Le Mari confident/3

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 22-25).


III


Le lendemain, le dernier coup du déjeuner était sonné, on n’attendait plus que les nouveaux mariés pour se mettre à table, lorsque mademoiselle Joséphine, la femme de chambre, passée du service de madame Thomassin à celui de sa fille, entr’ouvrit la porte du salon et fit signe à son ancienne maîtresse qu’elle avait quelque chose d’important à lui dire.

— Ah ! mon Dieu ! vous m’effrayez ! s’écria madame Thomassin en voyant l’altération du visage de Joséphine, qu’est-il arrivé ?

— Je n’en sais rien, Madame ; mais Lapierre m’ayant dit que M. le comte avait été se promener de bonne heure ce matin, à cheval, et voyant que Mademoiselle, qu’est-ce que je dis donc, que Madame ne sonnait pas, j’ai craint qu’elle ne fût malade, et je suis entrée tout doucement dans sa chambre, pour ne pas la réveiller si elle dormait encore. Ah ! bien oui, dormir ! elle n’y pensait guère, vraiment ! Assise sur son lit sans être habillée, elle tenait une lettre à la main et sanglotait de tout son cœur. J’ai fait du bruit en refermant la porte, pour lui apprendre que j’étais là. Elle ne m’a pas entendue, seulement ; elle se disait à elle-même toutes sortes de choses.

— Mon père l’a voulu !… Ah ! je l’avais prédit… Il n’est pas d’innocentes tromperies, quand on s’aime… Que vais-je devenir ? Oh ! mon Dieu !…

Madame Thomassin n’entendit pas la fin du récit de Joséphine, elle courut chez sa fille, la pressa dans ses bras, et mêla ses larmes aux siennes, sans oser la questionner.

— Lisez, dit Clotilde en lui remettant la lettre qu’elle avait trouvée sur son lit en se réveillant ; lisez, car je n’en crois pas mes yeux. Passer de tant d’amour à tant de barbarie… m’abandonner sans pitié… sans regrets… avec l’idée que je suis vaine, perfide, menteuse… Ah ! j’en mourrai.

Pendant que Clotilde exhalait sa douleur, madame Thomassin interrompait sa lecture par des exclamations injurieuses pour Adalbert.

— C’est infâme ! s’écriait-elle, pour une cause semblable… livrer une honnête fille aux soupçons les plus flétrissants… violer ses serments, désoler toute une famille… le monstre.

Voici ce que renfermait la lettre, cause de tant de douleurs chez Clotilde et de tant d’indignation chez sa mère :


À Madame la comtesse de Bois-Verdun.

« À votre âge ! douée de tant de beauté, d’agréments, avoir recours à la fraude quand il vous serait si facile de plaire sans ruse, tromper avant de savoir aimer ? Ah ! Madame, quel avenir promet ce début dans la vie… que de chances de supplices pour un mari méfiant par nature et trop fier pour payer la fortune par une tolérance dégradante. Ma philosophie ne saurait aller jusque-là, et c’est pour nous soustraire tous deux à une existence semée de reproches, de soupçons, de mots amers, de prévisions offensantes, que je me décide à vous abandonner à votre fortune, en vous priant de me laisser suivre tranquillement la carrière où je puis espérer quelque succès.

» Comme je ne me dissimule point le tort que notre séparation peut vous faire, je m’engage à ne m’opposer d’aucune façon à vos projets, à ne contrarier aucune de vos volontés par le moindre acte de l’autorité que la loi me donne et que l’honneur, la justice m’interdisent à jamais. En m’affranchissant des torts et des malheurs d’un mari trop exigeant, je ne mets pour condition à votre entière liberté que le respect dû à votre rang et au nom de ma noble famille.

» Le motif de cette séparation ayant un côté fort ridicule, je crois que nous sommes également intéressés à en garder le secret. J’accepterai toutes les raisons qu’il vous plaira de lui donner, sans jamais trahir la véritable. J’hésitais à suivre notre ministre en Danemark. Je m’y décide. Je pars à l’instant et je serai bientôt si loin de vous, que vous me pardonnerez en m’oubliant. Adieu, Madame, puissiez-vous trouver le bonheur que j’espérais vous offrir, et qu’une misérable supercherie a rendu impossible.

» Adalbert de Bois-Verdun. »