Le Mari confident/22

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 198-203).


XXII


M. Fresneval, flatté de la démarche du comte et se doutant qu’elle avait dû lui coûter beaucoup, voulut y répondre par une politesse non moins marquante ; il se rendit chez le marquis de Tourbelles pour mettre son faible talent de dessinateur érudit à la disposition de toute l’ambassade. Chacun en profita pour le conjurer de ne pas le rendre trop ridicule, et même de faire valoir le peu d’avantages qu’il avait reçus du ciel ; car, tout en paraissant s’immoler de la meilleure grâce, ces messieurs ne manquaient pas de coquetterie. C’est, dit-on, la maladie des grands hommes, et Napoléon, lui-même, aimait à laisser admirer sa belle main.

Dans cette espèce de répétition, Sosthène demandait une tunique qui couvrît bien ses épaules, dont les contours lui semblaient un peu aigus.

Adalbert laissait voir complaisamment son bras, qui était d’une beauté remarquable ; son cou, digne support de sa belle tête, et dans l’essai qu’on fit des costumes commandés, on décida qu’il était, de tous les déguisés, celui qui représenterait le mieux un lion de l’ancienne Rome.

— C’est dommage que vous soyez trop jeune, lui disait Édouard, Jules-César était plus vieux que vous, Monsieur, lorsque Salluste lui donnait à dîner.

— Et il n’avait pas une si belle femme, interrompit Sosthène en voyant entrer Clotilde, vêtue à l’antique.

En effet, les traits si corrects, l’expression noble de son visage, sa riche taille, son attitude, sa démarche, tout en elle rappelait un de ces camées admirables qui nous ont transmis les costumes et les usages des dames romaines.

Son apparition fut, pour Adalbert, un vrai coup de théâtre, car il était encore incertain du parti qu’elle prendrait, et il comprit sans peine comment l’embarras de se trouver un instant aussi intimement liée à lui, avait cédé au désir de se montrer si belle.

La princesse Ercolante arriva couverte de toutes les perles de l’orient et de tuniques brodées en or, qui protestaient contre les lois somptuaires. Elle seule avait voulu présider au choix de ses vêtements antiques, s’imaginant qu’une princesse sicilienne en devait savoir plus, en fait de parure et d’élégance romaine, qu’un Français sans titre.

L’ambassadeur reçut de sincères compliments sur sa tenue sévère et la manière imposante dont il représentait le sénateur Pison ; chacun reçut sa part de compliments sur l’illusion qu’il produisait, grâce à l’exactitude et au bon goût qui caractérisaient les dessins de M. Fresneval ; mais celui, de tous ses Romains, qui obtint le plus de succès, il faut en convenir, ce fut lord Needman, il portait le même costume que Talma dans Manlius, c’est-à-dire qu’il en avait le moins possible, et que cette simplicité antique, jointe à un fond de tenue anglaise, inaltérable chez un vrai gentleman, en faisait le personnage le plus grotesque, pourtant, il était grand, bien fait, porteur d’un visage régulier, calme, froid et illisible, comme disait une femme d’esprit en parlant de celui de M. Talleyrand ; on ne s’expliquait pas comment tant de détails parfaits en eux-mêmes formaient un tout si ridicule, et l’on profitait, sans nul scrupule, du plaisir de louer de bonne foi chacun de ces avantages incontestables, en riant tout bas du Junius Brutus anglais.

— Eh bien ! vous ne me faites pas de compliments sur mon costume ? dit la princesse Ercolante en passant près d’Adalbert.

— Il n’est vraiment que trop beau, répondit-il en souriant avec malice ; mais son intention critique ne fut même pas soupçonnée, et la princesse s’en serait réjouie comme d’une flatterie, si la femme qui aime, si peu fine qu’elle soit, pouvait se tromper sur ce qu’elle inspire. Les soins que lui rendait M. de Bois-Verdun auraient dû la rassurer sur l’inquiétude incessante qui la tourmentait, d’abord parce qu’il ne cherchait à plaire à aucune femme, puis qu’il n’adressait jamais la parole à madame des Bruyères ; mais la princesse, née dans un pays où l’impossibilité de contraindre ses passions dispense d’aucun effort pour les cacher, loin de savoir gré à Adalbert de la réserve qu’il mettait dans ses soins, lui en faisait un crime. Tant de raison ne pouvait s’allier qu’à très-peu d’amour, prétendait-elle ; et partant de là, pour se livrer à toutes les agitations d’une jalousie sans cause, elle avait souvent le tort de lui adresser, en plein salon, des reproches fort embarrassants à écouter devant témoins.

Ce jour-là, se voyant la plus brillante de toutes, elle se crut la plus jolie, et elle traita madame des Bruyères avec une sorte de protection qui fit sourire Sosthène et son ami ; malheureusement, ce sourire n’échappa point à la princesse et la rendit à tous les soupçons qui troublaient son esprit, sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait de peine à la vue de Clotilde, sans se demander si l’admiration qu’Adalbert semblait avoir pour la comtesse, n’était pas l’effet de sa complaisante amitié pour Sosthène.

— Il aime cette femme, pensa-t-elle… cette femme… qu’adore son ami ; dont Sosthène est aimé… cette femme qui le dédaigne… Il espère la séduire, la rendre parjure… infâme !… Ah ! si j’en étais certaine !…

Et la princesse porta machinalement la main à l’endroit de sa ceinture, qui recouvrait d’ordinaire un de ces jolis stylets en forme de flacon gothique, dont la mode n’est pas encore perdue en Italie.