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Le Lys rouge/IV

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Calmann-Lévy (p. 67-85).


IV


Dans la petite chambre sombre, muette, étouffée de rideaux, de portières, de coussins, de peaux d’ours et de tapis d’Orient, les épées, aux lueurs du feu ranimé, étincelaient sur la cretonne des murs, parmi les cartons de tir et les oripeaux flétris des cotillons de trois hivers. Le chiffonnier de bois de rose était surmonté d’une coupe en argent, prix décerné par quelque société de sport. Sur les plaques de porcelaine peinte du guéridon, un cornet de cristal où couraient des volubilis de cuivre doré, portait des branches de lilas blanc ; et partout des lumières palpitaient dans l’ombre chaude. Thérèse et Robert, les yeux accoutumés à l’obscurité, se mouvaient aisément parmi les objets familiers. Il alluma une cigarette, tandis qu’elle renouait ses cheveux, debout, le dos au feu, devant la psyché où elle se voyait à peine. Mais elle ne voulait ni lampe ni bougies. Elle prenait les épingles dans la petite coupe de verre de Bohême qui était sur la table, à portée de sa main, depuis trois ans. Il la regardait qui passait rapidement dans les ruisseaux d’or fauve de sa chevelure des doigts de lumière, tandis que son visage durci et bronzé par l’ombre, prenait une expression mystérieuse, presque inquiétante. Elle ne parlait pas.

Il lui dit :

— Tu n’es plus contrariée maintenant, ma bien-aimée ?

Et, comme il la pressait de répondre, de dire quelque chose :

— Que voulez-vous que je vous dise, mon ami ? Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit en venant. Je trouve singulier que je sois informée de vos projets par le général Larivière.

Il savait bien qu’elle lui en voulait encore, qu’elle était restée près de lui sèche et contractée, et sans l’abandon qui d’ordinaire la rendait si délicieuse. Mais il affecta de croire que ce n’était qu’une bouderie près de finir.

— Ma chérie, je vous ai déjà donné des explications. Je vous ai dit et je vous répète que quand j’ai rencontré Larivière, je venais de recevoir une lettre de Caumont me rappelant ma promesse d’aller détruire les renards dans son bois, et j’y avais répondu courrier par courrier. Je comptais vous en avertir aujourd’hui. Je regrette d’avoir été devancé par le général Larivière, mais cela n’a pas d’importance.

Les bras relevés en anse sur sa tête, elle tourna vers lui un regard tranquille, qu’il ne comprit pas.

— Alors vous partez ?

— La semaine prochaine, mardi ou mercredi. Je resterai absent dix jours au plus.

Elle mettait sa toque de loutre piquée d’une branche de gui.

— C’est une chose qui ne peut pas se retarder ?

— Oh ! non, la peau de renard ne vaudrait plus rien dans un mois. Et puis Caumont a invité de bons camarades à qui mon absence ferait de la peine.

Fixant sa toque sur sa tête par une longue épingle, elle fronça le sourcil.

— C’est très intéressant, cette chasse ?

— Oui, très intéressant, parce que le renard a des ruses qu’il faut déjouer. L’intelligence de ces animaux est vraiment admirable. J’ai observé, la nuit, des renards qui chassaient le lapin. Ils avaient organisé une vraie battue, avec des rabatteurs. Je vous assure que ce n’est pas facile de déloger un renard de son terrier. Ces parties de chasse sont très gaies. Caumont a une excellente cave. Pour ma part je ne m’en soucie guère, mais elle est généralement appréciée. Concevez-vous qu’un de ses fermiers est venu lui dire qu’il avait appris d’un sorcier le secret de brider le renard en prononçant des paroles magiques ? Ce n’est pas cette arme-là que j’emploierai, et je m’engage à vous rapporter une demi-douzaine de belles peaux.

— Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse ?

— On en fait de très jolis tapis.

— Ah !… et vous chasserez pendant huit jours ?

— Pas tout à fait. Me trouvant tout près de Sémanville, j’irai passer deux jours auprès de ma tante de Lannoix. Elle m’attend. L’année dernière, à cette époque, il y avait là-bas une bien belle réunion. Elle avait près d’elle ses deux filles et ses trois nièces, avec leurs maris ; elles sont toutes les cinq jolies, gaies, charmantes et irréprochables. Je les trouverai sans doute, au commencement du mois prochain, tous réunis pour la fête de ma tante, et je m’arrêterai deux jours à Sémanville.

— Mais, mon ami, restez-y tant que cela vous fera plaisir. Je serais désolée que vous abrégiez à cause de moi un séjour si agréable.

— Mais vous, Thérèse !

— Moi, mon ami, je me tirerai d’affaire.

Le feu tombait. L’ombre s’épaississait entre eux. Elle dit avec un ton de rêverie et comme dans une attente :

— C’est vrai que ce n’est jamais bien prudent de laisser une femme seule.

Il s’approcha d’elle, cherchant son regard dans l’obscurité. Il lui prit la main.

— Vous m’aimez ?

— Oh ! Je vous assure que je n’en aime pas un autre… Mais…

— Que voulez-vous dire ?

— Rien. Je pense… je pense que nous sommes séparés tout l’été, que, l’hiver, vous vivez dans votre famille et chez vos amis la moitié du temps, et que, si l’on doit se voir si peu, ce n’est pas la peine de se voir du tout.

Il alluma les bougies. Son visage s’éclaira dur et franc. Il la regardait avec une confiance qui venait moins de la fatuité commune à tous les amants que d’un besoin de dignité régulière qui était en lui. Il croyait en elle par préjugé d’éducation forte et d’intelligence simple.

— Thérèse je vous aime, et vous m’aimez, je le sais. Pourquoi voulez-vous me tourmenter ? Vous avez parfois des sécheresses, des duretés vraiment pénibles.

Elle secoua brusquement sa petite tête.

— Que voulez-vous ? Je suis âpre et volontaire. C’est dans le sang. Je tiens de mon père. Vous connaissez Joinville ; vous avez vu le château, les plafonds de Lebrun, les tapisseries faites au Maincy pour Fouquet, vous avez vu les jardins dessinés sur les plans de Le Nôtre, le parc, les chasses, – vous disiez qu’il n’y en a pas de plus belles en France ; – mais vous n’avez pas vu le cabinet de travail de mon père : une table de bois blanc et un cartonnier en acajou. C’est de là que tout sort, mon ami. Sur cette table, devant ce cartonnier, mon père a fait des chiffres pendant quarante ans, d’abord dans une petite chambre, place de la Bastille, puis dans l’appartement de la rue de Maubeuge, où je suis née. Nous n’étions pas encore très riches en ce temps-là. J’ai vu le petit salon de damas rouge avec lequel mon père s’est mis en ménage et que maman aimait tant. Je suis une enfant de parvenu, ou de conquérant, c’est la même chose. Nous sommes des gens intéressés, nous. Mon père a voulu gagner de l’argent, posséder ce qui se paye, c’est-à-dire tout. Moi, je veux gagner et garder… quoi ?… je n’en sais rien… le bonheur que j’ai… ou que je n’ai pas. Je suis cupide à ma manière, cupide de rêve, d’illusions. Oh ! je sais bien que tout cela ne vaut pas la peine qu’on se donne, mais c’est la peine qui vaut, parce que ma peine, c’est moi, c’est ma vie. Je suis âpre à jouir de ce que j’aime, de ce que j’ai cru aimer. Je ne veux pas perdre. Je suis comme papa : je réclame ce qu’on me doit. Et puis…

Elle baissa la voix :

— Et puis, j’ai des sens, moi. Voilà ! mon cher. Je vous ennuie. Qu’est-ce que vous voulez ?… il ne fallait pas me prendre.

Ces vivacités de langage auxquelles il était accoutumé lui gâtaient son plaisir. Mais il ne s’en alarmait pas. Sensible à tout ce qu’elle faisait, il ne l’était guère à ce qu’elle disait et n’attachait pas d’importance aux paroles, surtout venant d’une femme. Parlant peu lui-même, il était à mille lieues de s’imaginer que les paroles sont aussi des actions.

Bien qu’il l’aimât, ou plutôt parce qu’il l’aimait avec force et confiance, il croyait devoir résister à des fantaisies qu’il jugeait absurdes. Cela lui réussissait de faire le maître quand il ne la contrariait pas ; et, naïvement, il le faisait toujours.

— Vous savez bien, Thérèse, que je ne veux que vous être agréable en tout. N’ayez donc pas de caprices avec moi.

— Et pourquoi n’en aurais-je pas avec vous ? Si je me suis laissé prendre… ou donnée, ce n’était pas par raison, bien sûr, ni par devoir. C’était par… caprice.

Il la regarda, surpris et attristé.

— Le mot vous fâche, mon ami ? Mettons que c’était par amour. Et vraiment c’était de bon cœur et parce que je sentais que vous m’aimiez. Mais l’amour doit être un plaisir, et si je n’y trouve pas la satisfaction de ce que vous appelez mes caprices, et de ce qui est mon désir, ma vie, mon amour même, je n’en veux plus, j’aime mieux vivre seule. Vous êtes étonnant ! Mes caprices ! Est-ce qu’il y a autre chose dans la vie ? Votre chasse au renard, ce n’est pas un caprice ?

Il répondit très sincèrement :

— Si je n’avais pas promis, je vous jure, Thérèse, que je vous sacrifierais ce petit plaisir avec bien de la joie.

Elle sentit qu’il disait vrai. Elle le savait très exact à tenir ses engagements dans les moindres affaires. Sans cesse enchaîné par sa parole, il portait dans les relations mondaines une minutieuse exactitude de conscience. Elle entrevit qu’en insistant elle obtiendrait qu’il ne partît pas. Mais il était trop tard : elle ne voulait plus gagner. Elle ne cherchait désormais que le plaisir violent de perdre. Elle fit semblant de prendre au sérieux cette raison, qu’elle trouvait assez niaise :

— Ah ! vous avez promis !

Et elle céda perfidement.

Surpris d’abord, il se félicita bientôt au dedans de lui-même de lui avoir fait entendre raison. Il lui sut gré de ne pas s’entêter. Il lui prit la taille, lui mit sur la nuque et sur les paupières de petits baisers honnêtes comme une récompense. Il montra de l’empressement à lui consacrer ses journées de Paris.

— Nous pouvons, ma chérie, nous revoir trois ou quatre fois avant mon départ, et plus encore, si vous voulez. Je vous attendrai chez nous aussi souvent que vous voudrez venir. Voulez-vous demain ?

Elle se donna la satisfaction de ne pouvoir revenir ni le lendemain ni les autres jours. Très doucement, elle disait les empêchements. L’obstacle paraissait d’abord léger : des visites à rendre, une robe à essayer, une vente de charité, des expositions, des tapisseries qu’elle voulait voir, acheter, peut-être. À l’examen, les difficultés grossirent, s’amassèrent : les visites ne pouvaient se retarder ; ce n’était pas une vente, c’était trois ventes où il fallait aller ; les expositions fermaient ; les tapisseries partaient pour l’Amérique. Enfin, c’était impossible qu’elle le revît avant son départ.

Comme il était dans son caractère de s’arrêter à des raisons de ce genre, il ne s’aperçut point que ce n’était guère naturel à Thérèse de les soulever. Embarrassé dans ce tissu léger d’obligations mondaines, il ne résista pas, resta muet, et malheureux.

De son bras gauche, élevé sur sa tête, elle souleva la portière, posa la main droite sur la clef de la porte ; et là, dans les grands pans de saphir et de rubis de la laine orientale, la tête tournée vers l’ami qu’elle quittait, elle lui dit, un peu moqueuse et presque tragique :

— Adieu, Robert ! Amusez-vous bien. Mes visites, mes courses, vos petits voyages, ce n’est rien. Il est vrai que la fatalité est faite de ces riens-là. Adieu !

Elle sortit. Il aurait voulu l’accompagner, mais il se faisait scrupule de se montrer avec elle dans la rue, quand elle ne l’y obligeait pas absolument.


Dehors, Thérèse se sentit tout à coup seule, seule au monde, sans joie et sans douleur. Elle rentra chez elle à pied, comme d’habitude. Il faisait nuit, l’air était glacé, clair et tranquille. Mais les avenues qu’elle suivait dans une ombre semée de lumières l’enveloppaient de cette tiédeur des villes, si douce aux citadins, et qu’ils sentent jusque dans le froid de l’hiver. Elle allait entre les lignes de masures, de chalets et de bicoques, restes des temps champêtres d’Auteuil, qu’interrompaient çà et là de hautes maisons montrant avec ennui leurs pierres d’attente. Ces boutiques de petits marchands, ces fenêtres monotones, ne lui étaient de rien. Pourtant elle se sentait sous le mystère de l’amitié des choses, et il lui semblait que les pierres, les portes des maisons, ces lumières, là-haut, derrière les vitres, lui étaient favorables. Elle était seule, et elle voulait être seule.

Ces pas qu’elle faisait entre les deux demeures dont elle avait une habitude presque égale, ces pas qu’elle avait faits tant de fois, aujourd’hui lui paraissaient sans retour. Pourquoi ? Qu’est-ce que cette journée avait apporté ? À peine une contrariété, pas même une querelle. Et pourtant cette journée avait une saveur faible, étrange, persistante, un goût inconnu qui ne s’en irait plus. Que s’était-il passé ? Rien. Et ce rien effaçait tout. Elle avait une sorte de certitude obscure qu’elle ne retournerait jamais plus dans cette chambre, qui tantôt encore enfermait le plus secret et le plus cher de sa vie. C’était une liaison sérieuse. Elle s’était donnée avec la gravité d’une joie nécessaire. Faite pour l’amour, et très raisonnable, elle n’avait pas perdu, dans l’abandon de sa personne, cet instinct de réflexion, ce besoin de sécurité qui étaient très forts en elle. Elle n’avait pas choisi : on ne choisit guère. Elle ne s’était pas non plus laissé prendre au hasard et par surprise. Elle avait fait ce qu’elle avait voulu, autant qu’on fait ce qu’on veut dans ces affaires-là. Elle n’avait pas à regretter. On avait été pour elle ce qu’on devait être : c’était une justice à rendre à un homme très recherché dans le monde et qui avait toutes les femmes qu’il voulait. Elle sentait malgré tout que c’était fini, et tout naturellement. Elle songeait avec une mélancolie sèche : « Trois ans de ma vie, un honnête homme qui m’aime et que j’aimais, car je l’aimais. Il le fallait bien, pour me donner à lui. Je ne suis pas une femme perdue. » Mais elle ne pouvait plus retrouver les sentiments de ce temps-là, les mouvements de son âme et de sa chair quand elle s’était donnée. Elle se rappelait des circonstances petites et tout à fait insignifiantes : les fleurs du papier et les tableaux de la chambre ; c’était une chambre d’hôtel. Il lui souvenait des mots un peu ridicules et presque touchants qu’il lui avait dits. Mais il lui semblait que l’aventure était arrivée à une autre femme, à une étrangère qu’elle n’aimait pas beaucoup, qu’elle ne comprenait guère.

Et la chose de tout à l’heure, ces caresses qu’elle emportait sur sa chair, tout cela était loin. Le lit, les lilas dans le cornet de cristal, la petite coupe de verre de Bohême où elle trouvait ses épingles, elle voyait tout comme par une fenêtre, quand on passe dans la rue. Elle était sans amertume, et même sans tristesse. Elle n’avait rien à pardonner, hélas ! Cette absence d’une semaine, ce n’était pas une trahison, ce n’était pas une faute contre elle, ce n’était rien, c’était tout. C’était la fin. Elle le savait. Elle voulait rompre. Elle le voulait comme la pierre qui tombe veut tomber. C’était un consentement à toutes les forces secrètes de son être et de la nature. Elle se disait : « Je n’ai pas de raisons de l’aimer moins. Est-ce que je ne l’aime plus ? L’ai-je jamais aimé ? » Elle ne savait pas et il lui était indifférent de savoir.

Trois ans pendant lesquels elle s’était donnée deux et quatre fois par semaine. Il y avait des mois où ils s’étaient vus tous les jours. Ce n’était donc rien que cela ? Mais la vie ce n’est pas grand’chose. Et ce qu’on met dedans, ce que c’est peu !

Enfin elle n’avait pas à se plaindre. Mais il valait mieux en finir. Toutes ses réflexions la ramenaient là. Ce n’était pas une résolution ; les résolutions on en change. C’était plus grave : c’était un état de la chair et de la pensée.

Arrivée à la place dont le milieu est rempli par un bassin, et sur un côté de laquelle s’élève une église de style rustique, laissant voir sa cloche dans une arcade ouverte sur le ciel, elle se rappela le bouquet de violettes de deux sous qu’il lui avait offert un soir, sur le Petit-Pont, près de Notre-Dame. Ils s’étaient aimés ce jour-là peut-être avec plus d’abandon et de fantaisie que d’habitude. Son cœur s’amollit à ce souvenir. Elle chercha, mais elle ne trouva rien. Le petit bouquet restait seul, pauvre petit squelette de fleurs, dans son souvenir.

Tandis qu’elle allait songeant, des passants, trompés à la simplicité de sa mise, la suivaient. L’un d’eux lui fit des propositions : un dîner en cabinet particulier et le théâtre. En dedans, elle en fut amusée et distraite. Elle n’était pas bouleversée du tout : ce n’était pas une crise. Elle pensa : « Comment font les autres femmes ? Et moi qui me félicitais de ne pas gâcher ma vie. Pour ce qu’elle vaut, la vie ! »

En vue de la lanterne néo-grecque du Musée des Religions, elle trouva le sol bouleversé par des travaux souterrains. Sur une tranchée profonde, entre des talus de terre noire, des tas de pavés et des monceaux de dalles, une passerelle était jetée, faite d’une planche étroite et flexible. Elle s’y était engagée, quand elle vit au bout, devant elle, un homme arrêté pour l’attendre. Il l’avait reconnue et il la saluait. C’était Dechartre. Elle crut voir, en passant devant lui, qu’il était heureux de cette rencontre ; elle le remercia d’un sourire. Il lui demanda la permission de faire quelques pas avec elle. Et ils entrèrent ensemble dans le large espace que remplissait l’air vif. En cet endroit les hautes maisons reculent, s’effacent et découvrent une partie du ciel.

Il lui dit qu’il l’avait reconnue de loin au rythme de ses lignes et de ses mouvements, qui était bien à elle.

— Les beaux mouvements, ajouta-t-il, c’est la musique des yeux.

Elle répondit qu’elle aimait beaucoup la marche ; que c’était son plaisir et sa santé.

Lui aussi se plaisait aux longues courses à pied dans les villes populeuses et dans les belles campagnes. Le mystère des grands chemins le tentait. Il aimait les voyages : bien que devenus maintenant communs et faciles, ils gardaient pour lui leur charme puissant. Il avait vu des jours dorés et des nuits transparentes, la Grèce, l’Égypte, et le Bosphore. Mais c’est à l’Italie qu’il revenait toujours comme à la patrie de son âme.

— J’y vais la semaine prochaine, dit-il. Je veux revoir Ravenne endormie dans les pins noirs du rivage stérile. Êtes-vous allée à Ravenne, madame ? C’est une tombe enchantée, où paraissent des fantômes étincelants. La magie de la mort est là. Les mosaïques de Saint-Vitale, et des deux Saint-Apollinaire, avec leurs anges barbares et leurs impératrices nimbées, font sentir les délices monstrueuses de l’Orient. Dépouillé aujourd’hui de ses lames d’argent, le tombeau de Galla Placidia est effrayant, sous sa crypte lumineuse et sombre. Quand on regarde par une fente du sarcophage, on croit y voir encore la fille de Théodose, assise sur sa chaise d’or, droite dans sa robe semée de pierreries et brodée de scènes de l’Ancien Testament, son beau visage cruel conservé dur et noir par les aromates et ses mains d’ébène immobiles sur ses genoux. Treize siècles elle garda cette majesté funèbre, jusqu’à ce qu’un enfant, en passant une chandelle par l’ouverture du tombeau, brûlât le corps avec la dalmatique.

Madame Martin-Bellème demanda ce qu’avait fait de son vivant cette morte si obstinée dans son orgueil.

— Deux fois esclave, dit Dechartre, elle redevint deux fois impératrice.

— Elle était sans doute jolie, dit madame Martin. Vous me l’avez fait trop bien voir dans son tombeau : elle m’effraie. N’irez-vous pas à Venise, monsieur Dechartre ? ou êtes-vous las des gondoles, des canaux bordés de palais et des pigeons de la place Saint-Marc ? Je vous avoue que j’aime encore Venise après y être allée trois fois.

Il lui donna raison. Il aimait aussi Venise. Chaque fois qu’il y allait, de sculpteur il devenait peintre et faisait des études. C’est l’air qu’il y aurait voulu peindre.

— Ailleurs, dit-il, même à Florence, le ciel est loin, tout en haut, tout au fond. À Venise, il est partout ; il caresse la terre et l’eau, il enveloppe avec amour les dômes de plomb et les façades de marbre et jette dans l’espace irisé ses perles et ses cristaux. La beauté de Venise, c’est son ciel et ses femmes. Les Vénitiennes, quelles jolies créatures ! Et d’un jet si hardi, si pur ! Ces chairs minces et souples, qu’on sent pleines sous le châle noir. Ne resterait-il de ces femmes-là qu’un os, on retrouverait dans cet os le charme de leur structure exquise. Le dimanche, à l’église, elles forment des groupes rieurs, agités, un fouillis de hanches un peu pointues, de nuques élégantes, de sourires fleuris, de regards enflammés. Et tout cela plie avec une souplesse de jeunes bêtes, au passage d’un prêtre à tête de Vitellius, qui, le menton répandu sur sa chasuble, porte le calice, précédé de deux enfants de chœur.

Il allait d’un pas inégal, au gré de ses idées tantôt pressées, tantôt lentes. Elle marchait plus régulièrement et tendait à le dépasser. Et, la regardant de côté, il lui trouvait l’allure souple et ferme qu’il aimait. Il remarquait la petite secousse que par instants sa tête volontaire donnait aux brins de gui piqués à sa toque.

Sans y songer, il subissait le charme de cette rencontre presque intime avec une jeune femme presque inconnue.

Ils étaient arrivés à l’endroit où la large avenue déploie ses quatre rangs de platanes. Ils suivaient le parapet de pierre surmonté d’un rideau de buis qui cache heureusement la laideur des bâtiments militaires étalés en contre-bas sur le quai. Au delà se devinait le fleuve, à cet air laiteux qui, dans les jours sans brume, repose sur les eaux. Le ciel était clair. Les feux de la ville se mêlaient aux étoiles. Au sud brillaient les trois clous d’or du Baudrier d’Orion.

— L’année dernière à Venise, chaque matin, en sortant de chez moi, je trouvais devant sa porte, élevée de trois marches sur le canal, une fille admirable, la tête petite, le cou rond et fort, la hanche libre. Elle était là, dans le soleil et la vermine, pure comme une amphore, capiteuse comme une fleur. Elle souriait. Quelle bouche ! Le plus riche joyau dans la plus belle lumière. Je m’aperçus à temps que ce sourire allait à un garçon boucher, campé derrière moi, son panier sur la tête.

À l’angle de la rue courte qui descend sur le quai, entre deux rangées de jardinets, madame Martin ralentit le pas :

— C’est vrai qu’à Venise, dit-elle, les femmes sont jolies.

— Elles sont presque toutes jolies, madame. Je parle des filles du peuple, des cigarières, des petites ouvrières des verreries. Les autres sont comme partout.

— Les autres, vous voulez dire les femmes du monde ; et vous ne les aimez pas, celles-là ?

— Les femmes du monde ? Oh ! Il y en a de charmantes. Quant à les aimer, c’est toute une affaire.

— Croyez-vous ?

Elle lui tendit la main et tourna brusquement l’angle de la rue.