Le Mari confident/16

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 135-145).


XVI


Ricardo n’avait garde de manquer à l’ordre de M. de Bois-Verdun, car s’il était soudoyé par lui pour lui rendre compte des moindres démarches de madame des Bruyères, il était aussi bien payé par elle pour l’instruire de toutes les actions du comte. Elle voulait surtout qu’il la tînt au courant des progrès de la passion de la princesse Ercolante pour Adalbert ; et comme il lui semblait impossible que celui-ci n’en fût pas touché, elle l’accusait, à bon droit, d’y répondre par une reconnaissance sans bornes.

L’esprit féminin est si étrange, qu’elle aurait également blâmé M. de Bois-Verdun dans sa résistance ou son entraînement ; aussi lui pardonnait-elle son servage auprès de la princesse, malgré tout ce qu’elle souffrait à la vue des soins auxquels elle avait seule des droits ; mais ce qui lui importait de savoir, c’était si dans cette liaison, l’amour était réciproque, si le cœur d’Adalbert subissait le despotisme de cette passion italienne, avec autant de complaisance que sa personne ; enfin s’il aimait la femme dont il était adoré.

Le vague espoir qui survit aux plus vifs regrets, ce besoin de se tromper sur ce qu’on redoute, avaient quelquefois jeté dans l’esprit de Clotilde l’idée que son mari se reprochait sa conduite envers elle et qu’il ne voyait pas sans déplaisir les hommages qu’elle recevait ; cette idée la plongeant dans un trouble insupportable, elle résolut de sortir de son incertitude à tout prix.

Dans ces sortes d’anxiétés le cœur n’est pas ingénieux, il a recours au moyen qui réussit le plus souvent et s’inquiète peu qu’il soit commun, pourvu qu’il ne manque pas son effet.

— Au terme où nous en sommes, pensa-t-elle, notre indépendance mutuelle aussi bien établie et ma liberté autorisée par celle qu’il prend, il doit lui être indifférent de me voir plus ou moins sensible aux sentiments que j’inspire. Eh bien ! feignons de profiter du loisir qu’il me laisse. Il ne tient qu’aux apparences, mettons à les ménager tous les soins qui font d’ordinaire soupçonner une liaison coupable ; à force de mystères, de précautions maladroites, ne lui laissons aucun doute sur mon amour pour celui qu’il lui plaira de croire digne de ma préférence. Si le bonheur veut qu’il s’en afflige, peu m’importe son mépris, ses injures, la joie que j’en ressentirai me justifiera du reste. S’il se montre juste, tolérant envers moi, j’en mourrai de chagrin, mais je ne serai plus en proie à l’incertitude qui me dévore.

À dater de ce moment, Clotilde, sans encourager positivement les espérances de ses adorateurs, se montra flattée de leur culte. Sosthène avait la première place dans ces innocentes coquetteries. Édouard lui-même, retranché dans son secret, le crut un instant découvert par celle à qui il s’efforçait de le cacher, tant elle mettait de douceur dans ses commandements et de délicatesse à lui sauver tous les dégoûts d’une situation presque subalterne.

— La coquetterie mène quelquefois à l’amour, se disait M. de Tourbelles.

— La pitié mène souvent à un intérêt plus tendre, se disait M. Fresneval. Et tous deux, stimulés par une illusion ravissante, s’abandonnaient à tous les prestiges de l’espoir.

Ce petit manége avait lieu dans l’absence de madame d’Almédarès, qui, accompagnée du général Vascova, était allée visiter une de ses parentes retirée à Perugia. Leur retour, loin de rien changer au projet de Clotilde, lui donnait plus d’occasions de rencontrer M. de Tourbelles et son ami ; car la marquise avait cette activité des vieilles voyageuses qui veulent tout voir et tout revoir, et elle forçait madame des Bruyères à la suivre, sous prétexte qu’on ne s’amuse de rien qu’avec les gens qu’on aime.

Ce jour-là, son goût pour les antiquités avait conduit la marquise au Musée-Bourbon, autrement dit au Studi, et Clotilde, qui trouvait dans sa passion pour les arts la seule distraction à ses peines, s’était empressée de l’accompagner.

Rien ne calme les agitations présentes comme la vue de ce qui reste des agitations passées. L’aspect de ces dieux de marbre auxquels on sacrifiait Iphigénie, sans avoir égard pour le rang de son père et les cris de sa mère ; ce Néron, trouvé à Telese, dont la pose, l’expression rappellent les férocités de son règne sanglant ; cette belle statue dont les traits altérés, vieillis sur un corps jeune, font deviner la veuve éplorée de Germanicus ; tant de grands souvenirs, de regrets, de désespoirs, inspiraient à Clotilde pour ses propres ennuis, cette patience qui tient lieu de résignation, ce dédain qui supplée au courage.

Elle ne fut pas très-surprise de rencontrer Sosthène au milieu du grand escalier.

— Que faites-vous là ? dit la marquise en lui donnant sur l’épaule un coup d’éventail.

— Je regardais cette statue colossale, madame, en cherchant à m’expliquer comment il était possible qu’un homme de génie tel que Canova, ait jamais eu l’idée de représenter ce vieux roi Ferdinand en Minerve ; cela justifie bien l’opinion de madame de Staël, qui prétendait qu’il n’était point de grand talent à qui la flatterie n’ait fait dire ou faire une énorme bêtise.

— On ne saurait reprocher celle-ci à Canova, dit la comtesse, car il ne pouvait passer près de cette statue sans s’indigner contre elle et sans lui jeter son bonnet à la tête.

— C’est dommage, reprit Sosthène, que le regret d’avoir fait une sottise ne la détruise pas. Heureusement les miennes ne courent pas le risque de passer à la postérité, elles s’arrêtent à vous, ajouta-t-il de manière à n’être entendu que de Clotilde ; aussi Dieu sait comme j’en suis puni.

— Ce qui ne vous rend pas plus sage, reprit-elle en riant ; mais comme votre folie est au fond très-flatteuse et très-amusante, je suis décidée à ne plus m’en fâcher.

— Ah ! je vous amuse ! eh bien, c’est toujours cela de bon, faute de mieux, j’accepte l’emploi de votre bouffon, à condition que vous me laisserez toutes les prérogatives de la place, dont la première est, comme vous le savez, de dire la vérité dans toute son étendue.

— Soit, puisque c’est encore le seul moyen qu’on ait trouvé de la dire aux rois et aux femmes. Habillez-la de manière à nous la faire paraître agréable.

— C’est difficile, d’abord vous ne voulez pas qu’on vous parle d’amour.

— Eh bien ! qu’est-ce que cela prouve ?

— Ah ! s’écria Sosthène les yeux brillants de joie, vous permettez qu’on passe outre la défense…

Une question de la marquise à Clotilde vint très à propos délivrer celle-ci de l’embarras de répondre à M. de Tourbelles, la conversation redevint générale, mais tout à son idée fixe, Sosthène trouvait sans cesse quelque moyen de la rendre complice de sa pensée ; il avait cette gaieté, ce piquant dans l’esprit que donnent la confiance, le vague espoir de plaire.

Cette heureuse disposition fut un moment troublée par la rencontre de M. Fresneval, que Sosthène aperçut le premier en entrant dans la salle de la bibliothèque, malgré le soin d’Édouard à se tenir la tête presque entourée dans un gros manuscrit latin qui semblait le captiver entièrement.

À l’instant même où M. de Tourbelles se disait avec humeur : « Cet homme-là est donc inévitable ! » il le vit lever brusquement la tête au nom de Clotilde prononcé à haute voix et répété par l’écho de la salle. Cet écho, très-connu des Napolitains et fort peu des voyageurs, a la propriété de répéter trente-deux fois le mot qu’on lui adresse.

D’abord, madame des Bruyères, étonnée de s’entendre appeler si familièrement, se retourna tout à coup, mais n’apercevant personne derrière elle et son nom ne cessant pas de frapper ses oreilles, elle demanda à Sosthène l’explication de cette mauvaise plaisanterie, de manière à prouver qu’elle l’en accusait. Il s’offensa du reproche et montra du doigt M. Fresneval, qui, de son côté, s’indignait d’entendre un nom si révéré livré au rabâchage de l’écho miraculeux.

Le gardien de la bibliothèque, consulté sur ce phénomène acoustique, en démontra tant bien que mal la cause ; mais il ne dit rien qui pût apprendre comment et par qui le nom de Clotilde avait été jeté à l’écho. La comtesse se reprocha l’émotion involontaire qu’elle venait d’éprouver à l’appel de cette voix anonyme, et persista dans l’idée que Sosthène, encouragé par quelques mots d’elle, s’était permis cette plaisanterie, au fond très-innocente.

Elle passa près d’Édouard en le saluant à peine, comme par crainte de l’arracher à ses recherches scientifiques ; puis elle rejoignit madame d’Almédarès qui était dans l’admiration de l’écho bavard et comptait sur ses doigts le nombre de fois qu’il avait déjà répété le nom de Clotilde.

— Heureusement que les tendresses se disent tout bas, observa la marquise, car cet écho-là serait d’une indiscrétion perfide.

— Ou d’un grand secours, interrompit Sosthène. Essayons :

Alors il s’écria : « Je t’aime ! » et l’éclat de sa voix mâle, l’accent passionné, l’inflexion tendre de ce mot sorti de son cœur, retentit avec tant de promptitude et de force, que l’écho fit l’effet d’une réponse ; et qu’enivré par cette illusion, Sosthène devint aussi joyeux, aussi spirituel qu’un homme aimé peut l’être.

Les manuscrits, les médailles, les objets les plus sérieux servaient d’interprètes à sa gaîté amoureuse. Clotilde commençait à chercher le moyen de la tempérer et d’empêcher l’imagination de Sosthène de s’abandonner à plus d’espérances qu’elle n’en voulait réaliser, lorsqu’après avoir parcouru les principales salles dei Shidi, et revenant sur ses pas, elle aperçut la princesse Ercolante et Adalbert qui entraient dans la bibliothèque.

Ils paraissaient servir tous deux de cicérone à lord Needman et à sa femme ; emploi que l’esprit de M. de Bois-Verdun et son goût pour les antiquités lui rendaient facile, mais qui semblait ennuyer mortellement la princesse. Le fait est que pour les naturels du pays, montrer sans cesse les mêmes chefs-d’œuvre aux étrangers qui se succèdent, voir les mêmes admirations, entendre les mêmes exclamations plus ou moins dictées par l’enthousiasme vrai, ou par cet enthousiasme de convention que les plus ineptes et les moins sensibles se croient obligés d’exprimer en face d’un tableau ou d’une statue célèbre, c’est un de ces ennuis dont la société ne tient aucun compte, mais, qui peut trouver sa place dans les petites misères de la vie si bien dépeintes par un de nos philosophes modernes.

La princesse Ercolante était loin de posséder cette charmante hypocrisie française qui aide nos Parisiennes à cacher leur aversion sous une politesse flatteuse, leur dépit sous une gaîté piquante, et leur ennui sous un sourire gracieux ; elle quitta, brusquement le ménage anglais pour venir se joindre à madame d’Almédarès.

Aux questions qu’on lui adressa sur lord et lady Needman, elle répondit que tous deux étaient de ces nobles curieux dont l’Angleterre meuble chaque année l’Italie, et qui, munis de lettres de recommandation, se font amuser gratis par les notables du pays.

— Ceux-là, ajouta-t-elle, sont assez aimables, mais je les livre sans regret à la patience et à la science d’Adalbert, à qui leurs éternelles questions ne paraissent ni assommantes, ni embarrassantes.

Ce nom d’Adalbert, dit si naïvement, cette familiarité si indiscrète, produisit sur madame des Bruyères une sorte d’impression qui la mit en colère contre elle-même ; de toutes les prétentions, la plus pénible à voir déconcerter est la prétention à l’indifférence. Bien que ce nom, prononcé avec un ton d’autorité, n’apprît rien à Clotilde, elle en fut blessée comme d’une insulte à son malheur. Indignée de se voir si sensible à l’abandon de l’un et si peu émue de l’amour de l’autre, elle imagina de laisser croire à Sosthène que sa résolution de fuir tout attachement romanesque était la seule cause de sa froideur envers lui, et qu’elle lui savait gré de la persévérance qu’il mettait à lui plaire.

Sosthène n’était pas difficile en espoir, il accueillit les premières coquetteries de Clotilde comme autant de serments d’amour ; son visage s’illumina de tous les feux de la reconnaissance, et en passant près d’Adalbert, il ne put s’empêcher de lui serrer la main avec toute l’effusion d’un homme dont le bonheur dépasse jusqu’à la force de le dissimuler.