agir,
et le peuple se dirigera lui-même par la force des choses ;
Je resterai sans passion,
et le peuple prospèrera, parce que laissé à lui même ;

Je resterai sans personnalité,
et le peuple sera naturel par lui-même.

LVIII

Gouvernement imperceptible — peuple joyeux ;
Gouvernement soucieux — peuple malheureux…
Malheur ! — Bonheur est autour…
Bonheur ! — Malheur est dedans…
Qui sait qui l’emportera ?
Marcher droit !?
Droit se retournera en dévié,
Bien se retournera en mal.
Éternel aveuglement humain !
Conformément à ceci
Le Parfait serait un carré sans angles,
un coin sans pointe,
droit mais flexible,
clair sans aveugler.

LIX

Pour diriger l’Humain,
Pour progresser dans le Spirituel,
rien n’égale l’Abstention.
L’abstention est l’entrée dans la bonne voie,
L’entrée dans la bonne voie devient la progression dans la Ligne-droite,
La progression dans la Ligne-droite devient l’Adaptation absolue,
L’Adaptation absolue devient Surindividualité,
Surindividualité est la condition essentielle pour gouverner.
Posséder ce principe du Gouvernement implique Stabilité ;
C’est avoir la racine profonde et la tige forte,
Et la voie vers la glorieuse immortalité.

LX

Gouverner, c’est comme laisser cuire à petit feu…
Où la Société évolue dans la Voie,
l’Esprit n’a point de Volonté individuelle ;
Non que la Volonté individuelle n’existe plus :
elle ne se dirige plus contre autrui ;
Non que la Volonté individuelle ne se pourrait diriger contre autrui :
c’est le Parfait qui ne la dirige point contre autrui.
« Parfait » et « Autrui » ne se rencontrent point :
Leur Ligne-droite est la même.

LXI

Le grand État est comme la profondeur,
vers laquelle coulent des fleuves ;
Il est le foyer de l’Humain ;
Il est le corrélatif femelle de la Société :
La femelle vainc toujours le mâle par la réceptivité.
Réceptivité est Condescendance.
Conformément à ceci
Le grand État, par cette condescendance envers le petit État,
s’agrégera le petit État ;
Le petit État, par cette condescendance envers le grand État,
s’agrégera le grand État :
Dans les deux cas, la condescendance est une sorte de suprématie
La tendance du grand État est d’agréger et de nourrir des hommes,
La tendance du petit État est de secourir et d’aider des hommes :
Tous deux donc réalisent leur tendance.
Grandeur ne peut être que condescendance.

LXII

La Voie est le vase de toute chose,
trésor des bons,
gardien des égarés.
Ses belles paroles peuvent acheter l’honneur,
Ses splendides actions peuvent distinguer devant les hommes :
Mais, au-dessus de tout, elle n’abandonne point les égarés.
Triomphe impérial, splendeur princière
n’égale point une re-conduite dans la Voie…
Pourquoi les anciens voyaient-ils l’idéal dans la Voie ?
Parce qu’elle peut être trouvée par l’effort
Et que les égarés par elle sont ramenés.
Pour cela elle est l’idéal de l’Humanité.

LXIII

Vouloir sans vouloir vouloir,
Agir sans vouloir agir,
Sentir sans vouloir sentir,
Considérer grand comme petit,
beaucoup comme peu,
mal comme bien.
Difficile est issu de facile
Grand est issu de petit :
Les questions sociales difficiles sont issues de faciles.
Les questions sociales grandes sont issues de petites.
Conformément à ceci
Le Parfait ne s’occupe plus de ce qui est déjà grand,

mais pour cette raison accomplit grand.
Qui promet beaucoup tient toujours peu,
Qui croit tout facile trouve tout difficile.
Ainsi :
Le Parfait croit tout difficile,
ne trouve rien difficile.

LXIV

Ce qui est tranquille est facile à tenir,
Ce qui est non encore apparu est facile à prévenir,
Ce qui est encore faible est facile à disperser.
Prévenir avant le fait accompli,
Pacifier avant la lutte.
Un arbre énorme a pour racine un cheveu fin,
Une tour de neuf étages s’élève sur une poignée de terre,
Mille lieues commencent sous ton pied.
Vouloir implique échouer,
Gagner implique perdre.
Conformément à ceci
Le Parfait ne veut point, donc n’échoue point,
ne gagne point, donc ne perd point…
Le peuple, en général, au point d’aboutir, échoue.
Penser à la fin comme au commencement,
Voilà le secret de la réussite.
Conformément à ceci
Le Parfait désire n’avoir point le désir
d’estimer les objets rares,
apprend à ne point apprendre,
repousse le sens commun.
Comme Organisateur, il observe la Non-volonté
il n’entrave point
l’évolution naturelle.

LXV

Les anciens, connaissant la Voie,
n’éclairaient pas le peuple,
le tenaient en ignorance.
Peuple instruit est difficile à guider :
Le guider par le savoir est un fléau pour l’État.
Le guider comme par bêtise est un bonheur pour l’État.
Savoir ces deux axiomes, c’est être modèle.
Se tenir à cet idéal c’est la profonde Ligne-droite.
Profonde Ligne-droite ! — Mystérieuse ! — Lointaine !
En toi toute chose révolue !
Par toi l’harmonie mondiale !

LXVI

Fleuves et lacs sont rois des vallées, parce qu’ils sont plus bas :
Ainsi ils peuvent être rois.
Conformément à ceci
Le Parfait, pour être au-dessus du peuple, s’abaisse en paroles ;
pour être premier du peuple, il supprimera son moi.
Ainsi il sera au-dessus, et le peuple ne se trouvera oppressé,
il sera premier, et le peuple ne se trouvera abaissé.
La Société se trouvera bien et se sentira libre
L’Organisateur, ne voulant point,
La Société ne peut lui en vouloir.

LXVII

On m’attribue de la grandeur
Et l’on dit que je ne suis pas comme les autres !
Avoir grandeur — de suite vient après, « pas comme les autres »,
Comme ceux qui sont éternellement « comme les autres »
Et, par conséquent, en effet bien petits…
C’est que
J’ai trois choses précieuses que je garde et vénère :
La première est la Solidarité,
La deuxième est la Réserve,
La troisième est la Modestie en questions sociales.
La Solidarité me rend courageux,
La Réserve me rend libéral,
La Modestie me rend organisateur,
Mais de nos jours
Plus de Solidarité mais beaucoup d’insolence,
Plus de Réserve mais beaucoup de tapage,
Plus de Modestie mais beaucoup d’arrivisme :
C’est la route de la Mort…
Solidarité, dans la lutte, est victoire,
dans la paix, est force.
Le Ciel protège,
La Solidarité avance.

LXVIII

Bon connaisseur ne dispute pas,
Bon lutteur ne se fâche pas,
Bon dompteur ne lutte pas,
Bon directeur ne dirige pas.
C’est la Ligne-droite de paix,
le moyen de diriger,
conformité au ciel,
perfection primitive.

LXIX

Règle pour les lutteurs :
faire l’hôte, non pas le visiteur ;
Rétrograder d’un pied plutôt qu’avancer d’un pouce.
Conformément à ceci
Progresser sans s’avancer,
Prendre sans ôter,
Posséder sans conquérir.
Point de mal plus grand que de traiter à la légère,
C’est perdre son avoir.
Ainsi
De deux lutteurs le Penseur l’emporte.

LXX

Mes paroles sont faciles à comprendre,
faciles à suivre ;
Les hommes ne savent les comprendre,
ne savent les suivre.
Mes paroles ont un principe,
Mes actions ont une norme :
Sans les savoir on ne saurait les comprendre ;
Peu me comprennent : c’est mon titre de gloire.
Conformément à ceci
Le Parfait est pauvre à l’extérieur,
riche à l’intérieur.

LXXI

Savoir son non-savoir est grandeur,
Ne pas avoir ce savoir est maladie.
Sentir cette maladie est déjà ne pas l’avoir.
Le Parfait n’a pas cette maladie,
Il sent sa maladie, donc ne l’a plus.

LXXII

Qui ne craint plus l’adversité
Périra par une adversité.
Ne pas se croire peu,
Ne pas se croire inférieur :
Ne pas se l’imaginer à soi, et cela n’est pas…
Conformément à ceci
Le Parfait se connaît sans s’exhiber,
se suffit sans se surestimer ;
s’éloigne de ceci,
se tient à cela.

LXXIII

Qui a le courage ose tuer.
Qui n’a pas le courage ose laisser vivre.
Les deux sont peut-être parfois utiles, parfois nuisibles,
Mais qui sait le jugement du Ciel ?
C’est pourquoi le Parfait prend cette question très au sérieux.
La Voie du Ciel est celle-ci :
Vaincre sans lutter,
Être obéi sans commander,
Attirer sans appeler,
Agir sans faire :
Le filet céleste a les mailles larges,
Mais nul ne passe à travers.

LXXIV

Si le peuple ne craint plus la mort,
Comment le diriger par la crainte de la mort ?
Si le peuple craint toujours la mort,
On peut avec utilité condamner à mort :
Qui alors oserait ?
Il existe un arbitre de vie et de mort.
Mais celui qui à sa place veut être arbitre de vie et de mort,
Est comme qui à la place d’un charpentier porte cognée à l’arbre :
Il se blessera facilement la main…

LXXV

Le peuple souffre parce que les grands ont l’abondance :
Voilà pour la souffrance du peuple.
Le peuple s’agite parce que les grands se démènent :
Voilà pour l’agitation du peuple.
Le peuple méprise la mort, parce qu’il est esclave de la vie,
Voilà pour le mépris de la mort.
Celui qui n’est pas esclave de la vie est plus moral
Que celui qui la vénère.

LXXVI

L’homme naît faible et délicat,
meurt fort et dur ;
La plante naît délicate et flexible,
meurt inflexible et dure.
Conformément à ceci
Fort et dur sont attributs de la mort,
Faible et flexible sont attributs de la vie.
Ainsi
Force armée ne signifie point victoire,

L’arbre fort est abattu…
Grand et fort est en bas
Doux et faible est en haut.

LXXVII

La Voie du Ciel ressemble à l’acte de tendre un arc :
Ôter d’un convexe pour ajouter à un concave,
Supprimer un trop pour augmenter un trop peu.
La Voie du Ciel est
Prendre où il y a abondance
Donner où il y a insuffisance.
Les procédés humains en diffèrent :
Prendre où il y a déjà trop peu
Donner où il y a déjà trop.
Qui voue son trop à la Société est dans la Voie.
Conformément à ceci
Le Parfait agit sans faire,
accomplit sans rester auteur,
s’éclipse.

LXXVIII

Rien de plus faible et flexible au monde que l’eau :
Et rien de plus efficace pour détruire le fort et le dur…
Invincible parce qu’elle est passive !
Ainsi, tout le monde le sait :
Le faible vainc le fort
Le doux vainc le dur ;
Mais personne ne s’y conforme.
Conformément à ceci
Le Parfait dit :
Qui supporte la honte de l’État est sa providence,
Qui porte le malheur de l’État est son maître.
Désagréable vérité…

LXXIX

Après une grande haine, il restera toujours une petite haine :
Rien ne s’efface.
Conformément à ceci
Le Parfait remplit sa part
n’expecte rien d’autrui.
Qui est dans sa Ligne-droite est commandé par son devoir,
Qui est hors de sa Ligne-droite est commandé par son désir.
La Voie du Ciel est l’Équité,
En elle progressent les Bons.

LXXX

L’État petit,
Le peuple peu nombreux,
Armes pour dix à cent hommes, mais sans usage,
Aimer la vie,
Rester dans le pays,
Navires et voitures, mais sans emploi,
Cuirasses et épées, mais sans utilité,
Revenir aux cordes nouées.
Alors
Le manger serait trouvé bon
Les habits plairaient,
Les maisons seraient trouvées confortables,
Les mœurs seraient douces.
Et si des communautés étaient si proches l’une de l’autre
qu’on entende facilement le coq chanter et le chien aboyer :
Qu’on vieillisse et qu’on meure sans s’agglomérer.

LXXXI

Parole vraie n’est belle,
Parole belle n’est vraie ;
Homme bon ne querelle,
Querelleur n’est bon ;
Sachant n’est savant,
Savant n’est sachant.
Le parfait n’accumule ses richesses :
Plus il gaspille pour l’Humanité et plus il acquiert ;
Plus il donne à l’Humanité et plus il est riche.
La Voie du Ciel :
Harmoniser sans léser.
La Voie de l’Homme :
Agir sans lutter.


FIN


Transcrit du chinois de Lao-tse par Alexandre Ular