Le Mari confident/30

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 285-298).


XXX


— Pardon, mais je ne suis pas curieux, dit Sosthène en saluant la princesse, puis il se retira sans vouloir entendre la nouvelle dont elle venait se réjouir et qui, sans doute, était la même qui le mettait au désespoir.

Aux premières épigrammes, aux premières épithètes méprisantes qui servent de préface au récit de la princesse, Adalbert ne peut comprimer son indignation ; il traite de calomnie l’aventure scandaleuse qu’elle prête à Clotilde avant même qu’elle ait eu le temps de la raconter, il lui demande d’un ton impérieux de qui elle tient ce mensonge, et lui défend de le répéter, sous peine de lui paraître odieuse ; car il ne saurait lui pardonner le plaisir qu’elle prend à perdre une femme comme il faut, dont elle n’a jamais eu à se plaindre. Plus elle met d’acharnement à l’accuser, plus il en met à nier ses torts.

En vain la princesse demande qu’on fasse appeler Ricardo pour invoquer son témoignage, Adalbert ne veut rien croire, rien entendre ; seulement lorsqu’elle prononce le nom d’Édouard, il se livre à des menaces, des imprécations terrifiantes ; sa raison l’abandonne, il oublie que sa rage contre Fresneval est l’aveu de tout ce qu’il dément, la preuve du bonheur qu’il lui suppose, et ne s’aperçoit point que pâle, immobile, les yeux fixés sur lui, la princesse s’applique à deviner quel sentiment le domine, et frémit de reconnaître dans la douleur qui l’oppresse, dans la colère qui le fait délirer, les effets de cette affreuse jalousie qui commence à la torturer elle-même.

— C’est donc vrai, disait-elle d’une voix étouffée ; cette femme qui le dédaigne… qui lui préfère un misérable intendant… un demi-laquais… il l’aime !… il n’est pas honteux de la défendre quand tout l’accuse ! de la protéger contre le mépris, de la soutenir dans l’abîme fangeux où elle est tombée…

— L’aimer ! moi ! s’écria Adalbert saisi tout à coup d’un effroi délateur, aimer la femme qu’on peut soupçonner à tort ou à raison de se dégrader ainsi ? Qui vous inspire cette injurieuse pensée ?

— Ton trouble en parlant d’elle, ta colère à la seule idée de cette dégradation qui te désespère…

— Non, vous dis-je, interrompit-il en tremblant, cette émotion qui m’agite en ce moment, c’est de la haine pour ses calomniateurs, de la pitié pour elle. Cessez de la persécuter, de la livrer aux propos méchants, aux soupçons flétrissants aux cris du scandale ; sauvez-la du déshonneur et je n’y penserai plus… mais, ajouta-t-il avec embarras, je connais… sa famille… elle mérite des égards… quelles que soient les faiblesses de madame des Bruyères, elle est ici… sous la protection de l’ambassade de France, et nous ne pouvons souffrir qu’on l’insulte impunément.

— Ah ! c’est uniquement le soin de sa réputation qui vous anime à ce point ? dit la princesse avec une ironie amère, c’est pour l’honneur du nom français que vous prenez si chaudement son parti, il ne se mêle à ce beau don quichottisme nul intérêt pour sa personne… Eh bien ! tant mieux, vous en supporterez avec d’autant plus de courage ce qui l’attend.

— Que voulez-vous dire ? s’écria Adalbert en frémissant.

— Je veux dire que vous n’êtes pas le seul que la passion bourgeoise de cette belle dame met au désespoir, et que tous ses adorateurs ne sont pas si généreux que vous ; j’en connais dont la vengeance sera cruelle.

— Malheureuse ! serait-il possible ?… vous oseriez ?…

Et, frappé d’un horrible soupçon. Adalbert s’empare du bras de la princesse, comme pour l’empêcher de commettre un crime. Le souvenir de ceux que la jalousie enfante chaque jour sous ce climat brûlant, la glace de terreur ; il voudrait étouffer sa pensée de peur de la communiquer ; il sait que prévoir une action atroce, peut en donner l’idée. Il menace, il implore, et, voyant que ses injures comme ses prières attisent également la colère muette qu’il redoute, il s’épuise en faux serments sur l’amour qu’il n’a plus, sur la profonde indifférence qu’il éprouve pour tout ce qui n’est pas l’objet de cet amour. Enfin, à force de parjures, il obtient la promesse de ne rien tenter contre une personne que les bruits répandus sur elle doit, sans nul doute, engager à quitter Naples très-prochainement.

Tranquillisée par cette espérance, et surtout par le calme apparent de M. de Bois-Verdun en parlant de ce prochain départ, la princesse lui tendit la main, et dit :

— Je veux vous croire… En effet, comment vous supposer assez lâche, assez stupide pour sacrifier un dévoûment tel que le mien, aux dédains de la maîtresse d’un autre !… Oui, ce trouble… cet excès de zèle… c’est de la protection, voilà tout… je le vois bien… Mais s’il en est ainsi, vous hâterez le moment qui la ramènera près de ses protecteurs naturels, et vous vous empresserez de faire signer ses passe-ports.

— Je m’y engage.

— Songez-y bien… ne me trompez pas… qu’elle soit partie dans trois jours, autrement je ne réponds pas de moi…

— Quoi ? vous, si belle, si noble, vous seriez capable ?…

— Ne m’implorez pas pour elle… interrompit la princesse, sinon vous me rendrez à toute ma rage, à toutes ces horribles pensées que je m’efforce de chasser… Vous n’avez point affaire ici à une de ces petites dames françaises que la coquetterie console de tout, qu’on a toujours le droit de trahir, et qui n’ont jamais celui de s’en venger… En acceptant mon amour, vous êtes devenu l’arbitre de ma vie ; il dépend de vous de la livrer aux actions généreuses, au bonheur, ou au désespoir et au crime… choisissez.

Et, laissant Adalbert à toutes les réflexions que devait inspirer cette menace, dédaignant la réponse que la crainte pourrait dicter au coupable, la princesse sortit sans l’attendre.

Malgré les cruelles impressions qui se disputaient le cœur d’Adalbert, il savoura un moment le bonheur d’être seul, de pouvoir s’interroger et se répondre de bonne foi sur les sentiments qui l’agitaient ; espèce de tête-à-tête fort rare entre les malheureux et leur chagrin, et qu’ils employent plus souvent à s’étourdir sur leurs dangers qu’à s’éclairer sur leurs torts.

— Assez d’illusion ! pensa-t-il, assez de ruses pour me tromper. Cette femme a lu dans mon âme ; son amour a deviné celui que j’espérais étouffer en le niant à moi-même, en lui donnant toutes les allures de la haine, du dédain. Je suis à bout des mauvaises raisons qui pouvaient la rassurer, et ma folie est telle, que je ne puis manquer de tomber dans le premier piége que sa jalousie me tendra. La seule idée de voir Clotilde victime de cette jalousie féroce, me glace de terreur ; je sens un orage prêt à fondre sur nous. Oui ! la fuite peut seule nous sauver d’un éclat irréparable ; partons !… inventons un malheur de famille, un de ces devoirs despotiques auxquels l’autorité cède sans examen… Ah ! pourquoi n’ai-je pas reconnu plus tôt la nécessité de mettre tout un monde entre Clotilde et moi !… Mais qui l’aurait présagé, que ce ressentiment si vif d’un tort si léger, cette rancune absurde, ce malaise, fruit de sa générosité, ce trouble, cette tristesse causée par sa présence, ce besoin de la lui révéler par des mots amers, de lui déplaire plutôt que de lui être indifférent ; c’était de l’amour !… Ah ! maudit soit l’instant où ce fatal amour s’est ainsi masqué pour se glisser dans mon cœur. Maudit soit le démon qui m’a rendu à elle ! Encore, si ma lâche adoration était l’œuvre de sa volonté ! Mais j’ai la honte de m’avouer que son orgueil de femme en est innocent, que loin de vouloir mon supplice, elle ne s’en aperçoit même pas. Ah ! qu’elle ne s’en doute jamais… que je meure avec le secret de ma faiblesse, de mon inconséquence, de mes regrets pour le bien que j’ai perdu volontairement, pour ce trésor que j’ai tenu dans mes bras, dont le souvenir me brûle, dont la perte me rend fou de désespoir… J’ai mérité mon sort… accomplissons-le dans toute sa rigueur.

Et, se levant aussitôt, avec la précipitation qu’on met à s’ôter tout moyen de revenir contre une décision pénible, Adalbert sonna Gervais pour lui commander les apprêts de son prochain départ ; puis il se rendit chez le marquis de Tourbelles, en cherchant l’événement qui devait servir de prétexte à la demande de son passe-port.

Pendant que M. de Bois-Verdun avait recours à l’unique remède contre l’influence d’une passion qu’entretient la présence, Édouard se soumettait à employer le même moyen pour réduire la sienne aux proportions d’un amour fraternel.

Un bâtiment grec se disposait à mettre à la voile, Édouard feignit, par ordre, un vif désir de visiter les ruines d’Athènes, et le jour de son embarquement fut bientôt fixé.

Clotilde, épouvantée des dangers auxquels l’avaient exposée l’amour de Sosthène, pensait très-sérieusement à l’en guérir. Ainsi, chacun de son côté méditait un projet sage. La princesse Ercolante, seule, abandonnait son imagination à toutes les idées insensées qu’enfante l’orgueil blessé et l’amour outragé ; décidée à se convaincre de ce qu’elle redoutait, ou à s’affranchir du soupçon qui rendait son bonheur impossible, elle choisissait parmi tous les moyens qui se présentaient à sa mémoire et dont la vulgarité ne nuisait point au succès, celui qui devait amener infailliblement Adalbert à trahir son amour pour madame des Bruyères.

Lorsqu’une semblable pensée s’est emparée d’un esprit sicilien, elle n’y est combattue par aucune autre crainte que celle de ne pas réussir. Les suites de l’épreuve sont tellement voilées par la douleur ou le plaisir qu’il en attend, que l’espoir du succès l’emporte sur tout pressentiment funeste, et, partant, sur toute prudence. Ces différentes agitations, comme toutes celles des gens du monde, prétendaient au mystère, et chacune des personnes qui en étaient atteintes ne pensait qu’à les dissimuler en s’appliquant à remplir ses devoirs de société, et même à prendre sa part accoutumée des plaisirs dont elle s’était fait des habitudes.

On donnait le soir même un opéra nouveau de Verdi. Ne pas se montrer au théâtre Saint-Charles, eût été une espèce de scandale à l’envers, qui aurait fourni des réflexions malveillantes aux esprits malins et aurait confirmé les bruits répandus sur les événements de la journée ; aussi, malgré les préoccupations pénibles de nos personnages, chacun d’eux était-il décidé à paraître dans sa loge comme à l’ordinaire et à affecter autant de tranquillité qu’il éprouvait de trouble.

Lorsque madame des Bruyères entra dans la salle, tous les yeux se fixèrent sur elle, naturellement attirés par l’éclat de sa beauté et l’espérance qu’on avait de lire sur son visage la trace des inquiétudes que le duel du matin avait dû lui causer.

— Jamais je ne l’ai vue plus ravissante ! s’écria l’ambassadeur de France, n’êtes-vous pas de mon avis, Sosthène ?

Mais Sosthène, accablé sous le poids d’une affreuse pensée, n’entendait pas ce que disait son père. À peine contenu par la parole qu’il avait donnée à Adalbert de ne faire aucune scène qui dût compromettre la réputation de Clotilde, il cherchait comment il pourrait satisfaire son ressentiment sans trahir sa promesse. Le problème était difficile à résoudre, et Sosthène y aurait rêvé éternellement, si M. de Bois-Verdun ne l’eût secoué de manière à le sortir de son somnambulisme.

— Que me voulez-vous ? dit-il de l’air d’un homme qu’on réveille en sursaut.

— Nous voulons que tu nous répondes, quand on réclame ton admiration pour une jolie femme.

— Je les déteste toutes !

— Vraiment ? dit le duc, ah ! nous connaissons ces belles crises de haine, ces fureurs barbares qui tombent devant le premier sourire et se calment au grand air.

Adalbert, qui craignait la colère indiscrète de son ami, l’entraîna dans la loge de la princesse Ercolante, heureux d’avoir à le surveiller pour échapper au tort de se trahir lui-même, car il avait bien de la peine à contenir son indignation à la vue de cette femme si vantée, si brillante, et qu’il supposait la proie d’un amour flétrissant.

Quant à M. de Tourbelles, il se contint jusqu’au moment où il vit entrer, à l’orchestre, M. Fresneval. Mais le soin que prenait Édouard de se placer dans le coin le plus obscur de la salle pour se mettre en contemplation, disait-il, lui paraissait une fatuité, il se disposait à aller l’en punir. Adalbert l’en empêcha en l’engageant à profiter de cette occasion de se convaincre, par ses propres yeux, de l’intimité qui régnait entre les coupables ; car les plus prudents, après s’être imposé le chagrin de n’être pas près l’un de l’autre, tombent tous dans le tort de laisser dire à leur regard ce que leur bouche veut taire.

Ce tableau, d’un monde torturé par les sentiments les plus cruels, les projets les plus atroces, et paraissant uniquement occupé du final qui vient d’être applaudi, de la poggiature manquée par la prima-donna, se présente bien souvent aux yeux de l’observateur et console l’envieux. Découvrir que toutes ces personnes belles, riches, nobles, enjouées, comblées de tous les biens dont on manque, ont un serpent dans l’âme et méditent un parti désespéré, cela rend philosophe.

Ricardo était de ces philosophes-là. Tapi dans le fond d’un amphithéâtre des combles, que les bourgeois de Naples appellent leur colombier doré, il examinait à loisir les différents effets produits par ses rapports sur les gens qui les lui payaient plus généreusement l’un que l’autre, il se félicitait d’avance des événements que devaient amener tant de passions exaspérées, pour lesquelles ses services seraient indispensables. Son unique embarras était de satisfaire à tant d’intérêts contraires, sans laisser soupçonner sa triple trahison. Il avait reçu l’ordre de se rendre, le lendemain de grand matin, dans la petite église de Saint-Jean-Carbonara, et d’y attendre, près du tombeau de Caraccioli[1], la personne qui avait à lui parler.

Le mystère, le lieu du rendez-vous ne laissaient aucun doute sur l’importance des intérêts qu’on y devait traiter. Ricardo savait qu’à Naples, les plus horribles complots se trament d’ordinaire à l’ombre des autels ; là toutes les rencontres sont faciles et n’attirent pas l’attention, on est habitué à y voir le grand seigneur à genoux près de l’artisan, la princesse à côté du lazzarone : celui-ci prie tout haut, pendant qu’elle lui parle tout bas ; et les ordres qui se donnent ainsi sont rarement charitables.

Le départ de M. de Bois-Verdun enlevait à Ricardo un des meilleurs profits de son industrie, aussi espérait-il bien y mettre obstacle en en dénonçant le projet à la princesse. Il réservait la confidence pour l’entretien de l’église Saint-Jean, car il devinait sans peine à qui il aurait à répondre, et n’avait d’incertitude que sur ce qu’on exigerait de son savoir-faire. Il repassa dans sa tête les méfaits qui lui avaient le plus rapporté ; il s’amusa à coter le prix de ceux qui lui seraient commandés ; et laissa si bien courir son imagination dans ce champ de désastre, qu’il aurait été difficile de hasarder avec lui une proposition qu’il n’aurait pas prévue. Cela explique pourquoi les gens capables de tout ne sont jamais étonnés de rien.


  1. Gianni Caraccioli, l’amant, le ministre de la seconde reine Jeanne, espèce de comte d’Essex napolitain.