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Le Magasin d’antiquités/Tome 2/55

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Traduction par Alfred Des Essarts.
Hachette (2p. 144-150).



CHAPITRE XVIII.


À partir de ce temps, il s’éleva dans le cœur du vieillard, à l’égard de l’enfant, une sollicitude vigilante qui ne le quittait plus. Il y a dans le cœur humain des cordes étranges, variées, qui ne vibrent que par accident : elles resteront muettes et sourdes aux appels les plus passionnés, les plus ardents, et puis un jour enfin elles répondront au contact le plus léger et le plus fortuit. Dans les esprits les plus insensibles ou les plus enfantins, il y a un certain fonds de réflexion que l’art suscite rarement et que toute l’habileté du monde ne pourrait inspirer : il se révèle par hasard comme se sont révélées la plupart des grandes vérités, quand celui qui les découvrait n’avait en vue que le but le plus simple.

Du jour où s’était passée cette scène intime, le vieillard n’oublia plus un seul moment la faiblesse et le dévouement de l’enfant. À partir de ce petit incident, lui qui l’avait vue traverser, à ses côtés, tant d’obstacles et de souffrances, sans l’envisager autrement que comme la compagne naturelle des misères qu’il ressentait si cruellement lui-même et qu’il déplorait aussi bien pour lui que pour elle, il sentit intérieurement s’éveiller l’intelligence de sa dette envers Nelly et de l’état où ces misères l’avaient réduite. Depuis cette époque jusqu’à la fin, jamais, non, jamais, même dans un moment d’oubli, il ne se préoccupa plus de sa propre personne ; jamais aucune pensée, aucune considération d’intérêt particulier ne vint le distraire de la contemplation du gracieux objet de son amour.

Il la suivait partout pour guetter l’instant où elle serait fatiguée et sentirait le besoin de s’appuyer sur son bras ; il s’asseyait en face d’elle au coin de la cheminée, heureux de veiller sur elle et de la regarder, jusqu’à ce qu’elle relevât la tête et lui sourît comme autrefois ; il lui épargnait avec empressement les soins domestiques qui eussent pu excéder la mesure de ses forces ; pendant les sombres et froides nuits, il se levait pour écouter le souffle de son enfant endormie, et parfois il restait penché des heures entières au chevet de son lit rien que pour avoir le plaisir de toucher sa main. Celui qui sait tout peut seul savoir combien d’espérances, combien de craintes, combien de pensées d’affection profonde se croisaient dans ce cœur déchiré, et quel changement s’était opéré chez le pauvre vieillard.

Quelquefois (bien des semaines s’étaient écoulées déjà) l’enfant, épuisée même au bout de peu d’efforts, passait toute la soirée sur un lit de repos devant le feu. Alors le maître d’école apportait des livres et lui faisait la lecture à haute voix ; mais rarement la soirée s’écoulait sans que le vieux bachelier vint aussi et se mît à lire à son tour. Le grand-père restait assis à écouter, il n’écoutait guère, mais il tenait ses yeux fixés sur l’enfant ; et si elle souriait, si elle s’animait au récit qu’elle entendait, le vieillard disait que ce récit était plein d’intérêt, et il se prenait à aimer le livre. Lorsque, dans la causerie de la soirée, le vieux bachelier racontait quelque histoire qui plaisait à Nelly, et les histoires du vieux bachelier ne manquaient jamais de lui plaire, le vieillard s’efforçait, bien qu’à grand’peine, de la graver dans son esprit ; de plus, quand le vieux bachelier prenait congé d’eux, parfois le vieillard courait après lui et le priait humblement de vouloir bien lui redire quelque partie de son histoire qu’il désirait apprendre pour obtenir un sourire de Nelly.

Mais ces circonstances ne se produisaient par bonheur que rarement : car l’enfant n’aimait qu’à être dehors et à se promener dans son jardin solennel. Bien des personnes aussi venaient visiter l’église ; et comme ceux qui étaient venus parlaient de l’enfant à leurs amis, il s’en présentait beaucoup d’autres : si bien bien que, même à cette époque de l’année, il y avait foule de visiteurs. Le vieillard les suivait à quelque distance le long de l’église, écoutant la voix si chère à son cœur ; et quand les étrangers avaient quitté Nelly et s’éloignaient, il se mêlait à eux pour saisir quelques lambeaux de leur conversation ; ou bien dans ce, but, il restait à la porte, la tête découverte, guettant le moment où ils passeraient. Ceux-ci vantaient toujours l’esprit et la beauté de l’enfant, et le vieillard était fier de les entendre ! Mais qu’ajoutaient donc si souvent ces visiteurs, pour que le cœur du vieillard fût torturé et pour que le pauvre homme allât tout seul gémir et sangloter dans un coin sombre ? Hélas ! qu’ils étaient indifférents à ses yeux, ceux qui n’éprouvaient pour elle que le faible intérêt du moment, ceux qui s’en allaient oublier dès la semaine suivante l’existence d’un être si charmant, même après l’avoir vu, même après en avoir eu pitié, même après avoir adressé au grand-père un adieu plein de compassion et chuchoté entre eux, en passant, d’un air mystérieux !

Parmi les gens du village aussi il n’y en avait pas un qui ne ressentit de l’affection pour la pauvre Nelly : tous éprouvaient le même sentiment ; tous avaient non-seulement de la tendresse pour elle, mais une pitié qui croissait chaque jour. Les écoliers eux-mêmes, tout légers et insouciants qu’ils étaient, aimaient Nelly. Le plus hébété d’entre eux eût été bien fâché de ne pas l’avoir aperçue à sa place accoutumée lorsqu’il se rendait à la classe, et il se fût volontiers détourné de son chemin pour aller demander de ses nouvelles à la fenêtre garnie de barreaux. Si elle était assise dans l’église, les écoliers y hasardaient tout doucement un regard à travers la porte entre-bâillée, mais ils ne s’avisaient point de lui parler, à moins qu’elle ne se levât et ne vînt leur adresser la parole. Ils lui reconnaissaient quelque chose de supérieur qui l’élevait au-dessus d’eux.

Quand le dimanche revenait, il n’y avait dans l’église que de pauvres gens ; car le château où avaient vécu les anciens seigneurs du pays n’était plus qu’une ruine abandonnée ; et, à sept milles à la ronde, il n’existait que d’humbles cultivateurs. En ce jour consacré à la prière et jusque dans le lieu saint l’on témoignait à Nelly le même intérêt que partout ailleurs. On se réunissait autour d’elle sous le porche, avant et après le service. Les tout petits enfants s’attachaient à sa jupe ; les vieillards et les femmes interrompaient leurs commérages pour lui adresser un salut affectueux. Plusieurs qui étaient venus d’une distance de trois à quatre milles, lui apportaient leur modeste présent ; et les plus pauvres, les plus infimes avaient au moins pour elle des vœux sortis du cœur.

Elle avait voué une tendresse toute particulière aux jeunes enfants qu’elle avait vus pour la première fois jouant dans le cimetière. L’un d’eux, celui qui avait parlé de son frère, était son petit favori, son ami ; souvent, à l’église, il se tenait assis auprès d’elle, ou bien il montait avec elle jusqu’au sommet de la tour. Il était heureux de la soutenir, ou de s’imaginer du moins qu’il lui prêtait appui, et bientôt ils devinrent inséparables.

Il advint qu’un jour, comme Nelly était seule, dans le vieux cimetière, occupée à lire, le jeune garçon y accourut, les yeux pleins de larmes, et après l’avoir tenue un moment à quelque distance de lui en la contemplant fixement, jeta avec une ardeur passionnée ses petits bras autour du cou de sa jeune amie.

« Qu’est-ce donc ? dit Nelly cherchant à le calmer. Qu’y-a-t-il ?

— Elle n’en est pas encore un ! … s’écria l’enfant l’embrassant plus étroitement encore. Non, non ! … Elle n’en est pas un ! … »

Elle le regarda avec surprise, et lui débarrassant le front des cheveux qui le couvraient, elle demanda en l’embrassant au petit homme ce qu’il voulait dire.

« Chère Nell, s’écria-t-il, il ne faut pas que vous en soyez un ! … Nous ne les revoyons plus. Jamais ils ne viennent jouer avec nous, jamais ils ne viennent nous parler. Restez telle que vous êtes. Vous êtes bien mieux comme ça.

— Je ne vous comprends pas… Expliquez-vous.

— Eh bien, ils disent, reprit le petit garçon en la regardant en face, ils disent que vous serez un ange avant que les oiseaux aient recommencé à chanter. Mais vous ne le voulez pas, n’est-il pas vrai ? Nell, ne nous quittez pas, quoique le ciel soit bien brillant. Ne nous quittez pas ! … »

Nelly baissa la tête, et couvrit son visage de ses mains.

« C’est bon, c’est bon, elle ne veut pas ! s’écria le petit garçon, se réjouissant à travers ses larmes. N’est-ce pas que vous n’irez pas au ciel ? Vous savez combien ça nous ferait de peine. Chère Nell, dites-moi que vous resterez avec nous. Oh ! je vous en prie, je vous en prie, dites-moi que vous le voulez ! »

Le petit garçon joignit les mains et s’agenouilla devant Nelly.

« Regardez-moi seulement, Nell, reprit-il, et dites-moi que vous resterez, et alors je verrai bien qu’ils se trompaient, et je ne pleurerai plus. Nell, ne me direz-vous pas oui ? »

Nelly continuait de baisser la tête et de se voiler le visage ; ses sanglots troublaient seuls le silence morne qu’elle gardait toujours.

« Au bout de quelque temps, poursuivit le petit garçon en s’efforçant de lui prendre une de ses mains, les bons anges seront satisfaits de penser que vous n’êtes point parmi eux et que vous êtes restée ici pour être avec nous. Willy est allé les rejoindre ; mais s’il avait su combien il allait me manquer, la nuit, dans notre petit lit, sûrement il ne m’aurait pas quitté. »

Nelly ne put pas encore lui répondre, elle sanglotait comme si son cœur était prêt à se briser.

« Pourquoi partiriez-vous, chère Nelly ? Je sais que vous ne seriez pas heureuse si vous appreniez que nous pleurons à cause de votre perte. Ils disent que Willy est maintenant dans le ciel, où l’été dure toujours, et cependant je suis sûr qu’il s’afflige, quand je me couche sur son lit de gazon, de ne pouvoir revenir m’embrasser. »

Il ajouta en la caressant et en pressant son visage contre celui de Nelly :

« Mais si vous voulez absolument partir, au moins aimez bien Willy, pour l’amour de moi. Dites-lui combien je l’aime encore, combien je l’aimais ; et quand je songerai que vous êtes tous deux ensemble, tous deux heureux, je tâcherai de supporter cela et jamais je ne vous causerai de peine en faisant quelque chose de mal. Oh ! jamais, jamais !… »

Nelly laissa le petit garçon lui prendre les mains et se les mettre autour du cou. Il y eut alors un silence mêlé de larmes ; mais il s’écoula peu de temps avant que Nelly regardât son petit ami avec un sourire et lui promît, d’une voix douce et calme, qu’elle resterait, et qu’il serait son ami tant que le ciel la laisserait sur terre. Il se frotta les mains avec joie et la remercia nombre de fois. Elle le pria de ne rien dire à personne de ce qui s’était passé entre eux, et il l’assura d’un accent chaleureux qu’il n’en dirait jamais rien.

En effet, Nelly n’entendit jamais dire qu’il en eût parlé : désormais il était de moitié dans ses promenades comme dans comme dans ses méditations, et jamais cependant il ne toucha un seul mot du sujet qu’il savait lui avoir fait de la peine, bien qu’il ne se rendît pas compte de la cause de ce chagrin. Il y avait encore en lui un certain sentiment de défiance : souvent, en effet, il venait même dans les soirées sombres, et d’une voix timide, s’informer, à travers la porte, si Nelly allait bien : quand on lui répondait que oui et qu’on l’invitait à entrer, il s’asseyait aux pieds de Nelly sur un petit tabouret et restait ainsi patiemment jusqu’à ce qu’on vint le chercher pour le ramener chez lui. Dès le matin, il ne manquait pas de rôder autour de la maison pour demander des nouvelles de Nelly ; et soit le matin, soit dans la journée, soit enfin dans la soirée, il laissait là le jeu et ses compagnons de plaisir pour la suivre partout où elle allait.

Une fois le vieux fossoyeur dit à Nelly :

« C’est un bon petit garçon, tout de même. Quand son frère aîné mourut, … frère aîné, c’est cela qui est drôle, un frère aîné de sept ans, je me rappelle qu’il en fut frappé jusqu’au fond du cœur. »

Nelly songea à ce que le maître d’école lui avait dit de l’oubli où tombaient les morts, et elle jugea que son petit ami donnait un démenti à ce préjugé.

« Quoique ça, je pense qu’il s’est remis l’esprit en repos ; car il est assez gai parfois. Je parierais bien que vous et lui vous avez été écouter le vieux puits.

— Vraiment non, répliqua Nelly. J’aurais eu trop peur d’aller auprès… Je ne vais pas souvent dans cette partie basse de l’église ; je ne connais même pas l’endroit.

— Venez-y avec moi, dit le fossoyeur. Je n’étais encore qu’un enfant que je le connaissais déjà. Venez ! … »

Ils descendirent les marches étroites qui menaient à la crypte et s’arrêtèrent parmi les arcades sombres, dans un endroit plein de ténèbres et de tristesse.

« C’est ici, dit le vieillard. Donnez-moi la main pendant que vous relèverez le couvercle, de peur que vous ne veniez à trébucher et à tomber dans le puits. Je suis trop vieux et trop chargé de rhumatismes pour pouvoir me pencher moi-même.

— Est-ce noir et effrayant ! … s’écria l’enfant.

— Regardez au fond, » dit le vieillard en montrant du doigt l’orifice du puits.

L’enfant obéit et plongea son regard dans l’abîme.

« Ce puits ne ressemble-t-il pas à un tombeau ? dit le vieillard.

— Oui, il ressemble à un tombeau, répéta l’enfant.

— Souvent je me suis imaginé, dit le fossoyeur, qu’on avait dû le creuser dans l’origine pour rendre la vieille église plus lugubre, et les moines plus pieux et plus austères. On a l’intention de le fermer et de le murer, à ce qu’ils disent. »

L’enfant était encore à contempler pensive le souterrain.

« Mais bah ! nous verrons, dit le fossoyeur, bien des jeunes têtes ensevelies dans l’autre terre, avant qu’on bouche ce jour-là. Dieu le sait ! Soi-disant c’est pour le printemps prochain.

— Les oiseaux recommenceront à chanter, au printemps, pensa l’enfant le soir, pendant qu’elle était appuyée à sa petite fenêtre et contemplait le soleil couchant. Le printemps !… la belle et heureuse saison ! »