Le Mari confident/29

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 272-285).


XXIX


Rentrée chez elle, Clotilde se mit au bain, pour y méditer sur l’espèce de surveillance qu’Édouard exerçait sur toutes ses actions ; sur les conjectures que cette inquisition devait faire naître, et sur le parti qu’elle était forcée de prendre pour ramener M. Fresneval à la raison et elle-même au repos.

— Il le faut… pensa-t-elle… l’honneur passe avant tout… et la nécessité d’y satisfaire me relève de ma promesse.

Alors, calmée par la satisfaction qui suit toujours une résolution courageuse, elle sortit du bain, puis, prenant dans son secrétaire une lettre depuis longtemps décachetée, elle la relut à travers un ruisseau de larmes.

Quand l’heure où l’on pouvait raisonnablement donner audience fut arrivée, elle fit prier M. Fresneval de se rendre dans la bibliothèque où elle allait l’attendre, pour lui parler d’affaires importantes.

— Vous devinez, sans doute, dit madame des Bruyères en voyant entrer Édouard, pâle, tremblant, le motif qui me fait vous déranger de si bonne heure et désirer causer avec vous sérieusement dans ces jours de folies ; mais la sotte méchanceté du monde m’y contraint. Vous savez ce qui a failli arriver ce matin par suite des malins propos répandus sur vous et moi ; je ne suis pas en position de les braver, de braver les jugements qui provoquent vos inconséquences, il faut… nous séparer…

— Quoi ? sur de simples propos… m’exiler ?… me tuer ?… s’écria Édouard d’une voix étouffée.

— C’est absurde, j’en conviens, et rien ne me donne le droit de vous traiter ainsi ; mais on s’amuse à vous prêter des sentiments que je ne puis tolérer. On vous crée une passion pour m’obliger à sévir contre. On vous invente un tort pour me donner un ridicule ; mais que voulez-vous ; je suis sans bouclier contre toutes ces sortes d’attaques, le soin de ma réputation… le…

— Et qui plus que moi la respecte, interrompit Édouard, qui mieux que moi saurait la défendre ? Quel insensé oserait la flétrir devant moi ?… Quelle faute, quel oubli de ma part les autorise à parler de mon crime ?… Pourquoi vous l’apprendre ?

— Non, ce n’est pas vrai !

— Plût au ciel, dit Édouard avec l’accent de la désolation.

— Ce n’est pas vrai, vous dis-je, répéta Clotilde avec violence.

— Cela passe toute idée, reprit Édouard avec ironie. Quelle audace, n’est-ce pas ? Un malheureux, sans nom, sans fortune, sans famille, oser vous adorer… Cela méritait un exemple. Eh bien ! frappez, s’écria Édouard en tombant aux pieds de Clotilde, arrachez-le de mon cœur cet amour qui vous humilie, mettez-la à mort cette puissance qui vous soumet ma vie. Moi je n’en ai pas la force, je n’en veux pas avoir contre un mal dont je meurs avec délices…

— Taisez-vous ! ne m’enlevez pas la consolation qui me reste dans mon malheur ? Si vous saviez quel appui vous m’ôtez, ce que vous êtes pour moi…

— Serait-ce possible, mon Dieu ! dit Édouard en prenant la main de Clotilde. Vous pleurez… Je vous fais pitié… Oh ! ne me plaignez pas. Enviez mes tortures. Vous aimer sans espoir, vivre là, près de vous, de mon adoration, mais c’est un supplice enivrant, semé de plus de joie que tous les triomphes de la terre.

— Ah ! ne profanez pas le plus saint de tous les sentiments, s’écria-t-elle en repoussant Édouard… Oui, votre bonheur était mon plus doux rêve ; je ne pensais qu’aux moyens de l’accomplir, sans laisser soupçonner que je satisfaisais à un devoir ; vous ne l’avez pas voulu, et votre démence me ravit mon unique consolation. Lisez, ajouta Clotilde en présentant à Édouard une lettre ouverte, obéissez à cette voix mourante, et fixez vous-même l’heure de votre départ.

«À ma chère Clotilde,

« Dans ce moment extrême, il n’est plus de secrets, ma fille, et j’emploie le peu de forces qui me restent à te faire l’aveu d’une faute que tu peux m’aider à réparer. Ce jeune Fresneval, que tu as trouvé établi ici, dans mon habitation, et chargé de la gestion de mes biens, cet aimable Édouard, est le fruit d’une erreur que, grâce au ciel, ta mère a toujours ignorée. Tâche que le monde et lui-même l’ignorent aussi ; mais songes qu’il a droit à ta protection, que je l’ai fait élever de manière à la mériter, et que de l’humble condition où sa naissance l’a condamné, rien ne l’empêche de s’élever, par ses talents, au rang de nos artistes les plus célèbres. Enfin, je te confie le soin de son bonheur et de ma mémoire. Fais qu’il la bénisse ; fais qu’il me pardonne en faveur de l’ange que je lui ai choisi pour guide sur cette terre. Assure-lui une existence modeste. Il est appelé à de cruelles épreuves, la fierté de son caractère et sa fausse position dans le monde, l’exposeront à de nombreux dangers. Sois son asile contre l’injustice des hommes ; et si pour son malheur il devenait ingrat, pardonne, et rappelle-toi qu’il est ton frère. »

En vain, les yeux fixés sur le visage d’Édouard, pendant que la lecture de cette lettre y faisait naître tour à tour la pâleur du désespoir et l’animation d’une félicité céleste, Clotilde s’appliquait à deviner le sentiment qui dominait cette âme passionnée, mais lui-même l’ignorait.

— Ma sœur ! disait-il d’une voix éteinte… Elle ! ma sœur ! et je n’en meurs pas de joie… Et je me fais horreur à moi-même… car cet amour qui devient un crime… quelle puissance peut l’éteindre ? Est-il un devoir, un remords capables d’en triompher ? Non !… c’est moi, c’est ma vie… et le condamner à mort, c’est ordonner mon supplice ; mais avant de le subir, j’aurai soulagé mon cœur de tout ce qui l’accable, je t’aurai dit les douleurs, les ravissements de ce cruel délire ; tu sauras jusqu’où ce culte fanatique pouvait…

— Non, je ne le saurai pas, interrompit Clotilde, car c’est offenser le ciel et flétrir le plus pur des sentiments, que d’y mêler les aveux d’une si criminelle démence. Quoi, vous, sur qui je comptais pour me défendre contre mes ennemis, vous voulez leur donner le plus beau prétexte de me calomnier, de m’accuser d’avoir toléré, encouragé même cette passion, qui n’est au fond qu’une affection détournée, un instinct de cœur, un amour fraternel dont j’attendais mes seules joies dans ce méchant monde. Ah ! ne me les enlevez pas ! Songez que je dois vous aimer, que mon père me l’ordonne, que votre intérêt, le mien, tout m’y porte, et qu’en jetant sur un lien sacré toute la fange d’un amour adultère, vous m’obligez à vous abandonner.

— Adultère !… répéta Édouard en portant sur Clotilde un regard étonné.

— Oui, adultère… Et puisque pour vous rendre à la raison, à l’honneur, il faut vous livrer le secret de ma vie : apprenez que je ne suis pas libre.

Alors, profitant de la stupeur où ces derniers mots plongèrent Édouard, Clotilde lui fit le récit de son mariage et du motif ridicule qu’elle prétendait avoir servi de prétexte à l’étrange conduite de son mari ; mais voyant la colère ranimer peu à peu les traits abattus de Fresneval et frappée des exclamations menaçantes qui lui échappaient involontairement à mesure qu’elle peignait les douleurs de l’abandon, elle crut prudent de se taire sur la présence de son mari à Naples. Parmi les articles convenus de leur séparation et les événements qui s’en étaient suivis, elle n’avait pas parlé de son changement de nom et s’était abstenue de faire connaître celui du marquis de Bois-Verdun. Elle avait pris, disait-elle, l’engagement de cette discrétion, qui devait être réciproque entre les deux époux.

— Et ce monstre d’ingratitude, cet homme abominable, s’écria Édouard, vous l’aimez toujours ? Et l’on ne peut le tuer sans vous coûter des larmes, sans être maudit par vous ?

— Il est trop vrai. Ah ! plaignez ma faiblesse, n’ajoutez pas à tous mes malheurs celui de craindre pour lui et pour vous. Sauvez-moi de tout scandale, ne me réduisez pas à violer le dernier serment fait à mon père, à trahir son dernier vœu en révélant ses torts. Sacrifiez-vous à sa mémoire, résignez-vous à n’avoir que moi dans les secrets de ce que nous sommes l’un pour l’autre. C’est à ce prix seulement que je puis vous protéger, vous aimer de toute la tendresse d’une sœur. Y consentez-vous ?

— Ah ! ma vie vous appartient, dit Édouard respirant à peine, disposez de toutes mes actions, elles vous sont soumises… mais ce misérable cœur dévoré d’un amour impossible, que le désespoir nourrit, que le remords augmente, que pourrez-vous sur lui ? n’ai-je pas tout épuisé pour l’éteindre ? peut-il mourir avant moi ?… Ah ! pardon ! pardon ! je vous offense ; prenez pitié de mon égarement, aidez-moi à me rendre digne de…

— Levez-vous, interrompit brusquement la comtesse en voyant entrer Ricardo porteur d’une lettre dont l’ambassadeur de France attendait, disait-il, la réponse. Il aurait pu ajouter que Son Excellence l’attendait depuis une heure. Car Ricardo voulant s’en faire un prétexte pour entrer chez sa maîtresse au moment où il croirait l’entretien le plus animé, avait conservé la lettre, écoutant à travers la porte à l’inflexion des voix si l’instant était bien choisi pour troubler le tête-à-tête.

La vie simple et chaste que menait madame des Bruyères lui faisait négliger les précautions habituelles aux femmes sujettes aux aventures galantes ; excepté son cabinet de toilette et sa chambre à coucher, on pouvait entrer à toute heure dans le reste de son appartement, Ricardo le savait, et il en profita. Trompé par les apparences, par la figure bouleversée d’Édouard, par sa précipitation à quitter son humble attitude, par le tremblement qui agitait la main de Clotilde en prenant la lettre sur le plateau qu’il lui présentait, Ricardo ne douta point qu’il n’eût interrompu un de ces entretiens que les Anglais appellent une criminelle conversation ; il en ressentit toute la joie d’un espion découvrant un secret dont il doit être bien payé, et qui le dispense d’en imaginer de fictifs pour conserver sa place.

— Approchez cette table, dit madame des Bruyères à Ricardo, je vais répondre un mot que vous remettrez au domestique de l’ambassadeur.

Se mettre à écrire, c’était ordonner à Édouard de la laisser seule. Il comprit l’ordre, et se retira.

Ricardo se garda bien de dire qu’il avait éconduit le messager du marquis de Tourbelles en s’engageant à lui porter lui-même, dans une heure, la réponse de la comtesse. Il s’était ménagé cette occasion de faire son rapport à Sosthène, à M. de Bois-Verdun et à la princesse Ercolante.

L’effet de ce triple rapport fut tel qu’il pouvait l’attendre, Sosthène se refusa d’abord à le croire et le traita de misérable imposteur ; puis, vaincu par les preuves dont Ricardo ornait son récit, par l’accent de vérité que celui-ci tenait de sa propre conviction, M. de Tourbelles tomba dans la stupeur d’un fanatique dont on vient de briser l’idole. Il courut chez son ami, dans l’espoir qu’Adalbert, moins intéressé que lui dans le fait qui accusait madame des Bruyères, lui fournirait des raisons pour combattre l’évidence. Mais loin de trouver près de son ami la modération, les sages conseils qui devaient l’aider à calmer sa colère, il le voit pâlir de rage à chaque mot qui dénonce le bonheur d’Édouard, il l’entend s’écrier :

— Et nous laisserions vivre cet infâme suborneur, ce valet ambitieux ! et nous pourrions souffrir qu’abusant de ce titre d’homme d’affaires, de secrétaire, ces Saint-Preux d’antichambre vinssent nous enlever nos sœurs, nos maîtresses et nos femmes ? Non, l’intérêt, l’honneur de la société exigent que l’on fasse justice de leurs intrigues, de leurs projets infâmes, qu’on les remette à leur place en leur ordonnant de n’en plus sortir.

Puis, remarquant la surprise qui se peignait dans les yeux de Sosthène en lui voyant prendre si chaudement son parti, Adalbert ajouta :

— Dans cette circonstance, ta cause est celle de tous les gens de bonne compagnie ; ils sont tous offensés dans le triomphe qu’un semblable personnage remporte sur eux ; et il faut un exemple qui décourage les folles ambitions en punissant le succès ridicule de ces audacieux esclaves.

En parlant ainsi, M. de Bois-Verdun marchait à grands pas dans son cabinet, sans s’apercevoir que son indignation dépassait celle de son ami. Heureusement pour lui, Sosthène, dominé par sa propre fureur et par cet égoïsme bienfaisant qui ne permet de penser qu’à ce qu’on souffre, mit l’emportement d’Adalbert sur le compte d’une amitié passionnée, et lui demanda comment il devait châtier le coupable.

— L’embarras n’est pas d’en faire naître l’occasion, car je le crois brave, dit Sosthène, mais le provoquer, c’est la perdre.

— Ah ! garde-toi bien de ce tort, s’écria Adalbert avec terreur, songe que cette femme a peut-être été entraînée par des malheurs… que le monde ignore… que livrée à elle-même par l’abandon de… quelque ingrat, elle s’est trouvée sans défense contre les séductions d’un misérable à qui son emploi chez elle donnait le droit de la voir tous les jours, qui s’en sera servi pour la corrompre, et qui compte sur un éclat pour la contraindre à lui consacrer sa personne et sa fortune. Songe qu’elle tient à une famille distinguée que son déshonneur mettrait au désespoir. Épargne-la, je t’en conjure, la justice, la pitié, tout t’en fait un devoir ; mais en te contentant de la mépriser, de la plaindre, guette le moment de la venger, il ne se fera pas attendre, crois-moi ; celui qui spécule sur sa faiblesse nous fournira bientôt l’occasion de l’éclairer sur la ruse dont elle est dupe, et les prétextes ne nous manqueront pas pour traiter ce petit Monsieur comme il le mérite.

— Attendre !… attendre quand le sang me bout dans les veines, s’écria Sosthène, quand je n’ai plus qu’un sentiment, qu’un besoin, qu’une soif !… la vengeance. Quand je donnerais ce qui me reste à vivre pour la voir un instant en proie au même supplice qu’elle m’inflige. Ah ! mon ami ! si tu savais ce que je souffre ! L’empire que cette femme exerce sur moi, le délire où me plongeait l’espoir de l’obtenir ! la rage qui me saisit à l’idée qu’un autre la possède !…

Et Sosthène, étouffé par ses larmes, en inonde le sein de son ami. Adalbert le serre sur son cœur sans pouvoir trouver un mot de consolation à lui adresser, tant il se sent torturé de la même douleur, et de plus agité de remords ; accablé sous le poids d’un secret qui devient à chaque minute plus difficile et plus essentiel à garder, il médite vingt projets qui tous ont pour but de tuer l’infâme qui déshonore sa femme, puis de s’éloigner à jamais d’elle, dût-il se condamner à un éternel exil ; mais avant de tout sacrifier à sa féroce jalousie, il veut savoir qu’elle est fondée ; il éprouve cette incrédulité qui succède à tous les violents coups du sort ; il espère dans l’aveuglement de Sosthène, dans ces visions d’un amour insensé qui montrent alternativement ce qu’on désire et ce qu’on redoute. Il veut apprendre de Ricardo, lui-même, ce que Ricardo a vu et entendu, et, ferme dans sa résolution, il persuade Sosthène de la nécessité de cacher son ressentiment pour en rendre l’effet plus certain. L’espoir d’assurer sa vengeance en feignant d’ignorer le crime commence déjà à calmer l’agitation de M. de Tourbelles, il jure à son ami de se laisser guider par lui ; tous deux s’encouragent à chercher le moyen le plus sûr d’atteindre le coupable sans perdre sa complice ; en ce moment la porte s’ouvre, la princesse Ercolante entre les yeux brillants de joie, et dit :

— Vous pensez bien que pour venir vous relancer ainsi jusques chez vous, il faut que j’aie quelque chose d’amusant à vous apprendre. Eh bien ! écoutez, et vous me pardonnerez d’avoir osé interrompre avec tant d’indiscrétion vos conférences diplomatiques.