Le Maître du drapeau bleu/p1/ch5

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Éditions Jules Tallandier (p. 66-84).

V

LETTRES AU SANS-FIL



L’île de Nippon, appelée aussi Hondo, est de beaucoup la plus grande de l’archipel japonais. Elle couvre une superficie sensiblement égale à celle de l’Angleterre et de l’Écosse.

Elle contient la capitale, Tokio, et son port, Yokohama.

À cent et quelques kilomètres au sud de cette dernière ville, le chemin de fer dessert la bonzerie (couvent) de Fousi, dont les bâtiments principaux s’élèvent sur les premiers contreforts du Fousi-Yama, montagne sacrée, point culminant de l’Empire du Soleil-Levant, dont la cime neigeuse se dresse à environ trois mille huit cents mètres.

Or, tout au bord de la mer, à l’orée du golfe d’Idzou, que la longue presqu’île du même nom abrite contre les houles du Pacifique, se cache, au milieu de délicieux jardins, un de ces palais nippons tenant à la fois du jouet de luxe et du bibelot d’étagère.

Une charpente de bois précieux, laquée, enrubannée par une farandole de sujets dorés, de fleurs peintes, de poissons de pourpre ; de papillons multicolores, forme le support et les encadrements de carreaux vernissés, décorés avec cet art si particulier de la patrie des chrysanthèmes.

Les légères murailles figurent des paysages, des soleils écarlates, des arbres taillés étrangement, des eaux d’azur, des collines violacées… Elles semblent ajourées, traversées par l’air. Entre les colonnettes de bois, il semble que s’ouvre une scène théâtrale, un décor de féerie.

Sur les toitures recourbées, comme tuyautées, pointent des poinçons de métal, embrochant le disque rouge figuré au centre du drapeau national, ou le dragon rose, emblématique des vertus de la famille mikadonale, souveraine des destinées du Japon.

C’est là l’une des retraites affectionnées de l’impératrice.

Elle s’y vient réfugier toutes les fois que son auguste époux, le Mikado, le lui permet. Or, elle a obtenu cette licence la veille au soir. Son train spécial l’a aussitôt emportée avec ses deux servantes favorites qui, selon l’usage, ont des noms de fruits : Cerise et Fraise ; les noms de fleurs étant réservés aux personnes non soumises à la domesticité.

Seulement la souveraine, qui aime beaucoup l’Angleterre, dont l’alliance a permis à l’Empire nippon de vaincre en combat singulier le colosse russe, la souveraine affecte d’employer des mots britanniques, tout comme les snobs de Paris.

Elle ne dit pas : Cerise, Fraise, mais bien : Cherry, Strawberry.

Elle est dans sa chambre aux murs tendus de soie fleurie. Déjà on a enlevé la natte sur laquelle elle a reposé, la couverture, le traversin de bois odorant.

Dans la salle claire, sans meubles, on remarque seulement de grands vases de bambou, d’où émergent, une gamme exquise de couleurs, des chrysanthèmes, des azalées, des orchidées au dessin capricieux, puis une grande glace, de fabrication européenne, dont le cadre bleu pâle, semé de guirlandes et d’amours argentés, se découpe sur la muraille.

L’Impératrice est debout devant le miroir, luxe inusité dans les intérieurs japonais.

Elle considère sa coiffure que dominent les longues épingles d’or, au sommet desquelles chatoient des opales couleur de lune.

Elle sourit à sa tunique, kimono, de soie brodée, serrée à la taille par l’obi, la large ceinture dont le pan retombe gracieusement sur la hanche ; elle avance ses petits pieds emprisonnés dans les chaussures, tabi, d’étoffe blanche…

En même temps, elle accroche à une agrafe d’or en éventail sentant la fabrication parisienne, et dans un petit sac, elle glisse un mouchoir de fine batiste, autre innovation européenne dans ce pays des mouchoirs en papier, qu’elle a d’abord arrosé d’un parfum pénétrant sortant de Rummel’s Perfumery.

Elle était encore gracieuse et charmeresse, bien qu’elle eût dépassé le milieu de la vie, et l’on comprenait, à la voir, son influence sur l’esprit du Mikado ; influence heureuse, hâtons-nous de le dire, car la douce créature entraîne son époux vers un but de bonté, de progrès, de grandeur, de noblesse.

Mais ses sourcils noirs, allongés au pinceau, se froncent. Elle secoue la tête comme si elle se reprochait le temps perdu à la satisfaction de sa coquetterie, et d’une voix à laquelle une pharyngite, légère mais chronique, donne un voile mystérieux, elle appelle :

— Cherry !

La servante parait aussitôt en son uniforme bleu et argent, couleurs préférées de la souveraine.

— Tu m’appelles, Étoile du Matin ?

— Oui… Rien du monastère de Fousi ?

— Pardon, douce Perle des Ondes Vertes, un bonze attend ton bon plaisir.

— Qu’il entre ! qu’il entre vite !

Une buée rose est montée aux joues de l’impératrice. Cerise, elle, a disparu sans bruit.

Et un petit homme jaune entre, comique avec sa longue redingote noire, son pantalon, ses souliers vernis, le haut de forme huit reflets qu’il tient à la main.

La souveraine a un sourire à l’adresse de ce spécimen du Japon moderne.

— Oh ! bonze Lao-Tésu, tu suis toujours la mode des gens d’Europe.

Le bonze s’incline :

— C’est l’imitation de ces gens qui nous a donné la victoire sur les Ourouss (Russes), qui a fait de notre Mikado le plus grand prince du monde. Il faut marquer cela. Il faut le faire pénétrer dans l’esprit des Nippons encore réfractaires. C’est pour cela que moi, prêtre de Bouddha, je m’habille ainsi que les pasteurs venus d’Angleterre.

Lao-Tésu est grand admirateur de la civilisation européenne. Sa souveraine le sait. Aussi elle n’insiste pas.

— Je t’approuve, ô bonze… Tu es un sage. Mais ta venue m’a fait espérer des nouvelles…

— L’espoir de la Fleur Auguste, Sourire de la Vie du Mikado, est un avertissement des Esprits Roses (bons génies). Le télégraphe sans fil du Fousi-Yama a parlé toute la nuit.

— Le sans-fil ?

Nonobstant l’étiquette nippone qui prescrit aux grands l’immobilité, l’Impératrice a fait un pas en avant. Sa tête s’est détournée pour permettre à ses yeux de jeter par la croisée un regard à la montagne géante, au manteau de neige, qui borne la vue à l’ouest.

Et tout au haut de la cime elle croit distinguer une ligne menue, maintenue par des filins et qui se découpe sur le ciel clair.

C’est l’antenne du sans-fil qui, perchée sur le piédestal montagneux, élève sa pointe à près de quatre mille mètres, et permet ainsi de communiquer avec tous les points du globe. Une telle antenne rend la distance indifférente.

Ici encore dans leur imitation, les Japonais ont dépassé ceux qu’ils imitent.

— Le sans-fil ? répète l’impératrice.

— Oui, Étoile Verte des Douces Attentes… Et non pas une courte dépêche, mais bien une longue lettre que les heures obscures de la nuit ont été à peine suffisantes pour transcrire.

Lao-Tésu a tiré de sa poche plusieurs feuilles d’un papier transparent et moiré, sur lequel s’alignent non pas l’écriture au pinceau des sujets du Mikado, mais bien les caractères à la plume des Occidentaux, ceux que nous appelons les caractères latins.

— C’est un véritable « dossier ».

— Oui, Fille du Dragon rose des Soleils Levants.

— Et cela nous est envoyé ?

— Par Log !

— De Log ?… de lui ?… Où est-il ?

— Au milieu de l’Atlantique sur le « mixte » Maharatsu.

— Sur le « mixte », fit l’Impératrice, la voix anxieuse… Comment ?… Passager ou commandant ?

— Commandant, Rosée-Diamantée.

La souveraine croisa les mains sur sa poitrine et demeura un instant, la tête penchée, les lèvres agitées de petits frémissements. Puis elle releva le front, s’assit les jambes croisées sur la natte recouvrant le sol et prenant l’attitude de l’attention :

— Lis, bonze… Lis ce que mande mon fidèle Log.

Lao-Tésu s’inclina et commença lentement sa lecture :

« À bord du Maharatsu (Atlantique).

« Prosterné devant l’Impératrice Fleurie du Japon, ainsi que devant l’Image Vénérée des Bouddhas, le maître et le chef des Graveurs des Monts Célestes [1] confie à la Brise, ton esclave, ces paroles à toi destinées.

« Il compte que le poste sans-fil que les Américains nous ont permis d’établir dans leurs Montagnes Rocheuses, et le poste d’Honolulu, dirigeront ce message d’un cœur qu’emplissent les Chrysanthèmes Bleus du dévouement…

— Brave Log, murmura l’Impératrice.

Le bonze continua :

« Un jour où le soleil dardait plus d’or, où les fleurs jetaient de plus doux parfums, où la rosée perlait plus suave, un jour d’union du ciel et de la terre, moi chétif, venu des falaises rocheuses des Monts Célestes, supports de la voûte étoilée, je fus admis en Ta Présence, troublante comme la voix lointaine de Bouddha tonnant dans les nuées orageuses, attirante comme le sourire des lèvres immortelles, laquées de pourpre autour des dents de nacre.

« Et ce jour-là, je parlai ainsi :

« — Je suis le chef des Padmé Om, des Mad, des Lad, et des Ghad. Un homme est venu à moi… Il a réuni sous son autorité, en une formidable et mystérieuse confédération, toutes les sociétés secrètes d’Asie. En Chine, en Sibérie, dans l’Inde, l’Indochine, la Perse, la Russie d’Europe même, des millions d’hommes lui obéissent.

« Son père d’abord, lui ensuite, ont consacré leur vie à former ce formidable groupement.

« Sachant la vénération que nous inspirons, nous les Graveurs de Prière, il m’a proposé d’être le premier après lui.

« Son nom est Dilevnor, ou encore Dodekhan.

« Il est originaire du Turkestan et se dit fils de rois [2].

« Son but est de débarrasser l’Asie des étrangers, de la faire libre de ses destinées ; c’est la doctrine américaine de Monroë appliquée au continent asiatique : l’Asie aux Asiates !

— Tout cela est exact, murmura l’Impératrice pensive… Ce sont bien là les paroles de Log, mais il en a prononcé d’autres…

— Il les rappelle, Azalée des Rives de Corail, il les rappelle.

Et le petit bonze européanisé reprit sa lecture :

« Étant donné, d’une part, l’éloignement et les tendances pacifistes de l’Europe ; d’autre part, les moyens dont dispose la formidable confédération d’Asie, Dodekhan pense avec raison pouvoir amener les Français, les Anglais, même les Allemands, à abandonner les territoires qu’ils occupent actuellement.

« Mais deux peuples lui paraissent par leurs tendances, leur proximité, menacer ses projets : les Nippons, les Russes.

« Ceux-ci peuvent mobiliser rapidement, jeter des armées, des flottes nombreuses sur l’Asie libre en formation ; Dodekhan, lui, ne veut pas de maître, ni blanc, ni jaune, pour ceux qu’il émancipe. « Et alors, il a trompé le Mikado, trompé le chef du gouvernement russe. À chacun il a promis, contre la soumission à ses plans, la souveraineté future du continent asiate. En réalité, il veut leur neutralité bienveillante, qui pèsera lourdement sur les décisions de l’Europe ; il veut surtout accomplir son œuvre sans être troublé, quitte à jeter le masque plus tard, à lancer le Japon sur la Russie, à annihiler les deux nations par une guerre sans merci, durant laquelle celui qui a choisi le Drapeau Bleu comme étendard, parachèvera son ouvrage.

« C’est ici que ton serviteur, les genoux dans la poussière, te supplie de lui permettre, malgré les promesses du Mikado, fils du Soleil Levant, de se séparer de Dilevnor-Dodekhan.

— Et je le lui permis, car il parlait une langue chère à mes oreilles.

— Il disait ceci, fit doucement le bonze, suivant des yeux sur le papier, il disait :

« Je vénère une race qui a fait sienne la civilisation des gens d’Europe, qui s’est élevée du premier bond au niveau des plus fières armées, des plus redoutables marines… C’est elle qui doit être la tête de l’Asie émancipée, elle qui doit devenir son éducatrice. À tout groupement, il faut un chef. Toute confédération doit obéir à une race supérieure, sinon, c’est l’anarchie, les discussions intestines, la misère, les populations prêtes à subir le joug s’il ramène l’ordre.

« Cette tête, l’Asie la possède. Cette race supérieure, ô Impératrice, est celle que ta Douceur Bleue dirige. C’est elle que je veux voir commander sur le continent asiatique.

« Permets-moi de surprendre tous les fils de l’immense société secrète fondée par Dodekhan ; je suis son second, j’y parviendrai, et ensuite laissez-moi prendre sa place et diriger les événements au mieux de ta Gloire aux tons d’Aurore ?

— J’ai permis, redit la souveraine en relevant orgueilleusement le front. La grandeur du Japon était en jeu.

Lao-Tésu continua, comme s’il n’avait pas entendu :

« Aujourd’hui, Dodekhan est en mon pouvoir. Le Maharatsu, ce navire étrange, où nos ingénieurs ont déployé toute leur science, obéit à ma voix. J’ai enlevé Lotus-Nacré, la chère fille du comte Ashaki, ton plénipotentiaire. Elle sera, selon tes vœux, l’épouse de Dodekhan, si tu consens, en ta Sagesse Souriante comme la Nuit de Printemps, à ordonner au comte de se laisser guider par moi.

« Que rien ne te surprenne, que rien ne te fasse douter. Log, chef des Graveurs de Prière, est l’Esclave Adorant de ta Grandeur aux dix mille Grâces. Il agit et agira toujours au mieux de Ta Victoire.

« Puissent les Génies souterrains du saint volcan Fousi-Yama entendre la prière du Ver de Terre implorant les dix mille et dix mille Félicités Mauves pour sa Souveraine aux Regards d’étoile.

Signé : « Log,xx
Serviteur fidèle. »

Une fois encore, l’Impératrice oublia l’étiquette, pour frapper joyeusement ses mains l’une contre l’autre.

— Il signa « Serviteur fidèle » ?

— Oui, Fille Rosée du Soleil Levant.

— Ah ! c’est un dévoué. Il m’avait dit : « Je ne veux pas d’autre récompense que le titre de Serviteur fidèle… » Il a dit vrai. Il semble s’en parer avec orgueil, comme les autres s’ornent du nom de leur fonction, de leurs propriétés. Log est une âme haute et désintéressée :

— Ta noblesse ne saurait se tromper.

— Écoute, bonze. Retourne à ton monastère. Que le sans-fil apprenne à Log qu’il est fait droit à sa prière, et que l’Impératrice lui est reconnaissante.

— Bien.

— Puis, télégraphie à Ashaki… Le comte va arriver prochainement à Kiao-Tcheou, retour d’Europe. Il doit surveiller cette colonie allemande du Chan-Toung… Qu’il observe docilement tout commandement émanant de Log.

— Ce sera fait, Aurore de Nippon.

— Enfin, bonze, prends ce parchemin, — elle lui tendait un carré de papyrus couvert de signes rouges, — prends-le… Notre trésorier général te comptera deux mille yen d’or pour ton temple.

— Ô Impératrice… quels mots seraient dignes d’exprimer le plaisir de te servir !

— Deux me plaisent, Lao-Tésu.

— Enseigne-les-moi.

— Tu pratiques déjà les vertus qu’ils représentent : Obéissance, Discrétion.

Puis, la voix changée :

— Va, Lao-Tésu, la Pensée Aimable de ta Souveraine t’accompagne.

La suivante Cerise, appelée par une sonnerie, parut, et respectueusement conduisit au dehors le messager du sans-fil.

Quant à l’Impératrice, elle attendit un instant, puis elle sortit à son four et s’enfonça, songeant aux destinées futures du peuple nippon, dans les méandres des jardins aux fleurs bizarres, aux arbustes capricieusement taillés en forme d’animaux, de vases, d’étoiles.

Dans ce décor fantaisiste, sa silhouette gracieuse, quasi enfantine, secret du charme de la Japonaise, eût provoqué chez un Occidental des idées de tendresse, de joie subtile et délicate.

L’Occidental se fût mépris.

L’Impératrice s’abandonnait à un rêve de domination.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Dans une cabine assez spacieuse, dont les parois, sur trois faces, étaient recouvertes d’appareils : tableaux de direction, baromètres, oromètres, thermomètres simples, à maxima, à minima ; dont toute la quatrième cloison disparaissait entièrement sous une étoffe d’un gris pâle soigneusement tendue, Log et San, les deux géants jaunes, causaient :

— Où sommes-nous exactement, San ?

— Nous avons doublé le cap Horn, Soigneur, et nous remontons vers le nord, en prolongeant au large la côte du Chili.

— Et nos prisonniers ?

Log eut un rire saccadé qui arrêta la réponse sur les lèvres de son compagnon.

— Prisonniers n’est pas un mot juste, reprit-il… Notre Maharatsu est un navire à double fond, où les prisonniers jouissent du pont, de la lumière, alors que nous occupons les parties basses, où l’électricité seule nous éclaire.

— Enfin, que font-ils ?

— Ils sont plus calmes, Seigneur.

— Cherchent-ils toujours la porte dissimulée qui relie leur séjour au nôtre ?

— Non. Ils semblent avoir reconnu l’inutilité de leurs investigations.

— Ah ! ah ! et la petite duchesse ?

— Chaque jour, dès onze heures et demie, elle attend sur la passerelle.

Log fronça le sourcil.

— Je n’aime pas cela. Quel Intérêt peut-elle avoir à se rendre si exactement compte du chemin parcouru ?

— Je l’ignore. Au surplus, si cela te déplaît, ordonne que le point ne lui soit plus donné.

Le Graveur de Prière, puisque tel est le titre qu’il avait pris dans sa communication à l’Impératrice du Japon, le Graveur de Prière secoua la tête.

— Non… je ne veux entrer en lutte avec elle pour aucune chose secondaire… Le hasard, un hasard fâcheux, mon brave San, l’a jetée au milieu de nos combinaisons. Elle n’en sait pas assez pour que je la condamne à disparaître… d’autant plus qu’elle peut nous être utile, comme à La Haye, grâce à son affection pour son nigaud de mari… Et cependant elle en sait trop pour que je ne m’inquiète pas de ses moindres faits et gestes.

— Oh ! Seigneur, t’inquiéter… le mot est fort !…

— Mais juste !… Cette petite Française est une volonté, une audace, un courage…

— Et aussi, comme toutes ses compatriotes, une légèreté !

Le visage de Log exprima le doute.

— Bon, Seigneur, tu ne vas pas nier cela.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle a pris la peine de nous le démontrer hier soir.

— Démontrer… c’est bientôt dit.

— Tu as ri toi-même. Elle était à table, dans le dining-room, avec le duc Lucien, Mona Labianov et Lotus Nacré. Elle se croyait bien à l’abri des indiscrets, puisqu’elle ignore qu’un microphone [3], dissimulé par un ventilateur, reçoit et nous transmet toutes les paroles prononcées ; que disait-elle ?

— Elle plaisantait. Partie de Paris, avec son mari, pour accomplir son voyage de noces sur les bords du Rhin, elle trouvait irrésistiblement comique de se trouver aux environs du cap Horn, à l’extrême sud de l’Amérique.

— Eh bien… Sa gaieté ?

— Ne me rassure qu’à demi… Je ne puis t’expliquer cela, mon brave San, mais je sens en elle une ennemie dangereuse.

— Quel danger peut atteindre le Maître du Drapeau Bleu ? car tu l’es maintenant…

— Tout danger qui peut abattre un homme.

— Allons donc… Seigneur, tu n’es plus un homme ; mais un dieu par la puissance.

Mélancoliquement, Log haussa les épaules.

— Pauvre ami dévoué !… Que resterait-il de ton dieu si une balle de revolver le frappait au cœur, si une hache lui fendait le crâne, ou si la décharge intempestive de nos moteurs électriques le foudroyait ?

Les traits de l’athlétique personnage dénotaient la souffrance. Il parut secouer le malaise vague pesant sur lui et, la voix changée :

— Que font nos prisonniers ?

San s’approcha du mur, actionna une petite roue verticale, et aussitôt le panneau recouvert d’étoffe grise s’anima.

Le pont du Maharatsu s’y dessina, inondé de soleil, lequel cependant n’avait pas réussi à fondre une couche de gelée blanche tapissant les lames du plancher. Aux alentours, la mer ondulait doucement, et, aux confins de l’horizon, des silhouettes d’icebergs se montraient.

— Le périscope cinématographique [4] va répondre à la question, Seigneur, prononça San.

De nouveau il actionna la roue, après avoir déplacé un commutateur.

L’image se mit aussitôt en mouvement.

On eût cru que les spectateurs se promenaient sur le pont dont on apercevait successivement toutes les parties. Mais ils arrivèrent ainsi à l’extrême avant, sans que les prisonniers cherchés parussent.

— Ah çà ! où sont-ils donc ? grommela Log.

San se prit à rire :

— Pas difficile à deviner. Onze heures trente-cinq… ils attendent le point sur la passerelle.

— Mais leurs gestes, leurs attitudes m’échappent… Leur longue station quotidienne en cet endroit m’agace… On croirait qu’ils savent échapper là à ma surveillance… je veux les voir… San, montons sur le pont.

Sans doute le compagnon du Graveur de Prière comprit que celui-ci n’était pas en humeur de supporter la contradiction, car il marcha vers une porte dont le panneau se découpait dans la cloison de droite, et il l’ouvrit en pesant sur un bouton de cuivre.

Un couloir, éclairé par des ampoules électriques, s’étendait au dehors, semblant la répétition de l’une des « rues » desservant les cabines à l’étage supérieur. Déjà les deux hommes franchissaient le seuil, quand une sonnerie grelotta dans la pièce.

— Un sans-fil, gronda Log dont le visage s’éclaira. Est-ce l’un de ceux que j’attends ?…

En deux bonds, le géant San atteignit un angle, où sous la sonnerie impatiente se dressait un poste récepteur de sans-fil, en communication avec le grand mat du Maharatsu, faisant à bord fonction d’antenne.

— Appel japonais, dit-il.

Log se pencha vivement et la voix anxieuse :

— De l’impératrice ?

— Oui.

— Que dit-elle ?

— Ce que tu désirais, ce que souhaitait ardemment ton fidèle San, que tu as choisi parmi les Graveurs de Prière, pour compagnon, pour confident, pour être le bras de ta Pensée.

— Lis vite.

Et San déchiffra la bande du récepteur :

« À Log fils chéri du Soleil Levant, salut. « L’Impératrice du Japon, de ce collier d’Îles Ambrées qui pare le Pacifique, la Divine ordonne à tous d’obéir à Log.

— À la bonne heure, fit railleusement l’athlète jaune.

« Qu’il agisse selon son inspiration, continua San, qu’il enserre dans les liens d’hyménée et Dodekhan et Lotus-Nacré… Le comte Ashaki approuvera des deux mains, je le veux. À Kiao-Tcheou, un serviteur remettra à Log ma bague d’autorité, le cercle d’or supportant le dragon de rubis, et partout où s’étend l’influence japonaise, ce signe lui assurera l’obéissance de tous.

« À ma jolie Lotus-Nacré l’affection de sa Souveraine ; à Log sa reconnaissance. »

San se tut.

Log marchait de long en large, agité, nerveux. Il monologuait, oublieux de la présence de son confident, lâchant des phrases hachées :

— Et d’une… que les Russes fassent de même… Les seuls obstacles réels disparaissent. Contraindre Dodekhan… tout mon effort pourra porter sur cela… Et j’y parviendrai… Mona Labianov est en mon pouvoir…

Il eut un rire cruel.

— Eh ! eh ! l’affection, elle aussi, a ses surprises… On sauve une fillette à Sakhaline, on part, on doit ne la revoir jamais… Rêves ! rêves follets ! On emporte son souvenir… En tous lieux, elle reste présente à l’esprit… Ah ! ah ! ah ! la fuir, l’oublier !… Tu peux courir, insensé, sa pensée te suit sans effort, et quand tu t’arrêtes, épuisé, hors d’haleine, elle se dresse devant toi… Mona te sourit et dans tes oreilles résonne l’écho de sa voix.

Avec un haussement d’épaules, il conclut :

— Imbécile !… Qui veut gouverner les hommes doit tuer son cœur… C’est pour cela que je serai le maître de l’Asie, après t’avoir dépouillé de ce titre emblématique, le Maître du Drapeau Bleu !

Mais une nouvelle sonnerie cliquette dans la cabine.

Log s’arrête, fixant un regard anxieux sur le récepteur du sans-fil.

Déjà son herculéen serviteur se penche sur l’appareil, et, dans le grand silence soudain épandu, il lance d’un accent triomphant :

— Communication russe… Décidément c’est le jour des grandes nouvelles.

Log ne répond pas. Il est là, figé, attendant.

Cette dépêche russe sera la victoire ou la défaite de sa diplomatie tortueuse. Mais San a un cri de joie :

— Ça y est, Seigneur… Ils sont roulés aussi.

— Ils acceptent ?

— Écoutez. Posément, le géant lit. Il semble qu’un ricanement secoue les syllabes qu’il prononce :

« Brave Log, le Conseil Suprême te remercie.

« À Kiao-Tcheou, un officier du régiment Préobrajenski, spécialement déplacé pour remplir cette mission, te remettra l’anneau qui confère le pouvoir extraordinaire et sans contrôle, l’anneau d’or, sur lequel éploie ses ailes l’aigle bicéphale russe de topaze, à la poitrine écartelée de la croix grecque de lapis-lazuli.

« Fonctionnaires, soldats, bourgeois ou paysans vénèrent ce signe à l’égal des Icônes.

« Le général Labianov a reçu nos instructions. Il se pliera à tes désirs… Unis par les liens du mariage Dodekhan et la douce Mona… Fais ce que tu as promis pour la grandeur de la Russie, et la reconnaissance du gouvernement, du peuple, sera ta récompense. »

San s’était tu.

— Eh bien ? interrogea nerveusement son interlocuteur.

— C’est tout, Seigneur ; si tu le permets, j’ajouterai seulement un commentaire. Les Russes sont aussi bêtes que les Japonais, et les Japonais aussi stupides que les Russes, de se figurer que tu vas délivrer l’Asie, en chasser les conquérants d’Europe, dans le seul but de leur assurer, à eux Russes, ou à eux Japonais, la suprématie de ces immenses territoires, peuplés de plus de sept cents millions d’humains.

Un fugitif sourire voltigea sur les lèvres de Log.

— Tu ne croirais pas cela, San ?

— Non. Ah dame ! je ne suis pas un chef de gouvernement, moi. L’orgueil du pouvoir ne m’aveugle pas, et je me rends compte de ceci : on n’emploie toute sa vie à un labeur immense que si l’on travaille pour soi.

Puis, changeant de ton :

— Seulement une chose me chiffonne dans ta combinaison.

— Vraiment ?

— Oh ! je n’interroge pas, Seigneur.

— Tu as tort, mon brave… Tu es le seul à qui je puisse me confier, et je suis heureux qu’il en soit ainsi.

La figure du géant s’épanouit.

— Ah ! Seigneur, commença-t-il d’un accent pénétré…

Mais Log l’interrompit.

— Que désires-tu savoir ?

— Puisque tu le permets… Voici : comment tenir à la fois les deux promesses faites, au Japon d’une part, à la Russie d’autre part, marier Dodekhan à Lotus-Nacré, marier Dodekhan à Mona Labianov ?… Les deux propositions me paraissent contradictoires.

— C’est là ce qui t’embarrasse, mon pauvre San ?

— Je l’avoue, balbutia le géant visiblement interloqué par l’intonation moqueuse du chef des Graveurs des Monts Célestes.

— Ah fi ! mon ami, tu es né sur une terre où tous pratiquent la religion de Bouddha, et tu me sembles peu au courant des traditions bouddhiques.

— C’est bien possible. — Toi ! toi !… Un Graveur de Prière… Il y a là une lacune regrettable que je me fais un devoir de combler. Sache donc, ô mon ignorant camarade, que si Bouddha a chanté les louanges de la monogamie, c’est-à-dire de l’hymen avec une seule femme, il n’a pas interdit le mariage avec plusieurs, il n’a pas interdit la polygamie.

San regarda son chef avec admiration.

— Tiens, tiens. C’est vrai, cela !

— De plus, continua imperturbablement Log, le bouddhisme s’inquiète fort peu de l’étiquette religieuse de l’époux ou des épouses… Il lui suffit que le marié soit bouddhiste… C’est le cas de Dodekhan.

— Oui… Mais alors, cela va tout seul.

Le serviteur s’arrêta court, considérant son maître avec des yeux effarés. Log secouait négativement la tête.

— Comment ? cela ne te parait pas aller, Seigneur ?

— Eh non, digne San. Car tu ne songes pas que, pour la réussite de mes projets, il importe en première ligne que les bons Russes ignorent le mariage de Lotus-Nacré, censé bénéficier au Japon…

— Et que les Japonais ignorent celui de Mona, d’apparence profitable à la Russie.

— Justement.

Du coup, San se gratta l’occiput d’un air considérablement embarrassé.

— Par les Bouddhas vivants… Voilà qui n’est pas commode… Dodekhan, les deux jeunes filles, les bonzes qui célébreront les unions… cela fait au moins cinq personnes dans la confidence… cinq, dont trois ont tout intérêt à ébruiter l’aventure.

— Ces trois-là sont seules à considérer, San. Les bonzes, une fois leur ministère rempli, disparaissent…

— Comment ?

— Nous verrons… Ils retournent à Bouddha et ne peuvent plus faire de racontars désobligeants pour nous.

— Restent les trois autres… On ne peut les supprimer, eux ?

— J’ai besoin qu’ils vivent.

Le serviteur leva les bras au ciel en un geste éploré.

— Alors, je ne vois pas… 

— C’est pourtant simple.

— Tu le dis, Seigneur, je te crois… Mais à ton confident, dont l’esprit a moins de subtilité que le tien, cette simplicité paraît diablement compliquée.

Un sourire indulgent passa sur la face du chef des Graveurs.

— Voyons… On ne trahit pas un secret que l’on ignore.

— Oh !… naturellement.

— Eh bien, il faut qu’ils ignorent la dualité des mariages.

Cette fois, San ne put réprimer un geste de désespoir. Il se prit la tête à deux mains et avec une angoisse véritable, il clama :

— Vous voulez qu’ils se marient et qu’ils n’en sachent rien ?

Sans cesser de sourire, Log répliqua seulement :

— Voilà ! Tu y es enfin.

Comme le géant le regardait hébété, rendu stupide par cette audacieuse affirmation, Log tira sa montre, et d’un accent tranquille :

— Midi… Allons un peu surveiller nos passagers, qui semblent prendre un malin plaisir à séjourner sur la passerelle, le seul point du Maharatsu que je ne puisse observer d’ici.

San, très marri par le nouveau point d’interrogation que son maître venait de proposer à sa perspicacité, le suivit dans le couloir.

Ils passèrent devant une vaste salle ou s’alignaient des dynamos qui, mises sous les yeux des passagers involontaires, leur eussent appris de façon certaine que l’électricité était le propulseur du Maharatsu.

Une dizaine de marins surveillaient les appareils, tous de haute taille, offrant une similitude ethnique frappante avec le chef du mystérieux bâtiment. Ils saluèrent Log au passage en réunissant les mains au-dessus de leur tête.

Ce dernier répondit en allongeant le bras gauche, la paume de la main tournée en dehors, le pouce et le médius levés, mais il ne s’arrêta pas. 

Toujours flanqué de San, il atteignit le pied d’un petit escalier en colimaçon, encastré dans une sorte de puits montant vers les régions supérieures. 

Vingt-sept marches gravies, il fit halte. Au-dessus de la tête de Log, le cylindre de la cage de l’escalier se rétrécissait brusquement, se réduisant à la dimension d’un simple tuyau.

Le Graveur de Prière allongea le bras dans ce tube ; un petit claquement retentit, tel celui d’un verrou butant sur un taquet, et une lame étroite de la paroi s’ouvrit à la façon d’un volet.

Par l’ouverture, on apercevait le pont, la passerelle ; sur celle-ci, Sara ayant auprès d’elle Lucien, Mona et Lotus-Nacré.

— Une bonne idée, Seigneur, remarqua San, une très bonne même, d’avoir fait découper cette ouverture dans une manche à vent.

Log ne répondit pas.

Il regardait le groupe, réuni sur la passerelle, avec une acuité étrange.

— Que font-ils donc ? murmura-t-il enfin.

— Bon, riposta légèrement le serviteur, ils consultent le point.

— Le duc, oui, les jeunes filles, oui encore… Mais la petite duchesse ne s’en préoccupe pas le moins du monde…

— Elle lit peut-être mal la carte…

— C’est possible… et pourtant…

— Pourtant quoi ?

— Son attitude m’inquiète.

— Allons donc…

Mais San ne continua pas. Log avait eu un geste violent.

— Tu ne comprends pas… Tu ne peux pas comprendre… Cette petite Française-là me paraît plus à craindre que tous les autres !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Certes, Log se montrait sagace en parlant ainsi.

Tandis que Lucien et les jeunes filles examinaient le point marqué sur la carte, apparue de même que les autres jours sur l’habitacle, Sara, penchée sur le tube acoustique, conversait avec Dodekhan.

Dans le conduit acoustique, la jeune femme glisse lin petit paquet long, puis elle écoute :

Enfin ces deux syllabes lui parviennent :

— Merci !

Vite, elle se penche.

— Cela fera-t-il l’affaire ?

— Parfaitement, lui est-il répondu !

— J’avais peur… une lime à ongles, un ressort de montre sont des instruments bien faibles…

— Ils suffiront à me débarrasser de mes fers… Être libre de ses mouvements est déjà un premier succès. Si une occasion favorable se présente, on en peut profiter.

— Ah ! fit Sara avec âme, je le souhaite de tout mon cœur. Songez donc… ce voyage de noces !… Que doit penser ma famille ?

L’accent de l’interlocuteur Invisible de la charmante petite duchesse se fit ému :

— Quand elle saura la vérité, elle sera fière de votre courage… et l’humanité tout entière vous aura reconnaissance, car vous aurez évité l’effusion de sang, vous aurez sauvé des milliers d’existences humaines.

Mais changeant de ton :

— Maintenant, ne séjournez pas sur la passerelle. Redoublons de prudence. Les circonstances heureuses ne peuvent se produire que dans les eaux asiatiques. Jusque-là, prenons garde d’éveiller les soupçons des misérables qui nous gardent.

  1. Les Graveurs de Prière forment un clan puissant et respecté. Les Monts Célestes présentent de nombreuses falaises verticales. Les Graveurs n’ont d’autre préoccupation que d’y graver en lettres énormes les trois formules de l’invocation lamaïque : Lad Padmé Om ; Mad Padmé Om ; Ghad Padmé Om. Ils forment trois tribus, Mad, Lad, et Ghad, suivant la formule qu’ils gravent.
  2. La tradition prétend que les Turkmènes descendent d’une seule famille de rois. Ils se disent tous frères et issus de rois.
  3. Le microphone est, en principe, une sorte de téléphone enregistrant les sons les plus faibles, d’où son nom.
  4. Le périscope est une application des lois qui régissent les vibrations optiques. Il permet, en un endroit clos, de voir ce qui se passe au dehors. Un ingénieux inventeur a réussi à le marier à un cinématographe spécial, reproduisant non plus des bandes photographiées, mais les objets eux-mêmes.