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Le Lys rouge/V

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Calmann-Lévy (p. 86-103).


V


Elle dînait ce soir-là seule avec son mari. La table rétrécie ne portait ni la corbeille aux aigles d’or, ni les victoires ailées. Les torchères n’éclairaient pas, au-dessus des portes, les chiens d’Oudry. Tandis qu’il parlait des choses du jour, elle s’enfonçait dans une rêverie morne. Il lui semblait qu’elle traversait un brouillard, et qu’elle allait, perdue et loin de tout. C’était une souffrance paisible et presque douce. Elle voyait vaguement, à travers les brumes, la petite chambre de la rue Spontini transportée par des anges noirs sur un des sommets de l’Himalaya. Et lui, dans le tremblement d’une espèce de fin du monde, il avait disparu, très simple et mettant ses gants. Elle se tâta le poignet pour voir si elle n’avait pas de fièvre. Brusquement, un choc clair d’argenterie sur la table de desserte la réveilla. Elle entendit son mari qui disait :

— Ma chère amie, Gavaut a prononcé aujourd’hui à la Chambre un excellent discours sur la question de la caisse des retraites. C’est extraordinaire à quel point ses idées sont devenues saines et comme maintenant il frappe juste. Oh ! il a beaucoup gagné.

Elle ne put s’empêcher de sourire.

— Mais, mon ami, Gavaut, c’est un pauvre diable qui n’a jamais pensé qu’à se tirer de la cohue des affamés et qu’à se pousser. Des idées, Gavaut, il n’en a qu’aux coudes. Est-ce que vraiment on le prend au sérieux dans le monde politique ? Croyez bien qu’il n’a jamais fait illusion à une femme, pas même à la sienne. Et cependant, pour donner ces illusions-là, il ne faut pas grand’chose, je vous assure.

Et brusquement elle ajouta :

— Vous savez que miss Bell m’a invitée à passer un mois chez elle, à Fiesole. J’ai accepté, je pars.

Moins surpris que mécontent, il lui demanda avec qui elle partait.

Tout de suite elle trouva et dit :

— Avec madame Marmet.

Il n’y avait rien à répondre. Madame Marmet était une espèce de dame de compagnie tout à fait honorable, et désignée spécialement pour l’Italie, où son mari, Marmet l’Étrusque, avait fait des fouilles dans les nécropoles. Il demanda seulement :

— L’avez-vous prévenue ? Et quand pensez-vous partir ?

— La semaine prochaine.

Il eut la sagesse de ne rien objecter pour le moment, jugeant que l’opposition ne ferait qu’affermir un caprice sans consistance, et craignant de donner un corps à cette idée folle. Il glissa.

— Assurément, c’est une agréable distraction que les voyages. J’ai pensé que nous pourrions, au printemps, visiter le Caucase, le Turkestan, la Transcaspie. Voilà un pays intéressant et peu connu. Le général Annenkoff mettrait à notre disposition des voitures, des trains entiers, sur la voie ferrée qu’il a construite. C’est un ami à moi ; vous lui plaisez beaucoup. Il nous fournira une escorte de cosaques. Cela ne manquera pas d’allure.

Il s’obstinait à vouloir la prendre par la vanité, ne pouvant s’imaginer qu’elle ne fût pas d’âme mondaine et, comme lui, poussée par l’amour-propre. Elle répondit négligemment que ce serait peut-être un joli voyage. Alors il vanta les montagnes du Caucase, les villes anciennes, les bazars, les costumes, les armes. Il ajouta :

— Nous emmènerons quelques amis, la princesse Seniavine, le général Larivière, peut-être Vence ou Le Ménil.

Elle répondit, avec un petit rire sec, qu’on avait bien le temps de choisir les invités.

Il se fit attentif, prévenant.

— Vous ne mangez pas. Vous vous perdrez l’estomac.

Sans croire encore à ce prompt départ, pourtant, il s’en inquiétait. Ils avaient l’un et l’autre repris leur liberté, mais il n’aimait point être seul. Il ne se sentait lui-même qu’avec sa femme, et toute sa maison montée. Et puis, il avait résolu de donner deux ou trois grands dîners politiques pendant la session. Il voyait son parti grandir. C’était le moment de s’affirmer, de paraître avec éclat. Il dit mystérieusement :

— Telle circonstance peut se présenter où nous aurons besoin du concours de tous nos amis. Vous n’avez pas suivi la marche des événements, Thérèse ?

— Non, mon ami.

— J’en suis fâché. Vous avez du jugement, une grande ouverture d’esprit. Si vous aviez suivi la marche des événements, vous auriez été frappée du courant qui ramène le pays aux opinions modérées. Le pays est las des exagérations. Il rejette les hommes compromis dans la politique radicale et dans les persécutions religieuses. Il faudra un jour ou l’autre refaire un ministère Casimir-Perier avec d’autres hommes, et ce jour-là…

Il s’arrêta : elle l’écoutait vraiment trop peu et trop mal.

Elle songeait, triste et désenchantée. Il lui semblait que cette jolie femme qui, là-bas, sous les ombres chaudes de la chambre close, trempait ses pieds nus dans la fourrure de l’ours brun, et à qui un ami donnait des baisers sur la nuque tandis qu’elle tordait ses cheveux devant la psyché, ce n’était point elle, ce n’était pas même une femme, qu’elle connût beaucoup ni qu’elle voulût connaître, mais une dame dont les affaires ne l’intéressaient pas. Une épingle mal piquée dans ses cheveux, une des épingles de la coupe en verre de Bohême, lui glissa dans le cou. Elle frissonna.

— Il faudra pourtant, dit M. Martin-Bellème, donner trois ou quatre dîners à nos amis politiques. Nous mettrons les anciens radicaux avec des gens de notre monde. Il sera bon de trouver aussi quelques jolies femmes. On peut très bien inviter madame Bérard de la Malle : voilà deux ans qu’on ne dit plus rien d’elle. Qu’en pensez-vous ?

— Mais, mon ami, puisque je pars la semaine prochaine…

Il fut consterné.

 

Ils passèrent tous deux, muets et sombres, dans le petit salon où Paul Vence attendait. Il venait souvent, le soir, familièrement.

Elle lui tendit la main.

— Je suis bien contente de vous voir. Je vous fais des adieux, de petits adieux. Paris est froid et noir. Ce temps me fatigue et m’attriste. Je vais passer six semaines à Florence, chez miss Bell.

M. Martin-Bellème leva les yeux au ciel.

Vence demanda si elle n’était pas allée déjà plusieurs fois en Italie.

— Trois fois. Mais je n’ai rien vu. Cette fois je veux voir, me jeter, me tremper dans les choses. De Florence je ferai des promenades en Toscane, dans l’Ombrie. Et, pour finir, j’irai à Venise.

— Vous ferez bien. Venise, c’est le repos du dimanche, dans la grande semaine de l’Italie créatrice et divine.

— Votre ami Dechartre m’a parlé très joliment de Venise, de l’air de Venise, qui sème des perles.

— Oui, à Venise, le ciel est coloriste. À Florence, il est spirituel. Un vieil auteur a dit : « Le ciel de Florence, léger et subtil, nourrit les belles idées des hommes. » J’ai vécu des jours délicieux en Toscane. Je voudrais bien en vivre de nouveaux.

— Venez m’y retrouver.

Il soupira :

— Les journaux, les revues, la tâche quotidienne !…

M. Martin-Bellème dit qu’il fallait s’incliner devant ces raisons, et qu’on était trop heureux de lire les articles et les livres de M. Paul Vence pour vouloir le distraire de son travail.

— Oh ! mes livres !… On ne dit rien dans un livre de ce qu’on voudrait dire. S’exprimer, c’est impossible !… Eh ! oui, je sais parler avec ma plume, tout comme un autre. Mais parler, écrire, quelle pitié ! C’est une misère, quand on y songe, que ces petits signes dont sont formés les syllabes, les mots, les phrases. Que devient l’idée, la belle idée, sous ces méchants hiéroglyphes à la fois communs et bizarres ? Qu’est-ce qu’il en fait, le lecteur, de ma page d’écriture ? Une suite de faux sens, de contresens et de non-sens. Lire, entendre, c’est traduire. Il y a de belles traductions, peut-être. Il n’y en a pas de fidèles. Qu’est-ce que ça me fait qu’ils admirent mes livres, puisque c’est ce qu’ils ont mis dedans qu’ils admirent ? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres. Nous lui fournissons de quoi frotter son imagination. Il est horrible de donner matière à de pareils exercices. C’est une profession infâme.

— Vous plaisantez, dit M. Martin.

— Je ne crois pas, dit Thérèse. Il reconnaît que les âmes sont impénétrables aux âmes, et il en souffre. Il se sent seul quand il pense, seul quand il écrit. Quoi qu’on fasse, on est toujours seul au monde. C’est ce qu’il veut dire. Il a raison. On s’explique toujours, on ne se comprend jamais.

— Il y a les gestes, dit Paul Vence.

— Ne pensez-vous pas, monsieur Vence, que c’est encore un genre d’hiéroglyphes ? Donnez-moi des nouvelles de monsieur Choulette ? Je ne le vois plus.

Vence répondit que Choulette était très occupé pour le moment à réformer le tiers ordre de Saint-François.

— L’idée de cette œuvre, madame, lui est venue d’une façon merveilleuse, un jour qu’il allait visiter Maria dans la rue où elle demeure derrière l’Hôtel-Dieu, une rue toujours humide, aux maisons penchantes. Vous savez que Maria est la sainte et la martyre qui expie les péchés du peuple. Il tira le pied de biche graissé par deux siècles de visiteurs. Soit que la martyre se trouvât chez le marchand de vin où elle était familière, soit qu’elle fût occupée dans sa chambre, elle n’ouvrit pas. Choulette sonna longtemps, et si fort que le pied de biche avec le cordon lui resta dans la main. Habile à concevoir les symboles et à pénétrer le sens caché des choses, il comprit tout de suite que ce cordon ne s’était pas détaché sans la permission des puissances spirituelles. Il le médita. Le chanvre était couvert d’une crasse noire et gluante. Il s’en fit une ceinture et connut qu’il était choisi pour ramener à la pureté première le tiers ordre de Saint-François. Il renonça à la beauté des femmes, aux délices de la poésie, aux éclats de la gloire, et il étudia la vie et la doctrine du bienheureux. Cependant il a vendu à son éditeur un livre intitulé les Blandices, qui renferme, dit-il, la description de toutes les sortes d’amours. Il se flatte de s’y être montré criminel avec quelque élégance. Mais, loin de contrarier ses entreprises mystiques, ce livre les favorise en ce sens que, corrigé par un ouvrage ultérieur, il deviendra très honnête et exemplaire, et parce que l’or, il dit même « les ors », qu’il a reçus en paiement, et qu’on ne lui aurait pas donnés d’un écrit plus chaste, lui serviront à faire un pèlerinage à Assise.

Madame Martin, amusée, demanda ce qu’il y avait de réellement vrai dans cette histoire. Vence répondit qu’il ne fallait pas chercher à le savoir.

Il avouait à demi qu’il était l’historien idéaliste du poète et qu’on ne devait pas prendre les aventures qu’il en contait au sens littéral et judaïque.

Du moins affirmait-il que Choulette publiait les Blandices et voulait visiter la cellule et le tombeau de saint François.

— Mais alors, s’écria madame Martin, je l’emmène en Italie. Monsieur Vence, trouvez-le et amenez-le-moi. Je pars la semaine prochaine.

M. Martin s’excusa de ne pouvoir rester plus longtemps. Il fallait qu’il terminât un rapport qui devait être déposé le lendemain.

Madame Martin dit qu’il n’y avait personne qui l’intéressât plus que Choulette. Paul Vence le tenait aussi pour une grande singularité humaine :

— Il n’est pas bien différent des saints dont nous lisons la vie extraordinaire. Il est sincère comme eux, d’une délicatesse exquise de sentiment et d’une violence d’âme terrible. S’il choque par beaucoup de ses actions, c’est qu’il est plus faible, moins soutenu, ou peut-être seulement observé de plus près. Et puis il y a de mauvais saints, comme de mauvais anges : Choulette est un mauvais saint, voilà tout ! Mais ses poèmes sont de vrais poèmes spirituels, et bien plus beaux que tout ce que firent en ce genre, au xviie siècle, les évêques de cour et les poètes de théâtre.

Elle l’interrompit :

— Pendant que j’y pense, je veux vous faire compliment de votre ami Dechartre. C’est un esprit charmant.

Elle ajouta :

— Peut-être un peu trop renfermé sur lui-même.

Vence lui rappela qu’il avait bien dit que Dechartre l’intéresserait.

— Je le sais par cœur, c’est un ami d’enfance.

— Vous avez connu sa famille ?

— Oui. Il est le fils unique de Philippe Dechartre.

— L’architecte ?…

— L’architecte qui, sous Napoléon III, restaura tant de châteaux et d’églises en Touraine et dans l’Orléanais. Il avait du goût et du savoir. Solitaire et très doux, il eut l’imprudence d’attaquer Viollet-Le-Duc, alors tout-puissant. Ce qu’il lui reprochait, c’était de vouloir rétablir les édifices dans leur plan primitif, tels qu’ils avaient été ou tels qu’ils avaient dû être à l’origine. Philippe Dechartre voulait, au contraire, qu’on respectât tout ce que les siècles avaient ajouté peu à peu à une église, à une abbaye, à un château. Faire disparaître les anachronismes et ramener un édifice à son unité première, lui semblait une barbarie scientifique aussi redoutable que celle de l’ignorance. Il disait, il répétait sans cesse : « C’est un crime que d’effacer les empreintes successives imprimées dans la pierre par la main et l’âme de nos aïeux. Les pierres neuves taillées dans un vieux style sont de faux témoins. » Il voulait que la tâche de l’architecte archéologue fût bornée à soutenir et à consolider les murailles. Il avait raison. On lui donna tort. Il acheva de se nuire en mourant jeune, dans le triomphe de son rival. Il laissait pourtant à sa veuve et à son fils une fortune honnête. Jacques Dechartre fut élevé par sa mère, qui l’adorait. Je ne crois pas que la tendresse maternelle ait jamais été si impétueuse. Jacques est un charmant garçon ; mais c’est un enfant gâté.

— Il a l’air pourtant si indifférent, si facile à vivre, si loin de tout !

— Ne vous y fiez pas. C’est une imagination tourmentée et tourmentante.

— Est-ce qu’il aime les femmes ?

— Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Oh ! ce n’est pas pour un mariage.

— Oui, il les aime. Je vous ai dit que c’était un égoïste. Il n’y a que les égoïstes qui aiment vraiment les femmes. Après la mort de sa mère, il a eu une longue liaison avec une actrice connue, Jeanne Tancrède.

Madame Martin se rappelait un peu Jeanne Tancrède, pas très jolie, mais très bien faite, d’une grâce un peu traînante dans ses rôles d’amoureuse.

— Elle-même, reprit Paul Vence. Ils vivaient presque tout à fait ensemble dans une petite maison de la cité des Jasmins, à Auteuil. J’allais souvent les voir. Je le trouvais perdu dans ses rêves, oubliant de modeler une figure qui séchait sous ses linges, seul avec lui-même, suivant son idée, absolument incapable d’écouter personne ; elle, piochant ses rôles, le teint brûlé par le fard, les yeux tendres, jolie d’intelligence et d’activité. Elle se plaignait à moi qu’il fût distrait, maussade, difficile. Elle l’aimait bien et ne le trompait que pour avoir des rôles. Et, quand elle le trompait, c’était fait tout de suite. Après, elle n’y pensait plus. Une femme sérieuse. Mais elle se laissa voir, s’afficha avec Joseph Springer, dans l’espoir qu’il la ferait entrer à la Comédie-Française. Dechartre se fâcha et rompit. Maintenant, elle trouve plus pratique de vivre avec ses directeurs, et Jacques plus agréable de faire des voyages.

— Est-ce qu’il la regrette ?

— Comment voulez-vous qu’on sache ce qui se passe dans un esprit inquiet et mobile, égoïste et passionné, avide de se donner, prompt à se reprendre, s’aimant généreusement lui-même dans tout ce qu’il rencontre de beau au monde ?

Elle changea brusquement de propos.

— Et votre roman, monsieur Vence ?

— J’en suis au dernier chapitre, madame. Mon petit ouvrier ciseleur a été guillotiné. Il est mort avec cette indifférence des vierges sans désir, qui n’ont jamais senti aux lèvres le goût chaud de la vie. Les journaux et le public approuvent avec convenance l’acte de justice qui vient d’être accompli. Mais dans une mansarde, un autre ouvrier, sobre, triste et chimiste, se jure de commettre le meurtre expiatoire.

Il se leva et prit congé.

Elle le rappela.

— Monsieur Vence, vous savez que c’est sérieux. Amenez-moi Choulette.


Lorsqu’elle monta dans sa chambre, son mari, sur le palier, la guettait, en robe de chambre de peluche mordorée, une espèce de bonnet de doge encadrant son visage pâle et creux. Il avait un air de gravité. Derrière lui, par la porte ouverte de son cabinet de travail, apparaissaient, sous la lampe, un amas de dossiers et de documents à couvertures bleues, les in-quarto ouverts des budgets annuels. Avant qu’elle pût gagner sa chambre, il lui fit signe qu’il voulait lui parler.

— Ma chère amie, je ne vous conçois pas. Vous êtes d’une inconséquence qui peut vous faire le plus grand tort. Vous désertez votre maison, sans motif, sans même un prétexte. Et vous voulez courir l’Europe avec qui ? avec un bohème, un ivrogne, ce Choulette.

Elle répondit qu’elle voyagerait avec madame Marmet, et qu’il n’y avait rien là que de très convenable.

— Mais vous annoncez votre départ à tout le monde, et vous ne savez pas seulement si madame Marmet pourra vous accompagner.

— Oh ! Elle aura bientôt fait ses malles, la bonne madame Marmet. Il n’y a que son chien qui la retienne à Paris. Elle vous le laissera, vous le soignerez.

— Et votre père, est-il informé de vos projets ?

C’était sa ressource d’invoquer l’autorité de Montessuy, quand la sienne était méconnue. Il savait que sa femme craignait beaucoup de mécontenter son père ou d’être mal jugée par lui. Il insista :

— Votre père est plein de sens et de tact. J’ai été heureux de me rencontrer plusieurs fois avec lui dans les conseils que je me suis permis de vous donner. Il trouve comme moi que la maison de madame Meillan n’était pas convenable pour une femme comme vous. Le monde y est très mêlé et la maîtresse de la maison favorise les intrigues. Vous avez un grand tort, je dois vous le dire : c’est de ne pas tenir assez compte de l’opinion du monde. Je me trompe bien si votre père ne trouve pas singulier que vous vous envoliez avec cette… légèreté. Et votre absence sera d’autant plus remarquée, ma chère amie, que dans le cours de cette législature, permettez-moi de vous le rappeler, les circonstances m’ont mis en vue. Mon mérite n’est pour rien assurément dans cette situation. Mais, si vous aviez consenti à m’écouter pendant le dîner, je vous aurais démontré que le groupe d’hommes politiques auquel j’appartiens est à deux doigts du pouvoir. Ce n’est pas dans un pareil moment que vous devez renoncer à vos devoirs de maîtresse de maison. Vous le comprenez vous-même.

Elle lui répondit :

— Vous m’ennuyez. Et, lui tournant le dos, elle alla s’enfermer dans sa chambre.


Ce soir-là, dans son lit, elle ouvrit un livre, comme à l’ordinaire, avant de s’endormir. C’était un roman. Elle tournait les feuillets avec distraction, quand elle trouva ces lignes :


L’amour est comme la dévotion : il vient tard. On n’est guère amoureuse ni dévote à vingt ans, à moins d’une disposition spéciale, d’une sorte de sainteté native. Les prédestinées elles-mêmes luttent longtemps contre cette grâce d’aimer plus terrible que la foudre qui tombe sur le chemin de Damas. Une femme, le plus souvent, ne cède à l’amour-passion qu’à l’âge où la solitude n’effraye plus. C’est qu’en effet la passion est un désert aride, une Thébaïde brûlante. La passion, c’est l’ascétisme profane, aussi rude que l’ascétisme religieux.

Aussi voit-on que les grandes amoureuses sont aussi rares que les grandes pénitentes. Ceux qui connaissent bien la vie et le monde savent que les femmes ne mettent pas volontiers sur leur poitrine délicate le cilice d’un véritable amour. Ils savent que rien n’est moins commun qu’un long sacrifice. Et considérez ce qu’une mondaine doit immoler quand elle aime. Liberté, quiétude, jeux charmants d’une âme libre, coquetterie, amusements, plaisirs, elle y perd tout.

Le flirt est permis. Il est conciliable avec toutes les exigences de la vie élégante. L’amour point. C’est la moins mondaine des passions, la plus antisociale, la plus sauvage, la plus barbare. Aussi le monde le juge-t-il plus sévèrement que la galanterie et que la légèreté des mœurs. En un sens il a raison. Une Parisienne amoureuse dément sa nature et manque à sa fonction, qui est d’être à tous, comme une œuvre d’art. C’en est une, et la plus merveilleuse que l’industrie de l’homme ait jamais produite. C’est un prestigieux artifice, dû au concours de tous les arts mécaniques et de tous les arts libéraux, c’est l’œuvre commune, c’est le bien commun. Son devoir est de paraître.


Thérèse ferma le livre et songea que c’étaient là des rêves de romanciers qui ne connaissaient pas la vie. Elle le savait bien, elle, qu’il n’y avait dans la réalité ni Carmel de la passion, ni cilice de l’amour, ni vocation belle et terrible à laquelle la prédestinée résistait en vain ; elle le savait, que l’amour, c’était seulement une petite ivresse courte d’où l’on sortait un peu triste… Si pourtant elle ne savait pas tout, s’il existait des amours où l’on s’abîmât délicieusement… Elle éteignit sa lampe. Les rêves de sa première jeunesse, du fond du passé, revenaient à elle.