Le Mangeur de poudre/08

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A. DEGORCE-CADOT (p. 139-171).



CHAPITRE VIII


LES ASSISES D’ADRIANOPOLIS


Le petit village d’Adrianopolis, à l’époque où se passait cette histoire, n’annonçait guère qu’un jour il serait une puissante ville ornée de riches monuments, de vastes rues, de squares splendides.

Deux rangées de maisons, ou pour mieux dire de cabanes séparées par une voie, boueuse en hiver, poudreuse en été, qu’on décorait du nom fallacieux de Grande-rue et la Block-house, formaient la totalité du hameau.

La population se couchait avec le soleil, et par conséquent se trouvait au lit, lorsqu’on apporta le cadavre d’Edouard Overton.

Mais la curiosité a le don de rendre ses adeptes translucides comme des cataleptiques ; le cortége funèbre était à peine arrivé que tout le monde était sur pied. Un observateur aurait trouvé à faire de piquantes études sur les divers costumes nocturnes dont l’exhibition fut faite à cette occasion : il suffira de dire que le village entier se leva comme un seul homme pour voir et revoir, parler et reparler encore à perte d’haleine.

Ned Overton était détesté durant sa vie une fois mort, on se sentit disposé à l’adorer ; on l’accabla de regrets, presque d’éloges quelques uns faillirent pleurer.

En attendant, les commentaires allaient leur train : il se dépensait énormément d’hypothèses absurdes, d’insinuations impossibles, de confidences inouïes. Le courant de l’opinion populaire ne tarda pas à prendre une direction très-formelle naturellement les plus sots discours furent les mieux accueillis.

— Oh ! il ne peut y avoir le moindre doute, disait un gros homme bouffi, important et lourd, à un petit interlocuteur, maigre, jaune, au nez tranchant, et tout de noir habillé ; il n’y a aucun doute, M. Férule. Dodge le colporteur l’a rencontré en pleine chasse, aux trousses du pauvre Ned, il y a quelques heures de cela, juste à la chute du jour. Il ne reste pas le moindre doute dans mon esprit.

— Je ne dis pas que j’ai rencontré Overton, moi. Voilà tout ce que je dis : je ne l’ai point rencontré, répliquait le colporteur dans la foule.

En même temps, le brave garçon se mordait la langue d’avoir déjà trop parlé ; il aurait donné un de ses doigts pour retirer ses discours téméraires, mais il était trop tard.

— Vous ne m’étonnez pas, Nathan, riposta le gros homme intraitable, en grimaçant un sourire féroce, deux Frères Yankees se soutiennent toujours. Pour ma part, je préfère votre première histoire.

— Il a été absent toute journée, glapit le petit homme noir.

— Je lui ai remis à neuf ses pistolets, samedi, cria le maréchal ferrant du village.

— Et il a reçu des lettres fort suspectes dit le seigneur maître de poste.

— Il a acheté, pas plus tard qu’avant-hier, un couteau-poignard long comme ça, dit a son tour l’épicier en mesurant son avant-bras parfumé a la muscade.

Une fois lancée sur ce terrain, la conversation ne pouvait tarir, les soupçons allèrent toujours croissant ; Dudley fut, sans désemparer, décrété d’accusation.

Ainsi est fait le cœur humain : Dudley n’avait pas d’ennemi dans la plupart des discoureurs qui concluaient contre lui. Mais cette tourbe de sots courait à la remorque des propos mis en l’air ; chacun aspirait l’avis de son voisin avec avidité, puis allait le colporter dans un autre groupe avec grossissement et amplification.

Qu’un homme ferme et sensé fût venu proclamer avec autorité l’innocence de Charles, la foule aurait canonisé ce dernier et l’aurait cherché partout pour le porter en triomphe !

Dès le début, Dodge avait cherché vainement à lutter contre le courant, il n’y avait gagné que des rebuffades ; partout on lui jetait au nez son propre récit. Découragé enfin, il alla se fourrer dans un coin, faisant la sourde oreille et recherchant en lui-même ce qu’il pourrait bien faire pour aider Dudley à sortir de ce mauvais pas où il l’avait jeté sans le vouloir.

Vint un moment où, las de parlementer, les curieux songèrent à transporter le cadavre dans une pièce voisine, pour faire les préparatifs de Ma funérailles.

Dans cette opération, tomba sous la table un fragment de cuir, étranger à son vêtement, que le mort semblait avoir arraché au costume de son adversaire. Personne ne prit garde à la chute de cet objet, si ce n’est le colporteur, qui songea aussitôt à s’emparer de cette pièce à conviction.

Se levant aussitôt avec une nonchalance féline, il circula pendant quelques secondes autour du groupe qui manipulait le cadavre, se baissa sans affectation, mit la main sur le fragment convoité, le fit disparaître dans sa poche, et s’en alla d’un pied léger.

Il croyait tenir dans sa veste une portion importante du sort de Dudley, et se félicitait d’avoir été si vigilant et si adroit.

Pendant les discussions et les suppositions de l’assemblée délibérante, une autre petite troupe, parlant beaucoup moins, faisant peu de bruit, mais bien autrement dangereuse, disait ses plans dans une autre chambre.

De ce nombre étaient Hugh Overton, un jeune légiste fraichement installé dans le pays, et deux on trois mécréants, amis du défunt.

Après avoir examiné avec soin quelles recherches pouvaient être utiles pour arriver à la découverte du meurtrier, ils furent tous d’avis de se rendre, le lendemain, sur les bords de la rivière, pour scruter minutieusement la forêt et recueillir, s’il était possible, quelques vestiges accusateurs.

Il y a dans la vie d’étranges coïncidences et des pressentiments plus étranges encore, qui groupent ensemble tristesse et malheur, inquiétude et péril : l’âme, cette mystérieuse captive que nous tenons renfermée dans sa prison d’argile, sans bien la connaître… l’âme s’impressionne et gémit, alors que le corps, paresseux et lourd, ne sait encore rien de ce qui doit lui arriver. Au travers des brumes de l’avenir, l’âme entrevoit, comme des clartés fugitives, certains indices auxquels elle reconnaît ce qui sera, et alors elle s’afflige ou se réjouit en vertu de cette vague prescience. Toujours en arrière de sa compagne immortelle, le corps ne sait rien, il se traîne terre à terre, obéissant parfois, inintelligent presque toujours.

Un phénomène semblable se produisit chez Charles Dudiey lorsque, réveillé de bonne heure, il se mit en route pour le Cottage. Triste et rêveur, il parcourut le sentier bien connu et bien cher qui conduisait au petit Éden où était pour lui le bonheur. Ses pensées sombres étaient en harmonie avec le temps pendant la nuit, le vent avait sauté au Nord-Ouest, et il amoncelait sur l’horizon d’épais nuages qui rampaient, sinistres, les uns sur les autres, noircissant le ciel, menaçant la terre. Sous l’âpre haleine des rafales, les feuilles arrachées voletaient en l’air comme des oiseaux malades, puis retombaient en pluie jaune ou rougeâtre, et s’abattaient sur le sol avec un bruissement sec et désolé. On eût dit le frisson de la terre à l’approche des mauvais jours. Elle aussi, semblait animée de triste pressentiments. De grands oiseaux voyageurs glissaient dans l’atmosphère grise, tantôt silencieux, tantôt jetant un cri lugubre et bref, auquel les volatiles captifs des habitations répondaient par une clameur inquiète ou un lourd battement d’ailes.

Peu d’instant avant l’arrivée de Charles, on se mit à table pour déjeûner. Le vieux Sedley toujours hagard et muet, promenait au hasard ses yeux vitreux et mangeait à peine ; son visage pâle et défait attestait les angoisses d’une nuit entière passée dans l’insomnie.

Lucy était un peu revenue des horribles émotions de la veille ; mais, toujours abattue et languissante, elle ne retrouvait un faible sourire que lorsque ses yeux rencontraient ceux de son fiancé.

Au milieu de la conversation brève et entrecoupée de longs silences, Dudley n’eut pas de peine à revenir au sujet qui l’intéressait uniquement : il pressa Lucy de hâter leur union. Sedley sortit aussitôt de son silence pour appuyer les instances du jeune homme.

— Oui, chère enfant, dit-il, je désire avec anxiété de te voir un protecteur, un ami, pour le cas où ton vieil oncle viendrait à te manquer. Nous ne pouvons prévoir ce que le ciel nous réserve, il faut se préparer à tout événement.

Les doux yeux bleus de Lucy se mouillèrent de larmes aux paroles du vieillard ; mais, ne voulant pas opposer de plus longs refus, elle tendit sa petite main a Dudley, en lui disant :

— Vous savez Charles, pourquoi j’hésitais ; vous connaissez mes craintes ; vous connaissez toutes mes pensées. Mais puisque vous persistez à vouloir unir votre sort au mien, voici ma main ; ordonnez le mariage quand il vous plaira.

Il n’est pas besoin de dire l’ardeur avec laquelle les Dudley baisa cette jolie main et la serra dans les siennes. Sans perdre une minute, il voulut que Caton partit à grande vitesse pour aller chercher le missionnaire.

Le noir messager accomplit sa mission avec une promptitude dont il n’avait jamais fait preuve jusqu’alors : l’ecclésiastique revint avec lui, et le mariage fut célébré selon le rite presbytérien auquel appartenaient les deux époux.

La cérémonie était à peine terminée, et le missionnaire était encore à genoux, achevant les prières d’usage, lorsqu’un bruit de cavalcade se fit entendre au dehors.

Au même instant cinq ou six personnes, Hugh Overton en tête, firent irruption dans appartement. Un nuage d’angoisse avait passé sur les yeux de Sedley an premier retentissement des pieds des chevaux ; quand il vit entrer les officiers de police, il se cacha la tête dans les mains avec un terrible battement de cœur.

— Vous êtes notre prisonnier, s’écrièrent rudement plusieurs voix.

Le vieillard se leva convulsivement… mais c’était Dudley qu’on arrêtait.

À ce moment, la paisible demeure fut dans un état de confusion indescriptible : Lucy, étouffant un cri de terreur, était retombée demi-évanouie sur une chaise : son oncle, pâle et froid comme une statue de la Peur, se soutenait à peine sur ses genoux tremblants, et promenait ses yeux égarés, de Charles aux officiers de police, sans pouvoir dire un seul mot.

Caton avait passé du noir au vert, et s’était caché sous une natte ; ainsi blotti dans l’ombre, on l’aurait pris pour une salamandre monstrueuse à face humaine. Le missionnaire stupéfié, murmurait machinalement des prières auxquelles, assurément, il ne pouvait accorder qu’une minime attention.

Dudley, malgré sa vive émotion, fut le premier à reprendre son sang-froid. Après s’être informé de l’accusation qu’on portait contre lui, il murmura en souriant quelques mots de consolation à Lucy ; puis, d’une voix basse, mais expressive, il affirma à Sedley que tout irait bien ; ensuite il donna lui-même le signal du départ pour Adrianopolis.

Sedley était resté muet, stupéfié, chancelant comme un homme ivre ; il n’avait pu dire un seul mot.

L’administration judiciaire, dans les régions demi-civilisés de l’Amérique, n’était pas, à l’époque de cette histoire, aussi perfectionnée qu’elle l’est de nos jours. On ne pourrait assurer qu’elle fut beaucoup plus équitable ou moins digne que celle dont s’enorgueillit notre siècle de perfectibilité : ce qu’il y a de certain, c’est que ses formes étaient beaucoup plus naïves.

Précisément une cour de justice fût tenue à Adrianopolis, peu de jours après le meurtre d’Overton la cause fut jugée dans toute sa primeur. L’Attorney, (avocat du Gouvernement), était un petit homme bref, aux regards terribles, âgé d’environ trente ans, chauve sur le sommet de la tête, mais déguisant cette imperfection à l’aide des cheveux circonvoisins : Il les tenait peignés si raides, si droits et poignardant le ciel, qu’on eût dit une crête circulaire ; les soubassements de son fier visage étaient rehaussés par d’interminables cols très empesés et non moins rigides que ses cheveux.

Ses yeux inquiets semblaient toujours en chasse de quelque proie. Sa personne entière était un point d’interrogation.

On le tenait au village pour un puits de science ; sa pénétration jouissait d’une renommée chimérique. Il prenait soin d’entretenir sa réputation prodigieuse par des propos familiers sur les grands hommes, qu’il disait de sa connaissance intime.

Comme M. Perkins, il aimait les grands mots creux, incompréhensibles, stupéfiants. Sa conversation était un abus du genre hyperboliquement noble.

On ne saurait dire avec quelle majesté nuageuse il trônait sur son siège, retranché derrière une barrière de livres, lançant à travers ces créneaux improvisés l’artillerie de son regard ou de sa parole.

Il fallait le voir, écrivant avec une rapidité phénoménale, — quelquefois il oubliait l’encre ; — passant soudain sa plume derrière l’oreille, pour feuilleter un volume ; puis reprenant sa gymnastique furibonde sur le papier qu’il émaillait d’i sans points, et de t sans barres. Ce précieux ministre de Thémis repondait au doux nom de Scroggs.

Quand arriva le jour solennel du jugement, Adrianopolis tout entier chôma comme un jour de solennité. M. Perkins licencia son école, le tailleur quitta son établi, le cordonnier son échoppe. Il y eût queue aux portes de la chambre de justice, les plus avisés s’y étaient installés dès l’aurore, avec des vivres pour leurs quatre repas. Un huitième du village pût entrer ; le reste écouta au travers des fenêtres.

Dans l’enceinte réservée s’élevait l’arsenal de M. Scroggs : il s’y installa avec la dignité convenable. Vis-à-vis de lui était Perkins, incrusté sur sa chaise, dans une attitude d’attention profonde. Au milieu, et faisant face au public, était le bureau derière lequel apparaissaient la tête massive et les large épaules du juge qui se balançait sur son fauteuil comme un ours dans sa cage. Cet apoplectique magistrat gonflait par intervalle ses joues cramoisies, soufflait comme un phoque et t’essuyait périodiquement le front avec un immense mouchoir parfumé au jus de tabac.

Dudley fut amené pour assister, suivant la loi, au choix préparatoire des jurés. Aucune altération n’apparaissait dans sa noble contenance ; seulement il était un peu plus pâle que d’ordinaire. Du reste, sa physionomie apurée n’exprimait aucune crainte, aucune émotion.

Quand il entra, un murmure sourd parcourut l’assemblée, les confidences se chuchotèrent avec ardeur.

— Il n’a pas l’air troublé, du tout ; observa le forgeron ; à le voir, on croirait que tout ça ne le concerne point.

— Oh ! c’est l’habitude qui le rend ainsi, murmura le timide tailleur en se mouchant pour échapper aux regards.

— Il est jeune mais hardi !

— Ce n’est pas son coup d’essai, dit le cordonnier qui paraissait avoir une antipathie spéciale contre le jeune homme.

Nathan Dodge était à côté de lui ; il entendit son observation désobligeante et le regarda de travers.

Pour vexer l’Yankee, le disciple de saint Crépin répéta sa phrase, mais il eût lieu de s’en repentir. La dernière syllabe n’était pas sortie de sa bouche, que la main osseuse du colporteur s’abattait sur ses yeux, et leur faisait voir plus d’étoiles qu’Herschell n’en découvrit jamais.

L’infortuné «  M. Pique-bottes  », en revenant à lui, se contenta de fourrer les mains dans ses poches, en étouffant un juron : à partir de ce moment, il manifesta le plus grand respect au redoutable Dodge.

Le triage des jurés fut une opération longue et ennuyeuse parmi eux furent appelés le cordonnier et le tailleur : ce dernier perdit la faculté de respirer quand il fallut monter sur l’estrade, et se moucha d’une main tremblante.

Enfin, tout étant fait et parfait, on appela le premier témoin : c’était Nathan Dodge.

M. Scroggs, dardant sur lui un regard expressif et surnaturel, lui dit gravement :

— M. Dodge vous êtes appelé à dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité Je vous adjure, au nom de la justice, de bien rappeler vos souvenirs et de les exprimer tels qu’ils sont ; parlez sans intention favorable ou hostile au prisonnier ; dites ce que vous savez ; rien de plus rien de moins ! — Et soyez bref.

— Fort bien ! commença le loquace colporteur en lançant un jet de salive noirâtre juste dans la poche du cordonnier qui siégeait à coté de lui : — pour couper court, voilà l’affaire. Le soir en question, je rencontrai Overton, à cheval, marchant dans la direction du Bois–Noir.

— Pas si vite ! attendez donc que je formule la demande et la réponse, interrompit Scroggs en écrivant ; — Allez ! ajouta-t-il au bout de quelques instant.

— Bien !… Je disait donc que je rencontrai le Mangeur de Poudre. Moi et lui nous n’étions pas en très bons termes depuis une petite escarmouche que noua avions eue l’autre jour dans les bois ; nous ne nous sommes pas parlé. Or, voici comment était venue cette escarmouche : Ned Overton avait tiré sur un daim et l’avait manqué.

— Passons là-dessus ! ne noua occupons que des circonstances relatives à la présente affaire, s’il vous plait.

— Moi et Ned, n’étant pas en très-bons termes, nous ne nous sommes point arrêtés pour parler. Le fait est qu’il entra brusquement dans le bois ; mais bientôt après il en ressortit assez proche de moi pour que je le visse bien : il faisait grand clair de lune, je l’ai distingué parfaitement.

— Vous pouvez jurer que c’est bien Édouard Overton, et non un autre !

— J’en donnerait ma tête à couper.

— Alors, vous êtes formel sur ce point ! observa M. Scroggs, tenant le colporteur en arrêt au bout d’un long regard inquisiteur. — Continuez, s’il vous plait, ajouta-t-il au bout d’un moment.

— Il allait au grand galop et l’homme qui le suivait, marchait aussi au grand galop.

— Quel était cet homme ?

— Celui qui suivait ?

— Oui.

Dodge promena ses regards autour de lui pour gagner du temps ; mais, réfléchissant qu’il ne ferait pas bon tergiverser, il dit :

— C’était le prisonnier présent à la barre, Charles Dudley.

À cet instant, le cordonnier crut devoir pleurer copieusement et se frotter les yeux. Par malheur, il usa du coin de son mouchoir sur lequel Dodge avait lance le jus de nicotine extrait de sa chique. Cette substance lui arracha de nouveaux pleurs tout-à-fait involontaires.

— Avez-vous encore quelque chose à dire, M. Dodge ? demanda 8croggs, la plume en expectative.

— Oui ! et du bon, encore !

— Veuillez parler.

— En premier lieu, je suis certain que Charles Dudley n’a pas tué Ned Overton.

— Comment établissez-vous cela ?

— Comment… j’établis cela ?… répéta le colporteur embarrassé par cette question ; je l’établis… parce que je sais qu’il ne l’a pas tué, et qu’il n’est pas coupable d’un tel méfait.

— Nous voulons bien être indulgents pour votre trouble, vos contradictions, vos assertions téméraires. Retirez vous si vous n’avez rien de mieux à dire.

— Rien de mieux !… rien de mieux ?… gronda le colporteur, par le diable Charles Dudley aurait tué Overton, qu’il aurait bien fait ! le traître lui enlevait sa fiancée ; j’en aurait fait autant !

— Je sais bien ce que je vais faire, moi cria Scroggs avec un regard orageux.

— Qui d’entre vous n’agirait pas ainsi pour sa promise ? hurla Dodge en promenant ses yeux sur la salle.

— Plaise à Votre Honneur, faire arrêter ce drôle ! riposta Scroggs avec rage, en se tournant vers le juge.

Ce dernier, sortant avec peine de son immobilité, renversa la tête en arrière, clignota les yeux et dit avec effort

— Arrêtez !

— Eh je vous dis que chacun en ferait autant, si…

— ARRÊTEZ !

— Je m’arrêterai quand j’aurai fini, et pas avant ! répliqua Dodge furieux à son tour : Malédiction ! vous ne m’avez pas inquiété quand je parlais à votre idée, à présent je vous défends de m’ennuyer lorsque je parle pour la vérité !

— Par le tonnerre s’écria le juge, bondissant sur ses pieds et saisissant un énorme encrier de marbre plein de la noire liqueur ; par le tonnerre ! si tu ne retiens pas ta langue, je te brise le crâne ?

— Essayez un peu ! et je vous poche les deux yeux, je les fais sortir de votre grosse tête ! riposta le colporteur en serrant les poings.

Le juge ne se possédant plus, saisit d’une main tremblante le massif encrier ; mais, dans sa fureur, il le renversa et en répandit le contenu sur le cou de l’infortuné Scroggs.

— Ah ! juge ! Votre Honneur ! ne voyez vous donc pas ce que vous faites ? cria l’Attorney en se débattant sous la table où ses pieds étaient emprisonnés.

Le juge voulut replacer le projectile sur la table, mais ne réussit qu’à inonder complètement son collègue d’une boue fétide et noire. Ce dernier, par un effort désespéré, réussit à se dégager et s’éloigna convulsivement.

L’aspect de ce désastre ne fit qu’accroître l’irritation du juge, et le décida à foudroyer de son encrier le rebelle impertinent. Le cordonnier, au début de la querelle, s’était retiré prudemment dans un coin de la salle, hors de portée des rudes mains du colporteur. Quand il vit le juge prêt à lancer son projectile, ravi de trouver un vengeur, il l’excita du geste et de la voix :

— Ferme, là ! mon juge ! courage mon juge ! lui cria-t-il ; donnez une leçon à cet effronté colporteur !

L’encrier vola en l’air mais le juge, mauvais tireur, le dirigea si maladroitement qu’il manqua Dodge, et, rebondissant sur le sol, alla rudement caresser les tibias du cordonnier.

Outré de son insuccès, le juge promena frénétiquement ses mains sur la table pour y chercher un nouveau projectile ; enfin, ne trouvant rien, il abattit ses doigts crispés sur la tête ébourriffée d’un marmot qui se trouvait à sa portée et le jeta au hasard dans l’auditoire.

Ce tut alors un concert de vociférations qui ne t’arrêta que lorsqu’on vit l’irritable magistrat retomber épuisé sur son siége.

Cette ridicule aventure avait remis Dodge de bonne humeur ; il se déclara disposé à compléter sa déposition par des révélations importantes. M. Scroggs l’arrêta court en objectant que toutes ses paroles seraient de pures suppositions, et qu’en deux mots l’affaire était réglée sur ce point, puisque Dudley lui-même avouait s’être lancé à la poursuite d’Overton.

D’autres circonstances vinrent aggraver les charges pesant sur Dudley. Hugh Overton et ses camarades avaient fait des recherches dans le bois sur la lisière, ils avaient trouvé des empreintes de pieds de cheval qui les avaient conduits jusqu’au théâtre de la lutte mortelle, où apparaissent encore des traces de sang et des égratignures produites sur le sol par le trépignement des deux adversaires.

Près de là fût trouvé un fer de cheval que le maréchal-ferrant reconnut pour avoir appartenu à celui de Dudley : enfin, le cheval lui-même ayant été examiné, il fut constaté qu’il était déferré d’un pied.

Mais ce qui mit le comble aux charges accablantes pour le pauvre prisonnier, fut la découverte de son chapeau dans un fourré voisin où le vent l’avait emporté.

En un mot, l’évidence des faits devint telle que Dudley lui-même en fût effrayé, et se demanda si par hasard il ne serait point le vrai coupable. Néanmoins, il conserva son attitude noble et fière et se renferma dans un dédaigneux silence.

Le généreux jeune homme se sacrifiait pour le vieux Sedley. D’ailleurs, en songeant aux méchantes dispositions du village à son égard, il se dit que toute tentative de défense, allât-elle jusqu’à accuser le vieillard, n’aboutirait qu’à les perdre tous deux en les faisant considérer comme des complices.

Il se tint donc dans une abstention complète, déclara qu’il n’avait pas de témoin à invoquer, pas d’observation à faire, et qu’il s’en remettait à la justice des hommes.

En entendant ces simples et dignes paroles, les douze jurés tremblèrent, écrasés par cette responsabilité terrible à laquelle ils n’avaient pas même songé.

Mais M. Scroggs était là, heureusement ! son réquisitoire flamboyant était prêt — toujours le même depuis dix ans, sauf quelques variantes pour chaque affaire ; — son œil incisif pétillait, ses lèvres savantes contenaient mal le fleuve débordant de son éloquence.

Nous ferons grâce au lecteur de ce pathos aussi ridicule et inintelligible que vulgaire et dénué de sens. Lorsque le petit orateur eut fini de s’égosiller en voix de fausset et qu’il se fut rassis dans la splendeur de son triomphe, la parole fût offerte à Dudley qui la refusa.

Alors le juge se leva pour parler à son tour : il est intéressant de citer sa harangue qui fut sinon éloquente, du moins brève et nette.

— Messieurs du jury, dit-il ; après le pompeux, magnifique et irrésistible discours du savant M. Scroggs, il ne reste rien à dire. Donc, si vous croyez le prisonnier innocent (mais vous ne le croirez pas), acquittez-le qu’il parte, libre comme un lion cherchant une nouvelle proie. Si vous le jugez coupable (ce que vous ne manquerez pas de faire) rendez la sentence et rapportez-vous en à moi pour l’application de la peine. Je m’en charge !

Et il se rassit, faisant craquer son fauteuil. Aussitôt les jurés entrèrent en délibération. Après quelques chuchotements, leur chef se leva.

— Avez-vous décidé le verdict ? demanda le juge.

— Oui.

— Déclarez-vous le prisonnier coupable ou innocent ?

— COUPABLE.

— Fort bien ! Charles Dudley, tenez-vous debout pour écouter le prononcé de la sentence.

— Vous serez pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’en suive, dans trois semaines à partir d’aujourd’hui. On va vous reconduire en prison.

Tout cela fut si vite expédié qu’il sembla à Dudley avoir assisté à la représentation d’une comédie ; il ne pût prendre au sérieux sa condamnation à mort.

Cependant il fit un désagréable retour à la réalité, lorsqu’on le renferma dans sa prison, c’est-à-dire dans le fort ou block-house.

Le plan d’Adrianopolis comprenait bien une geôle et un pénitentiaire ; mais ces deux utiles édifices étaient restés en projet. La block-house était donc la seule prison dont on put disposer sans en altérer la destination : elle ne servait à rien, et ses portes n’avaient pas été ouvertes depuis trois ans, époque à laquelle, en prévision d’une invasion indienne, on l’avait approvisionnée de poudre et d’ustensiles de guerre.

Quand on emmena Dudley, ii passa près de Nathan Dodge et échangea avec lui un regard accompagné d’un sourire étrange.

Au même instant, quelqu’un frappa sur l’épaule du colporteur ; c’était Caton, le noir de M. Sedley qui avait suivi avec une attention palpitante toutes les phases du débat.

— Massa Dodge, dit-il, est-ce vrai qu’ils ont décidé de le faire pendre ?

— Pendre qui ?

— Massa Dudley ?

— C’est ce qu’ils disent.

— Et quand ça ?

— Dans trois semaines, disent-ils ! répliqua Dodge en appuyant avec une emphase ironique sur les deux derniers mots.

— Trois-se-mai-nes ! reprit le nègre se parlant à lui même, c’est un temps considérable, n’est-ce pas ?

— Cela dépend… pourquoi demandes-tu ça, Boule-de-neige ?

— Oh ! pour rien ! pour rien ! répondit Caton d’un air discret.

— Fais attention de ne pas dire à miss Lucy qu’ils l’ont condamné à être pendu.

— Pourquoi ?

— Pour ne pas la tourmenter si longtemps d’avance. Souviens-toi 1

— Oui.

— Bon ! Eh ! donc ; qui va là ?… Ah pardon, Pique-bottes.

Ce dernier venait de recevoir en plein visage un jet sorti des lèvres de Dodge et fortement aromatisé de tabac.

Il s’éloigna sans mot dire, s’essuyant modestement.

— Ça lui apprendra à écouter par derrière, le vil espion, dit en riant le colporteur. — Hé ! Caton

— Quoi ?

— Massa Dudley n’être pas encore pendu ; moi, pas dire plus ! fit Dodge en contrefaisant le nègre.

Tous deux se séparèrent en riant.

Ainsi furent closes les grandes assises d’Adrianopolis.