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Le Magasin d’antiquités/Tome 1/7

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (1p. 58-65).



CHAPITRE VII.


« Fred, disait M. Swiveller, rappelez-vous la vieille ballade populaire : Loin de moi soucis fâcheux. Éventons, pour la rendre plus vive, la flamme de l’hilarité du bout de l’aile de l’amitié, et faisons circuler le vin rosé. »

Le logis de Richard Swiveller était situé dans le voisinage de Drury-Lane et, outre ce que cette position offrait d’agréable, il avait l’avantage de se trouver au-dessus d’un débit de tabac ; si bien que Richard pouvait en tout temps se procurer les douceurs rafraîchissantes de l’éternuement, rien qu’en allant sur son escalier, et jouir ainsi d’une tabatière permanente qui ne lui coûtait ni soins ni dépense. C’était dans ce logis que Swiveller avait cité de mémoire, pour consoler son ami et le relever de son abattement, un de ses souvenirs lyriques. Or, il n’est pas sans intérêt ni sans utilité de faire remarquer que ces quelques paroles tenaient doublement du langage figuré et du caractère poétique de Swiveller. Ainsi, le vin rosé n’était qu’un emblème, la réalité était un verre contenant du grog froid au gin, et qu’on remplissait, au fur et à mesure, avec une bouteille et une cruche posées sur la table. Faute d’autre verre, les deux amis se passaient tour à tour celui-là ce qu’on peut avouer sans honte, Swiveller étant logé en garçon. Par une fiction également plaisante, il mettait toujours au pluriel, dans la conversation, sa chambre unique. Lorsque cette chambre était vacante, le marchand de tabac l’avait annoncée sur son volet sous le titre pompeux « d’appartements pour une seule personne ; » et Swiveller, fidèle à cette idée, n’avait jamais manqué de dire : « Mes chambres, mes appartements, mes salons, » ouvrant un espace illimité à l’imagination de ses auditeurs et la faisant s’égarer à son gré dans une longue suite de vastes salons, pour peu que cela lui fît plaisir.

Dans ce débordement de son esprit inventif, Swiveller s’appuyait sur un meuble équivoque. C’était en apparence un corps de bibliothèque, en réalité une couchette qui occupait dans la chambre une place en évidence et semblait pouvoir défier tout soupçon et tromper tout examen. Bien certainement, pendant le jour, Swiveller aurait juré que c’était une bibliothèque et pas autre chose ; il oubliait volontiers qu’il y eût un lit là-dessous, niait catégoriquement l’existence des couvertures et chassait dédaigneusement les traversins de sa pensée. Pas un mot, même avec ses amis les plus intimes, sur l’usage réel de ce meuble, pas le moindre aveu sur son service de nuit, pas une allusion à ses propriétés particulières. Une foi implicite dans cette déception, tel était le premier article de son symbole. Pour être l’ami de Swiveller, il fallait rejeter toute preuve évidente, toute raison, toute observation, et croire aveuglément à son corps de bibliothèque. C’était son faible, sa manie, et il y tenait.

« Fred, reprit Swiveller, s’apercevant que sa citation poétique n’avait produit aucun effet ; passez-moi le vin rosé. »

Le jeune Trent poussa de son côté le verre avec un mouvement d’impatience, et retomba dans l’attitude chagrine d’où on l’avait tiré contre son gré.

« Mon cher Fred, dit son ami, tout en remuant le mélange liquide, je veux vous donner un petit avis approprié à la circonstance. Voici le mois de mai qui…

— Au diable ! interrompit l’autre, vous m’excédez, vous me tuez avec votre babil. Comment pouvez-vous être gai dans l’état où nous sommes ?

— Eh ! quoi, monsieur Trent ! répliqua Dick, il y a un proverbe qui dit que gaieté n’empêche pas sagesse. Il existe des gens qui peuvent être gais sans pouvoir être sages, d’autres qui peuvent être sages (ou pensent pouvoir l’être) et qui ne sauraient être gais. J’appartiens à la première classe. Si le proverbe est bon, je pense qu’il vaut mieux en prendre la moitié que de n’en prendre rien ; et, en tout cas, j’aime mieux être gai sans être sage, que de n’être, comme vous, ni l’un ni l’autre.

— Bah !… murmura Trent d’un air contrarié.

— À la bonne heure !… Chez les gens bien élevés je ne crois pas qu’un mot de cette sorte soit jamais adressé à un gentleman dans ses propres appartements ; mais cela m’est égal, faites comme chez vous, ne vous gênez pas. »

Il ajouta, entre ses dents, par manière d’observation, que son ami paraissait un peu de mauvaise humeur, termina le verre de vin rosé et se mit en devoir d’en apprêter un autre ; après l’avoir préalablement dégusté avec délices, il proposa un toast à une compagnie imaginaire, et dit d’un ton d’emphase :

« Messieurs, permettez-moi de souhaiter mille succès à l’ancienne famille des Swiveller, et bonne chance en particulier à M. Richard ; M. Richard, messieurs, continua Dick d’un ton pathétique, qui dépense tout son argent pour ses amis et qui en est récompensé par un bah ! pour la peine… (Applaudissements sur les bancs.)

— Dick, dit Trent, qui revint s’asseoir après avoir fait deux ou trois tours dans la chambre, voulez-vous consentir à causer sérieusement pendant quelques minutes, si je vous offre un moyen de vous enrichir sans peine ?

— Vous m’en avez offert souvent, et qu’en est-il advenu ? Mes poches sont toujours vides.

— Avant peu, reprit Trent en étendant son bras sur la table, je veux que vous me teniez un autre langage. Écoutez bien le nouveau plan. Vous avez vu ma sœur Nell ?

— Eh bien ?

— Elle est jolie, n’est-ce pas ?

— Oui certes, et je dois même dire qu’il n’y a pas un grand air de famille entre elle et vous.

— Est-elle jolie ? répéta Frédéric impatienté.

— Oui, jolie et très-jolie. Mais enfin ? …

— Je vais vous le dire. Il y a un fait certain : c’est que le vieux et moi nous sommes à couteaux tirés et resterons ainsi jusqu’à la fin de notre vie ; je n’ai rien à attendre de lui. Vous voyez bien cela, je suppose ?

— Une chauve-souris le verrait en plein midi, dit Swiveller.

Il est un autre fait également certain : c’est que ma sœur seule aura l’argent que, d’après les premières promesses de ce vieux grippe-sou, que Dieu confonde ! je m’attendais à partager avec elle. N’est-il pas vrai ?

— C’est vrai, à moins que la manière dont je lui ai exposé les choses n’ait produit une impression profonde sur son esprit ; ce qui serait possible. J’y ai mis de l’éloquence : « Ici, disais-je, il y a un bon grand-père, » C’était fort, je crois, c’était tout à fait amical et naturel. En avez-vous été frappé ?

— Il n’en a toujours pas été frappé, lui ; par conséquent, inutile de discuter là-dessus. Voyons, continuons : Nelly a près de quatorze ans…

— Elle est charmante pour son âge, quoique petite, ajouta Swiveller entre parenthèse.

— Si vous voulez que je continue de parler, prêtez-moi une minute d’attention, dit Frédéric Trent, dépité du faible intérêt que son ami paraissait prendre à la conversation. J’arrive au fait.

— Arrivez.

— Cette enfant est capable d’éprouver des affections vives, et, élevée comme elle l’a été, elle peut facilement, à son âge, subir des influences. Si une fois je l’ai dans ma main, je parviendrai, avec quelque peu de séduction et de menaces, à la plier à ma volonté. Pour ne pas battre le buisson, autrement dit pour ne pas perdre le temps en paroles inutiles (et les avantages du plan que j’ai formé demanderaient pour être exposés toute une semaine), qui vous empêche d’épouser Nelly ? »

Tandis que son ami entamait ce discours avec autant d’énergie que d’ardeur, Richard Swiveller était resté tranquille, les yeux fixés sur le bord de son verre ; mais il n’eut pas plutôt entendu les derniers mots, qu’il témoigna une profonde consternation et ne put pousser que ce monosyllabe :

« Quoi ?

— Je dis : Qui vous empêche de l’épouser ? répéta l’autre avec une fermeté d’accent dont il avait depuis longtemps fait l’épreuve sur son compagnon.

— Mais vous m’avez dit aussi en même temps qu’elle n’a pas encore quatorze ans !

— Assurément je ne songe pas à la marier en ce moment, répliqua le frère d’un ton contrarié. Dans deux, trois ou quatre ans, à la bonne heure. Le vieux vous semble-t-il devoir vivre plus longtemps que cela ?

— Il ne me fait pas cet effet, répondit Richard en secouant la tête ; mais ces vieilles gens, il ne faut pas s’y fier, Fred. J’ai dans le Dorsetshire une vieille tante qui était, disait-elle, au moment de mourir quand je n’avais que huit ans, et elle n’a pas encore tenu parole. Ces vieux sont si endurcis, si immoraux, si malins ! Tenez, Fred, à moins qu’il n’y ait dans les familles des apoplexies héréditaires, et même, dans ce cas, les chances sont égales pour ou contre, je vous dis qu’il ne faut pas s’y fier.

— Mettons les choses au pis, reprit Trent avec la même fermeté et en fixant les yeux sur son ami ; je suppose que mon grand-père continue de vivre…

— Sans doute ; et voilà le hic !

— Je suppose qu’il continue de vivre. Eh bien ! je déterminerai, ou, si ce mot est plus explicite, je forcerai Nell à contracter un mariage secret avec vous. Que vous semble de ce moyen ?

— Il me semble que je vois là une famille et pas de revenu pour la nourrir, dit Richard après un moment de réflexion.

— Je vous dis, reprit Frédéric avec une chaleur croissante qui, soit réelle soit jouée, n’en agissait pas moins sur l’esprit de son ami ; je vous dis que le vieux ne vit que pour Nelly ; je vous dis que toute son énergie, toutes ses pensées sont pour elle ; qu’il ne la déshériterait pas plus si elle venait à lui désobéir qu’il ne me ferait son héritier si je m’abaissais à lui donner toutes les marques de soumission et de vertu. Pour voir cela, il suffit d’avoir des yeux, et de ne pas les fermer à l’évidence.

— Je ne suis pas éloigné de vous croire.

— Vous feriez mieux de dire que vous en êtes sûr comme moi. Mais écoutez. Afin de mieux amener le vieux à vous pardonner, il faudrait feindre une rupture complète entre nous, une haine à mort ; établissons ce faux semblant, et je gage que le vieux s’y laissera facilement prendre. Quant à Nelly, vous savez ce qu’on dit de la goutte d’eau qui, en tombant toujours à la même place, finit par user la pierre. Vous pouvez vous fier à moi en ce qui la concerne. Ainsi, que le vieux vive ou meure, qu’adviendra-t-il en tout cas ? Que vous serez l’unique héritier de toute la fortune de cet opulent Harpagon, d’une fortune que nous dépenserons ensemble, et que vous, vous y gagnerez par-dessus le marché une jeune et jolie femme.

— Mais est-il bien sûr qu’il soit riche ?

— Certainement. N’avez-vous pas recueilli les paroles qu’il a laissées tomber l’autre jour en notre présence ? Certainement ! Gardez-vous d’en douter. »

Il serait superflu et fatigant de suivre cette conversation dans tous ses détours pleins d’artifice, et de montrer comment peu à peu le cœur de Richard Swiveller fut gagné aux projets de Frédéric. Qu’il nous suffise de dire que la vanité, l’intérêt, la pauvreté et toutes les considérations qui agissent sur un prodigue se réunirent pour séduire Richard et l’entraîner vers la proposition faite en sa faveur ; quand bien même il n’y eût pas eu beaucoup de raisons pour cela, la faiblesse habituelle de son caractère eût été un motif déterminant pour emporter la balance. Depuis longtemps son ami avait pris sur lui un ascendant qui s’était exercé cruellement d’abord aux dépens de la bourse et de l’avenir du malheureux Dick, et qui avait continué de rester aussi complet, aussi absolu, quoique Dick eût à souffrir de l’influence des vices de son compagnon, et que neuf fois sur dix, il parût jouer le rôle d’un dangereux tentateur lorsqu’en réalité il n’était que son instrument, un esprit léger, une tête vide, un véritable étourdi.

Les motifs qui, dans cette occasion, dirigeaient Frédéric étaient un peu trop profonds pour que Richard Swiveller pût les deviner ou les comprendre ; mais nous les laisserons se développer eux-mêmes. Ce n’est pas le moment de les faire paraître au jour. La négociation se termina d’un accord parfait. Swiveller était en train de déclarer, avec son langage fleuri, qu’il n’avait pas d’objection insurmontable pour épouser une personne abondamment pourvue d’argent et de biens meubles, qui voudrait bien de lui, quand il fut interrompu par un coup frappé à la porte. Il dut s’écrier, selon l’usage :

« Entrez ! »

La porte s’ouvrit, mais ne laissa entrer qu’un bras couvert de mousse de savon, avec une forte odeur de tabac. L’odeur de tabac monta du débit par l’escalier ; et quant au bras savonneux, il appartenait à une servante qui, occupée en ce moment à laver l’escalier, venait de le tirer d’un seau d’eau chaude pour prendre une lettre qu’elle présenta de sa propre main, criant bien haut avec cette aptitude particulière qu’ont les gens de sa classe à métamorphoser les noms, que c’était pour « monsieur Swivelling. »

Dick pâlit et parut embarrassé à la vue de l’adresse, mais plus encore quand il eut lu le contenu.

« Voilà, dit-il, l’inconvénient de plaire aux femmes. Il est facile de parler comme nous l’avons fait tout à l’heure ; mais je ne songeais plus à elle.

Elle ? qui ça ? demanda Trent.

— Sophie Wackles.

— Quelle Sophie ?

— C’est le rêve de mon imagination, répondit Swiveller, humant une large gorgée du « vin rosé » et regardant gravement son ami : une personne ravissante, divine. Vous la connaissez.

— En effet, je me la rappelle, dit Frédéric avec insouciance. Que vous veut-elle ?

— Eh bien, monsieur, entre miss Sophie Wackles et l’humble individu qui a l’honneur d’être avec vous, il s’est établi un sentiment aussi ardent que tendre, sentiment de la nature la plus honorable et la plus poétique. La déesse Diane, monsieur, qui appelle ses nymphes à la chasse, n’est pas, j’ose le dire, plus scrupuleuse dans sa conduite que Sophie Wackles.

— Voulez-vous me faire croire qu’il y ait rien de réel dans vos paroles ? demanda son ami. Vous ne voulez sans doute pas dire que vous lui avez fait la cour ?

— La cour, si ; des promesses, non. Ce qui me rassure, c’est qu’on ne pourrait intenter contre moi aucune poursuite pour rétractation de promesse. Je ne me suis jamais compromis jusqu’à lui écrire.

— Que vous demande-t-elle dans cette lettre ?

— C’est pour me rappeler, Fred, une petite soirée qui a lieu aujourd’hui même ; une réunion de vingt personnes, c’est-à-dire de deux cents jolis orteils en tout qui vont se démener gentiment dans la danse, en supposant que les messieurs et les dames invités apportent leur contingent naturel. Il faut que j’y aille, ne fût-ce que pour entamer la rupture. Je m’y engage, n’ayez pas peur. Je ne serais pas fâché de savoir si c’est Sophie elle-même qui a remis cette lettre. Si c’est elle, elle-même, qui ne se doutait guère de cet obstacle à son bonheur, c’est une chose vraiment touchante. »

Pour résoudre la question, Swiveller appela la servante. Il apprit que miss Sophie Wackles avait en effet remis la lettre à cette fille de sa propre main, qu’elle était venue accompagnée, pour le décorum sans doute, de sa plus jeune sœur ; qu’on lui avait dit que M. Swiveller était chez lui, et qu’on l’avait engagée à monter ; mais que, choquée on ne peut plus par cette proposition inconvenante, elle avait déclaré qu’elle aimerait mieux mourir. Ce récit remplit Swiveller d’une admiration peu compatible avec les projets qu’il venait d’arrêter. Mais Frédéric n’attacha qu’une importance médiocre à l’attitude de son ami dans cette occasion, sachant bien que, grâce à l’influence qu’il exerçait sur Richard Swiveller, il pourrait mettre son projet à exécution, quand il jugerait le moment opportun.