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Le Livre du néant/Remembrance

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A. Lemerre (p. 137-146).

REMEMBRANCE




Et il fut donc un temps, où nous nous aimions tous les deux, où je respirais la fleur de tes lèvres, — un temps où nous n’aurions pu croire que ce temps-là dût finir !




Notre amour était un merveilleux monde, un monde au delà des mondes, une sublime solitude, dont tes regards étaient la lumière ; — et si étrangement résonnait le paradis de ta voix, claire et profonde comme un ciel !




Te souvient-il du temps où je tenais tes mains, où dans tes yeux je noyais mes yeux, où de ta poitrine et de tes seins sortait une lumière, qui me faisait meilleur ; — où nous nous promenions au clair des étoiles, mettant l’éternité dans toutes nos paroles ?




Rien n’est doux comme la musique : aussi ton beau corps, mon amour, j’eusse voulu l’envelopper d’une atmosphère de musique. Dans la lumière et la musique, j’eusse voulu pouvoir l’adorer, — ton corps qui avait la douceur de la lumière et de la musique.




En tout ce qui est pur, je te cherche ô morte, et te revois : dans les regards des fleurs, dans les douceurs de mai, dans la neige sans tache des montagnes lointaines, — dans la neige surtout et l’azur des lointains, ô mes amours perdues, mes lointaines amours !




Tes regards ressemblaient à de grands horizons nocturnes, à des horizons tout fleuris d’étoiles : et mes désirs buvaient tes yeux, comme une lèvre altérée d’air aspire la fraîcheur des nuits.




Ton amour fut une eau profonde, où un soir de printemps je noyai mon âme : — un grand lac bleu, une fraîche demeure, où il était si bon de se sentir mort, sans nuls pensées, ni souvenirs…




Il y avait en toi, ô ma bien-aimée, la beauté des crépuscules et celle des aurores. Il y avait en toi, oh ! si pâle, si triste, si bien la femme des temps modernes, la beauté des crépuscules d’automne, et en toi aussi, oh ! si chaste, si blanche, oh ! si profondément virginale, la beauté rafraîchissante des aurores, où mes yeux en Orient aimaient à se plonger, comme s’ils revoyaient la lumière, qui éclairait les premiers jours du monde.




Entre la lune et la mer est un mystérieux accord : c’est pourquoi la lune attire la mer. — Ton visage ainsi attira mon âme, et mon âme s’émut et alla vers toi, par un mystérieux accord.




La Musique m’a pris sur son cœur profond : elle m’a pris comme faisait ma maîtresse, et m’a réchauffé de ses baisers d’or, et a essuyé les pleurs de mes yeux.

La Musique m’a pris, comme faisait ma maîtresse ; mais sur son cœur hélas ! je me rappelais — les soirs où sur le tien je me baignais aussi dans des harmonies léthéennes !




Ô toi, qui paraissais quitter l’air des cieux supérieurs, j’avais pitié pour toi, te voyant ici-bas offrir ta chair immaculée aux influences de la vie !




Si dans une coupe j’avais pu mettre la pureté de tes yeux, les douceurs de tes seins, et les boire, et mourir, — l’âme tout embaumée de toi !




Mon rêve s’est construit un château, un grand château près de la mer. Le château est en granit noir, et se dresse sur une roche, si élevée et si droite, que le vertige attire quiconque se penche et regarde en bas. En bas la mer, le ciel en haut, partout des espaces sans bornes : nul bruit humain, le bruit seul de la mer immense, et des aigles. — Dans une salle de granit noir, sombre, pleine d’armures antiques, ma bien-aimée est assise devant l’infini de la mer, ma bien-aimée aux yeux d’azur, infinis comme la large mer… L’heure, le temps, nous l’avons oublié ; sommes-nous morts ? Ma pensée n’en sait rien. L’étroitesse des mondes n’oppresse plus mes sens… Mon âme est libre, et se plonge de l’infini de la mer en celui de ses yeux !