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Le Mahdi (par Darmesteter)/VII

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Le Mahdi : depuis les origines de l'Islam jusqu'à nos jours
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale élzévirienne, XLIIIp. 67-69).

VII


LE MAHDI EN ÉGYPTE


Je passe par-dessus le xviiie siècle, qui semble avoir été peu fertile en Mahdis. Le Mahdi sommeille en Orient, comme le Christ en Occident ; il se réveille en Égypte, devant la conquête française, en floréal an vii (mai 1799). Il est douteux que ce Mahdi se rattache au vieux mouvement alide de l’Égypte fatimide, car il était appuyé par la Turquie, qui le fournissait de fonds anglais. Ce Mahdi, dont on ne connaît pas le vrai nom et dont la biographie devrait bien tenter quelqu’un de nos historiens de la jeune école, semble avoir été un des imposteurs les plus décidés de son espèce. Il venait de la Tripolitaine ; il y était descendu du ciel, mais dans le désert, ce qui faisait que le miracle avait eu peu de témoins. Il prodiguait l’or en espèces sonnantes : cet or lui était également tombé du ciel, marqué au coin du Sultan. Son corps, quoique visible, était immatériel. Tous les jours, devant le peuple, à l’heure de la prière du soir, il trempait ses doigts dans une jatte de lait et se les passait sur les lèvres ; c’était toute sa nourriture. Il surprend et massacre à Damanhour soixante hommes de la légion nautique : en jetant un peu de poussière contre nos canons, il empêchait la poudre de prendre et faisait tomber devant les vrais croyants les balles de nos fusils. Mais le chef de brigade Lefebvre marche contre lui avec quatre cents hommes ; « assailli d’une nuée d’Arabes, écrit Bonaparte dans un rapport au Directoire, il se range en bataillon carré et tue toute la journée ces insensés qui se précipitent sur nos canons, ne pouvant revenir de leurs prestiges. Ce n’est que la nuit que ces fanatiques, comptant leurs morts (il y en avait plus de mille) et leurs blessés, comprennent que Dieu ne fait plus de miracles (52) ». À ses partisans scandalisés qui lui montrent leurs morts et leurs blessés, le Mahdi répond qu’il n’y a d’invulnérables que ceux qui ont une foi entière. Il paraît que lui-même n’était point de ceux-là, car une balle qui l’étend mort dans une rencontre vint à son tour le convaincre d’incrédulité. Mais ses partisans, plus croyants, en conclurent qu’il avait trouvé plus habile de combattre du haut du ciel d’où il venait, et l’attendirent : il ne revint pas ; mais les Français partirent, ce qui au fond revenait au même et donnait raison au Mahdi.



(52). Rapport du 1er messidor an 7 (19 juin 1799).