Le Livre des masques/Pierre Quillard

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Mercure de France (p. 70-74).


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PIERRE QUILLARD


C’était aux temps déjà loin et peut-être héroïques du Théâtre d’Art ; on nous convia à entendre et à voir la Fille aux Mains coupées : il m’en reste le souvenir du plus agréable des spectacles, du plus complet, du plus parfait, d’un spectacle qui donnait vraiment la sensation exquise et aiguë du définitif. Cela dura une heure à peine : il en demeure des vers qui forment un poème difficilement oubliable.

M. Pierre Quillard a réuni ses premières poésies sous un titre qui serait, pour plus d’un, présomptueux : La Gloire du Verbe. Oser cela, c’est être sûr de soi, c’est avoir la conscience d’une maîtrise, c’est affirmer, tout au moins, que, venant après Leconte de Lisle et après M. de Heredia, on ne faiblira pas en un métier qui demande avec la splendeur de l’imagination une singulière sûreté de main. Il ne nous mentait pas ; très habile sertisseur, il glorifie vraiment les multiples pierreries du verbe, il fait sourire l’orient des perles, et rire l’arc-en-ciel des diamants décomposés.

Capitan d’une galère chargée d’opulents esclaves, il navigue parmi les périls tentants des archipels de pourpre (comme on dit qu’à certaines heures apparaissent les îles grecques), et quand la nuit vient il cherche le fond de sable d’un golfe violet


Dans la splendeur des clairs de lune violets.


Et il attend l’apparition du divin :


Alors des profondeurs et des ténèbres saintes
Comme un jeune soleil sort des gouffres marins,
Blanche, laissant couler des épaules aux reins
Ses cheveux où nageaient de pâles hyacinthes,
Une femme surgit…


dont les yeux sont des abîmes de joie, d’amour et d’épouvante où l’on voit se réfléchir le monde entier des choses depuis l’herbe jusqu’à l’infini des mers ; et elle parle : Poète qui promènes parmi la vie ton étonnement et tes désirs et tes amours, tu te présentes ému par les seules joies chamelles et tu souffres, car ces joies, tu ne les sens vraiment que vaines, mais


Si tu n’étreins que des chimères, si tu bois
L’enivrement de vins illusoires, qu’importe !
Le soleil meurt, la foule imaginaire est morte
Mais le monde subsiste en ta seule âme : vois !
Les jours se sont fanés comme des roses brèves,
Mais ton Verbe a crée le mirage où tu vis…


et ma beauté, c’est toi qui lui donnes sa forme et son geste ; je suis ton œuvre ; j’existe parce que tu me penses et parce que tu m’évoques.

Telle est l’idée maîtresse de cette Gloire du Verbe, l’un des rares poèmes de ce temps où l’idée et le mot marchent d’accord en harmonieux rythme.

Au lever du soleil la galère remit à la voile : Pierre Quillard partait pour des pays lointains.

C’est une âme païenne ou qui se voudrait païenne, car si ses yeux cherchent avidement la beauté sensible, son rêve s’attarde à vouloir forcer la porte derrière laquelle dort obscurément la beauté enclose dans les choses. Il est vraiment plus inquiet qu’il ne daigne le dire et le regard des captives le trouble de plus d’un frisson. Comme il sait toutes les théogonies et toutes les littératures,


J’ai connu tous les dieux du ciel et de la terre.


comme il a bu à toutes les source, il connaît plus d’une manière de s’enivrer : dilettante d’espèce supérieure, quand il aura épuisé la joie des navigations, quand il aura choisi sa demeure (sans doute près d’une vieille fontaine sacrée), ayant beaucoup cueilli, ayant beaucoup semé de nobles graines, il se verra le maître d’un jardin royal et d’un peuple odorant de fleurs,


Fleurs éternelles, fleurs égales aux dieux !