Le Mari confident/4

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 26-34).


IV


Le ton de cette lettre, les regrets qui s’y cachaient sous les reproches, l’entière liberté qu’elle laissait à sa fille de disposer de sa fortune et de ses volontés à des conditions peu sévères, rien ne calma le ressentiment maternel de madame Thomassin, elle espérait le faire partager à son mari, et l’engager à courir après M. de Bois-Verdun pour le ramener ou le tuer.

Mais comme elle entremêla ses plaintes, ses prières, d’imprécations contre la déplorable idée de n’avoir pas permis que Clotilde parût aux yeux de son mari telle que le bon Dieu l’avait faite avec ses cheveux d’or, M. Thomassin ne voulut pas se reconnaître un tort, encore moins s’en trouver puni.

— Eh ! pourquoi tout ce désespoir ? dit-il, n’avons-nous pas de ce beau Monsieur tout ce que nous en voulions avoir ? son titre et son nom ? que nous importe le reste. Sont-ce ces airs de gentilhomme et les politesses insolentes de ses parents qu’il nous faut regretter ? Ah ! mon Dieu, il nous rend peut-être un grand service, en allant mourir de faim avec ses pareils, plutôt que de dépenser ici notre argent en nous humiliant pour amuser ses amis. Je prends très-philosophiquement mon parti de son absence, et Clotilde finira par s’en arranger très-bien. L’essentiel est d’éviter l’éclat, et de réduire ces torrents de larmes à la juste proportion de celles qu’exigent un adieu ordinaire. Clotilde va s’établir pendant quelques jours malade, nous ne recevrons personne, cela nous donnera du temps, et nous verrons ensuite ce qui conviendra le mieux à la situation.

Hélas ! il ne fallait pas inventer de motifs pour se soustraire aux visites. Madame Thomassin, affligée depuis une année d’une maladie de foie, succomba en trois semaines à une irritation dont tous les secours de la vieille et nouvelle médecine ne purent triompher.

Frappée d’un si grand malheur, Clotilde oublia le sien, et laissa son père disposer d’elle à son gré, sans même lui témoigner le moindre dégoût, la plus petite préférence pour les différents projets qu’il lui proposait. Il est un degré de douleur où la contrariété comme le plaisir sont sans effet. M. Thomassin ne pouvant obtenir de sa fille un seul avis qui pût le guider dans son zèle à la consoler, espéra qu’en mettant un grand espace entre sa nouvelle habitation et celle où elle avait tant pleuré, elle serait moins en proie à ses tristes souvenirs. Il l’emmena avec lui aux États-Unis. Il y avait encore d’immenses intérêts à soigner. Il lui persuada qu’elle lui serait nécessaire. C’est l’unique moyen de rendre le courage aux âmes nobles et abattues.

Clotilde se ranima en donnant des soins aux propriétés de son père, en l’aidant à gérer les établissements qu’il fondait autant par charité que par spéculation. Mais on devine qu’en se soumettant de si bonne grâce à tout ce qu’il désirait, elle s’était révoltée contre la complaisance qui lui avait coûté si cher, et n’avait plus recours à aucune ruse moderne pour embellir sa beauté.

Quand elle revenait sur ce triste sujet de rupture, en comparant les jeunes gens qu’on lui présentait dans les fêtes de New-York avec son mari, dont la distinction en tous genres était le plus doux comme le plus amer de ses souvenirs, lorsqu’elle accusait son père de lui avoir fait perdre à jamais la confiance et l’affection de celui qu’elle aimait, il lui répondait aussitôt :

— Va, ne le pleure pas si longtemps. Il n’était pas mal tourné, j’en conviens ; et sans faire fi de bons bourgeois comme nous, il avait des manières de prince ; mais l’homme qui t’a plantée là pour une semblable cause ne peut être qu’un mauvais sujet. Il aura craint les plaisanteries de quelques merveilleux sans le sou, tels que lui, et il a sacrifié le bonheur d’une honnête femme à cette sottise. C’est un procédé infâme ; il viendrait t’en demander pardon, là, à genoux, que je te dirais de le repousser et de me laisser lui prouver que le pistolet d’un parvenu tire aussi bien que celui d’un seigneur ruiné. Mais n’y penses plus, car il mérite encore plus l’oubli que la colère. Nous sommes ici dans un pays superbe, on y roule sur l’or, amusons-nous, et ne nous inquiétons pas de ce qui se fait et se dit de bêtises en France.

Amusons-nous ! voilà le difficile ! un beau pays et de l’or cela suffit aux besoins de la vie, mais ceux de l’esprit ne sont pas moins exigeants, et M. Thomassin lui-même ne trouvait pas à remplacer ces bonnes causeries françaises du coin du feu. Ces théâtres où l’on va rire ou pleurer, à son choix, ces réunions brillantes où toutes les célébrités se donnent rendez-vous, où sans être obligés à aucun frais d’esprit, on jouit de celui des gens les plus aimables. Enfin, ces plaisirs variés, délicats, qui font du séjour de Paris un bonheur indispensable. Le climat de New-York était contraire à sa santé, et après deux ans d’habitation, il laissa Clotilde orpheline et riche héritière.

On pense bien qu’elle ne manqua pas de gens empressés de la servir en cette douloureuse occasion ; les premiers mois de son deuil accomplis, elle confia le soin de sa fortune à un vieil ami de son père et se disposa à revenir en Europe le plus tôt possible. Y revenir seule lui sembla très-pénible ; elle se rappela le projet qu’avait formé la marquise d’Almédarès d’aller passer l’hiver en Italie, qu’elle voulait visiter avant de rentrer en Espagne. Elle lui offrit de l’y accompagner, et la marquise accepta avec joie.

La marquise d’Almédarès avait un fils de vingt-deux ans que ses devoirs retenaient à la cour de Madrid, et sa mère, craignant pour les intérêts de fortune qu’il avait à La Havane, s’était décidée courageusement à faire le voyage, en compagnie d’un vieux serviteur et d’une jeune femme de chambre. Elle revenait assez mal récompensée de sa peine, et de plus atteinte d’une faiblesse de poitrine qui lui avait fait prescrire par les médecins le séjour de l’Italie pendant un hiver au moins.

La marquise d’Almédarès avait tout ce qui commande le respect sans nuire à la confiance. D’abord, son visage, encore beau, portait les traces du calme que laissent les succès ; on la voyait fière, on la devinait indulgente. En effet, sans pitié pour l’égoïsme, la mauvaise foi, la licence, elle était pleine de commisération pour la faiblesse. Sa part avait été si belle en amour, que l’envie lui était étrangère ; elle aurait pu, mieux que tant d’autres, prolonger son existence romanesque ; mais un noble orgueil l’avait fait abdiquer de bonne heure de peur de compromettre son empire. Elle se consolait de cette retraite prématurée en s’intéressant aux émotions qu’elle ne voulait plus éprouver, aussi son amitié se portait-elle particulièrement sur les personnes dont l’esprit distrait, les manières nonchalantes, trahissaient un cœur tristement occupé.

Guidée par ce bon sentiment, elle ne tarda pas à se lier avec la comtesse des Bruyères, nom qu’avait pris Clotilde au moment de quitter la France, d’abord parce que c’était celui de sa terre, et puis, qu’en le prenant, elle s’épargnait toutes les questions embarrassantes qu’on n’aurait pas manqué de lui adresser sur son mari ; elle s’était de plus établie comme veuve, et rien ne devant malheureusement la démentir, elle souffrait de tous les inconvénients du veuvage sans profiter de la liberté qu’il donne.

Le mystère répandu sur son passé, bien qu’il ne fût pas long, ayant piqué la curiosité de la marquise, elle avait essayé de l’éclairer ; mais en voyant la tristesse profonde qui s’emparait de Clotilde au moindre souvenir qui la reportait à l’époque où elle perdit sa mère, madame d’Almédarès changeait aussitôt de conservation et se contentait de plaindre son amie, sans jamais l’interroger : il en résulta entre elles une intimité qui rendait souvent à la marquise une fille qu’elle avait vu mourir, et à Clotilde la mère qu’elle pleurait.

Un vieil oncle d’Isidora d’Almédarès, autrefois attaché à l’ambassade d’Espagne en France, l’ancien général Vascova, venait d’écrire à sa nièce que, ne pouvant se faire à l’idée de la savoir ainsi seule en pays inconnus par elle, il se décidait à aller l’attendre à Naples ; il la suppliait de ne pas se faire désirer trop longtemps.

— J’ai de grandes obligations à mon oncle, dit madame d’Almédarès à Clotilde, c’est un de ces hommes qui nés dans une classe supérieure, ont subi toutes nos révolutions et les vôtres, ce qui leur a donné de fréquentes occasions d’employer leur courage, leur esprit et leur philosophie. La perte de ses priviléges et d’une grande partie de sa fortune, n’a point altéré son humeur, ni ses manières ; c’est un général auquel il ne manque qu’une armée, un grand seigneur sans cour élégante, un homme du monde qui sait fort bien s’en passer, un vieillard plus jeune que la plupart de nos lions fatigués et blasés. Je suis sûre que vous l’aimerez, chère Clotilde. Le général Vascova a vécu autrefois à Paris, vous pourrez en causer avec lui, car il parle français mieux que moi, malgré l’habitude que nous avons été forcés de prendre dans ma jeunesse, car c’était plaire au frère de Napoléon que de s’exprimer dans cette langue. Allons, suivez-moi, venez demander à l’Italie ce qu’elle ne refuse à aucune douleur, un air pur, des sites enchanteurs et de grands souvenirs ; n’ajoutez pas à vos regrets ceux d’une séparation qui nous serait à toutes deux bien cruelle. Vous avez besoin d’être aimée, vous avez droit à l’amitié la plus dévouée ; abandonnez-vous à la mienne ; je désire si vivement votre bonheur, que je me crois destinée à vous y conduire.

— Ah ! quelle que soit l’influence d’un si doux sentiment de votre part, je m’y livre avec reconnaissance, s’écria Clotilde ; sans vous, mon amie, je serais seule au monde, disposez de moi. Vous suivre, vous obéir, vous aimer, voilà ce qui va m’aider à passer une vie sans intérêt, sans but, à m’empêcher de l’éteindre dans les regrets et l’ennui.

— Vraiment je saurai bien vous en empêcher : à votre âge, les premiers chagrins ont une apparence d’éternité effrayante ; mais, grâce au ciel, il en vient d’autres qui les font oublier, puis de nouvelles illusions, puis des plaisirs qui consolent de tout. Laissez-moi l’espoir d’un meilleur temps pour vous, et sachez-moi gré de ma discrétion à rester dans l’ignorance des causes de votre mélancolie. Je les devine du reste, cela me suffit pour vous aider à les oublier.

— Ah ! que je vous remercie de me rappeler ainsi le bon despotisme de ma mère !

— J’accepte de grand cœur l’autorité que vous m’offrez, reprit la marquise, et je vais vous le prouver en faisant tout disposer pour notre embarquement.