Le Livre des mille nuits et une nuit/Tome 07/Histoire prodigieuse de la ville d’airain

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Anonyme
Traduction par Joseph-Charles Mardrus.
Éditions de la Revue Blanche (Tome 7p. 7-42).


HISTOIRE PRODIGIEUSE DE LA VILLE D’AIRAIN


MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT TRENTE-NEUVIÈME NUIT

Schahrazade dit :

On raconte qu’il y avait sur le trône des khalifats Ommiades, à Damas, un roi — Allah seul est roi ! — qui s’appelait Abdalmalek ben-Merwân. Il aimait souvent à s’entretenir, avec les sages de son royaume, de notre maître Soleïmân ben-Daoud (sur lui la prière et la paix ! ), de ses vertus, de sa puissance et de son pouvoir illimité sur les fauves des solitudes, les éfrits qui peuplent l’air, et les génies maritimes et souterrains.

Un jour que le khalifat, au récit qu’on lui faisait de vases de cuivre ancien dont le contenu était une étrange fumée noire aux formes diaboliques, s’étonnait à l’extrême et avait l’air de mettre en doute la réalité de faits si avérés, d’entre les assistants se leva Taleb ben-Sehl, le voyageur fameux, qui confirma le récit que l’on venait d’entendre, et ajouta : « En effet, ô émir des Croyants, ces vases de cuivre ne sont autres que ceux où furent enfermés, dans les temps anciens, les génies rebelles aux ordres de Soleïmân, et qui furent jetés, une fois scellés du sceau redoutable, au fond de la mer mugissante, aux confins du Maghreb, dans l’Afrique occidentale. La fumée qui s’en échappe est tout simplement l’âme condensée des éfrits, lesquels ne manquent pas de reprendre à l’air libre leur première forme formidable. »

À ces paroles, la curiosité et l’étonnement du khalifat Abdalmalek augmentèrent considérablement, et il dit à Taleb ben-Sehl : « Ô Taleb, je désire beaucoup voir l’un de ces vases de cuivre qui renferment les éfrits en fumée ! Crois-tu la chose possible ? Dans ce cas je suis prêt à aller moi-même faire les recherches nécessaires. Parle. » Il répondit : « Ô émir des Croyants, tu peux avoir cet objet ici même, sans te déplacer, et sans fatigues pour ta personne vénérée. Tu n’as pour cela qu’à envoyer une lettre à l’émir Moussa, ton lieutenant au pays du Maghreb. Car la montagne au pied de laquelle se trouve la mer qui renferme ces vases est reliée au Maghreb par une langue de terre qu’on peut traverser à pied sec. L’émir Moussa, au reçu de la lettre, ne manquera pas d’exécuter les ordres de notre maître le khalifat ! »

Ces paroles eurent le don de convaincre Abdal-malek qui, à l’instant, dit à Taleb : « Et qui mieux que toi, ô Taleb, est capable d’aller avec célérité au pays du Maghreb porter ma lettre à l’émir Moussa, mon lieutenant ? Je te donne tous pouvoirs de puiser à mon trésor ce que tu juges nécessaire pour les frais du voyage, et de prendre autant d’hommes qu’il t’en faut pour ta suite. Mais hàte-toi, ô Taleb ! » Et à l’heure même le khalifat écrivit une lettre de sa propre main à l’émir Moussa, la cacheta, et la remit à Taleb qui embrassa la terre entre ses mains et, une fois les préparatifs faits, partit en toute diligence pour le Maghreb, où, sans encombre, il arriva.

L’émir Moussa le reçut avec joie et avec tous les égards dus à l’envoyé de l’émir des Croyants ; et Taleb lui remit la lettre, qu’il prit, et, après l’avoir parcourue et en avoir compris le sens, il la porta à ses lèvres, puis à son front, et dit : « J’écoute et j’obéis ! » Et aussitôt il fit mander auprès de lui le cheikh Abdossamad, homme qui avait parcouru toutes les régions habitables de la terre, et qui maintenant passait les jours de sa vieillesse à noter avec soin, pour les âges, ses connaissances acquises dans une vie de voyages sans répit. Et lorsque le cheikh arriva, l’émir Moussa le salua avec respect et lui dit : « Ô cheikh Abdossamad, voici que l’émir des Croyants m’envoie ses ordres pour que j’aille à la recherche des vases de cuivre ancien où furent enfermés les génies rebelles par notre maître Soleïmân ben-Daoud, Ils gisent au fond d’une mer située au pied d’une montagne qui, paraît-il, se trouverait aux confins extrêmes du Maghreb. Bien que je connaisse de longue date tout le pays, je n’ai jamais ouï parler de cette mer ni de la route qui y conduit ; mais toi, ô cheikh Abdossamad qui as parcouru le monde entier, tu n’ignores sans doute pas l’existence de cette montagne et de cette mer-là ! »

Le cheikh réfléchit une heure de temps et répondit : « Ô émir Moussa ben-Nossaïr, cette montagne et cette mer ne sont pas inconnues à ma mémoire ; mais jusqu’aujourd’hui je n’ai pu, malgré le désir, y aller moi-même : le chemin qui y conduit est très difficile à cause du manque d’eau dans les citernes ; et il faut bien deux ans et quelques mois pour y aller et davantage pour en revenir, si toutefois on peut revenir d’une contrée dont les habitants n’ont jamais donné un signe quelconque de leur existence et vivent dans une ville située, dit-on, au sommet même de la montagne en question, une ville où nul n’a pu encore pénétrer et qu’on nomme la Ville d’Airain ! »

Et, ayant dit ces paroles, le vieillard se tut, réfléchit encore un moment, et ajouta : « De plus je ne dois pas te cacher, ô émir Moussa, que cette route est semée de dangers et de choses pleines d’effroi, et qu’il y a un désert à traverser qui est peuplé par les éfrits et les génies, gardiens de ces terres vierges de pas humains depuis l’antiquité. Sache, en effet, ô Ben-Nossaïr, que ces contrées de l’extrême occident africain sont interdites aux fils des hommes ; deux d’entre eux ont pu seuls les traverser, l’un est Soleïmân ben-Daoud, et l’autre El-Iskandar aux Deux-Cornes. Et depuis ces époques abolies, le silence est devenu le maître introublé de ces vastitudes désertées ! Si donc tu tiens, dédaigneux des obstacles mystérieux et des périls, à exécuter les ordres du khalifat et à tenter ce voyage dans un pays sans routes tracées, et sans autre guide que ton serviteur, fais charger mille chameaux d’outrés remplies d’eau et mille autres chameaux de vivres et de provisions ; prends le moins de gardes possible, car nul pouvoir humain ne nous préserverait de la colère des puissances ténébreuses dont nous allons violer les domaines, et il ne nous faut pas les indisposer par un déploiement d’armes menaçantes et vaines. Et lorsque tout sera prêt, fais ton testament, émir Moussa, et partons…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTIÈME NUIT

Elle dit :

»… Et lorsque tout sera prêt, fais ton testament, émir Moussa, et partons ! »

À ces paroles, l’émir Moussa, gouverneur du Maghreb, après avoir invoqué le nom d’Allah, ne voulut pas avoir un moment d’hésitation : il rassembla les chefs de ses soldats et les principaux du royaume, testa devant eux tous et nomma comme son remplaçant son fils Haroun. Après quoi, il fit faire les préparatifs en question, ne prit avec lui que quelques hommes choisis, et, accompagné du cheikh Abdossamad et de Taleb, l’envoyé du khalifat, il prit la route du désert, suivi de mille chameaux chargés d’eau et de mille autres chargés de vivres et de provisions.

La caravane marcha dans les solitudes plates pendant des jours et des mois, sans rencontrer sur sa route un être vivant dans ces immensités unies comme la mer lorsqu’elle est tranquille. Et le voyage continua de la sorte au milieu du silence infini, jusqu’à ce qu’un jour ils eussent aperçu au loin comme un nuage brillant, à ras de l’horizon, vers lequel ils se dirigèrent. Et ils reconnurent que c’était un édifice aux hautes murailles en acier chinois, et soutenu par quatre rangées de colonnes d’or de quatre mille pas de circonférence. Mais le dôme de ce palais était en plomb, et servait de reposoir à des milliers de corbeaux, seuls habitants visibles sous le ciel. Sur la grande muraille où s’ouvrait la porte principale en ébène massif lamé d’or, une plaque immense de métal rouge laissait lire sur sa table, tracés en caractères ioniens, ces mots que déchiffra le cheikh Abdossamad et qu’il traduisit à l’émir Moussa et à ses compagnons :

Entre ici pour apprendre l’histoire de ceux qui furent les dominateurs !

Ils passèrent, tous ceux-là ! Ils eurent à peine le temps de se reposer à l’ombre de mes tours.

Ils furent dispersés comme des ombres par la mort ! Ils furent dissipés comme la paille au vent par la mort !

L’émir Moussa fut excessivement ému en entendant ces paroles, que traduisait le vénérable Abdossamad, et murmura : « Il n’y a d’autre Dieu qu’Allah ! » Puis il dit : « Entrons ! » et, suivi de ses Compagnons, il franchit le seuil de la porte principale, et pénétra dans le palais.

Devant eux surgissait, au milieu du vol muet des grands oiseaux noirs, dans sa haute nudité de granit, une tour dont le sommet se perdait au regard, et au pied de laquelle s’alignaient en rond quatre rangées de cent sépulcres qui entouraient un monumental sarcophage de cristal poli autour duquel se lisait cette inscription, gravée en caractères ioniens, avec des lettres d’or rehaussées de pierreries :

L’ivresse de la jouissance est passée comme le délire des fièvres.

De combien d’événements n’ai-je pas été témoin ?

De quelle brillante renommée n’ai-je pas joui durant les jours de ma gloire ?

Combien de capitales n’ont-elles pas retenti du sabot sonore de mon cheval ?

Que de villes n’ai-je pas saccagées comme le simoun destructeur ? Que d’empires n’ai-je pas détruits comme le tonnerre ?

Que de potentats n’ai-je pas traînés derrière mon char ?

Que de lois n’ai-je pas dictées à l’univers ?

Et voici !

L’ivresse de ma jouissance est passée comme le délire de la fièvre, sans laisser plus de trace que l’écume sur le sable.

La mort m’a surpris sans que ma puissance l’ait repoussée, sans que mes armées ni mes courtisans aient pu me défendre contre elle !

Écoute donc, voyageur, les paroles que jamais mes lèvres ne prononcèrent de mon vivant :

Conserve ton âme ! Jouis en paix du calme de la vie, de la beauté calme de la vie ! Demain la mort t’enlèvera !

Demain la terre répondra à ceux qui t’appelleront : « Il est mort ! Jamais mon sein jaloux ne rend ceux qu’il enferme pour l'éternité ! »

En entendant ces paroles, que traduisait le cheikh Abdossamad, l'émir Moussa et ses compagnons ne purent s’empêcher de pleurer. Et ils restèrent longtemps debout devant le sarcophage et les sépulcres, en se répétant les paroles funèbres. Puis ils se dirigèrent vers la tour qui était fermée par une porte à deux battants d’ébène, sur laquelle cette inscription se lisait, également gravée en caractères ioniens rehaussés de pierreries :

Au nom de l’Éternel, de l’Immuable,

Au nom du Maître de la force et de la puissance !

Apprends, voyageur qui parcours ces lieux, à ne point t'enorgueillir des apparences ! Leur éclat est trompeur.

Apprends par mon exemple à ne point te laisser éblouir par les illusions ! Elles te précipiteraient dans l’abîme !

Je te parlerai de ma puissance !

J’avais dix mille coursiers généreux dans mes écuries, soignés par les rois captifs de mes armes.

J’avais dans mes appartements privés, comme concubines, mille vierges issues du sang des rois, et mille autres vierges choisies parmi celles dont les seins sont glorieux et dont la beauté fait pâlir l’éclat de la lune.

Mes épouses me donnèrent, pour postérité, mille princes royaux, courageux comme des lions.

Je possédais d’immenses trésors ; et sous ma domination se courbaient les peuples et les rois, depuis l’Orient jusqu’aux extrêmes limites de l’Occident, subjugués par mes armées indomptables.

Et je croyais éternelle ma puissance, et assise pour les siècles la durée de ma vie, quand soudain, la voix se fit entendre qui m’annonçait les irrévocables décrets de Celui qui ne meurt pas !

Alors je réfléchis sur ma destinée !

Je rassemblai mes cavaliers et mes fantassins par milliers, armés de leurs lances et de leurs glaives.

Et je rassemblai les rois, mes tributaires, et les chefs de mon empire et les chefs de mes armées.

Et devant eux tous, je fis apporter mes cassettes et les coffres de mes trésors, et à tous ceux-là je dis :

« Ces richesses, ces quintaux d’or et d’argent, je vous les donne si vous prolongez d’un jour seulement ma vie sur la terre ! »

Mais ils tinrent leurs yeux baissés, et gardèrent le silence. Alors moi je mourus ! Et mon palais devint l’asile de la mort.

Si tu veux savoir mon nom, je m’appelais Kousch ben-Scheddad ben-Add le Grand !

En entendant ces sublimes vérités, l’émir Moussa et ses compagnons éclatèrent en sanglots et pleurèrent longuement. Après quoi ils pénétrèrent dans la tour, et se mirent à parcourir d’immenses salles, habitées par le vide et le silence. Ils finirent de la sorte par arriver dans une chambre, plus grande que les autres, à la voûte arrondie en dôme, et qui, seule dans la tour, contenait un meuble. C’était une colossale table en bois de sandal, ciselée merveilleusement, et sur laquelle se détachait cette inscription en beaux caractères semblables aux précédents :

Autrefois, à celle table, s’asseyaient mille rois borgnes et mille rois qui avaient de bons yeux. Maintenant dans la tombe ils sont également aveugles !

L’étonné ment de l’émir Moussa ne fit qu’augmenter devant ce mystère ; et, ne pouvant en avoir la solution, il transcrivit ces paroles sur ses parchemins ; puis il sortit du palais, ému à l’extrême, et reprit, avec ses compagnons, la route de la Ville d’Airain…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTE-UNIÈME NUIT

Elle dit :

… et reprit, avec ses compagnons, la route de la Ville d’Airain.

Ils marchèrent durant le premier, le second et le troisième jour, jusqu’au soir. Alors ils virent leur apparaître, dressée sur un haut piédestal, découpée par les rayons du soleil rouge au couchant, une silhouette de cavalier immobile brandissant une lance au large fer qui semblait être une flamme embrasée, de la couleur même de l’astre en feu à l’horizon.

Lorsqu’ils furent tout proches de cette apparition, ils reconnurent que le cavalier et son cheval et le piédestal étaient d’airain, et que sur le fer de lance, du côté éclairé par les derniers rayons de l’astre, ces mots étaient gravés en caractères de feu :

Audacieux voyageurs qui avez pu arriver jusqu’aux terres interdites, maintenant vous ne sauriez retourner sur vos pas !

Si le chemin de la Ville vous est inconnu, faites-moi, par l’effort de vos bras, mouvoir sur mon piédestal et dirigez-vous du côté où, en m’arrêtant, je resterai le visage tourné.

Alors l’émir Moussa s’approcha du cavalier et le poussa de la main. Et aussitôt, avec la rapidité de l’éclair, le cavalier tourna sur lui-même et s’arrêta le visage vers une direction tout opposée à celle qui avait été suivie par les voyageurs. Et le cheikh Abdossamad reconnut qu’en effet il s’était trompé, et que la direction nouvelle était la bonne.

Aussitôt la caravane, revenant sur ses pas, s’engagea dans cette nouvelle voie, et continua de la sorte le voyage, durant des jours et des jours, jusqu’à ce qu’elle fût arrivée, à une tombée de nuit, devant une colonne de pierre noire à laquelle était enchaîné un être étrange dont on ne voyait émerger que la moitié du corps, l’autre moitié étant enfoncée profondément dans le sol. Ce tronc qui sortait de terre semblait quelque enfantement monstrueux poussé là par la force des puissances infernales. Il était noir et grand comme le tronc d’un vieux palmier déchu dépouillé de ses palmes. Il avait deux énormes ailes noires et quatre mains dont deux étaient semblables aux pattes griffues des lions. Une chevelure hérissée en crins rudes de queue d’onagre se mouvait sauvagement sur son crâne épouvantable. Sous les arcades orbitaires deux yeux rouges flambaient, tandis que le front aux doubles cornes de bœuf était troué d’un œil unique qui béait immobile et fixe en lançant des lueurs vertes comme l’œil des tigres et des panthères.

À la vue des voyageurs, le tronc agita les bras en faisant des cris effroyables et des mouvements désespérés comme pour briser les chaînes qui l’attachaient à la colonne noire. Et la caravane, prise d’une terreur extrême, se figea sur place, n’ayant la force ni d’avancer ni de reculer.

Alors l’émir Moussa se tourna vers le cheikh Abdossamad et lui demanda : « Peux-tu, ô vénérable, nous dire ce que peut bien être cela ? » Le cheikh répondit : « Par Allah ! ô émir, cela dépasse mon entendement ! » Et l’émir Moussa dit : « Alors avance plus près et interroge-le ! Peut-être nous éclairera-t-il lui-même ! » Et le cheikh Abdossamad ne voulut point montrer d’hésitation : il s’approcha du monstre, auquel il cria : « Au nom du Maître qui tient sous sa main les empires du Visible et de l’Invisible, je t’adjure de me répondre ! Dis-moi qui tu es, depuis quand tu es là et la cause qui te valut un si étrange châtiment ! »

Alors le tronc aboya. Et voici les paroles qu’entendirent l’émir Moussa, le cheikh Abdossamad et leurs compagnons :

« Je suis un éfrit de la postérité d’Eblis, père des genn. Je m’appelle Daësch ben-Alaëmasch. Ici je suis enchaîné par la Force Invisible jusqu’à l’extinction des siècles.

» Autrefois, dans ce pays gouverné par le roi de la Mer, il y avait, comme protectrice de la Ville d’Airain, une idole d’agate rouge dont j’étais le gardien à la fois et l’habitant. J’avais, en effet, élu domicile dans son intérieur ; et de tous les pays on venait en foule consulter le sort par mon entremise et écouter les oracles que je rendais et mes prédictions augurales.

» Le roi de la Mer, dont j’étais moi-même le vassal, avait sous son commandement suprême toute l’armée des génies rebelles aux ordres de Soleïmân ben-Daoud ; et il m’avait nommé le chef de cette armée pour le cas où éclaterait une guerre entre lui et ce maître redoutable des génies. Et cette guerre ne tarda pas, en effet, à éclater. » Le roi de la mer avait une fille d’une beauté dont le renom était parvenu jusqu’aux oreilles de Soleïmân. Celui-ci, désireux de l’avoir au nombre de ses épouses, dépêcha un envoyé au roi de la Mer pour la lui demander en mariage, en même temps qu’il lui enjoignait de briser la statue d’agate et de reconnaître qu’il n’y a point d’autre Dieu qu’Allah et que Soleïmân est le prophète d’Allah ! Et il le menaçait de son courroux et de sa vengeance si l’on ne se soumettait immédiatement à ses désirs. »

Alors le roi de la Mer assembla ses vizirs et les chefs des genn et leur dit : « Voici que Soleïmân me menace de toutes sortes de calamités pour m’obliger à lui donner ma fille et à briser la statue qui sert d’habitation à votre chef Daësch ben-Alaëmasch. Que pensez-vous de ces menaces ? Dois-je m’incliner ou résister ? »

» Les vizirs répondirent : « Et qu’as-tu, ô notre roi, à redouter de la puissance de Soleïmân ? Nos forces sont au moins aussi redoutables que les siennes. Et celles-ci, nous saurons bien les anéantir ! » Puis ils se tournèrent vers moi et me demandèrent mon avis. Alors, moi je dis : « Notre seule réponse à Soleïmân est de donner la bastonnade à son envoyé ! » Cela fut exécuté sur le champ. Et nous dîmes à cet envoyé : « Retourne maintenant instruire ton maître de l’aventure ! »

» Lorsque Soleïmân eut appris le traitement infligé à son envoyé, il fut à la limite de l’indignation, et rassembla aussitôt toutes ses forces disponibles en génies, hommes, oiseaux et animaux. Il confia à Assaf ben-Barkhia le commandement des guerriers hommes, et à Domriat, roi des éfrits, le commandement de toute l’armée des génies au nombre de soixante millions, et celui des animaux et des oiseaux de proie, rassemblés de tous les points de l’univers et des iles et des mers de la terre. Cela fait, Soleïmân vint, à la tête de cette armée formidable, envahir le pays du roi de la Mer, mon suzerain. Et dès son arrivée il rangea son armée en ordre de bataille. »

Il commença par placer sur les deux ailes les animaux, par rangs alignés de quatre, et posta dans les airs les grands oiseaux de proie destinés à servir de sentinelles pour l’aviser de nos mouvements et à fondre soudain sur les guerriers pour leur crever et leur arracher les yeux. Il composa l’avant-garde avec l’armée des hommes et l’arrière-garde avec l’armée des génies ; et il plaça à sa droite son vizir Assaf ben-Barkhia et à sa gauche Domriat, roi des éfrits de l’air. Lui-même demeura au centre, assis sur un trône de porphyre et d’or, porté par quatre éléphants formant carré. Et il donna alors le signal de la bataille.

» Aussitôt une clameur se fît entendre, grandissante avec la course au galop et le vol tumultueux des génies, des hommes, des oiseaux de proie et des fauves de guerre ; et l’écorce de la terre résonnait sous la formidable poussée des pas, tandis que l’air retentissait des battements de millions d’ailes et des huées et des cris et des rugissements.

» Moi, de mon côté, j’eus le commandement de l’avant-garde de l’armée des génies soumis au roi de la Mer. Je donnai le signal à mes troupes, et à leur tête je me précipitai sur le corps des génies ennemis commandé par le roi Domriat…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTE-DEUXIÈME NUIT

Elle dit :

»… Je donnai le signal à mes troupes, et à leur tête je me précipitai sur le corps des génies ennemis commandé par le roi Domriat. Et moi-même je cherchais à attaquer le chef des adversaires, quand je le vis soudain se muer en une montagne enflammée qui se mit à vomir le feu par torrents, en s’efforçant de m’accabler et de m’étouffer sous les débris lancés qui retombaient de notre côté en nappes embrasées. Moi, longtemps, stimulant les miens, je me défendis et j’attaquai avec acharnement ; et ce ne fut que lorsque je vis bien que le nombre de mes ennemis allait indubitablement m’écraser que je donnai le signal de la retraite et que je me retirai en m’enfuyant à tire d’aile à travers les airs. Mais nous fûmes, sur l’ordre de Soleïmân, poursuivis et de tous les côtés à la fois environnés par nos adversaires, génies, hommes, animaux et oiseaux : et nous fûmes les uns anéantis, les autres écrasés sous les pieds des quadrupèdes, et d’autres précipités du haut des airs, les jeux crevés et les chairs en lambeaux. Moi-même je fus atteint dans ma fuite qui dura trois mois. Alors, pris et garrotté, je fus condamné à être attaché à cette colonne noire jusqu’à l’extinction des âges, tandis que tous les génies à mes ordres étaient faits prisonniers, transformés en fumée et enfermés dans des vases de cuivre qui, scellés du sceau de Soleïmân, furent précipités au fond de la mer où baignent les murailles de la Ville d’Airain !

» Quant aux hommes qui habitaient ce pays, je ne sais exactement ce qu’ils sont devenus, enchaîné que je suis depuis la ruine de notre pouvoir. Mais, si vous allez à la Ville d’Airain, peut-être verrez-vous leurs traces et apprendrez-vous leur histoire ! »

Lorsque le tronc eut fini de parler, il se mit à s’agiter éperdument comme pour essayer de se désenchaîner de la colonne. Et l’émir Moussa et ses compagnons, craignant qu’il ne parvînt à se mettre en liberté ou à les obliger à seconder ses efforts, ne voulurent point stationner davantage et se hâtèrent de continuer leur route vers la Ville dont ils voyaient déjà au loin se profiler dans le rouge du soir les tours et les murailles.

Lorsqu’ils ne furent plus qu’à une légère distance de la Ville, comme la nuit tombait et que les choses d’alentour prenaient un aspect hostile, ils préférèrent attendre le matin pour s’approcher des portes ; et ils dressèrent les tentes pour passer la nuit, harassés qu’ils étaient des fatigues du voyage.

A peine l’aube première eut-elle commencé à éclaircir les sommets des montagnes à l’orient, l’émir Moussa réveilla ses compagnons et se mit en route avec eux pour arriver à l’une des portes d’entrée. Alors, devant eux ils virent, dans la clarté matinale, se dresser, formidables, des murailles d’airain, si lisses qu’on les eût dites sorties toutes neuves du moule où elles avaient été coulées. Leur hauteur était telle qu’elles semblaient former le premier plan des monts gigantesques qui les entouraient et dans les flancs desquels elles semblaient s’incruster, taillées à même quelque métal originel.

Lorsqu’ils purent sortir de la surprise immobile où les avait cloués ce spectacle, ils cherchèrent des yeux une porte par où entrer dans la Ville. Mais ils n’en trouvèrent point. Alors ils se mirent à marcher, en longeant les murailles, espérant toujours trouver l’entrée. Mais ils ne virent point d’entrée. Et ils continuèrent à marcher encore des heures sans voir ni porte ni brèche quelconque, ni personne qui se dirigeât vers la Ville ou en sortît. Et malgré l’heure déjà avancée du jour, ils n’entendaient aucun bruit pas plus au dedans qu’au dehors des murs, et ils ne remarquaient aucun mouvement pas plus sur les sommets des murs qu’à leur pied. Mais l’émir Moussa, sans perdre espoir, encouragea ses compagnons à marcher encore ; et ils marchèrent ainsi jusqu’au soir, et toujours ils voyaient se déployer devant eux la ligne inflexible des murailles d’airain, qui suivaient les mouvements du sol, les vallées et les côtes et semblaient surgir du sein même de la terre.

Alors l’émir Moussa ordonna à ses compagnons de s’arrêter pour le repos et la nourriture. Et lui-même s’assit quelque temps pour réfléchir à la situation. Lorsqu’il se fut reposé, il dit à ses compagnons de rester là à veiller sur le campement jusqu’à son retour et, suivi du cheikh Abdossamad et de Taleb ben-Sehl, il fit avec eux l’ascension d’une haute montagne, dans le dessein d’inspecter les environs et de reconnaître cette Ville qui ne voulait pas se laisser violer par les tentatives des humains…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTE-TROISIÈME NUIT

Elle dit :

… cette Ville qui ne voulait pas se laisser violer par les tentatives des humains.

D’abord ils ne purent rien distinguer dans les ténèbres, car la nuit avait déjà épaissi les ombres sur la plaine ; mais soudain la lueur à l’orient se fit plus vive, et sur le sommet de la montagne la lune magnifique s’élança et d’un clignement de ses yeux illumina le ciel et la terre. Et à leurs pieds un spectacle se déroula qui les fit s’arrêter de respirer.

Ils dominaient une ville de songe.

Sous la nappe blanche qui tombait de haut, aussi loin que pouvait s’étendre le regard vers des horizons noyés dans la nuit, des dômes de palais, des terrasses de maisons, de calmes jardins s’étageaient dans l’enceinte d’airain, et des canaux illuminés par l’astre se promenaient en mille circuits clairs dans le sombre des massifs, tandis que, tout au bout, une mer de métal contenait dans son sein froid les feux du ciel réfléchi : ce qui faisait que l’airain des murailles, les pierreries allumées des dômes, les terrasses candides, les canaux et toute la mer, ainsi que les ombres projetées vers l’occident, se mariaient sous la brise nocturne et la lune magique.

Cependant cette vastitude était ensevelie dans le silence universel comme dans un tombeau. Nulle vie humaine ne se laissait soupçonner là-dedans. Mais de hautes figures d’airain, chacune sur quelque socle monumental, mais de grands cavaliers taillés dans le marbre, mais des animaux ailés au vol sans vertu, se profilaient dans un même geste figé ; et dans le ciel, à ras des édifices, tournoyaient, seuls êtres mobiles sur cette immobilité, d’immenses vampires par milliers, tandis que, trouant le silence étale, d’invisibles hiboux jetaient leurs lamentations et leurs appels funèbres sur les palais morts et les terrasses endormies.

Lorsque l’émir Moussa et ses deux compagnons eurent rempli leurs yeux de ce spectacle étrange, ils descendirent de la montagne en s’étonnant à l’extrême de n’avoir pas aperçu, dans cette ville immense, trace de quelque être humain vivant. Et ils arrivèrent au pied des murs d’airain, dans un endroit où ils virent quatre inscriptions gravées en caractères ioniens, et que le cheikh Abdossamad déchiffra aussitôt et traduisit à l’émir Moussa. La première inscription disait :

Ô fils des hommes ! que tes calculs sont vains ! La mort est proche. Ne compte pas sur l’avenir. Il est un Maître de l’Univers qui disperse les nations et les armées, et de leurs palais aux vastes magnificences précipite les rois dans l’étroite demeure du tombeau. Et leur âme réveillée dans l’égalité de la terre les voit réduits eh amas de cendre et de poussière.

À ces paroles, l’émir Moussa s’écria : « Ô sublimes vérités ! Ô réveil de l’âme dans l’égalité de la terre ! Que tout cela est frappant ! » Et il transcrivit aussitôt ces paroles sur ses parchemins. Mais déjà le cheikh traduisait la seconde inscription, qui disait :

Ô fils des hommes ! pourquoi t’aveugles-tu de tes propres mains ? Comment peux-tu mettre ta confiance dans un monde vain ? Ne sais-tu pas que c’est un séjour passager, une demeure transitoire ? Dis ! Où sont les rois qui jetèrent les fondements des empires ? Où sont les conquérants, les maîtres de l’Irak, d’Ispahan et du Khorassan ? Ils ont passé comme s’ils n’avaient jamais été !

L’émir Moussa transcrivit également cette inscription, et, fort ému, écouta le cheikh qui traduisait la troisième :

Ô fils des hommes, voici que les jours s’écoulent, et tu vois ta vie avec indifférence marcher vers le terme final. Songe au jour du Jugement devant le Seigneur, ton maître. Où sont les souverains de l’Inde, de la Chine, de Sina et de Nubie ? Le souffle implacable de la mort les a renversés dans le néant !

Et l’émir Moussa s’écria : « Où sont les souverains de Sina et de Nubie ? Renversés dans le néant ! » Or la quatrième inscription disait :

Ô fils des hommes ! Tu noies ton âme dans les plaisirs, et tu ne vois pas sur tes épaules la mort cramponnée qui suit tes mouvements ! Le monde est comme la toile de l’araignée, et derrière cette fragilité te guette le néant ! Où sont les hommes aux vastes espérances et leurs projets éphémères ? Ils ont échangé contre la tombe les palais où maintenant habitent les hiboux !

L’émir Moussa ne put alors contenir son émotion et se mit à pleurer longtemps, les tempes dans les mains, et il se disait : « Ô mystère de la naissance et de la mort ! Pourquoi naître s’il faut mourir ? Pourquoi vivre si la mort donne l’oubli de la vie ? Mais Allah seul connaît les destinées, et notre devoir est de nous incliner dans l’obéissance muette ! » Ces réflexions faites, il reprit avec ses compagnons la route du campement, et ordonna à ses hommes de se mettre sur-le-champ à l’ouvrage pour construire, avec du bois et des branchages, une échelle longue et solide qui leur permît d’atteindre le haut des murs, pour de là essayer de descendre dans cette ville sans portes.

Aussitôt les hommes se mirent à la recherche de bois et de grosses branches sèches, les rabotèrent le mieux qu’ils purent avec leurs sabres et leurs couteaux, les lièrent entre elles avec leurs turbans, leurs ceintures, les cordes des chameaux, les sangles et les cuirs des harnachements, et réussirent à construire une échelle assez haute pour atteindre au faite des murailles. Ils la portèrent alors à l’endroit le plus propice, la soutinrent de tous côtés avec de grosses pierres, et, en invoquant le nom d’Allah, commencèrent à y grimper lentement…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTE-QUATRIÈME NUIT

Elle dit :

… commencèrent à y grimper lentement, l’émir Moussa en tête. Mais quelques-uns restèrent au bas des murs, pour surveiller le campement et les environs.

L’émir Moussa et ses compagnons se mirent à marcher sur les murs pendant quelque temps, et finirent par arriver devant deux tours reliées entre elles par une porte d’airain dont les deux battants étaient fermés et joints d’une façon si parfaite qu’on n’aurait pu introduire la pointe d’une aiguille dans leur interstice. Sur cette porte était gravée l’image en relief d’un cavalier d’or qui avait le bras tendu et la main ouverte ; et sur la paume de cette main des caractères ioniens étaient tracés, que le cheikh Abdossamad déchiffra aussitôt et traduisit ainsi : « Frotte douze fois le clou qui est dans mon nombril. »

Alors l’émir Moussa, bien que fort surpris de ces paroles, s’approcha du cavalier et remarqua qu’en effet un clou d’or se trouvait enfoncé juste au milieu de son nombril. Il tendit la main et frotta ce clou douze fois. Et au douzième frottement les deux battants s’ouvrirent dans toute leur largeur sur un escalier de granit rouge qui s’enfonçait en tournant. Aussitôt l’émir Moussa et ses compagnons descendirent les marches de cet escalier qui les conduisit au centre d’une salle donnant de plain-pied sur une rue où stationnaient des gardes armés d’arcs et de glaives. Et l’émir Moussa dit : « Allons à eux pour leur parler avant qu’ils ne nous inquiètent ! »

Ils s’approchèrent donc de ces gardes dont les uns étaient debout le bouclier au bras et le sabre nu, et les autres assis ou étendus ; et l’émir Moussa, se tournant vers celui qui avait l’air d’être leur chef lui souhaita la paix avec affabilité ; mais l’homme ne bougea pas et ne lui rendit pas le salam ; et les autres gardes restèrent également immobiles et les yeux fixes, ne prêtant pas plus attention aux nouveaux venus que s’ils ne les voyaient pas.

Alors l’émir Moussa, voyant que ces gardes ne comprenaient pas l’arabe, dit au cheikh Abdossamad : « Ô cheikh, adresse-leur la parole dans toutes les langues que tu connais ! » Et le cheikh commença à leur parler d’abord en langue grecque ; puis, voyant l’inanité de sa tentative, il leur parla en indien, en hébreu, en persan, en éthiopien et en soudanais ; mais nul d’entre eux ne comprit un mot de ces langues et ne fit un geste quelconque d’intelligence. Alors l’émir Moussa dit : « Ô cheikh, ces gardes sont peut-être offensés de ce que tu ne leur ébauches pas le salut de leur pays. Il te faut donc leur faire des salams gesticulés selon tous les pays que tu connais ! » Et le vénérable Àbdossamad exécuta à l’instant tous les gestes des salams usités chez les peuples de toutes les contrées qu’il avait parcourues. Mais aucun des gardes ne bougea, et chacun resta immobilisé dans la même attitude qu’au commencement.

À cette vue, l’émir Moussa, à la limite de l’étonnement, ne voulut pas davantage insister ; il dit à ses compagnons de le suivre et continua sa route, ne sachant à quelle cause attribuer un tel mutisme. Et le cheikh Abdossamad se disait : « Par Allah ! jamais, dans mes voyages, je n’ai vu une chose si extraordinaire ! »

Ils continuèrent à marcher de la sorte jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à l’entrée du souk. Ils trouvèrent les portes ouvertes et pénétrèrent à l’intérieur. Le souk était rempli de gens qui vendaient et achetaient ; et les devantures des boutiques étaient merveilleusement garnies de marchandises. Mais l’émir Moussa et ses compagnons remarquèrent que tous les acheteurs et vendeurs, ainsi que tous ceux qui se trouvaient dans le souk, s’étaient, comme d’un commun accord, arrêtés dans leurs gestes et leurs mouvements dès qu’ils les eurent aperçus ; et l’on eût dit qu’ils n’attendaient que le départ des étrangers pour reprendre leurs occupations habituelles. Pourtant ils semblaient ne faire aucune attention à leur présence, et se contentaient d’exprimer leur mécontentement de cette intrusion par le mépris et la négligence. Et, pour donner plus de signification encore à cette attitude dédaigneuse, un silence général se faisait sur leur passage, de façon que l’on entendait dans l’immense souk voûté résonner leurs pas de marcheurs solitaires au milieu de l’immobilité d’alentour. Et ils parcoururent de la sorte, ne rencontrant nulle part ni geste bienveillant ou hostile ni sourire de bienvenue ou de moquerie, le souk des bijoutiers, le souk des soieries, le souk des selliers, le souk des marchands de drap, celui des savetiers, et le souk des marchands d’épices et d’aromates.

Lorsqu’ils eurent traversé le souk des aromates, ils débouchèrent soudain sur une place immense où le soleil mettait une clarté d’autant plus éblouissante que les souks avaient une lumière tamisée qui avait habitué les regards à sa douceur. Et tout au fond, entre des colonnes d’airain d’une hauteur prodigieuse qui servaient de piédestaux à de grands animaux d’or aux ailes éployées, se dressait un palais de marbre flanqué de tours d’airain, et gardé par une ceinture d’hommes armés et immobiles dont les lances et les glaives flambaient sans se consumer. Une porte d’or donnait accès à ce palais où l’émir Moussa pénétra, suivi de ses compagnons.

Ils virent d’abord, courant tout le long de l’édifice et limitant une cour aux bassins de marbres de couleur, une galerie supportée par des colonnes de porphyre ; et cette galerie servait de réserve d’armes, car on y voyait partout, suspendues aux colonnes, aux murs, et au plafond, d’admirables armes, merveilles enrichies d’incrustations précieuses, et provenant de tous les pays de la terre. Tout autour de cette galerie ajourée étaient adossés des bancs d’ébène d’un travail merveilleux, niellés d’argent et d’or, et où étaient assis ou couchés des guerriers, vêtus de leurs costumes de parade, qui ne firent aucun mouvement, soit pour barrer la route aux visiteurs soit pour les inviter à continuer leur promenade étonnée…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et, discrète, se tut.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTE-CINQUIÈME NUIT

Elle dit :

… soit pour barrer la route aux visiteurs, soit pour les inviter à continuer leur promenade étonnée. Ils suivirent donc cette galerie, dont la partie supérieure était ornée d’une corniche fort belle, et où ils virent, gravée en lettres d’or sur un fond d’azur, une inscription en langue ionienne qui contenait des préceptes sublimes dont voici la traduction fidèle faite par le cheikh Àbdossamad :

Au nom de l’Immuable, Souverain des destinées ! fils des hommes, tourne la tête et lu verras la mort prête à fondre sur ton âme ! Où est Adam, père des humains ? Où est Nouh et sa descendance ? Où est Nemroud le redoutable ? Où sont les rois, les conquérants, les Khosroès, les Césars, les Pharaons, les empereurs de l’Inde et de Vlrak, les maîtres de la Perse et ceux de l’Arabie, et Iskandar aux Deux-Cornes ? Où sont les souverains de la terre, Hamam et Karoun, et Scheddad fils d’Add et tous ceux de la postérité de Kanadu ? Par ordre de l’Éternel ils ont quitté la terre pour aller rendre compte de leurs actions au jour de la Rétribution.

Ô fils des hommes ! ne t’abandonne pas au monde et à ses plaisirs ! Crains le Seigneur et sers-le d’un cœur pieux ! Crains la mort ! La piété envers le Seigneur et la crainte de la mort sont la base de toute sagesse ! De la sorte tu moissonneras de belles actions qui te parfumeront pour le jour terrible du Jugement !

Lorsqu’ils eurent écrit sur les parchemins cette inscription qui les émut beaucoup, ils franchirent une grande porte qui s’ouvrait au milieu de la galerie, et entrèrent dans une salle au centre de laquelle était un beau bassin de marbre transparent d’où s’élançait un jet d’eau. Au-dessus de ce bassin se déployait, formant un plafond agréablement colorié, un pavillon en étoffes de soie et d’or aux teintes diverses et mariées entre elles avec un art parfait. L’eau, pour arriver dans ce bassin, suivait quatre canaux tracés dans le sol de la salle en contours charmants et chaque canal avait un lit d’une couleur particulière : le premier canal avait un lit de porphyre rose ; le second, de topazes ; le troisième, d’émeraudes, et le quatrième, de turquoises ; si bien que l’eau se teintait selon son lit et, frappée par la lumière atténuée filtrant des soieries du haut, projetait sur les objets d’alentour et les murs de marbre une douceur de paysage marin.

De là ils franchirent une seconde porte et entrèrent dans une seconde salle. Ils la trouvèrent remplie de monnaies anciennes d’or et d’argent, de colliers, de bijoux, de perles, de rubis et de toutes les pierreries. Et tout cela formait de tels amoncellements que l’oeil pouvait à peine circuler et traverser cette salle pour pénétrer dans une troisième.

Celle-ci était remplie d’armures en métaux précieux, de boucliers d’or enrichis de pierreries, de casques anciens, de sabres de l’Inde, de lances, de javelots et de cuirasses du temps de Daoud et de Soleïmân ; et ces armes étaient toutes dans un état tel de conservation qu’on les eût dites sorties la veille des mains qui les avaient fabriquées.

Ils entrèrent ensuite dans une quatrième salle, occupée entièrement par des armoires et des étagères en bois précieux où, en bon ordre, étaient rangés de riches habits, des robes somptueuses, des étoffes de prix et des brocarts admirablement ouvragés. De là ils se dirigèrent vers une porte qui, ouverte, leur livra l’accès d’une cinquième salle.

Elle ne contenait, du sol au plafond, rien que des vases et des objets destinés aux boissons, aux mets et aux ablutions : des vases d’or et d’argent, des bassins en cristal de roche, des coupes de pierres précieuses, des plateaux en jade ou en agate de diverses couleurs.

Lorsqu’ils eurent admiré tout cela, ils songeaient à revenir sur leurs pas, quand ils furent tentés de relever un immense rideau de soie et d’or qui couvrait l’un des murs de la salle. Et ils virent derrière ce rideau une grande porte ouvragée de fines marqueteries d’ivoire et d’ébène et fermée par des verrous massifs d’argent sans aucune trace de trou pour y adapter une clef. Aussi le cheikh Abdossamad se mit-il à étudier le mécanisme de ces verrous et finit-il par trouver un ressort caché qui céda à ses efforts. Aussitôt la porte tourna d’elle-même et donna libre accès aux voyageurs dans une salle miraculeuse creusée entièrement en dôme dans un marbre si poli qu’il semblait être un miroir d’acier. Des fenêtres de cette salle filtrait, à travers des treillis d’émeraudes et de diamants, une clarté qui nimbait les objets d’une splendeur inouïe. Au centre se dressait, soutenu par des pilastres d’or sur chacun desquels se tenait un oiseau au plumage d’émeraude et au bec de rubis, une sorte d’oratoire tendu d’étoffes de soie et d’or qui venait lentement, par une suite de degrés d’ivoire, prendre contact avec le sol où un magnifique tapis aux couleurs glorieuses, à la laine savante, fleurissait de ses fleurs sans odeur, de son gazon sans sève, et vivait de toute la vie artificielle de ses forêts pleines d’oiseaux et d’animaux saisis dans leur exacte beauté de nature et leurs rigoureuses lignes.

L’émir Moussa et ses compagnons montèrent les degrés de cet oratoire et, arrivés sur la plate-forme, ils s’arrêtèrent dans une surprise qui les cloua muets. Sous un dais de velours piqué de gemmes et de diamants, sur un large lit de tapis de soie superposés reposait une adolescente au teint éblouissant, aux paupières alanguies de sommeil sous leurs longs cils recourbés, et dont la beauté se rehaussait du calme admirable de ses traits, de la couronne d’or qui retenait sa chevelure, du diadème de pierreries qui étoilait son front et du collier humide de perles qui caressaient de leur chair sa peau dorée. À droite et à gauche du lit se tenaient deux esclaves, dont l’un était blanc et l’autre noir, armés d’un glaive nu et d’une pique d’acier. Au pied du lit, il y avait une table de marbre sur laquelle ces paroles étaient gravées :

Je suis la vierge Tadmor, fille du roi des Amalécites. Cette ville est ma ville ! Toi qui as pu pénétrer jusqu’ici, voyageur, tu peux emporter tout ce qui plaît à ton désir. Mais prends garde d’oser, attiré par mes charmes et la volupté, porter sur moi une main violatrice !

Lorsque l’émir Moussa fut revenu de l’émotion que lui avait causée la vue de l’adolescente endormie, il dit à ses compagnons : « Il est temps que nous nous éloignions de ces lieux, maintenant que nous avons vu toutes ces choses étonnantes, et que nous allions vers la mer pour essayer de trouver les vases de cuivre. Vous pouvez toutefois prendre dans ce palais tout ce qui vous tente ; mais gardez-vous de porter la main sur la fille du roi ou de toucher à ses vêtements…

— À ce moment de sa narration, Schahrazade vit apparaître le matin et se tut discrètement.

MAIS LORSQUE FUT
LA TROIS CENT QUARANTE-SIXIÈME NUIT

Elle dit :

»… mais gardez-vous de porter la main sur la fille du roi ou de toucher à ses vêtements ! »

Alors Taleb ben-Sehl dit : « Ô notre émir, rien dans ce palais ne peut se comparer à la beauté de cette adolescente. Ce serait dommage de la laisser là au lieu de l’emporter à Damas pour l’offrir au khalifat. Ce cadeau vaudrait mieux que tous les vases d’éfrits de la mer ! » L’émir Moussa répondit : « Nous ne pouvons toucher à la princesse. Ce serait l’offenser et attirer sur nous les calamités ! » Mais Taleb s’écria : « Ô notre émir, les princesses ne s’offensent jamais de telles violences, qu’elles soient vivantes ou endormies ! » Et, ayant dit ces paroles, il s’approcha de l’adolescente et voulut l’enlever dans ses bras. Mais soudain il tomba mort, transpercé par les sabres et les piques des deux esclaves qui le frappèrent en même temps sur la tête et dans le cœur.

À cette vue, l’émir Moussa ne voulut point stationner un moment de plus dans ce palais et ordonna à ses compagnons d’en sortir à la hâte pour prendre le chemin de la mer.

Lorsqu’ils furent arrivés sur le rivage, ils virent une quantité d’hommes noirs occupés à sécher leurs filets de pêche, et qui leur rendirent, en arabe, leurs salams selon la formule musulmane. Et Ternir Moussa dit à celui qui était le plus âgé d’entre eux et paraissait être le chef : « Ô vénérable cheikh, nous venons de la part de notre maître le khalifat Abdalmalek ben-Merwân chercher dans cette mer des vases où se trouvent des éfrits du temps du prophète Soleïmân ! Peux-tu nous aider dans nos recherches, et nous expliquer le mystère de cette Ville où tous les êtres sont sans mouvement ! » Le vieillard répondit : « Mon fils, sache d’abord que nous tous ici, les pêcheurs de ce rivage, nous sommes des croyants à la parole d’Allah et à celle de son Envoyé (sur lui la prière et la paix !) ; mais tous ceux qui se trouvent dans cette Ville d’Airain sont enchantés depuis l’antiquité, et resteront dans cet état jusqu’au jour du Jugement. Mais pour ce qui est des vases où se trouvent les éfrits, rien n’est plus facile que de vous les procurer, puisque nous en avons là une provision dont nous nous servons, une fois débouchés, pour faire cuire nos poissons et nos aliments. Nous pouvons vous en donner tant que vous voudrez. Seulement il est nécessaire, avant de les déboucher, de les faire résonner en les frappant avec les mains et d’obtenir de ceux qui les habitent le serment de reconnaître la vérité de la mission de notre prophète Môhammad, pour qu’ils rachètent leur faute première et leur rébellion contre la suprématie de Soleïmân ben-Daoud ! » Puis il ajouta : « Quant à nous, nous voulons également vous donner, comme preuve de notre fidélité à notre maître à tous, l’émir des Croyants, deux Filles de la Mer, que nous avons pêchées aujourd’hui même et qui sont plus belles que toutes les filles des hommes ! »

Et, ayant dit ces paroles, le vieillard remit à l’émir Moussa douze vases de cuivre, scellés de plomb au sceau de Soleïmân, et les deux Filles de la Mer qui étaient deux merveilleuses créatures aux longs cheveux ondulés comme les vagues, à la figure de lune, et aux seins admirables et arrondis et durs comme les galets marins ; mais elles manquaient à partir du nombril des somptuosités charnues qui d’ordinaire sont l’apanage des filles des hommes, et les remplaçaient par un corps de poisson qui se mouvait de droite et de gauche avec les mêmes mouvements que font les femmes quand elles voient qu’on fait attention à leur démarche. Leur voix était fort belle et leur sourire charmant, mais, elles aussi, ne comprenaient et ne parlaient aucun des langages connus, et se contentaient seulement, à toutes les questions qu’on leur adressait, de répondre par le sourire de leurs yeux.

L’émir Moussa et ses compagnons ne manquèrent pas de remercier le vieillard pour sa généreuse bonté et l’invitèrent, lui et tous les pêcheurs qui étaient avec lui, à quitter ce pays et à les accompagner au pays des musulmans, à Damas la ville des fleurs, des fruits et des eaux douces. Le vieillard et les pêcheurs acceptèrent l’offre et tous ensemble revinrent d’abord à la Ville d’Airain où ils prient tout ce qu’ils purent emporter en choses précieuses, en joyaux, en or, et tout ce qui était léger de poids et lourd de prix. Ils redescendirent, ainsi chargés, des murailles d’airain, remplirent leurs sacs et leurs caisses à provisions de ce butin inouï, et reprirent la route de Damas, où ils arrivèrent en sécurité au bout d’un long voyage sans incidents.

Le khalifat Abdalmalek fut charmé à la fois et émerveillé du récit que lui fit Ternir Moussa de cette aventure, et s’écria : « Mon regret est extrême de n’avoir pas été avec vous à cette Ville d’Airain. Mais, avec la permission d’Allah, j’irai moi-même bientôt admirer ces merveilles et essayer d’éclaircir le mystère de cet enchantement ! » Puis il voulut ouvrir de sa propre main les douze vases de cuivre. Il les ouvrit donc l’un après l’autre. Et chaque fois il en sortait une fumée fort dense qui se muait en un éfrit épouvantable, lequel se jetait aussitôt aux pieds du khalifat et s’écriait : « Je demande pardon à Allah et à toi de ma rébellion, ô notre maître Soleïmân ! » Et il disparaissait à travers le plafond, à la surprise de tous les assistants.

Le khalifat fut ensuite non moins émerveillé de la beauté des deux Filles de la Mer. Leur sourire et leur voix et leur langage inconnu ne manquèrent pas de le toucher et de l’émouvoir. Il les fit placer dans un grand bassin, où elles vécurent quelque temps et finirent par mourir de consomption et de chaleur.

Quant à l’émir Moussa, il obtint du khalifat la permission de se retirer à Jérusalem la Sainte pour y passer le reste de sa vie dans la méditation des paroles anciennes qu’il avait pris soin de transcrire sur ses parchemins. Et il mourut dans cette ville, après avoir été l’objet de la vénération de tous les Croyants qui vont encore visiter la koubba où il repose dans la paix et la bénédiction du Très-Haut !

— Et telle est, ô Roi fortuné, continua Schahrazade, l’histoire de la Ville d’Airain !

« Alors le roi Schahriar dit : « Ce récit, Schahrazade, est vraiment prodigieux ! » Elle dit : « Oui, ô Roi ! mais je ne veux pas laisser passer cette nuit sans te raconter une histoire tout à fait gentille qui arriva à Ibn Al-Mansour ! » Et le roi Schahriar, étonné, dit : « Mais qui est cet Ibn Al-Mansour-là ? Je ne le connais point ! » Alors Schahrazade, avec un sourire, dit : « Voici ! »